Les Lumières du Siècle

Revenue en octobre 1750 à Versailles, avec sa sœur Sophie, Louise restera à la Cour jusqu’en 1770. L’état du personnel employé au service de sa Chambre donne une idée du nombre des personnes qui s’empressent autour des princesses ou continuent de recevoir leurs gages, même une fois leur service terminé, comme Anne d’Hoppen, la nourrice. Pour la seule Chambre de Mesdames cadettes, on trouve mentionnés douze femmes de chambre, deux valets, une coiffeuse, une faiseuse et empeseuse de collerettes, une blanchisseuse, des valets et garçons de chambre, des valets de garde robe, un portefaix, un argentier. Il faut y ajouter l’écuyer et le portemanteau qui sont au service de chacune des princesse, la dame d’honneur, Madame de Duras, et la Dame d’atours, la marquise de Clermont.

Bassin de Latone Loin d’être éblouie par tout ce faste, Louise observe et se tient à distance des querelles et des intrigues. Il lui faut pourtant, comme son frère et ses sœurs, composer avec Madame de Pompadour qui règne sur le cœur du roi. Succédant aux trois sœurs de Nesles, Jeanne-Antoinette, née Poisson, devenue par son mariage Madame d’Etiolles, a rencontré le roi lors de ses chasses en forêt de Sénart. Les apparitions de la jeune femme conduisant son cabriolet au détours des allées, ne sont pas tout à fait fortuites. Elle habite à l’orée de ces bois, et sait fort bien que le roi les parcourt souvent. Toute petite encore, ne s’était-elle pas laissé dire par une diseuse de bonne aventure qu’un jour elle serait sa maîtresse ? Une telle perspective n’est pas pour effaroucher l’ambitieuse et charmante demoiselle dont la mère défraye depuis longtemps la chronique pas ses aventures amoureuses au point que l’on hésite sur l’identité de son véritable père. Celui que la loi désigne comme tel travaille pour les milieux de la haute finance et la fourniture des armées. Constamment en déplacement, il a veillé cependant à l’éducation de sa fille : confiée d’abord aux religieuses ursulines de Poissy, puis parfaite dans les salons parisiens fréquentés par les meilleurs esprits.

La jeune femme n’est pas seulement belle, mais aussi intelligente, cultivée et raffinée. Louis XV s’attache à elle au point de la présenter officiellement en 1745, sous le titre de marquise de Pompadour. C’est là objet de scandale, non pas que le monarque s’enfonce dans l’adultère, mais bien plutôt qu’il prenne sa favorite hors de « ce pays-ci », selon la formule désignant la Cour. Une tendre complicité succédant à la passion subsiste entre le roi et Madame de Pompadour, qui bravant tous les obstacles hiérarchiques parvient à obtenir en 1752 le rang de duchesse, c’est à dire le droit de s’asseoir en présence des souverains. En 1756 elle est admise comme dame du palais de la reine. Celle-ci s’accommode tant bien que mal de la présence de sa rivale : « autant celle-là qu’une autre ! » La déférence dont elle fait toujours preuve à son égard finit par susciter de la part de Marie une certaine estime pour la favorite. Les enfants royaux, d’abord tout à fait hostiles adoptent une attitude polie. De la guerre feutrée aux relations de simple courtoisie, Mesdames, quant à elles, passent par quelques tentatives de rapprochement mais s’insurgent quand Madame de Pompadour prétend s’installer dans l’appartement du rez-de-chaussée de l’aile nord du château qu’elles souhaitent elles-mêmes investir. Elles devront patienter jusqu’à la mort de la favorite pour se voir attribuer la totalité des pièces situées juste sous l’appartement intérieur de leur père. C’est dire toute l’influence de Madame de Pompadour. Si elle ne joue jamais le rôle de premier ministre auprès de lui, elle est sa confidente de tous les instants, sa conseillère, et exerce sur les arts et la culture une influence certaine.

Faisant partie de la suite de Madame Victoire venue à la rencontre de ses cadettes à Bouron, la favorite est l’une des premières à voir Louise qui lui fait plutôt bonne impression : Madame Louise est grande comme rien, point formée, les traits plutôt mal que bien, avec cela une physionomie fine qui plaît beaucoup plus que si elle était belle. (Madame de Pompadour, Lettre à son frère M. de Vandières, 20 oct. 1750. BnF, coll. Morrisson, vol. III K-L) A la Cour, les fillettes sont attendues avec curiosité. Louise passe pour "fort jolie, gaie avec de l’esprit" (Barbier, “Journal”,t. III) ; "petite sans doute, mais avec beaucoup de physionomie" (duc de Luynes, “Mémoires”, t. X)

Ces propos tenus par sa sœur laissent à penser que c’est bien sans illusion et avec un regard lucide que Madame Louise a fait son entrée dans le monde : Qu’une jeune personne entre dans le monde, que de dangers, Grand Dieu, naissent sous ses pas. Elle s’expose à être libre avec celles qui n’ont pas de retenue, railleuse et médisante avec celles qui ont de mauvaises langues, joueuse et dissipatrice avec celles qui font profession ouverte de jouer, les fainéantes la porteront à l’oisiveté, les capricieuses à la bizarrerie, les opiniâtres à l’entêtement, les hypocrites à la dissimulation, les indévotes à l’impiété. (Sermon de Madame Sophie, archives du Séminaire de Saint-Sulpice)

En fait, malgré l’apparat et le faste, la vie à la Cour est d’un ennui mortel. Même allégée depuis la mort de Louis XIV, l’étiquette s’y révèle extrêmement contraignante. L’existence des princesses est d’une languissante monotonie.

Vase de la Paix

Au bal, au spectacle, aux réceptions, aux repas pris en public, il faut paraître par devoir plus que par plaisir : Je sentais que j’avais besoin de repos, mais l’heure du jeu était venue, j’allais au jeu par complaisance. Suivait l’heure du spectacle, la complaisance m’y conduisait encore et je m’y endormais de lassitude. Ce train de vie me fatiguait et m’échauffait le sang. Mais j’étais à la Cour, et je le faisais sans me plaindre, contre mes inclinations et au préjudice de ma santé. (Cité par l’abbé Proyart, "Vie de Madame Louise de France")

Louise ne faillit cependant pas à ses obligations. Elle s’astreint scrupuleusement à remplir les devoirs qui incombent à son rang, mais elle suit volontiers les chasses du roi. A Choisy au printemps, à Compiègne l’été, à Fontainebleau en automne, la cour se déplace au fil des saisons. Excellente cavalière, elle suit son père dans les parties de chasse qu’il prépare lui-même avec soin faisant l’admiration de ses officiers de vénerie. La princesse se rend aussi chaque printemps à la plaine des Sablons pour y assister à la revue des gardes françaises et suisses. De la voiture qu’elle partage avec ses soeurs, elle peut voir son père et son frère, le Dauphin, inspecter les troupes.

Condamnée à couler mes jours dans ce monde, véritable exil pour moi …
je dois m’y regarder comme étrangère, comme captive.
("Méditations eucharistiques")

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