Les Cinquièmes Demeures

2CHAPITRE I2

3De la manière dont l’âme s’unit à Dieux dans l’oraison. A quoi on reconnaîtra que ce n’est pas un leurre.3

Comment pourrai-je, mes sœurs, vous peindre la magnificence, les trésors et les délices de cette cinquième demeure ? Et ne vaudrait-il pas mieux ne point parler de celles dont il me reste à traiter, puisque le discours ne les saurait exprimer ; ni l’entendement les concevoir, ni les comparaisons les faire comprendre, tant toutes les choses de la terre sont au-dessous d’un tel sujet ? Seigneur, du haut du ciel daignez vous-même m’éclairer, afin que je puisse en donner quelque connaissance à vos servantes, qui n’ont, vous le savez, d’autre désir que de vous servir et de vous plaire ; et puisque, par votre infinie bonté, quelques-unes d’entre elles jouissent habituellement de ces célestes douceurs, ne permettez pas, je vous en conjure, qu’elles soient trompées par l’esprit de mensonge transformé en ange de lumière, Or, quoique je vienne de dire quelques-unes de vos servantes, il en est bien peu cependant qui n’entrent dans cette cinquième demeure. Elle renferme de très grands trésors auxquels on participe plus ou moins, et c’est ce qui me fait dire que la plupart y entrent. Pour certaines faveurs spéciales dont je parlerai, je crois bien qu’elles ne sont accordées qu’à un petit nombre : mais quand les autres ne feraient qu’arriver jusqu’à la porte, ce serait une insigne miséricorde de Dieu ; car si beaucoup y sont appelés, peu sont élus. Ainsi, mes sœurs, nous toutes qui portons cet habit du Carmel, nous sommes appelées, il est vrai, à l’oraison et à la contemplation, c’est là notre première institution, et nous sommes les filles de ces saints pères du Mont Carmel qui, foulant aux pieds toutes les choses du monde, cherchaient au sein de la plus profonde solitude ce riche trésor et cette perle précieuse dont nous parlons ; et néanmoins, malgré une vocation si sainte, il en est peu parmi nous qui se disposent comme elles le devraient, pour mériter que le Seigneur leur découvre cette perle d’un si grand prix. A l’extérieur, j’en conviens, il n’y a rien à reprendre en notre conduite ; mais nous sommes encore bien loin de ce degré de vertu que Dieu demande pour nous accorder une si haute faveur. C’est pourquoi, mes filles, redoublons de soins pour avancer de plus en plus dans la perfection ; et puisque nous pouvons en quelque manière jouir du ciel sur la terre, conjurons instamment notre Époux de nous assister par sa grâce, et de fortifier notre âme de telle sorte, que nous ne nous lassions point de travailler jusqu’à ce qu’enfin nous ayons trouvé ce trésor caché. On peut dire avec vérité qu’il est au dedans de nous-même, et c’est ce que j’espère vous faire entendre, s’il plaît à Dieu de m’en rendre capable. J’ai dit qu’il est besoin pour cela qu’il fortifie notre âme, afin de vous faire connaître que les forces du corps ne sont pas nécessaires à ceux à qui il ne les donne pas. Car ce grand Dieu ne demande à personne des choses impossibles pour acquérir de si grandes richesses, mais il se contente de ce qui est au pouvoir de chacun. Qu’il soit béni à jamais !

Mais prenez garde, mes filles, à ce que Dieu demande de vous pour vous enrichir des biens de cette demeure. Il veut que, sans vous réserver la moindre chose, vous lui fassiez un don absolu de vous-même et de tout ce qui vous concerne. Selon que ce don sera plus ou moins parfait, vous recevrez de plus grandes ou de moindres grâces. Ce don total de soi à Dieu est la meilleure de toutes les marques pour reconnaître si nous arrivons jusqu’à l’oraison d’union. Ne vous imaginez pas que cette oraison ressemble, comme la précédente, à un sommeil : je dis à un sommeil, parce que dans l’oraison des goûts divins ou de quiétude qui précède celle-ci, l’âme paraît sommeiller, n’étant ni bien endormie ni bien éveillée. Dans l’oraison d’union , l’âme est très éveillée à l’égard de Dieu, et pleinement endormie à toutes les choses de la terre et à elle-même. En effet, durant le peu de temps que l’union dure, elle est comme privée de tout sentiment, et quand elle le voudrait , elle ne pourrait penser à rien. Ainsi elle n’a besoin d’aucun artifice pour suspendre son entendement ; car il demeure tellement privé d’action, que l’âme ne sait même ni ce qu’elle aime, ni en quelle manière elle aime, ni ce qu’elle veut. Enfin, elle est absolument morte à toutes les choses du monde, et vivante seulement en Dieu. Qu’une telle mort est douce et agréable, mes sœurs ! C’est une mort, parce qu’elle détache l’âme de toutes les actions qu’elle peut produire pendant qu’elle est renfermée dans la prison de ce corps ; et elle est douce et agréable, parce que sans être encore dégagée de ce poids terrestre, il semble qu’elle s’en sépare pour s’unir plus intimement à Dieu. Je ne sais si en cet état il lui reste assez de vie pour pouvoir respirer. Il me paraît que non, ou qu’au moins, si elle respire, elle ne le sait point. Son entendement voudrait s’employer à comprendre quelque chose de ce qui se passe en elle. Mais s’en trouvant incapable, il demeure tout interdit, et il lui reste si peu de force, qu’il ne peut agir en aucune manière ; semblable à une personne qui tombe dans une si grande défaillance, qu’elle est comme morte.

Ô secrets de mon Dieu ! je ne me lasserai jamais, mes filles, de travailler à vous en donner l’intelligence pour vous porter à le louer et à le bénir ; mais pour une fois que je pourrai bien rencontrer, il m’arrivera mille fois le contraire.

J’ai dit que l’oraison d’union n’est pas un sommeil comme l’oraison de quiétude. Dans celle-ci, jusqu’à ce que l’âme ait une grande expérience, elle ne sait si elle dort ou si elle veille, ni si ce qu’elle sent vient de Dieu ou du démon, qui se transforme en ange de lumière, et elle reste ainsi en suspens. Or, il est bon qu’elle éprouve ce doute, parce que la nature elle-même, comme je l’ai dit, peut quelquefois nous tromper dans cette quatrième demeure. Elle a moins à craindre qu’auparavant, il est vrai, que les bêtes venimeuses entrent dans cette partie du château ; il est néanmoins de petits lézards qui, minces et agiles, s’y glissent par la moindre ouverture. J’appelle de ce nom certaines petites pensées qui procèdent de l’imagination et des sources indiquées plus haut, et qui, sans pouvoir nuire, surtout si on les méprise, comme je l’ai conseillé , ne laissent pas d’être souvent fort importunes. Mais quelque déliés que soient ces lézards, ils ne peuvent entrer dans cette cinquième demeure, parce que ni l’imagination, ni la mémoire, ni l’entendement, ne sauraient troubler le bonheur dont on y jouit.

J’ose affirmer que si c’est une véritable union avec Dieu, le démon n’y peut trouver aucun accès, ni causer le moindre mal : cette suprême Majesté étant unie à l’essence de l’âme, il n’oserait s’en approcher, et il n’est pas en son pouvoir d’entendre ce qui se passe entre elle et son Créateur. Et comment lui, qui ne connaît pas nos pensées, pourrait-il pénétrer un secret que Dieu ne confie pas même à notre entendement ? Ô heureux état, où ce maudit ne nous peut nuire ! Ainsi, Dieu opérant dans l’âme, sans que ni elle ni aucune créature y apportent obstacle ; l’enrichit des plus grands biens ; et que ne donnera-t-il pas alors, lui qui prend tant de plaisir à donner, et qui peut tout ce qu’il veut ?

Ces paroles : Si c’est une véritable union avec Dieu, semblent, mes filles, vous causer du trouble, et vous me demandez s’il existe d’autres unions. Oui certes , il en existe d’autres. Car le démon sait aussi transporter l’âme en lui faisant aimer avec passion les choses vaines ; mais ce n’est pas de la même manière que Dieu, et il n’est pas non plus en son pouvoir de verser dans l’âme ce plaisir, ce contentement, cette paix et ces délices que Dieu y répand. Que dis-je ? il n’y a aucun rapport entre ce bonheur que goûte l’âme unie à Dieu , et les plaisirs de la terre. Leur origine étant entièrement différente, le sentiment qu’ils produisent l’est aussi , comme le peuvent attester ceux qui en ont fait l’expérience. J’ai dit ailleurs que les plaisirs de la terre n’affectent, en quelque sorte, que la superficie des sens, tandis que ces joies célestes pénètrent, ce semble, jusque dans la moelle des os. Je pense avoir dit juste, et je ne saurais vraiment comment mieux dire.

Mais je crois voir que vous n’êtes pas encore satisfaites ; vous craignez de vous tromper en ces closes si intérieures et si difficiles à discerner. Eh bien ! mes filles, quoique ce que j’ai dit suffise à ceux qui ont été élevés à l’oraison d’union, attendu qu’entre elle et les contentements de la terre la différence est fort grande, je veux vous en donner une marque si manifeste, que vous ne puissiez douter si c’est une grâce qui vient de Dieu. Il lui a plu, par sa bonté, de me faire connaître aujourd’hui cette marque, et il me paraît qu’elle est très certaine. Ces mots : ll me parait ou il me semble, sont des termes dont j’use toujours dans les matières difficiles, lors même que je crois les bien entendre, et parler selon la vérité, parce que je suis disposée, si je me trompe, à m’en rapporter à des hommes savants. S’ils n’ont pas une connaissance expérimentale de ces faveurs, ils ont l’instinct de la vérité. Dieu les ayant choisis pour être des lumières de son Église, il suffit qu’on leur propose une vérité pour qu’une lumière intérieure les porte à l’admettre. Pourvu qu’ils joignent la vertu à la science, rien de tout ce qu’on peut leur dire des grandeurs de Dieu et des merveilles qu’il opère , ne les étonne ; car ils savent que son pouvoir n’ayant point de bornes, il peut aller encore beaucoup au delà. Enfin, quoiqu’il puisse se rencontrer certaines choses dont ils n’aient point connaissance, ils en trouvent d’autres dans les livres, par lesquelles ils jugent qu’on peut recevoir pour vraies celles qui semblent nouvelles. J’en puis parler par expérience, aussi bien que de ces demi-savants à qui tout fait peur, et dont l’ignorance m’a coûté si cher. Quant à moi, je suis convaincue que ceux-là ferment la porte de leur âme à ces grandes faveurs, qui ne croient point que Dieu peut faire beaucoup plus, et qui ne peuvent se persuader que sa bonté divine a souvent pris plaisir, et se plait encore à se communiquer très particulièrement à ses créatures. Gardez-vous donc bien, mes filles, de jamais tomber dans cette erreur. Mais, quoi que l’on vous dise des grandeurs de Dieu, croyez qu’elles vont encore infiniment au delà. N’allez pas non plus vous mettre à examiner si ceux à qui il fait ces grâces, sont bons ou mauvais. C’est à lui de le connaître. Pour nous, nous n’avons qu’à le servir avec simplicité de cœur, avec humilité, et à lui donner des louanges qui sont dues à ses œuvres et à ses merveilles.

Je reviens à cette marque que j’appelle la véritable. Comme nous l’avons déjà vu , quand Dieu élève l’âme à l’union , il suspend l’action naturelle de toutes ses puissances, afin de mieux imprimer en elle la véritable sagesse. Ainsi elle ne voit, ni n’entend , ni ne comprend, pendant qu’elle demeure unie à Dieu ; mais ce temps est toujours de courte durée, et lui semble plus court encore qu’il ne l’est en effet. Dieu s’établit lui-même dans l’intérieur de cette âme de telle manière, que quand elle revient à elle, il lui est impossible de douter qu’elle n’ait été en Dieu, et Dieu en elle ; et cette vérité lui demeure si fermement empreinte, que quand elle passerait plusieurs années sans être de nouveau élevée à cet état, elle ne peut ni oublier la faveur qu’elle a reçue, ni douter de sa réalité. L’âme peut en outre juger de la vérité de cette union par les effets qu’elle produit ; je les ferai connaître plus tard, parce que c’est très important.

Mais, me direz-vous, comment peut-il se faire que l’âme ait vu, entendu , qu’elle a été en Dieu et Dieu en elle, puisque durant cette union elle ne voit ni n’entend ? Je réponds qu’elle ne le voit point alors, mais qu’elle le voit clairement ensuite, quand elle revient à elle, non par une vision, mais par une certitude qui lui reste et que Dieu seul peut lui donner. Je connais une personne qui ne savait pas que Dieu fût en toutes choses par présence, par puissance et par essence, et qui, après avoir été favorisée de la grâce dont je parle, le crut de la manière la plus inébranlable. En vain un de ces demi-savants à qui elle demanda comment Dieu était en nous, et qui n’en savait pas plus qu’elle avant qu’elle eût été éclairée, lui répondit que Dieu n’était en nous que par grâce ; elle ne voulut point ajouter foi à sa réponse, tant elle était sûre de la vérité. Elle interrogea ensuite de vrais savants, et comme ils la confirmèrent dans sa croyance, elle en fut extrêmement consolée.

N’allez pas croire que cette certitude ait pour objet quelque chose de corporel , comme lorsqu’il s’agit du corps réel quoique invisible de Notre Seigneur Jésus-Christ dans le très saint Sacrement. Non, rien de tel ; il n’est question ici que de la seule divinité. Mais comment , me dira-t-on, pouvons-nous avoir une si grande certitude de ce que nous ne voyons point ? A cela je ne sais que répondre ; ce sont des secrets de la toute puissance de Dieu qu’il ne m’appartient pas de pénétrer. Je suis néanmoins assurée que je dis la vérité , et je ne croirai jamais qu’une âme qui n’aura pas cette certitude, ait été entièrement unie à Dieu. Elle ne l’aura été sans doute que par quelqu’une de ses puissances, ou par quelque autre de tant de différentes faveurs qu’il fait aux âmes. A l’égard de ces choses spirituelles , nous ne devons point chercher des raisons pour savoir de quelle sorte elles se passent. Notre esprit n’étant pas capable de les comprendre, nous nous tourmenterions à pure perte. Qu’il nous suffise de considérer que la puissance de Celui qui opère ces merveilles est infinie. Je me souviens, à ce sujet, de ce que dit l’Épouse dans les Cantiques : Le Roi m’a introduite dans ses celliers. Vous voyez qu’elle ne dit pas qu’elle y soit entrée d’elle-même. Elle dit encore qu’elle allait cherchant de tous côtés son Bien-aimé. A mon avis , ce cellier mystérieux est le centre de notre âme , où Dieu nous introduit quand il lui plaît et comme il lui plaît, mais où tous nos efforts ne pourraient jamais nous faire entrer. Il n’appartient qu’à Dieu , je le répète , de nous y introduire. L’unique concours qu’il demande de nous, c’est une volonté entièrement soumise à la sienne. Car les autres puissances et les sens sont endormis quand, toutes les portes étant fermées, il entre dans le centre de l’âme. C’est ainsi qu’il entra chez les disciples, lorsqu’il leur dit : La paix soit avec vous ; et c’est encore ainsi qu’il sortit du sépulcre, sans lever la pierre qui en fermait l’entrée. Vous verrez , dans la septième demeure, comment Dieu veut que l’âme le possède au centre d’elle-même , bien mieux encore qu’elle ne le fait ici. Ô mes filles, que nous verrons de grandes choses, si nous avons toujours les yeux ouverts sur notre bassesse et notre misère, et si nous savons comprendre que nous ne sommes pas dignes d’être les servantes de ce grand Dieu dont les perfections et les merveilles accablent nos entendements ! Qu’il soit loué à jamais ! Ainsi soit-il.

2CHAPITRE II2

3Suite du même sujet. De l’oraison d’union : une délicate comparaison l’illustre. Des effets dans l’âme de cette forme d’oraison.3

Il vous semblera peut-être que je vous ai fait voir toutes les richesses de cette demeure ; il s’en faut néanmoins de beaucoup, par la raison qu’il y a en elle du plus ou du moins, comme je l’ai dit en commençant. Sur l’union , je n’aurai rien, je crois, à ajouter. Mais que de choses à dire sur ce que Dieu opère dans les âmes qui se disposent à recevoir les faveurs qu’il accorde dans cette demeure ! Je rapporterai quelques-unes de ces choses, et je montrerai ce qu’est une âme après cette mystérieuse opération de Dieu en elle. Je me servirai d’une comparaison propre à répandre de la clarté sur ce sujet. Elle vous fera voir que si nous ne pouvons concourir en rien à cet ouvrage de Dieu en nous, nous ne laissons pas de faire beaucoup en nous disposant à recevoir ces faveurs.

Vous avez entendu parler de la manière dont se fait la soie, merveilleux ouvrage dont Dieu seul peut être l’inventeur, et l’on vous a dit comment. elle provient d’une semence qui ressemble à de petits grains de poivre. Pour moi, je ne l’ai jamais vu, on me l’a seulement raconté ; ainsi, si je dis quelque chose d’inexact, ce n’est pas à moi qu’en sera la faute. A peine les mûriers commencent-ils à se couvrir de verdure, que cette semence , au moyen de la chaleur, commence, de son côté, à recevoir la vie. Car elle demeure comme morte, jusqu’à ce qu’elle trouve tout prêt, dans le feuillage de cet arbre, l’aliment qui doit la sustenter. C’est donc avec les feuilles du mûrier qu’on nourrit les petits vers éclos de cette semence. Quand ils ont grandi, on met devant eux de petites branches où ils montent ; c’est là que, de leurs petites bouches, ils filent la soie qu’ils tirent d’eux-mêmes, et en font de petites co­ques admirablement tissées, dans lesquelles ils se renferment et trouvent la fin de leur vie. Ensuite, au lieu de ce ver qui était assez grand et difforme, il sort de cha­cune des coques un petit papillon blanc d’une beauté char­mante.

Si cela ne se passait point sous nos yeux, mais qu’on nous le racontât comme arrivé dans des temps éloignés de nous, qui pourrait le croire ? Qui pourrait jamais se persuader qu’un petit animal privé de raison, qu’un ver, une abeille, fussent si industrieux, si diligents à travailler pour nous, et qu’il en coûtât la vie à ce pauvre ver pour nous donner la soie ? Je n’ai pas besoin, mes sœurs , de m’étendre davantage sur ce sujet ; ce peu suffit pour vous servir durant quelque temps de matière de médita­tion ; vous y pourrez admirer les merveilles et la sagesse de notre Dieu. Que serait-ce donc si nous connaissions les propriétés de toutes les choses qu’il a créées ? N’en doutons pas, il nous est très utile de considérer la mag­nificence des œuvres de ce grand Dieu, et de nous réjouir d’être les épouses d’un Roi si sage et si puissant.

Mais je reviens à ma comparaison. Ce qui arrive à ce ver est l’image de ce qui arrive à l’âme. Morte par la né­gligence de son salut, par le péché et les occasions du péché, elle commence à recevoir la vie, quand, échauffée par la chaleur de l’Esprit Saint , elle profite du secours général que Dieu donne à tous, et use des remèdes dont il a laissé la dispensation à son Église, tels que la fréquen­tation des sacrements, la lecture des bons livres, et les prédications. Ainsi rendue à la vie, nourrie par les sacre­ments et par les saintes méditations, elle se fortifie, et grandit jusqu’à l’âge parfait. Ici je ne considère l’âme que dans cet état sans m’occuper de ce qui précède. Or, comme nous l’avons vu, dès que le ver est devenu grand, il commence à filer la soie, et à construire la maison où il doit mourir. Puissé-je en ce moment bien faire com­prendre que pour l’âme cette maison est Jésus-Christ, selon ces paroles de saint Paul : Notre vie est cachée en Dieu, et Jésus-Christ est notre vie.

Vous le voyez, mes filles, ce qui est ici en notre pouvoir, avec le secours de la grâce, pour faire que Jésus-Christ soit lui-même notre demeure, comme il l’est dans l’oraison d’union, c’est de travailler de notre côté à bâtir cette demeure, ainsi que le ver à soie construit sa coque. Mais, direz-vous, n’est-ce pas faire entendre qu’il est en notre pouvoir d’ôter à Dieu ou de lui donner quelque chose, que d’affirmer qu’il est lui-même notre demeure, et que nous pouvons travailler à la bâtir et nous y loger ? Certes, ce n’est ni en ôtant ni en donnant à Dieu qu’il est en no­tre pouvoir de bâtir cette demeure , mais en retranchant de nous, et donnant quelque chose de nous , à l’exemple des vers à soie. A peine aurons-nous fait tout ce qui dépend de nous, que Jésus-Christ notre divin Maître, agréant ce faible travail qui n’est rien, l’unira à sa grandeur, et en rehaussera tellement le mérite, qu’il voudra en être lui-même la récompense. Et, ainsi, bien que ce soit lui qui ait presque tout fait, il joindra avec tant de bonté nos petits travaux aux grands travaux qu’il a soufferts, qu’ils deviendront une même chose.

Courage donc, mes filles, et à l’œuvre sans perdre un moment. Hâtons-nous de former le tissu de cette coque mystérieuse, en ôtant de nous l’amour-propre, notre volonté, tout attachement aux choses de la terre, en faisant des œuvres de mortification et de pénitence, en nous occupant à l’oraison, en pratiquant l’obéissance et toutes les autres vertus ; en un mot, en nous acquittant de tous les devoirs de notre état avec le même soin qu’on a mis à nous en instruire. Qu’au plus tôt notre travail s’achève, et puis, mourons, mourons, ainsi que le fait le ver à soie après avoir accompli l’ouvrage pour lequel il a été créé. Cette mort nous fera voir Dieu, et nous nous trouverons comme abîmées dans sa grandeur, de même que ce ver est caché et comme enseveli dans sa coque. Mais remar­quez qu’en disant que nous verrons Dieu , je l’entends en la manière qu’il se donne à connaître dans cette sorte d’union.

Voyons maintenant ce que devient ce ver mystique après qu’il a cessé de vivre, car c’est pour en venir là que j’ai dit tout ce qui précède. A peine est-il entré dans une si haute oraison, qu’il meurt entièrement au monde, et se convertit en un beau papillon blanc. Ô merveille de la puissance divine ! et qui pourrait dignement peindre l’état d’une âme qui vient de se voir, durant un court espace, si étroitement unie à Dieu, et comme abîmée dans sa grandeur ! Car ce temps, à mon avis, ne va jamais jusqu’à une demi-heure. Je vous dis en vérité que cette âme ne se connaît plus elle-même. Entre ce qu’elle était et ce qu’elle est, il y a autant de différence qu’entre ce ver difforme et ce papillon blanc. Cette âme ne sait com­ment elle a pu mériter, ou, pour mieux dire, d’où lui a pu venir un si grand bonheur ; car elle voit clairement qu’elle ne l’a point mérité. Elle sent un désir qui la consume de louer Dieu, et de souffrir pour lui mille morts s’il était possible. Il s’allume en même temps en elle une soif ardente d’endurer de grandes croix pour son Bien-aimé. Elle brûle du désir de faire pénitence ; elle a un amour incroyable pour la retraite et la solitude ; enfin, elle souhaite avec tant d’ardeur que Dieu soit connu et aimé de tous, qu’elle ne peut, sans en ressentir une peine extrême, voir qu’on l’offense. Mais je parlerai plus en particulier de ce changement de l’âme, dans la demeure suivante. Elle a tant de rapport avec celle-ci que c’est presque la même chose : l’une ne diffère de l’autre que par la force des effets, mais cette différence est très­ grande. Ainsi, je le répète, l’âme que Dieu a daigné élever à l’oraison d’union, verra de grandes choses, si elle s’efforce de passer outre.

Mais qui pourrait peindre l’inquiétude et le trouble de ce mystique papillon, quoiqu’il n’ait jamais goûté un calme plus pur, ni un plus doux repos ! Il ne sait où aller ni où se reposer. Après le repos qu’il vient de goûter en Dieu, tout ce qu’il voit sur la terre lui déplaît, principalement quand ce grand Dieu l’a favorisé plusieurs fois d’une semblable grâce, et comme enivré de ce vin déli­cieux qui produit, à chaque fois que l’on en boit, de si admirables effets. Il regarde maintenant comme mépri­sable son travail d’autrefois, qui consistait à former peu à peu le tissu de sa coque. Des ailes lui sont venues : com­ment, pouvant voler, se contenterait-il d’aller pas à pas ? Tout ce que l’âme, dans ce nouvel état, fait pour Dieu, ne : lui semble rien, en comparaison de ce qu’elle voudrait faire. Elle ne s’étonne plus de l’admirable patience des saints, sachant par expérience que Dieu assiste et trans­forme de telle sorte les âmes, qu’elles ne paraissent plus être les mêmes, tant leur faiblesse, en ce qui regarde la pénitence, est changée en force. Elle se voit pleinement libre de l’attachement aux parents, aux amis, aux biens de la terre. Auparavant, ni ses efforts, ni ses résolutions, ni ses désirs n’avoient pu briser cette chaîne ; que dis-je ? par le combat elle se sentait en quelque sorte plus captive, et maintenant elle se sent tellement élevée au-dessus de tout ce qui est d’ici-bas, qu’elle trouve une peine jusque dans les rapports obligés qu’elle doit avoir avec le prochain. Tout la fatigue, parce qu’elle a reconnu que les créatures ne sauraient lui donner le véritable repos.

Il pourra sembler que je m’étends beaucoup sur ce sujet ; mais je pourrais en dire beaucoup plus, et ceux à qui Dieu fait une semblable faveur, trouveront que j’en dis trop peu. Faut-il donc s’étonner que ce bienheureux papillon, qui se trouve tout dépaysé au milieu des choses de la terre, et ne sait en quel lieu s’arrêter, cherche à se reposer ailleurs. Mais où ira-t-il, le pauvre petit ? Retourner au lieu d’où il est sorti, c’est ce qui lui est impossible. Car, comme je l’ai dit, il n’est pas en notre pouvoir de nous élever à l’oraison d’union, et tous nos efforts sont vains, jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de nous accorder de nouveau cette grâce. Ô Seigneur, que de nouvelles peines commen­cent alors pour cette âme ! et qui l’eût jamais dit, après une faveur si sublime ! Enfin, enfin, d’une manière ou d’une autre, il faut porter sa croix tant qu’on est dans cet exil.

Si quelqu’un me disait que depuis son entrée dans cette cinquième demeure il a toujours été dans le repos et dans les délices, je lui répondrais qu’il n’y est jamais entré ; mais que tout au plus il a éprouvé, dans la demeure précédente, quelque goût auquel aura contribué la faiblesse naturelle, ou même le démon, qui lui donne ainsi la paix pour lui faire ensuite one plus cruelle guerre. Je suis néan­moins bien loin de nier que l’âme ne trouve la paix, et même une paix très profonde, dans cette cinquième demeure ; car les travaux qu’elle y endure sont d’un tel prix et là cause qui les fait embrasser si excellente, qu’ils produisent la paix et le contentement.

Dégoûtée de ce monde, l’âme souhaite ardemment d’en sortir ; et si quelque chose adoucit les rigueurs de son exil, c’est de penser qu’elle y est retenue par la volonté de Dieu. Mats cela ne suffit point, parce que, malgré tous les avan­tages dont j’ai parlé, l’âme n’a pas encore cette soumis­sion parfaite à la volonté de Dieu, que nous verrons en elle dans la suite. Elle s’y conforme néanmoins, mais ce n’est pas sans éprouver une peine très vive ; elle ne peut davantage, parce qu’elle n’a pas reçu plus de forces. Cette peine lui fait répandre, chaque fois qu’elle se met en oraison, une grande quantité de larmes. Elle procède sans doute du martyre intérieur qu’elle éprouve, en voyant que Dieu, au lieu d’être honoré comme il devrait l’être, est tant offensé, et que tant d’infidèles et d’hérétiques se perdent. Ce qui l’afflige par-dessus tout, c’est la perte des chrétiens. Elle sait sans doute que, la miséricorde de Dieu étant infinie, ils peuvent, quels que soient les désordres de leur vie, se convertir et se sauver ; et néanmoins elle craint que plusieurs ne se damnent.

Ô merveilleux effet de la grâce de Dieu ! Il n’y a que peu d’années, et peut-être peu de jours, que cette âme ne pensait qu’à elle-même. Et qui donc lui a donné ces sentiments si grands et si vifs, que l’on ne saurait acqué­rir durant plusieurs années de méditation, quelque soin qu’on y apporte ? Mais quoi ! dira quelqu’un, si, pendant plusieurs années, je m’applique à considérer quel mal est le péché ; que ceux qui se perdent sont les enfants de Dieu et mes frères ; qu’étant environnés de tant de périls dans cette misérable vie, il nous est avantageux d’en sortir ; cela ne suffira-t-il pas pour me donner de tels sentiments ? Non, mes filles, cela ne suffit point. La peine qu’éprouve l’âme élevée à cette union intime avec Dieu, est bien différente de celle que nous pouvons exciter en nous par nos propres efforts. A l’aide de longues méditations, il est en notre pouvoir, je l’avoue, de ressentir une certaine peine, mais elle est loin d’égaler la peine qu’on éprouve dans l’état dont je parle. Celle-ci va jus­qu’à l’intime des entrailles ; elle semble hacher et mou­dre l’âme sans aucun concours de sa part , et souvent même contre sa volonté.

Qu’est-ce donc que cette souffrance, et quelle en peut être la cause ? Je vous la dirai, mes sœurs. Souvenez-vous de ces paroles de l’Épouse des Cantiques que je vous citais plus haut sur un autre sujet : Le Seigneur m’a introduite dans con cellier rempli d’un vin délicieux, et m’a sainte­ment enivrée de son amour. Voilà précisément ce qui se passe ici. Car cette âme s’étant entièrement abandonnée entre les mains de Dieu, le grand amour qu’elle a pour lui la rend si soumise à sa volonté, qu’elle ne désire ni ne veut autre chose, sinon qu’il dispose d’elle comme il lui plaira. Mais, à mon avis, c’est là une grâce qu’il n’accorde qu’à des âmes qu’il regarde comme étant absolument à lui. On peut dire qu’il les marque alors de son sceau, sans qu’elles sachent de quelle sorte cela se fait. Elles sont comme de la cire molle, sur laquelle on imprime un cachet mais il n’est pas en leur pouvoir de l’imprimer, ni de s’amollir elles-mêmes ; tout ce qu’elles peuvent, c’est de recevoir cette impression sans résister. Ô bonté infinie de Dieu ! il fait tout pour nous, et il se contente que cette cire, qui est notre volonté, n’y apporte point de résis­tance. Vous voyez maintenant, mes sœurs, de quelle sorte notre Dieu agit ici, pour faire connaître à l’âme qu’elle est à lui. Il lui donne du sien, il met en elle cette dispo­sition intérieure où fut son divin Fils toute sa vie ; il ne saurait lui accorder une plus grande grâce. Or, que se passait-il dans l’âme de ce Fils bien-aimé ? Qui jamais a souhaité avec plus d’ardeur de sortir de cette vie ? Et ne l’a-t-il pas témoigné dans la cène , quand il dit : J’ai désire avec un extrême désir ? Mais, ô mon adorable Maître, ne vîtes-vous point avec effroi ces travaux et cette mort si cruelle que vous deviez endurer ? Non, me répondez vous, parce que toutes ces peines ne sont point comparables à celles que me fait souffrir l’amour, et le puissant désir que j’ai de sauver les âmes ; et tous les maux que j’ai constamment endurés et que j’endure encore par la vio­lence de cet amour et de ce désir sont tels, que je compte les autres pour rien.

Je me rappelle à ce sujet les tourments qu’a soufferts et que souffre encore tous les jours une personne bien connue de moi, quand elle voit offenser Dieu ; ils sont si vio­lents, que la mort lui serait mille fois plus supportable. Or, si une âme dont la charité n’est rien, pour ainsi dire, en comparaison de celle de Jésus-Christ, est néanmoins capable de ressentir des tourments si excessifs, quel dut être, jusqu’à son dernier soupir, le martyre de cet adorable Sauveur, aux yeux de qui toutes les choses étaient présentes, et qui, d’un seul regard, voyait la multitude des péchés commis contre son Père ! Pour moi, je suis persuadée que la douleur dont il était percé à cette vue, l’emportait de beaucoup sur celles qu’il endura dans le cours de sa passion. Alors, du moins, il se voyait au terme de ses souffrances ; et le plaisir de nous racheter par sa mort, et de donner à son Père, en mourant, les derniers témoignages de son amour, adoucissait la rigueur de ses tourments. Nous voyons même quelque chose de pareil dans les âmes qu’un véhément amour pour Dieu porte à de grandes pénitences ; elles les sentent à peine, elles les comptent pour rien, et voudraient toujours en faire de plus grandes. Que devait donc éprouver Notre Seigneur, se trouvant dans une occasion si solennelle de faire éclater toute la perfection de son obéissance envers son Père, et tout l’excès de son amour envers les hommes ! Ô plaisir ineffable que celui de souffrir en faisant la volonté de Dieu ! Mais voir ce grand Dieu tant offensé, et tant d’âmes aller en enfer, c’est, selon moi, quelque chose de si terrible, que si Jésus-Christ n’eût été plus qu’un homme, un seul jour d’un tel supplice eût suffi, je n’en doute point, pour lui faire perdre non seulement la vie, mais plusieurs vies, s’il les avait eues.

2CHAPITRE III2

3Suite du même sujet. D’une autre forme d’union que l’âme peut atteindre avec la faveur de Dieu, et de l’importance, dans ce but, de l’amour du prochain. C’est fort substantiel.3

Revenons à notre petite colombe, à cette âme que Dieu élève à l’oraison d’union, et disons quelque chose des grâces qu’il lui accorde dans cet état. Mais avant d’entrer dans ce sujet, il y a une importante vérité à établir : c’est que cette âme doit travailler sans cesse à avancer dans le service de Dieu, et dans la connaissance d’elle-même. Car si elle se contente de recevoir cette haute faveur, et si, la regardant comme sûre pour l’avenir, elle vient à se négliger, et à s’éloigner de la route du ciel, je veux dire de l’observation des préceptes divins, sa destinée sera infail­liblement celle du ver à soie qui, en laissant une semence d’où naissent d’autres vers, demeure mort pour jamais. Je dis qu’il laisse une semence féconde, parce que Dieu, j’en suis convaincue, veut qu’une grâce aussi éminente que celle de l’union, ne soit point donnée en vain, et que si l’âme qui la reçoit n’en profite point, elle tourne au profit des autres. N’est-ce pas là en effet ce que nous voyons ? Cette âme, non seulement pendant qu’elle persévère dans le bien, dans les désirs et les vertus dont nous avons parlé, ne cesse de faire du bien aux autres, et de les échauffer par sa chaleur ; mais encore après l’avoir perdue, elle conserve le désir de l’avancement des autres, et elle prend plaisir à leur faire connaître quelles sont les grâces dont Dieu favorise ceux qui l’aiment et le servent.

J’ai connu une personne à qui ce que j’ai dit est arrivé… Quoiqu’elle fût bien infidèle envers Dieu, elle éprouvait cependant un vrai bonheur de voir les autres profiter des grâces qu’elle avait reçues, elle enseignait le chemin de l’oraison aux âmes qui l’ignoraient, et elle fit ainsi un très grand bien. Il plut ensuite au Seigneur de lui donner de nouveau sa lumière. A la vérité, lorsque cette per­sonne devint ainsi infidèle envers Dieu, l’oraison d’union n’avait pas encore produit en elle ces grands effets dont j’ai parlé. Mais combien doit-il y en avoir que Notre Seigneur honore de ses communications , qu’il appelle à l’apostolat comme Judas, qu’il élève sur le trône comme Saül, et qui se perdent ensuite par leur faute ? Cela doit nous apprendre, mes filles, que pour éviter un tel malheur, et pour nous rendre dignes de recevoir toujours de nouvelles grâces, le moyen le plus sûr est de pratiquer l’obéissance, et de ne nous éloigner jamais de la loi de Dieu. Ceci, au reste, est une règle générale, non seulement pour ceux qui reçoivent ces grandes faveurs, mais pour tout le monde.

Malgré tout ce que j’ai dit, il reste encore, ce me semble, quelque obscurité sur cette cinquième demeure. C’est pourquoi, comme les trésors qu’elle renferme sont d’un si grand prix, il sera utile dé faire voir que ceux à qui Dieu n’accorde point ces grâces surnaturelles, peuvent cependant espérer d’y entrer. Et, en effet, il n’est point de chrétien qui, avec l’aide de la grâce, ne puisse arriver à la véritable union, pourvu qu’il s’efforce de tout son pouvoir de renoncer à sa volonté propre, pour s’atta­cher uniquement à la volonté de Dieu.

Oh ! combien y en a-t-il qui disent et croient fermement être dans ces dispositions ! Et moi je vous assure que s’ils y sont, ils ont obtenu de Dieu ce qu’ils peuvent souhaiter : Ils ne doivent plus se mettre en peine de cette union si délicieuse dont j’ai d’abord parlé. Car ce qu’elle a de meilleur ; c’est qu’elle procède de celle dont je parle maintenant ; et il est même impossible d’arriver à la première si l’on ne possède la seconde, je veux dire cette sou­mission entière de notre volonté à celle de Dieu. Que cette dernière union est désirable ! qu’heureuse est l’âme qui la possède ! de quel repos elle jouira dès cette vie même ! A part la crainte de perdre son Dieu, ou le déplaisir de voir qu’on l’offense, rien ne sera capable de l’affliger, ni la pauvreté, ni la maladie, ni la mort, si ce n’est celle des personnes utiles à l’Église, ni aucun des événements de ce monde, parce qu’elle est assurée que Dieu sait beau­coup mieux ce qu’il fait, qu’elle ne sait ce qu’elle désire. Remarquez, je vous prie, mes filles, qu’il y a différentes peines. Quelques-unes sont, comme les plaisirs, un effet spontané de la nature ; d’autres naissent d’un mouvement de charité qui nous pénètre de compassion pour le pro­chain, et telle fut la peine qu’éprouva Notre Seigneur quand il ressuscita Lazare. Or, ces sortes de peines n’empêchent point l’âme d’être unie à la volonté de Dieu ; elles ne la troublent point par des inquiétudes qui lui fassent perdre le repos, et elles passent promptement. Comme je l’ai dit des douceurs de l’oraison, elles ne pénètrent pas jusqu’au fond de l’âme, mais font seulement impression sur ses sens et ses puissances. Ces peines se rencontrent dans les demeures précédentes ; la seule demeure de ce château où elles n’entrent pas, est celle dont je parlerai en dernier lieu .

Sachez , mes filles , que pour cette union de pure con­formité à la volonté de Dieu, il n’est point nécessaire que les puissances soient suspendues Dieu, qui est tout ­puissant, a mille moyens d’enrichir les âmes et de les conduire dans ces demeures, sans les faire passer par ce chemin abrégé dont j’ai parlé ; je veux dire sans les éle­ver à cette intime union avec lui, d’où, après quelques moments, elles sortent toutes transformées. Mais remar­quez bien, mes filles, que dans tous les cas il faut que ce ver mystique meure, et que, dans cette. union de pure conformité à la volonté divine, sa mort doit vous coûter plus cher. En effet, dans cette union surnaturelle où l’âme goûte en Dieu de si grandes délices, le bonheur qu’elle éprouve de vivre d’une vie si nouvelle, aide beaucoup à faire mourir ce ver ; tandis que, dans l’union de confor­mité, il faut que l’âme, sans sortir de la vie ordinaire, lui donne elle-même la mort. J’avoue, mes fines, que ce der­nier état est beaucoup plus pénible que le premier ; mais la récompense en sera beaucoup plus grande, si nous sor­tons victorieuses du combat ; et nous vaincrons sans nul doute, pourvu que notre volonté soit véritablement unie à celle de Dieu.

C’est là l’union que j’ai désirée toute ma vie, et que j’ai toujours demandée à Notre Seigneur. C’est aussi celle qui est la plus facile à connaître, et la plus assurée. Mais, hélas ! qu’il est peu de personnes qui v arrivent ! et que l’on se trompe lorsqu’on croit qu’en évitant d’offenser Dieu, et qu’en vivant dans l’état religieux, on a satisfait à tout. Oh ! qu’il reste encore des vers semblables à ce­1ui qui rongea le lierre sous lequel Jonas était à l’ombre, et dont on ne voit les ravages que lorsqu’ils ont déjà rongé nos vertus par des sentiments d’amour-propre, par l’estime de nous-même, par des jugements téméraires de notre prochain quoiqu’en des choses légères, et par des manquements de charité en ne l’aimant pas comme nous-même ! Dans l’accomplissement de ses devoirs on fait juste assez d’efforts pour ne pas tomber dans le péché, mais il y a loin de cette disposition à celle que l’on doit avoir pour être entièrement uni à la volonté de Dieu.

Or , mes filles , quelle est la volonté de notre divin Maître ? C’est que nous devenions si parfaites que nous ne soyons qu’une même chose avec lui et avec son Père , comme il le lui a demandé pour nous. Mais considérez, je vous prie, combien de choses nous manquent pour arriver à cet état. Je vous assure que lorsque j’écris ceci, je souffre une grande peine de m’en voir si éloignée ; et cela, uniquement par ma faute. Pour cette union de con­formité, il n’est pas nécessaire que Dieu nous accorde de grandes délices, il suffit qu’il nous ait donné son Fils pour nous en enseigner le chemin. Ne vous imaginez pas néan­moins que cette conformité à la volonté de Dieu nous oblige, quand nous perdons un père ou un frère, à y être insensibles, et à souffrir avec joie les peines et les maladies qui nous arrivent. Cela est bon ; mais souvent c est l’effet d’une sagesse tout humaine, qui dans des maux sans remède fait de nécessité vertu. Combien d’actions de ce genre ont été faites par ces philosophes si savants de l’antiquité ! Dieu ne demande de nous que deux choses dans ces rencontres : l’une, de l’aimer ; et l’autre, d’ai­mer notre prochain. C’est donc à cela que nous devons travailler ; en les accomplissant fidèlement, nous ferons sa volonté, et nous serons unies à lui. Mais que nous som­mes loin, je le répète, de nous en acquitter comme nous le devrions, pour contenter pleinement un si grand Maître ! Je le prie de nous faire la grâce d’entrer dans une si sainte disposition ; et nous y entrerons, sans nul doute, si nous le voulons d’une volonté sincère et déterminée.

La marque la plus assurée pour savoir si nous pratiquons fidèlement ces deux choses, c’est, à mon avis, d’avoir un amour sincère et véritable pour notre prochain. Car nous ne pouvons connaître certainement jusqu’où va notre amour pour Dieu, quoiqu’il y ait de grands indices pour en juger ; mais nous voyons beaucoup plus clair en ce qui regarde l’amour du prochain. Plus vous y avancerez, mes filles, plus vous devrez vous tenir assurées que vous avancez dans l’amour de Dieu. Ce Dieu de bonté nous aime tant, qu’en paiement de l’amour que nous portons au prochain, il se plait à augmenter de mille manières l’amour que nous avons pour lu i ; je ne saurais là-dessus former le moindre doute. Il nous importe donc extrême­ment de bien considérer quelle est la disposition de notre âme, et. quelle est notre conduite extérieure à l’égard du prochain. Si tout est parfait dans l’une et dans l’autre, alors nous pouvons être en assurance ; car, vu la dépra­vation de notre nature, nous ne pourrions jamais aimer parfaitement le prochain s’il n’y avait en nous un grand amour de Dieu.

Mes filles, puisque ceci est pour nous d’une si haute importance, prenons-y garde jusque dans les moindres choses ; ne faisons nul cas de ces grandes pensées qui nous viennent en foule dans l’oraison, de ce que nous voudrions faire pour le prochain et pour le salut d’une seule âme. Si ensuite les œuvres n’y répondent pas, nous devons considérer ces pensées comme de belles imaginations. J’en dis de même de l’humilité et de toutes les au­tres vertus. II n’est pas croyable de combien d’artifices le démon se sert pour nous persuader que nous possédons des vertus qui nous manquent. Il met tout en œuvre, et il a raison : il sait combien il peut nous nuire par là ; car ces fausses vertus se ressentant de leur racine ; sont toujours accompagnées de vaine gloire et d’orgueil, tandis que celles qui viennent de Dieu en sont totalement exemptes.

N’est-ce pas une chose plaisante de voir des personnes qui, après s’être imaginé dans l’oraison qu’elles seraient ravies d’être humiliées et de recevoir publiquement des affronts pour l’amour de Dieu, font au sortir de là tout ce qu’elles peuvent pour cacher jusqu’à la moindre faute qu’elles ont commise, et ne se possèdent plus dès qu’on leur en impute quelqu’une sans fondement ? Que ceux qui sont incapables de supporter une humiliation si légère, apprennent du moins à se connaître, et à ne faire aucun cas de ces vaines résolutions : les effets montrent qu’elles procèdent non d’une volonté fermement déterminée, mais d’une imagination exaltée et séduite par le démon. On ne saurait dire de combien de manières il trompe les femmes et les ignorants qui ne connaissent point la différence qu’il y a entre l’imagination et les puissances, ni tant d’autres choses qui se passent dans notre intérieur. 0 mes sœurs, qu’il est facile de voir qui sont celles d’entre vous qui aiment véritablement le prochain, et celles qui ne l’aiment pas avec tant de perfection ! Que si vous connaissiez bien l’importance de cette vertu, avec quelle ap­plication et avec quelle ardeur ne vous porteriez-vous pas à la pratiquer ?

Lorsque je vois d’autres personnes tellement attachées à leur oraison, qu’elles n’oseraient se remuer , ni tant soit peu en détourner leur pensée, de crainte de perdre quelque chose du plaisir et de la dévotion qu’elles y reçoivent, je n’ai pas de peine à juger que puisqu’elles font tout consister en cela, elles ne savent guère par quelle voie on arrive à l’union. Non, non, mes sœurs, ce n’en est pas là le chemin. Dieu ne se contente pas des paroles et des pensées , il veut des effets et des actions. Si donc vous voyez, une personne infirme, ou souffrante, que vous puissiez soulager en quelque chose, quittez hardiment cette dévotion pour l’assister, compatissez à ce qu’elle en­dure ; que sa douleur soit aussi la vôtre ; et si pour lui donner la nourriture dont elle a besoin il faut que vous jeûniez, faites-le de grand cœur, non seulement pour l’amour d’elle, mais pour l’amour de Dieu qui vous le commande. C’est là la véritable union, puisque c’est n’avoir avec Dieu qu’une même volonté. Si devant vous on donne de grandes louanges à une personne, ayez-en plus de plaisir que si l’on vous louait vous-même. Cela vous sera bien facile si vous êtes humbles ; et vous ne pourriez au contraire voir sans peine qu’on vous louât. Mais s’il y a du mérite à se réjouir d’entendre publier les vertus de ses sœurs, il n’y en a pas moins à ressentir au­tant de déplaisir de leurs fautes que des siennes propres, et à faire tout ce que l’on peut pour les couvrir. J’ai traité ailleurs avec étendue de cette charité mu­tuelle qui doit nous unir, parce que je vois qu’y manquer serait abandonner le chemin de la perfection. Fasse le di­vin Maître quo cette charité ne reçoive jamais d’atteinte parmi nous. Si vous la gardez parfaite, vous obtiendrez, n’en doutez pas, cette précieuse union dont j’ai parlé. Mais si vous manquez à l’amour dû au prochain, sachez quo vous êtes loin d’une si haute faveur. En vain éprouveriez-vous de la dévotion et des délices spirituelles, en vain auriez-vous quelque petite suspension dans l’oraison de quiétude, et vous persuaderiez-vous, comme le font quelques personnes, qu’alors tout est fait, croyez-moi, vous n’êtes point arrivées à cette union. Demandez in­stamment à Notre Seigneur qu’il vous donne ce parfait amour du prochain, et après, laissez le divin Maître agir dans votre âme. Voulez-vous qu’il vous donne au delà de tous vos désirs, efforcez-vous d’assujettir en toutes choses votre volonté à la sienne. Dans les rapports avec vos sœurs, faites en tout leur volonté et non la vôtre, fallût-il perdre de votre droit ; oubliez vos intérêts pour ne vous occuper que des leurs, malgré les cris et les répugnances de la nature ; enfin, quand l’occasion s’en pré­sente, prenez pour vous le travail et la fatigue, afin de soulager votre prochain. Sans doute, mes filles, il vous en coûtera un peu ; mais considérez, je vous prie, ce qu’a coûté à notre Époux l’amour qu’il nous porte : pour nous délivrer de la mort, il s’est livré lui-même à la mort la plus terrible, à celle de la croix.

2CHAPITRE IV2

3De ce même sujet de l’oraison. Combien il importe d’être sur nos gardes le démon s’employant activement à faire reculer ceux qui se sont engagés dans cette voie.3

Notre petite colombe, comme vous l’avez vu, ne se repose ni dans les goûts spirituels, ni dans les plaisirs de la terre ; son vol est plus élevé. Que devient-elle donc ? me demandez-vous. Je ne puis, mes filles, vous satisfaire que dans la dernière demeure. Dieu veuille le rappeler à ma mémoire, et me donner le loisir de l’écrire. II s’est écoulé près de cinq mois depuis que j’ai commencé ce travail, et comme mon mal de tête ne me permet pas de le relire, il y aura sans doute peu d’ordre et beaucoup de redites. Mais cela importe peu, puisque c’est à mes sœurs que je m’adresse.

Je veux mettre dans un plus grand jour ce qu’est cette oraison d’union ; je me servirai pour cela, selon ma cou­tume, d’une comparaison ; et je reviendrai ensuite à ce mystique papillon qui, volant toujours parce qu’il ne trouve point en soi de véritable repos, ne laisse pas de faire continuellement du bien et à lui-même et aux autres.

Vous avez souvent entendu dire que Dieu contracte avec les âmes un mariage spirituel. Béni soit-il de ce qu’il daigne dans sa miséricorde s’humilier jusqu’à cet excès ! J’avoue quo cette comparaison est grossière ; mais je n’en sais point qui exprime mieux ce que je veux dire, que le sacrement de mariage. Il existe sans doute une grande différence entre le mariage dont je veux parler et le mariage ordinaire : l’un qui est spirituel ; est bien éloigné de l’autre, qui est corporel ; les plaisirs spirituels que Dieu donne dans l’un, sont à mille lieues des conten­tements terrestres de l’autre. Dans le premier, c’est l’amour qui s’unit à l’amour, et toutes ses opérations sont ineffablement pures, délicates, suaves ; les termes man­quent pour les exprimer, mais Notre Seigneur sait bien les faire sentir.

Or, selon moi, l’oraison d’union ne s’élève point jus­qu’au mariage spirituel ; elle n’en est que la préparation, et comme le chemin. De même qu’ici-bas, quand deux personnes doivent se marier, elles examinent d’abord si elles se conviennent, si elles se veulent, et en viennent ensuite à des entrevues afin qu’elles soient plus satisfaites l’une de l’autre ; ainsi en est-il dans le mariage spirituel. L’âme a déjà formé son jugement sur l’Époux auquel elle doit s’unir ; elle voit tout l’avantage d’une si haute alliance ; elle est déterminée à n’avoir d’autre volonté qu celle de ce divin Époux, et à lui plaire en toutes choses. De son côté, Notre Seigneur demeure content d’elle, parce qu’il voit sa disposition intérieure ; et voulant, dans sa miséri­corde, le lui faire connaître d’une manière plus particulière, il en vient, comme on dit, à une entrevue avec cette âme bien-aimée, et il daigne se l’unir. Je puis dire que cela se passe de la sorte dans cette oraison d’union, qui est de très courte durée. Dans cette entrevue, ce qui est uniquement au pouvoir de l’âme, c’est de connaître par une voie secrète quel est ce divin Époux qui veut l’honorer de la qualité de son épouse ; et elle voit alors en quelques instants ce que les sens et les puissances ne pourraient lui faire connaître en plusieurs années. Cet Époux étant Dieu, sa seule vue a rendu l’âme plus digne du nœud sacré qu’elle doit contracter avec lui ; cette vue l’a enflammée d’un tel amour, qu’elle fait de son côté ce qu’elle peut pour que ce divin mariage ne vienne point à se rompre. Mais si, au lieu de se donner tout entière à ce céleste Époux, elle venait à s’attacher d’affection à quoi que ce soit hors de lui, elle le verrait s’éloigner aussitôt, et se trouverait privée de ces faveurs inestimables.

Âmes chrétiennes à qui Notre Seigneur a fait la grâce d’arriver jusqu’à ces termes, je vous conjure, au nom de l’amour que vous lui devez, de veiller sans cesse sur votre conduite, et d’éviter les occasions qui pourraient vous faire tomber. L’âme, en cet état, n’est pas encore assez forte pour s’exposer sans péril, ainsi qu’elle le pourrait faire après que ce mariage céleste aurait été accompli dans la sixième demeure. Ici, cet Époux et cette épouse ne s’étant vus qu’une fois, il n’y a point d’efforts que le dé­mon ne fasse pour traverser ce mariage. Mais ce nœud divin une fois formé, l’ennemi voit cette âme si parfaite­ment soumise à l’Époux, qu’il n’ose entreprendre d’ébranler sa fidélité ; il sait qu’il ne le pourrait faire qu’à sa confusion et à sa honte, et qu’elle en tirerait de l’avantage.

J’ai vu, mes filles, des âmes fort élevées qui, étant arrivées à cet état, c’est-à-dire à cette entrevue avec leur Époux, sont tombées dans les piéges de l’ennemi. Tout l’enfer, n’en doutez pas, se ligue pour les empêcher d’être fidèles ; les démons savent trop bien qu’il ne s’agit pas de leur faire perdre une âme, mais plusieurs. Comment pourraient-ils l’ignorer après tant d’expériences qu’ils en ont faites ? Que de fois, en effet, n’a-t-on pas vu une seule âme en gagner à Dieu une multitude d’autres ! Qui pourrait compter celles que les martyrs ont converties ! A quelle légion de vierges une jeune vierge, sainte Ursule, n’a-t-elle pas ouvert le ciel ! Qui pourra surtout dire le nombre d’âmes qu’ont ravies au démon un saint Dominique, un saint François, d’autres fondateurs d’ordres ; et celles que lui ravit maintenant le père Ignace, fondateur de la compagnie de Jésus ! Mais quel est le secret de la puissance exercée par toutes ces âmes aposto­liques ? C’est qu’ayant reçu, comme leurs vies en font foi, cette grâce de l’entrevue avec l’Époux, elles ont fait de magnanimes efforts pour ne pas perdre, par leur faute, la grâce, plus éminente encore, d’un mariage si divin. Ô mes filles, Notre Seigneur est maintenant aussi prêt à nous accorder ces grandes grâces qu’il l’était alors, que dis-je ! il l’est en quelque sorte davantage, parce que le nombre des personnes qui ne vivent que pour sa gloire étant bien moindre aujourd’hui, il a besoin plus que jamais d’âmes qui veuillent recevoir ses faveurs. Mais, hélas ! nous nous aimons trop ; il y a en nous un excès de pru­dence pour ne rien perdre de nos droits ; et quelle erreur peut être plus grande ? Éclairez-nous, Seigneur, de votre divine lumière, afin de nous empêcher de tomber dans de si dangereuses ténèbres.

Deux difficultés peuvent ici, mes filles, se présenter à votre esprit. La première, comment il peut se faire qu’une âme aussi soumise que je l’ai dit à la volonté de Dieu , et qui ne veut point faire la sienne, soit capable. d’être trompée. La seconde, par quelle voie le démon pourrait vous faire perdre le fruit de cette entrevue avec l’Époux céleste, lorsque vous êtes si loin du monde, si souvent fortifiées par les sacrements, et continuellement, je puis le dire, dans la compagnie des anges ; car, par la bonté de Notre Seigneur, nous n’avons toutes ici qu’un seul désir, celui de le servir et de lui plaire en tout. Quant aux personnes qui sont encore dans le monde et exposées au danger des occasions, il est moins étonnant que le démon les trompe. Mes filles, que vous ne puissiez vous expliquer le danger que court une âme à qui Dieu a fait une si grande grâce, je n’en suis point. surprise ; cependant, lorsque je considère que Judas était un des apôtres, qu’il conversait continuellement avec Jésus-Christ et l’entendait parler, je comprends qu’il n’y a jamais de sécurité complète, même au milieu des grâces de cette cinquième demeure.

Pour répondre maintenant à la première difficulté, je dis qu’il est. certain que si l’âme demeurait toujours atta­chée à la volonté de Dieu, elle ne courrait aucun danger de se perdre. Mais le démon vient avec ses artifices, et, sous prétexte de bien, il l’engage dans des manquements qui paraissent légers ; peu à peu il obscurcit son enten­dement, refroidit sa volonté, et fait que son amour-propre se ranime, et se fortifie de telle sorte, qu’elle s’éloigne de la volonté de Dieu pour se porter à faire la sienne.

Ceci peut aussi servir de réponse à la seconde difficulté : il n’y a point, en effet, de clôture si étroite où ce mortel ennemi de nos âmes ne puisse entrer, ni de désert si écarté où il n’aille. De plus, mes filles, Notre Seigneur peut le permettre pour éprouver une âme qui serait capa­ble d’en éclairer d’autres ; car il est plus expédient, si elle doit retourner en arrière, que ce soit dès le commencement, qu’après qu’elle aurait déjà nui à plusieurs. Que faire donc pour éviter un si grand péril ? Voici, mes filles, le moyen, selon moi, le plus sûr : soyons d’abord fidèles à demander sans cesse à Dieu, dans l’oraison, qu’il nous soutienne de sa main ; ayons cette pensée continuellement présente, que s’il nous laisse un instant nous tombons dans l’abîme ; mettons en lui seul notre confiance, et jamais en nous-même, parce que ce serait une folie. Ensuite, examinons avec un soin extrême si nous avan­çons ou reculons pour peu que ce soit dans les vertus, et particulièrement dans l’amour que nous devons avoir les unes pour les autres, et dans le désir d’être tenues pour les dernières de toutes. Si nous faisons sérieusement cet examen, et si nous demandons à Dieu sa lumière, nous connaîtrons bientôt nos profits ou nos pertes. Mais ne vous imaginez pas que lorsqu’il a plu à Notre Seigneur d’élever une âme à l’heureux état dont j’ai parlé, il l’abandonne aisément, et qu’il soit facile au démon de réussir dans son entreprise. Cet adorable Maître s’intéresse de telle sorte à la conserver, et lui donne en diverses ma­nières tant d’avertissements intérieurs pour l’empêcher de se perdre, qu’elle ne saurait point voir le péril où elle se met. Enfin , il faut toujours faire de nouveaux efforts pour avancer de plus en plus. Si cette ardeur pour notre avancement spirituel nous manque, nous avons grand sujet de craindre ; c’est une marque que le démon nous tend quelque piége. En effet, l’amour n’étant jamais oisif, il n’est pas possible que le nôtre pour Dieu, après avoir atteint un tel degré, cesse d’aller en augmentant. Et qui ne voit qu’une âme qui ne prétend à rien moins que d’être l’épouse d’un Dieu, et à qui il a déjà fait l’honneur de se communiquer par de si grandes faveurs, ne saurait, sans infidélité, demeurer dans l’inaction et comme endormie ?

Pour vous faire connaître, mes filles, de quelle manière Notre Seigneur se conduit envers les âmes qui ont le bonheur d’être ses épouses, il me faudra maintenant parler de la sixième demeure. Vous y verrez que tout ce que nous pouvons faire ou souffrir pour son service, afin de nous disposer à recevoir des grâces d’un ordre si élevé, ne mérite pas d’être considéré. Et s’il m’a été ordonné d’écrire ceci, peut-être Notre Seigneur l’a-t-il voulu afin qu’à la vue d’une telle récompense, et de la miséricorde infinie d’un Dieu qui daigne ainsi se communiquer et se révéler à de vils vermisseaux, nous n’ayons plus souvenir de nos petites satisfactions de la terre, et que, fixant nos regards sur la grandeur de notre Époux, nous courions embrasées de son amour. Je le prie de me faire la grâce de dire sur un sujet si difficile et si relevé quelque chose qui vous soit utile ; car s’il ne conduit lui-même ma plume, je vois que c’est impossible ; que si cela ne devait point tourner au profit de vos âmes, je le supplie de ne pas me laisser écrire un mot. Il sait bien que mon seul désir, autant que j’en puis juger, est que son nom soit glorifié, et que nous fassions de sincères efforts pour servir, d’une manière digne de lui, un Maître qui, dès l’exil, paye avec une telle munificence. S’il nous récompense ici-bas de la sorte, quelle sera cette félicité du ciel qu’il versera dans l’âme, non plus par intervalles, mais pendant toute l’éternité, loin des travaux, des périls, et des tem­pêtes de cette vie. Ô mes filles, si ce n’était la crainte de l’offenser et de le perdre, nous devrions nous estimer heureuses de pouvoir vivre jusqu’à la fin du monde, afin de travailler pour un si grand Dieu qui veut être tout ensemble notre Roi et notre Époux. Implorons son assis­tance, afin qu’il nous rende dignes de faire quelque chose qui lui soit agréable, et qui ne soit point mêlé de ces nombreuses imperfections qui accompagnent toujours nos bonnes œuvres.