Les cinq années les plus tristes de ma vie (22r°-44r°)

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Élève à l’Abbaye

J’avais huit ans et demi lorsque Léonie sortit de pension et je la remplaçai à l’Abbaye. J’ai souvent entendu dire que le temps passé au pensionnat est le meilleur et le plus doux de la vie, il n’en fut pas ainsi pour moi, les cinq années que j’y passai furent les plus tristes de ma vie ; si je n’avais pas eu avec moi ma Céline chérie, je n’aurais pas pu y rester un seul mois sans tomber malade… La pauvre petite fleur avait été habituée à plonger ses fragiles racines dans une terre choisie, faite exprès pour elle, aussi lui sembla-t-il bien dur de se voir au milieu de fleurs de toute espèce, aux racines souvent bien peu délicates, et d’être obligée de trouver dans une terre commune le suc nécessaire à sa subsistance !…

Vous m’aviez si bien instruite, ma Mère chérie, u’en arrivant en pension j’étais la plus avancée des enfants de mon âge ; je fus placée dans [22v°] une classe d’élèves toutes plus grandes que moi, l’une d’elles âgée de treize à quatorze ans était peu intelligente, mais savait cependant en imposer aux élèves et même aux maîtresses. Me voyant si jeune, presque toujours la première de ma classe et chérie de toutes les religieuses, elle en éprouva sans doute une jalousie bien pardonnable à une pensionnaire et me fit payer de mille manières mes petits succès…

Avec ma nature timide et délicate, je ne savais pas me défendre et me contentais de pleurer sans rien dire, ne me plaignant pas même à vous de ce que je souffrais, mais je n’avais pas assez de vertu pour m’élever au-dessus de ces misères de la vie et mon pauvre petit cœur souffrit beaucoup… Heureusement chaque soir je retrouvais le foyer paternel, alors mon cœur s’épanouissait, je sautais sur les genoux de mon Roi, lui disant les notes qui m’avaient été données et son baiser me faisait oublier toutes mes peines… Avec quelle joie j’annonçai le résultat de ma première composition (une composition d’Histoire Sainte), un seul point me manquait pour avoir le maximum, n’ayant pas su le nom du père de Moïse. J’étais donc la première et j’apportais une belle décoration d’argent. Pour me récompenser Papa me donna une jolie petite pièce de quatre sous que je plaçai dans une boîte et qui fut destinée à recevoir presque chaque Jeudi une nouvelle pièce, toujours de même grandeur… (c’était dans cette boîte que j’allais puiser quand à certaines grandes fêtes je voulais faire une aumône de ma bourse à la quête, soit pour la propagation de la Foi ou autres œuvres semblables). Pauline, ravie du succès de sa petite élève, lui fit cadeau d’un [23r°] joli cerceau pour l’encourager à continuer d’être bien studieuse. La pauvre petite avait un réel besoin de ces joies de la famille, sans elles, la vie de pension lui aurait été trop dure.

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Le jeudi

L’après-midi de chaque Jeudi c’était congé, mais ce n’était pas comme les congés de Pauline, je n’étais pas dans le belvédère avec Papa… Il fallait jouer non pas avec ma Céline, ce qui me plaisait quand j’étais toute seule avec elle, mais avec mes petites cousines et les petites Maudelonde, c’était pour moi une vraie peine, ne sachant pas jouer comme les autres enfants, je n’étais pas une compagne agréable, cependant je faisais de mon mieux pour imiter les autres sans y réussir et je m’ennuyais beaucoup, surtout quand il fallait passer toute une après-midi à danser des quadrilles. La seule chose qui me plaisait c’était d’aller au jardin de l’étoile, alors j’étais la première partout, cueillant les fleurs à profusion et sachant trouver les plus jolies j’excitais l’envie de mes petites compagnes…

Ce qui me plaisait encore c’était lorsque par hasard j’étais seule avec la petite Marie, n’ayant plus Céline Maudelonde pour l’entraîner à des jeux ordinaires, elle me laissait libre de choisir et je choisissais un jeu tout à fait nouveau. Marie et Thérèse devenaient deux solitaires n’ayant qu’une pauvre cabane, un petit champ de blé et quelques légumes à cultiver. Leur vie se passait dans une contemplation continuelle, c’est-à-dire que l’un des solitaires remplaçait l’autre à l’oraison lorsqu’il fallait s’occuper de la vie active. Tout se faisait avec une entente, un silence et des manières si religieuses que c’était parfait. Lorsque ma Tante venait nous chercher pour la promenade, notre jeu continuait même dans la rue. Les deux solitaires récitaient [23v°] ensemble le chapelet, se servant de leurs doigts afin de ne pas montrer leur dévotion à l’indiscret public, cependant un jour le plus jeune solitaire s’oublia : ayant reçu un gâteau pour sa collation, il fit avant de le manger, un grand signe de croix, ce qui fit rire tous les profanes du siècle…

Marie et moi étions toujours du même avis, nous avions si bien les mêmes goûts qu’une fois notre union de volonté passa les bornes. Revenant un soir de l’Abbaye, je dis à Marie : « Conduis-moi, je vais fermer les yeux. » "Je veux les fermer aussi, me répondit-elle." Aussitôt dit, aussitôt fait, sans discuter chacune fit sa volonté… Nous étions sur un trottoir, il n’y avait pas à craindre les voitures ; après une agréable promenade de quelques minutes, ayant savouré les délices de marcher sans y voir, les deux petites étourdies tombèrent ensemble sur des caisses posées à la porte d’un magasin, ou plutôt elles les firent tomber, le marchand sortit tout en colère pour relever sa marchandise, les deux aveugles volontaires s’étaient bien relevées toutes seules et marchaient à grands pas, les yeux grands ouverts, écoutant les justes reproches de Jeanne qui était aussi fâchée que le marchand !… Aussi pour nous punir, elle résolut de nous séparer et depuis ce jour Marie et Céline allèrent ensemble pendant que je fis route avec Jeanne. Cela mit fin à notre trop grande union de volonté et ce ne fut pas un mal pour les aînées qui au contraire n’étaient jamais du même avis et se disputaient tout au long du chemin. La paix fut ainsi complète.

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« Mes rapports intimes avec Céline »

Je n’ai rien dit encore de mes rapports intimes avec Céline, ah ! [24r°] s’il me fallait tout raconter, je ne pourrais finir…

A Lisieux les rôles avaient changé, c’était Céline qui était devenue un malin petit lutin et Thérèse n’était plus qu’une petite fille bien douce mais peureuse à l’excès,.. Cela n’empêchait pas que Céline et Thérèse s’aimaient de plus en plus ; parfois il y avait quelques petites discussions mais ce n’était pas grave et dans le fond elles étaient toujours du même avis. Je puis dire que jamais ma petite sœur chérie ne m’a fait de peine, mais qu’elle a été pour moi comme un rayon de soleil, me réjouissant et me consolant toujours… Elle prenait tant de soin de ma santé que cela m’ennuyait quelquefois.

2Les jeux2

Ce qui ne m’ennuyait pas c’était de la regarder s’amuser ; elle rangeait toute la troupe de nos petites poupées et leur faisait la classe comme une habile maîtresse, seulement elle avait le soin que ses filles soient toujours sages au lieu que les miennes étaient souvent mises à la porte à cause de leur mauvaise conduite… Elle me disait toutes les choses nouvelles qu’elle venait d’apprendre dans sa classe, ce qui m’amusait beaucoup, et je la regardais comme un puits de science, j’avais reçu le titre de « petite fille à Céline », aussi quand elle était fâchée contre moi, sa plus grande marque de mécontentement était de me dire : « Tu n’es plus ma petite fille, c’est fini, je m’en rappellerai toujours… » Alors je n’avais plus qu’à pleurer comme une Madeleine, la suppliant de me regarder encore comme sa petite fille, bientôt elle m’embrassait et me promettait de ne plus se rappeler de rien !… Pour me consoler elle prenait une de ses poupées et lui [24v°] disait : « Ma chérie, embrasse ta tante. » Une fois la poupée fut si empressée de m’embrasser tendrement qu’elle me passa ses deux petits bras dans le nez… Céline qui ne l’avait pas fait exprès me regardait stupéfaite, la poupée pendue au nez ; la tante ne fut pas longtemps à repousser les étreintes trop tendres de sa nièce et se mit à rire de tout son cœur d’une aussi singulière aventure.

2Les étrennes2

Le plus amusant était de nous voir acheter nos étrennes, ensemble au bazar, nous nous cachions soigneusement l’une de l’autre. Ayant dix sous dépenser il nous fallait au moins cinq ou six objets différents, c’était à laquelle achèterait les plus belles choses. Ravies de nos emplettes, nous attendions avec impatience le premier jour de l’an afin de pouvoir nous offrir nos magnifiques cadeaux. Celle qui se réveillait avant l’autre s’empressait de lui souhaiter la bonne année, ensuite on se donnait les trésors : et chacune s’extasiait sur les trésors donnés pour dix sous !… Ces petits cadeaux nous faisaient presque autant de plaisir que les belles étrennes de mon oncle, d’ailleurs ce n’était que le commencement des joies. Ce jour-là nous étions vite habillées et chacune se tenait au guet pour sauter au cou de Papa ; dès qu’il sortait de sa chambre, c’étaient des cris de joie dans toute la maison et ce pauvre petit père paraissait heureux de nous voir si contentes… les étrennes que Marie et Pauline donnaient à leur petites filles n’avaient pas une grande valeur mais elles leur donnaient aussi une grande joie… Ah ! qu’à cet âge nous n’étions pas blasées, notre âme dans toute sa fraîcheur s’épanouissait comme une fleur heureuse de recevoir la rosée du matin… le même souffle faisait balancer nos corolles et ce qui faisait de la joie à [25r°] l’une en faisait en même temps à l’autre. Oui nos joies étaient communes, je l’ai bien senti au beau jour de la première Communion de ma Céline chérie. Je n’allais pas encore à l’Abbaye n’ayant que sept ans mais j’ai conservé en mon cœur le très doux souvenir de la préparation que vous, ma Mère chérie avez fait faire à Céline ; chaque soir vous la preniez sur vos genoux et lui parliez de la grande action qu’elle allait faire ; moi j’écoutais avide de me préparer aussi, mais bien souvent vous me disiez de m’en aller parce que j’étais trop petite, alors mon cœur était bien gros et je pensais que ce n’était pas trop de quatre années pour se préparer recevoir le Bon Dieu…

2La première communion de Céline2

Un soir, je vous entendis qui disiez qu’à partir de la première Communion, il fallait commencer une nouvelle vie, aussitôt je résolus de ne pas attendre ce jour-là mais d’en commencer une en même temps que Céline… Jamais je n’avais autant senti que je l’aimais comme je le sentis pendant sa retraite de trois jours ; pour la première fois de ma vie, j’étais loin d’elle, e ne couchais pas dans son lit… Le premier jour, ayant oublié qu’elle n’allait pas revenir, j’avais gardé un petit bouquet de cerises que Papa m’avait acheté pour le manger avec elle, ne la voyant pas arriver j’eus bien du chagrin. Papa me consola en me disant qu’il me conduirait à l’Abbaye le lendemain pour voir ma Céline et que je lui donnerais un autre bouquet de cerises !… Le jour de la première communion de Céline me laissa une impression semblable à celle de la mienne ; en me réveillant le matin toute seule dans le grand lit, je me sentis inondée de joie. « C’est aujourd’hui !… Le grand jour est arrivé… » je ne me lassais pas de [25v°] répéter ces paroles. Il me semblait que c’était moi qui allais faire ma première Communion. Je crois que j’ai reçu de grandes grâces ce jour-là et je le considère comme un des plus beaux de ma vie…

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Le sourire de la Vierge

2Jésus ravit Pauline à Thérèse2

« Je suis retournée un peu en arrière pour rappeler ce délicieux et doux souvenir, maintenant je dois parler de la douloureuse épreuve qui vint briser le cœur de la petite Thérèse, lorsque Jésus lui ravit sa chère maman, sa Pauline si tendrement aimée !…

Un jour, j’avais dit à Pauline que je voudrais être solitaire, m’en aller avec elle dans un désert lointain, elle m’avait répondu que mon désir était le sien et qu’elle attendrait que je sois assez grande pour partir. Sans doute ceci n’était pas dit sérieusement, mais la petite Thérèse l’avait pris au sérieux ; aussi quelle ne fut pas sa douleur d’entendre un jour sa chère Pauline parler avec Marie de son entrée prochaine au Carmel… Je ne savais pas ce qu’était le Carmel, mais je comprenais que Pauline allait me quitter pour entrer dans un couvent, je comprenais qu’elle ne m’attendrait pas et que j’allais perdre ma seconde Mère !… Ah ! Comment pourrais-je dire l’angoisse de mon cœur ?… En un instant je compris ce qu’était la vie ; jusqu’alors je ne l’avais pas vue si triste, mais elle m’apparut dans toute sa réalité, je vis qu’elle n’était qu’une souffrance et qu’une séparation continuelle. Je versai des larmes bien amères, car je ne comprenais pas encore la joie du sacrifice, j’étais faible, si faible que je regarde comme une grande grâce d’avoir pu supporter une épreuve qui semblait être bien au-dessus de mes forces !… Si j’avais appris tout doucement le départ de ma Pauline chérie, je n’aurais peut-être pas autant souffert mais [26r°] Ms A Folio 26, r° l’ayant appris par surprise, ce fut comme si un glaive s’était enfoncé dans mon cœur…

2La vocation de Thérèse2

Je me souviendrai toujours, ma Mère chérie, avec quelle tendresse vous m’avez consolée… Puis vous m’avez expliqué la vie du Carmel qui me sembla bien belle ! En repassant dans mon esprit tout ce que vous m’aviez dit, je sentis que le Carmel était le désert où le Bon Dieu voulait que j’aille aussi me cacher… Je le sentis avec tant de force qu’il n’y eut pas le moindre doute dans mon cœur : ce n’était pas un rêve d’enfant qui se laisse entraîner, mais la certitude d’un appel Divin ; je voulais aller au Carmel non pour Pauline mais pour Jésus seul… Je pensai beaucoup de choses que les paroles ne peuvent rendre, mais qui laissèrent une grande paix dans mon âme.

Le lendemain je confiai mon secret à Pauline qui regardant mes désirs comme la volonté du Ciel, me dit que bientôt j’irais avec elle voir la Mère Prieure du Carmel et qu’il faudrait lui dire ce que le Bon Dieu me faisait sentir… Un Dimanche fut choisi pour cette solennelle visite, mon embarras fut grand quand j’appris que Marie G. devait rester avec moi, étant encore assez petite pour voir les carmélites ; il fallait cependant que je trouve le moyen de rester seule, voici ce qui me vint à la pensée : je dis à Marie qu’ayant le privilège de voir la Mère Prieure, il fallait être bien gentilles et très polies, pour cela nous devions lui confier nos secrets, donc chacune à notre tour il fallait sortir un moment et laisser l’autre toute seule. Marie me crut sur parole et malgré sa répugnance à confier des secrets qu’elle n’avait pas, nous restâmes seules, l’une après l’autre, auprès de notre Mère. [26v°] Ms A Folio 26, v° Ayant entendu mes grandes confidences Mère Marie de Gonzague crut à ma vocation, mais elle me dit qu’on ne recevait pas de postulantes de 9 ans et qu’il faudrait attendre mes 16 ans… Je me résignai malgré mon vif désir d’entrer le plus tôt possible et de faire ma première Communion le jour de la prise d’Habit de Pauline… Ce fut ce jour-là que je reçus des compliments pour la seconde fois. Sœur Th. de Saint Augustin étant venue me voir, ne se lassait pas de dire que j’étais gentille… je ne comptais pas venir au Carmel pour recevoir des louanges, aussi après le parloir, je ne cessai de répéter au Bon Dieu que c’était pour Lui tout seul que je voulais être carmélite.

2La séparation2

Je tâchai de bien profiter de ma Pauline chérie pendant les quelques semaines qu’elle resta encore dans le monde ; chaque jour, Céline et moi lui achetions un gâteau et des bonbons, pensant que bientôt elle n’en mangerait plus ; nous étions toujours à ses côtés ne lui laissant pas une minute de repos. Enfin le 2 Octobre arriva, jour de larmes et de bénédictions où Jésus cueillit la première de ses fleurs, qui devait être la mère de celles qui viendraient la rejoindre peu d’années après.

Je vois encore la place où je reçus le dernier baiser de Pauline, ensuite ma Tante nous emmena toutes à la messe pendant que Papa allait sur la montagne du Carmel offrir son premier sacrifice… Toute la famille était en larmes en sorte que nous voyant entrer dans l’église les personnes nous regardaient avec étonnement, mais cela m’était bien égal et ne m’empêchait pas de pleurer, je crois que si tout avait croulé autour de moi je n’y aurais fait aucune attention, je regardais le beau Ciel bleu et je m’étonnais que le Soleil puisse luire avec [27r°] autant d’éclat, alors que mon âme était inondée de tristesse !… Peut-être, ma Mère chérie, trouvez-vous que j’exagère la peine que j’ai ressentie ?… Je me rends bien compte qu’elle n’aurait pas dû être aussi grande, puisque j’avais l’espoir de vous retrouver au Carmel ; mais mon âme était loin d’être mûrie, je devais passer par bien des creusets avant d’atteindre le terme tant désiré..

Le 2 Octobre était le jour fixé pour la rentrée de l’Abbaye, il me fallut donc y aller malgré ma tristesse… L’après-midi ma Tante vint nous chercher pour aller au Carmel et je vis ma Pauline chérie derrière les grilles… Ah ! que j’ai souffert de ce parloir au Carmel ! Puisque j’écris l’histoire de mon âme, je dois tout dire à ma Mère chérie, et j’avoue que les souffrances qui avaient précédé son entrée ne furent rien en comparaison de celles qui suivirent… Tous les Jeudis nous allions en famille au Carmel et moi, habituée à m’entretenir cœur à cœur avec Pauline, j’obtenais à grand’peine deux ou trois minutes à la fin du parloir, bien entendu je les passais à pleurer et m’en allais le cœur déchiré… Je ne comprenais pas que c’était par délicatesse pour ma Tante que vous adressiez de préférence la parole à Jeanne et à Marie au lieu de parler à vos petites filles… je ne comprenais pas et je disais au fond de mon cœur : « Pauline est perdue pour moi !!! » Il est surprenant de voir combien mon esprit se développa au sein de la souffrance ; il se développa à tel point que je ne tardai pas à tomber malade.

2Circonstances de la maladie2

(1) La maladie dont je fus atteinte venait certainement du démon, furieux de votre entrée au Carmel, il voulut se venger sur moi du tort que notre famille devait lui faire dans l’avenir, mais il ne savait pas que la [27v°] douce Reine du Ciel veillait sur sa fragile petite fleur, qu’elle lui souriait du haut de son trône et s’apprêtait à faire cesser la tempête au moment où sa fleur devait se briser sans retour…

(2a) Vers la fin de l’année je fus prise d’un mal de tête continuel mais qui ne me faisait presque pas souffrir, je pouvais poursuivre mes études et personne ne s’inquiétait de moi, ceci dura jusqu’à la fête de Pâques de 1883.

(2b) Papa étant allé à Paris avec Marie et Léonie, ma Tante me prit chez elle avec Céline.

(3a) Un soir mon Oncle m’ayant emmenée avec lui, il me parla de Maman, des souvenirs passés, avec une bonté qui me toucha profondément et me fit pleurer ; alors il dit que j’avais trop de cœur, qu’il me fallait beaucoup de distraction et résolut avec ma Tante de nous procurer du plaisir pendant les vacances de Pâques. Ce soir-là nous devions aller au cercle catholique, mais trouvant que j’étais trop fatiguée, ma Tante me fit coucher ; en me déshabillant, je fus prise d’un tremblement étrange, croyant que j’avais froid ma Tante m’entoura de couvertures et de bouteilles chaudes, mais rien ne put diminuer mon agitation qui dura presque toute la nuit. Mon Oncle, en revenant du cercle catholique avec mes cousines et Céline, fut bien surpris de me trouver en cet état qu’il jugea très grave, mais il ne voulut pas le dire afin de ne pas effrayer ma Tante.

(3b) Le lendemain il alla trouver le docteur Notta qui jugea comme mon Oncle que j’avais une maladie très grave et dont jamais une enfant si jeune n’avait été atteinte. Tout le monde était consterné, ma Tante fut obligée de me garder chez elle et me soigna avec une sollicitude vraiment maternelle. Lorsque Papa revint de Paris avec mes grandes sœurs, Aimée les reçut avec une figure si triste que Marie [28r°] Ms A Folio 28, r° crut que j’étais morte… Mais cette maladie n’était pas pour que je meure, elle était plutôt comme celle de Lazare afin que Dieu soit glorifié… Il le fut en effet, par la résignation admirable de mon pauvre petit Père qui crut que « sa petite fille allait devenir folle ou bien qu’elle allait mourir. » Il le fut aussi par celle de Marie !… Ah ! qu’elle a souffert à cause de moi… combien je lui suis reconnaissante des soins qu’elle m’a prodigués avec tant de désintéressement… son cœur lui dictait ce qui m’était nécessaire et vraiment un cœur de Mère est bien plus savant que celui d’un médecin, il sait deviner ce qui convient à la maladie de son enfant…

(4a) Cette pauvre Marie était obligée de venir s’installer chez mon Oncle car il était impossible de me transporter alors aux Buissonnets.

(4b) Cependant la prise d’habit de Pauline approchait ; on évitait d’en parler devant moi sachant la peine que je ressentais de n’y pouvoir aller, mais moi j’en parlais souvent disant que je serais assez bien pour aller voir ma Pauline chérie. En effet le Bon Dieu ne voulut pas me refuser cette consolation ou plutôt Il voulut consoler sa Fiancée chérie qui avait tant souffert de la maladie de sa petite fille… J’ai remarqué que Jésus ne veut pas éprouver ses enfants le jour de leurs fiançailles, cette fête doit être sans nuages, un avant-goût des joies du Paradis, ne l’a-t-Il pas montré déjà 5 fois ?… Je pus donc embrasser ma Mère chérie, m’asseoir sur ses genoux et la combler de caresses… Je pus la contempler si ravissante, sous la blanche parure de Fiancée… Ah ! ce fut un beau jour, au milieu de ma sombre épreuve, mais ce jour passa vite… Bientôt il me fallut monter dans la voiture qui m’emporta bien loin de Pauline… bien loin de mon Carmel chéri.

(5a) En arrivant aux Buissonnets, on me fit coucher, malgré moi car j’assurais [28v°] être parfaitement guérie et n’avoir plus besoin de soins. Hélas, je n’étais encore qu’au début de mon épreuve !…

(5b) Le lendemain je fus reprise comme je l’avais été et la maladie devint si grave que je ne devais pas en guérir suivant les calculs humains… Je ne sais comment décrire une si étrange maladie, je suis persuadée maintenant qu’elle était l’œuvre du démon, mais longtemps après ma guérison j’ai cru que j’avais fait exprès d’être malade et ce fut là un vrai martyre pour mon âme…

Je le dis à Marie qui me rassura de son mieux avec sa bonté ordinaire, je le dis à confesse et là encore mon confesseur essaya de me tranquilliser, disant que ce n’était pas possible d’avoir fait semblant d’être malade au point où je l’avais été. Le Bon Dieu qui voulait sans doute me purifier et surtout m’humilier me laissa ce martyre intime jusqu’à mon entrée au Carmel où le Père de nos âmes m’enleva tous mes doutes comme avec la main et depuis je suis parfaitement tranquille.

2Description de la maladie2

(1) Il n’est pas surprenant que j’aie craint d’avoir paru malade sans l’être en effet, car je disais et je faisais des choses que je ne pensais pas, presque toujours je paraissais en délire, disant des paroles qui n’avaient pas de sens et cependant je suis sûre de n’avoir pas été privée un seul instant de l’usage de ma raison… Je paraissais souvent évanouie, ne faisant pas le plus léger mouvement, alors je me serais laissé faire tout ce qu’on aurait voulu, même tuer, pourtant j’entendais tout ce qui se disait autour de moi et je me rappelle encore de tout… Il m’est arrivé une fois d’être longtemps sans pouvoir ouvrir les yeux et de les ouvrir un instant pendant que je me trouvais seule…

(2) Je crois que le démon avait reçu un pouvoir extérieur sur moi mais [29r°] qu’il ne pouvait approcher de mon âme ni de mon esprit, si ce n’est pour m’inspirer des frayeurs très grandes de certaines choses, par exemple pour des remèdes très simples qu’on essayait en vain de me faire accepter.

(3) Mais si le Bon Dieu permettait au démon de s’approcher de moi il m’envoyait aussi des anges visibles… Marie était toujours auprès de mon lit me soignant et me consolant avec la tendresse d’une Mère, jamais elle ne témoigna le plus petit ennui et cependant je lui donnais beaucoup de mal, ne souffrant pas qu’elle s’éloigne de moi. Il fallait bien cependant qu’elle aille au repas avec Papa, mais je ne cessais de l’appeler tout le temps qu’elle était partie, Victoire qui me gardait était parfois obligée d’aller chercher ma chère « Mama » comme je l’appelais… Lorsque Marie voulait sortir il fallait que ce soit pour aller à la messe ou bien pour voir Pauline, alors je ne disais rien…

Mon Oncle et ma Tante étaient aussi bien bons pour moi ; ma chère petite Tante venait tous les jours me voir et m’apportait mille gâteries. D’autres personnes amies de la famille vinrent aussi me visiter, mais je suppliai Marie de leur dire que je ne voulais pas recevoir de visites ; cela me déplaisait de « voir des personnes assises autour de mon lit en rang d’oignons et me regardant comme une bête curieuse. » La seule visite que j’aimais était celle de mon Oncle et ma Tante.

Depuis cette maladie je ne saurais dire combien mon affection pour eux augmenta, je compris mieux que jamais qu’ils n’étaient pas pour nous des parent s ordinaires. Ah ! ce pauvre petit Père avait bien raison quand il nous répétait souvent les paroles que je viens d’écrire. Plus tard il expérimenta qu’il ne s’était pas trompé et maintenant il doit protéger et bénir ceux qui lui prodiguèrent des soins si dévoués… Moi je suis encore exilée et ne sachant pas montrer ma reconnaissance, je n’ai qu’un seul moyen pour soulager mon cœur : Prier pour les parents que j’aime, qui furent et qui sont encore si bons pour moi !

Léonie était aussi bien bonne pour moi, essayant de m’amuser de son mieux, moi je lui faisais quelquefois de la peine car elle voyait bien que Marie ne pouvait être remplacée auprès de moi…

Et ma Céline chérie, que n’a-t-elle pas fait pour sa Thérèse ?… Le Dimanche au lieu d’aller se promener elle venait s’enfermer des heures entières avec une pauvre petite fille qui ressemblait à une idiote ; vraiment [29v°] il fallait de l’amour pour ne pas me fuir…

(4) Ah ! mes chères petites Sœurs, que je vous ai fait souffrir !… personne ne vous avait fait autant de peine que moi et personne n’avait reçu autant d’amour que vous m’en avez prodigué… Heureusement, j’aurai le Ciel pour me venger, mon Epoux est très riche et je puiserai dans ses trésors d’amour afin de vous rendre au centuple tout ce que vous avez souffert à cause de moi…

(5) Ma plus grande consolation pendant que j’étais malade, c’était de recevoir une lettre de Pauline… Je la lisais, la relisais jusqu’à la savoir par cœur… Une fois, ma Mère chérie, vous m’avez envoyé un sablier et une de mes poupées habillée en carmélite, dire ma joie est chose impossible… Mon Oncle n’était pas content, il disait qu’au lieu de me faire penser au Carmel il faudrait l’éloigner de mon esprit, mais je sentais au contraire que c’était l’espérance d’être un jour carmélite qui me faisait vivre… Mon plaisir était de travailler pour Pauline, je lui faisais des petits ouvrages en papier bristol et ma plus grande occupation était de faire des couronnes de pâquerettes et de myosotis pour la Sainte Vierge, nous étions au beau mois de mai, toute la nature se parait de fleurs et respirait la gaîté, seule la « petite fleur » languissait et semblait à jamais flétrie…

2La grâce du sourire2

(1) Cependant elle avait un Soleil auprès d’elle, ce Soleil était la Statue miraculeuse de la Sainte Vierge qui avait parlé deux fois à Maman, et souvent, bien souvent, la petite fleur tournait sa corolle vers cet Astre béni…

(2) Un jour je vis Papa entrer dans la chambre de Marie où j’étais couchée ; il lui donna plusieurs pièces d’or avec une expression de grande tristesse et lui dit d’écrire à Paris et de faire dire des messes à Notre-Dame des Victoires pour qu’elle guérisse sa pauvre petite fille. Ah ! que je fus touchée en voyant la Foi et l’Amour de mon Roi chéri ! [30r°] J’aurais voulu pouvoir lui dire que j’étais guérie, mais je lui avais déjà fait assez de fausses joies, ce n’était pas mes désirs qui pouvaient faire un miracle, car il en fallait un pour me guérir… Il fallait un miracle et ce fut Notre-Dame des Victoires qui le fit.

(3) Un Dimanche (pendant la neuvaine de messes), Marie sortit dans le jardin me laissant avec Léonie qui lisait auprès de la fenêtre, au bout de quelques minutes je me mis à appeler presque tout bas : « Mama… Mama… ». Léonie étant habituée à m’entendre toujours appeler ainsi, ne fit pas attention à moi. Ceci dura longtemps, alors j’appelai plus fort et enfin Marie revint, je la vis parfaitement entrer, mais je ne pouvais dire que je la reconnaissais et je continuais d’appeler toujours plus fort : « Mama… ». Je souffrais beaucoup de cette lutte forcée et inexplicable et Marie en souffrait peut-être encore plus que moi ; après de vains efforts pour me montrer qu’elle était auprès de moi, elle se mit à genoux auprès de mon lit avec Léonie et Céline puis se tournant vers la Sainte Vierge et la priant avec la ferveur d’une Mère qui demande la vie de son enfant, Marie obtint ce qu’elle désirait…

Ne trouvant aucun secours sur la terre, la pauvre petite Thérèse s’était aussi tournée vers sa Mère du Ciel, elle la priait de tout son cœur d’avoir enfin pitié d’elle…

(4) Tout à coup la Sainte Vierge me parut belle, si belle que jamais je n’avais rien vu de si beau, son visage respirait une bonté et une tendresse ineffable, mais ce qui me pénétra jusqu’au fond de l’âme ce fut le « ravissant sourire de la Ste Vierge ». Alors toutes mes peines s’évanouirent, deux grosses larmes jaillirent de mes paupières et coulèrent silencieusement sur mes joues, mais c’était des larmes de joie sans mélange… Ah ! pensai-je, la Sainte Vierge m’a souri, que je suis heureuse… oui [30v°] mais jamais je ne le dirai à personne, car alors mon bonheur disparaîtrait. Sans aucun effort je baissai les yeux, et je vis Marie qui me regardait avec amour ; elle semblait émue et paraissait se douter de la faveur que la Sainte Vierge m’avait accordée… Ah ! c’était bien à elle, à ses prières touchantes que je devais la grâce du sourire de la Reine des Cieux. En voyant mon regard fixé sur la Sainte Vierge, elle s’était dit : « Thérèse est guérie ! » Oui, la petite fleur allait renaître à la vie, le Rayon lumineux qui l’avait réchauffée ne devait pas arrêter ses bienfaits ; il n’agit pas tout d’un coup, mais doucement, suavement, il releva sa fleur et la fortifia de telle sorte que cinq ans après elle s’épanouissait sur la montagne fertile du Carmel.

2Confession de la grâce et naissance des scrupules2

(1) Comme je l’ai dit, Marie avait deviné que la Sainte Vierge m’avait accordé quelque grâce cachée, aussi lorsque je fus seule avec elle, me demandant ce que j’avais vu, je ne pus résister à ses questions si tendres et si pressantes ; étonnée de voir mon secret découvert sans que je l’aie révélé, je le confiai tout entier à ma chère Marie… Hélas ! comme je l’avais senti, mon bonheur allait disparaître et se changer en amertume ; pendant quatre ans le souvenir de la grâce ineffable que j’avais reçue fut pour moi une vraie peine d’âme, je ne devais retrouver mon bonheur qu’aux pieds de Notre-Dame des Victoires, mais alors il me fut rendu dans toute sa plénitude… je reparlerai plus tard de cette seconde grâce de la Sainte Vierge.

(2) Maintenant il me faut vous dire, ma Mère chérie, comment ma joie se changea en tristesse. Marie après avoir entendu le récit naïf et sincère de « ma grâce » me demanda la permission de la dire au Carmel, je ne pouvais dire non… A ma première visite à ce Carmel chéri, je fus remplie de joie en voyant Pauline avec l’habit de la Sainte Vierge, [31r°] ce fut un moment bien doux pour nous deux… Il y avait tant de choses à se dire que je ne pouvais rien dire du tout, mon cœur était trop plein… La bonne Mère M. de Gonzague était là aussi, me donnant mille marques d’affection ; je vis encore d’autres sœurs et devant elles, on me questionna sur la grâce que j’avais reçue, me demandant si la Sainte Vierge portait le petit Jésus, ou bien s’il y avait beaucoup de lumière, etc. Toutes ces questions me troublèrent et me firent de la peine, je ne pouvais dire qu’une chose : « La Sainte Vierge m’avait semblé très belle… et je l’avais vue me sourire. » C’était sa figure seule qui m’avait frappée, aussi voyant que les carmélites s’imaginaient tout autre chose (mes peines d’âmes commençant déjà au sujet de ma maladie), je me figurai avoir menti… Sans doute, si j’avais gardé mon secret, j’aurais aussi gardé mon bonheur, mais la Sainte Vierge a permis ce tourment pour le bien de mon âme, peut-être aurais-je eu sans lui quelque pensée de vanité, au lieu que l’humiliation devenant mon partage, je ne pouvais me regarder sans un sentiment de profonde horreur… Ah ! ce que j’ai souffert, je ne pourrai le dire qu’au Ciel !…

2Le nom de Thérèse de l’Enfant Jésus2

En parlant de visite aux carmélites je me souviens de la première, qui eut lieu peu de temps après l’entrée de Pauline, j’ai oublié d’en parler plus haut mais il est un détail que je ne dois pas omettre. Le matin du jour où je devais aller au parloir, réfléchissant toute seule dans mon lit (car c’était là que je faisais mes plus profondes oraisons et contrairement à l’épouse des cantiques j’y trouvais toujours mon Bien-Aimé), je me demandai quel nom j’aurais au Carmel ; je savais qu’il y avait une Sœur Thérèse de Jésus, cependant mon beau nom de Thérèse ne pouvait pas m’être enlevé. Tout à coup je pensai [31v°] au Petit Jésus que j’aimais tant et je me dis : « Oh ! que je serais heureuse de m’appeler Thérèse de l’Enfant Jésus ! » Je ne dis rien au parloir du rêve que j’avais fait toute éveillée, mais la bonne Mère M. de Gonzague demandant aux Sœurs quel nom il faudrait me donner, il lui vint à la pensée de m’appeler du nom que j’avais rêvé… Ma joie fut grande et cette heureuse rencontre de pensées me sembla une délicatesse de mon Bien-Aimé Petit Jésus.

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« L’unique bien, c’est d’aimer Dieu… »

2Amour des images2

J’ai oublié encore quelques petits détails de mon enfance avant votre entrée au Carmel ; je ne vous ai pas parlé de mon amour pour les images et la lecture… Et cependant, ma Mère chérie, je dois aux belles images que vous me montriez comme récompense, une des plus douces joies et des plus fortes impressions qui m’aient excitée à la pratique de la vertu… j’oubliais les heures en les regardant, par exemple : La petite fleur du Divin Prisonnier me disait tant de choses que j’en étais plongée ! Voyant que le nom de Pauline était écrit au bas de la petite fleur, j’aurais voulu que celui de Thérèse y fût aussi et je m’offrais à Jésus pour être sa petite fleur…

2Amour de la lecture2

Si je ne savais pas jouer, j’aimais beaucoup la lecture et j’y aurais passé ma vie ; heureusement, j’avais pour me guider des anges de la terre qui me choisissaient des livres qui tout en m’amusant nourrissaient mon cœur et mon esprit, et puis je ne devais passer qu’un certain temps à lire, ce qui m’était le sujet de grands sacrifices interrompant souvent ma lecture au milieu du passage le plus attachant… Cet attrait pour la lecture a duré jusqu’à mon entrée au Carmel. Dire le nombre de livres qui m’ont passé dans les mains ne me serait pas possible, mais jamais le Bon Dieu n’a permis que j’en lise un seul capable de me faire du mal. Il est vrai qu’en lisant certains récits chevaleresques, je ne sentais pas toujours au premier moment le vrai de la vie ; mais bientôt le bon Dieu me faisait [32r°] sentir que la vraie gloire est celle qui durera éternellement et que pour y parvenir, il n’était pas nécessaire de faire des œuvres éclatantes mais de se cacher et de pratiquer la vertu en sorte que la main gauche ignore ce que fait la droite… Mt 6,3 C’est ainsi qu’en lisant les récits des actions patriotiques des héroïnes Françaises, en particulier celles de la Vénérable JEANNE D’ARC, j’avais un grand désir de les imiter, il me semblait sentir en moi la même ardeur dont elles étaient animées, la même inspiration Céleste. Alors je reçus une grâce que j’ai toujours regardée comme une des plus grandes de ma vie, car à cet âge je ne recevais pas de lumières comme maintenant où j’en suis inondée.

2« J’étais née pour la gloire »2 Je pensais que j’étais née pour la gloire, et cherchant le moyen d’y parvenir, le Bon Dieu m’inspira les sentiments que je viens d’écrire. Il me fit comprendre que ma gloire à moi ne paraîtrait pas aux yeux des mortels, qu’elle consisterait à devenir une grande sainte !!!…

Ce désir pourrait sembler téméraire
 
si l’on considère combien j’étais faible et imparfaite et combien je le suis encore après sept années passées en religion,
 
cependant je sens toujours la même confiance audacieuse de devenir une grande sainte,
 
car je ne compte pas sur mes mérites n’en ayant aucun, mais j’espère en Celui qui est la Vertu, la Sainteté Même, c’est Lui seul qui
 
se contentant de mes faibles efforts
 
m’élèvera jusqu’à Lui et, me couvrant de ses mérites infinis, me fera Sainte. »
 
Je ne pensais pas alors qu’il fallait beaucoup souffrir pour arriver à la sainteté, le Bon Dieu ne tarda pas à me le montrer en m’envoyant les épreuves que j’ai racontées plus haut…

2Le voyage d’Alençon2

Maintenant je dois reprendre mon récit au point où je l’avais laissé. Trois mois après ma guérison Papa nous fit faire le voyage d’Alençon, c’était la première fois que j’y retournais et ma joie fut bien grande en revoyant les lieux où s’était écoulée mon enfance, [32v°] surtout de pouvoir prier sur la tombe de Maman et de lui demander de me protéger toujours…

Le bon Dieu m’a fait la grâce de ne connaître le monde que juste assez pour le mépriser et m’en éloigner. Je pourrais dire que ce fut pendant mon séjour à Alençon que je fis ma première entrée dans le monde. Tout était joie, bonheur autour de moi, j’étais fêtée, choyée, admirée ; en un mot, ma vie pendant quinze jours ne fut semée que de fleurs… J’avoue que cette vie avait des charmes pour moi. La Sagesse a bien raison de dire : « Que l’ensorcellement des bagatelles du monde séduit l’ esprit même éloigné du mal. » Sg 4,12 A dix ans le cœur se laisse facilement éblouir, aussi je regarde comme une grande grâce de n’être pas restée à Alençon ; les amis que nous y avions étaient trop mondains, ils savaient trop allier les joies de la terre avec le service du Bon Dieu. Ils ne pensaient pas assez à la mort et cependant la mort est venue visiter un grand nombre de personnes que j’ai connues, jeunes, riches et heureuses !… J’aime à retourner par la pensée aux lieux enchanteurs où elles ont vécu, à me demander où elles sont, ce qui leur revient des châteaux et des parcs où je les ai vues jouir des commodités de la vie ?… Et je vois que tout est vanité et affliction d’esprit sous le Soleil… Qo 2,11 que l’unique bien, c’est d’aimer Dieu de tout son cœur et d’être ici-bas pauvre d’esprit… Mt 5,3

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Première communion et Confirmation

Peut-être Jésus a-t-il voulu me montrer le monde avant la première visite qu’Il devait me faire afin que je choisisse plus librement la voie que je devais lui promettre de suivre. L’époque de ma première Communion est restée gravée dans mon cœur, comme un souvenir sans nuages, il me semble que je ne pouvais pas être mieux disposée que je le fus et puis mes peines d’âme me quittèrent pendant près d’un an. Jésus voulait me faire goûter une joie aussi parfaite qu’il est possible en cette vallée de larmes… Ps 84,7

2Les trois mois de préparation2

[33r°] Vous vous souvenez, ma Mère chérie, du ravissant petit livre que vous m’aviez fait trois mois avant ma première Communion ?… Ce fut lui qui m’aida à préparer mon cœur d’une façon suivie et rapide, car si depuis longtemps je le préparais déjà, il fallait bien lui donner un nouvel élan, le remplir de fleurs nouvelles afin que Jésus puisse s’y reposer avec plaisir… Chaque jour je faisais un grand nombre de reliques qui formaient autant de fleurs, je faisais encore un plus grand nombre d’aspirations que vous aviez écrites sur mon petit livre pour chaque jour et ces actes d’amour formaient les boutons de fleurs…

Chaque semaine vous m’écriviez une jolie petite lettre, qui me remplissait l’âme de pensées profondes et m’aidait à pratiquer la vertu, c’était une consolation pour votre pauvre petite fille qui faisait un si grand sacrifice en acceptant de n’être pas chaque soir réparée sur vos genoux comme l’avait été sa chère Céline… C’était Marie qui remplaçait Pauline pour moi ; je m’asseyais sur ses genoux et là j’écoutais avidement ce qu’elle me disait, il me semble que tout son cœur, si grand, si généreux, passait en moi. Comme les illustres guerriers apprennent à leurs enfants le métier des armes, ainsi me parlait-elle des combats de la vie, de la palme donnée aux victorieux. .. Marie me parlait encore des richesses immortelles qu’il est facile d’amasser chaque jour, du malheur de passer sans vouloir se donner la peine de tendre la main pour les prendre, puis elle m’indiquait le moyen d’être sainte par la fidélité aux plus petites choses ; elle me donna la petite feuille : « Du renoncement » que je méditais avec délices…

Ah ! qu’elle était éloquente ma chère marraine ! J’aurais voulu n’être pas seule à entendre ses profonds enseignements, je me sentais si touchée que dans ma naïveté je croyais que les plus grands pécheurs auraient été touchés comme moi et que, laissant là leurs richesses périssables, ils n’auraient plus voulu gagner [33v°] que celles du Ciel…

A cette époque personne ne m’avait encore enseigné le moyen de faire oraison, j’en avais cependant bien envie, mais Marie me trouvant assez pieuse, ne me laissait faire que mes prières. Un jour une de mes maîtresses de l’Abbaye me demanda ce que je faisais les jours de congé lorsque j’étais seule. Je lui répondis que j’allais derrière mon lit dans un espace vide qui s’y trouvait et qu’il m’était facile de fermer avec le rideau et que là « je pensais. » Mais à quoi pensez-vous ? me dit-elle. Je pense au bon Dieu, à la vie… à l’ÉTERNITÉ, enfin je pense !… La bonne religieuse rit beaucoup de moi, plus tard elle aimait à me rappeler le temps où je pensais, me demandant si je pensais encore… Je comprends maintenant que je faisais oraison sans le savoir et que déjà le Bon Dieu m’instruisait en secret.

2La retraite à l’Abbaye2

Les trois mois de préparation passèrent vite, bientôt je dus entrer en retraite et pour cela devenir grande pensionnaire, couchant à l’Abbaye. Je ne puis dire le doux souvenir que m’a laissé cette retraite ; vraiment si j’ai beaucoup souffert en pension, j’en ai été largement payée par le bonheur ineffable de ces quelques jours passés dans l’attente de Jésus… Je ne crois pas que l’on puisse goûter cette joie ailleurs que dans les communautés religieuses, le nombre des enfants étant petit, il est facile de s’occuper de chacune en particulier, et vraiment nos maîtresses nous prodiguaient à ce moment des soins maternels. Elles s’occupaient encore plus de moi que des autres, chaque soir la première maîtresse venait avec sa petite lanterne m’embrasser dans mon lit en me montrant une grande affection. Un soir, touchée de sa bonté, je lui dis que j’allais lui confier un secret et tirant mystérieusement mon précieux petit livre qui était sous mon oreiller, je le lui montrai avec des yeux brillants de joie… Le matin, je trouvais cela bien gentil de voir toutes les élèves se lever dès le réveil [34r°] et de faire comme elles, mais je n’étais pas habituée à faire ma toilette toute seule. Marie n’était pas là pour me friser aussi j’étais obligée d’aller timidement présenter mon peigne à la maîtresse de la chambre de toilette, elle riait en voyant une grande fille de onze ans ne sachant pas se servir, cependant elle me peignait, mais pas si doucement que Marie et pourtant je n’osais pas crier, ce qui m’arrivait tous les jours sous la douce main de marraine… Je fis l’expérience pendant ma retraite que j’étais une enfant choyée et entourée comme il y en a peu sur la terre, surtout parmi les enfants qui sont privées de leur mère… Tous les jours Marie et Léonie venaient me voir avec Papa qui me comblait de gâteries, aussi je n’ai pas souffert de la privation d’être loin de la famille et rien ne vint obscurcir le beau Ciel de ma retraite.

J’écoutais avec beaucoup d’attention les instructions que nous faisait Monsieur l’abbé Domin et j’en écrivais même le résumé ; pour mes pensées, je ne voulus en écrire aucune, disant que je m’en rappellerais bien, ce qui fut vrai… C’était pour moi un grand bonheur d’aller avec les religieuses à tous les offices ; je me faisais remarquer au milieu de mes compagnes par un grand Crucifix que Léonie m’avait donné et que je passais dans ma ceinture à la façon des missionnaires, ce Crucifix faisait envie aux religieuses qui pensaient que je voulais, en le portant, imiter ma sœur carmélite… Ah ! c’était bien vers elle qu’allaient mes pensées, je savais que ma Pauline était en retraite comme moi, non pour que Jésus se donne à elle, mais pour se donner elle-même à Jésus. cette solitude passée dans l’attente m’était donc doublement chère…

Je me rappelle qu’un matin on m’avait fait aller dans l’infirmerie parce que je toussais beaucoup (depuis ma maladie mes maîtresses faisaient une grande attention à moi, pour un léger mal de tête ou bien si elles me voyaient plus pâle qu’à [34v°] l’ordinaire, elles m’envoyaient prendre l’air ou me reposer à l’infirmerie.) Je vis entrer ma Céline chérie, elle avait obtenu la permission de venir me voir malgré la retraite pour m’offrir une image qui me fit bien plaisir, c’était : « La petite fleur du Divin Prisonnier ». Oh ! qu’il m’a été doux de recevoir ce souvenir de la main de Céline… Combien de pensées d’amour n’ai-je pas eues à cause d’elles…

2« La veille du grand jour »2

La veille du grand jour je reçus l’absolution pour la seconde fois, ma confession générale me laissa une grande paix dans l’âme et le Bon Dieu ne permit pas que le plus léger nuage vînt la troubler. L’après-midi je demandai pardon à toute la famille qui vint me voir, mais je ne pus parler que par mes larmes, j’étais trop émue… Pauline n’était pas là, cependant je sentais qu’elle était près de moi par le cœur ; elle m’avait envoyé une belle image par Marie, je ne me lassais pas de l’admirer et de la faire admirer par tout le monde !… J’avais écrit au bon Père Pichon pour me recommander à ses prières, lui disant aussi que bientôt je serais carmélite et qu’alors il serait mon directeur. (C’est en effet ce qui arriva quatre ans plus tard, puisque ce fut au Carmel que je lui ouvris mon âme…) Marie me donna une lettre de lui, vraiment j’étais trop heureuse !… Tous les bonheurs m’arrivaient ensemble. Ce qui me fit le plus de plaisir dans sa lettre fut cette phrase : « Demain, je monterai au Saint Autel pour vous et votre Pauline ! » Pauline et Thérèse devinrent le 8 Mai de plus en plus unies, puisque Jésus semblait les confondre en les inondant de ses grâces…

2Le « beau jour entre les jours »2

Le « beau jour entre les jours » arriva enfin, quels ineffables souvenirs ont laissés dans mon âme les plus petits détails de cette journée du Ciel !… Le joyeux réveil de l’aurore, les baisers respectueux et tendres des maîtresses et des [35r°] grandes compagnes… La grande chambre remplie de flocons neigeux dont chaque enfant se voyait revêtir à son tour… Surtout l’entrée à la chapelle et le chant matinal du beau cantique : « O saint Autel qu’environnent les Anges ! »

Mais je ne veux pas entrer dans les détails, il est de ces choses qui perdent leur parfum dès qu’elles sont exposées à l’air, il est des pensées de l’âme qui ne peuvent se traduire en langage de la terre sans perdre leur sens intime et Céleste ; Elles sont comme cette « pierre blanche qui sera donnée au vainqueur et sur laquelle est écrit un nom que personne ne CONNAIT que CELUI qui le reçoit » Ap 2,17 Ah ! qu’il fut doux le premier baiser de Jésus à mon âme !

Ce fut un baiser d’amour, je me sentais aimée, et je disais aussi : « Je vous aime, je me donne à vous pour toujours. » Il n’y eut pas de demandes, pas de luttes, de sacrifices ; depuis longtemps, Jésus et la pauvre petite Thérèse s’étaient regardés et s’étaient compris… Ce jour-là ce n’était plus un regard, mais une fusion, ils n’étaient plus deux, Thérèse avait disparu, comme la goutte d’eau qui se perd au sein de l’océan. Jésus restait seul, Il était le maître, le Roi. Thérèse ne lui avait-elle pas demandé de lui ôter sa liberté, car sa liberté lui faisait peur, elle se sentait si faible, si fragile que pour jamais elle voulait s’unir à la Force Divine !… Sa joie était trop grande, trop profonde pour qu’elle pût la contenir, des larmes délicieuses l’inondèrent bientôt au grand étonnement de ses compagnes, qui plus tard se disaient l’une à l’autre : « Pourquoi donc a-t-elle pleuré ? N’avait-elle pas quelque chose qui la gênait ?… Non c’était plutôt de ne pas voir sa Mère auprès d’elle, ou sa Sœur qu’elle aime tant qui est carmélite. » Elles ne comprenaient pas que toute la joie du Ciel venant dans un cœur, ce cœur exilé ne puisse la supporter sans répandre des larmes… Oh ! non, l’absence de Maman ne me faisait pas de peine le jour de ma première communion : le Ciel n’était-il pas [35v°] dans mon âme, et Maman n’y avait-elle pas pris place depuis longtemps ? Ainsi en recevant la visite de Jésus, je recevais aussi celle de ma Mère chérie qui me bénissait se réjouissant de mon bonheur… Je ne pleurais pas l’absence de Pauline, sans doute j’aurais été heureuse de la voir à mes côtés, mais depuis longtemps mon sacrifice était accepté ; en ce jour, la joie seule remplissait mon cœur, je m’unissais à elle qui se donnait irrévocablement à Celui qui se donnait si amoureusement à moi !…

2« l’acte de consécration à la Sainte Vierge2 »

L’après-midi ce fut moi qui prononçai l’acte de consécration à la Sainte Vierge ; il était bien juste que je parle au nom de mes compagnes à ma Mère du Ciel, moi qui avais été privée si jeune de ma Mère de la terre… Je mis tout mon cœur à lui parler, à me consacrer à elle, comme une enfant qui se jette entre les bras de sa Mère et lui demande de veiller sur elle. Il me semble que la Sainte Vierge dut regarder sa petite fleur et lui sourire, n’était-ce pas elle qui l’avait guérie par un visible sourire ?… N’avait-elle pas déposé dans le calice de sa petite Fleur, son Jésus, la Fleur des Champs, le Lys de la vallée ? Ct 2,1

2« Je retrouvai ma famille de la terre. »2

Au soir de ce beau jour, je retrouvai ma famille de la terre ; déjà le matin après la messe, j’avais embrassé Papa et tous mes chers parents, mais alors c’était la vraie réunion, Papa prenant la main de sa petite reine se dirigea vers le Carmel… Alors je vis ma Pauline devenue l’épouse de Jésus, je la vis avec son voile blanc comme le mien et sa couronne de roses… Ah ! ma joie fut sans amertume, j’espérais la rejoindre bientôt et attendre avec elle le Ciel ! Je ne fus pas insensible à la fête de famille qui eut lieu le soir de ma première Communion ; la belle montre que me donna mon Roi me fit un grand plaisir, mais ma joie était tranquille et rien ne vint troubler ma paix intime. Marie me prit avec elle la nuit qui suivit ce beau jour, car les jours les plus radieux sont suivis de ténèbres, seul le jour de la première, de l’unique, [36r°] de l’éternelle Communion du Ciel sera sans couchant !…

Le lendemain de ma première Communion fut encore un beau jour, mais il fut empreint de mélancolie. La belle toilette que Marie m’avait achetée, tous les cadeaux que j’avais reçus ne me remplissaient pas le cœur, il n’y avait que Jésus qui pût me contenter, j’aspirais après le moment où je pourrais le recevoir une seconde fois.

2Nouvelles grâces de communion2

Environ un mois après ma première communion j’allai me confesser pour l’Ascension et j’osai demander la permission de faire la Sainte communion. Contre toute espérance, Monsieur l’abbé me le permit et j’eus le bonheur d’aller m’agenouiller à la Sainte Table entre Papa et Marie ; quel doux souvenir j’ai gardé de cette seconde visite de Jésus ! mes larmes coulèrent encore avec une ineffable douceur, je me répétais sans cesse à moi-même ces paroles de Saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus qui vit en moi !… » Ga 2,20 Depuis cette communion, mon désir de recevoir le Bon Dieu devint de plus en plus grand, j’obtins la permission de la faire à toutes les principales fêtes. La veille de ces heureux jours Marie me prenait le soir sur ses genoux et me préparait comme elle l’avait fait pour ma première communion ; je me souviens qu’une fois elle me parla de la souffrance, me disant que je ne marcherais probablement pas par cette voie mais que le Bon Dieu me porterait toujours comme une enfant…

Le lendemain après ma communion, les paroles de Marie me revinrent à la pensée ; je sentis naître en mon cœur un grand désir de la souffrance et en même temps l’intime assurance que Jésus me réservait un grand nombre de croix ; je me sentis inondée de consolations si grandes que je les regarde comme une des grâces les plus grandes de ma vie. La souffrance devint mon attrait, elle avait des charmes qui me ravissaient sans les bien connaître. Jusqu’alors j’avais souffert sans aimer la souffrance, depuis ce jour je sentis pour elle [36v°] un véritable amour. Je sentais aussi le désir de n’aimer que le Bon Dieu, de ne trouver de joie qu’en Lui. Souvent pendant mes communions, je répétais ces paroles de l’Imitation : « O Jésus ! douceur ineffable, changez pour moi en amertume, toutes les consolations de la terre » cette prière sortait de mes lèvres sans effort, sans contrainte ; il me semblait que je la répétais, non par ma volonté, mais comme une enfant qui redit les paroles qu’une personne amie lui inspire… Plus tard je vous dirai, ma Mère chérie, comment Jésus s’est plu à réaliser mon désir, comment Il fut toujours Lui seul ma douceur ineffable ; si je vous en parlais tout de suite je serais obligée d’anticiper sur le temps de ma vie de jeune fille, il me reste encore beaucoup de détails à vous donner sur ma vie d’enfant.

2La Confirmation2

Peu de temps après ma première Communion, j’entrai de nouveau en retraite pour ma Confirmation. Je m’étais préparée avec beaucoup de soin à recevoir la visite de l’Esprit-Saint, Ac 1,14 je ne comprenais pas qu’on ne fasse pas une grande attention à la réception de ce sacrement d’Amour. Ordinairement on ne faisait qu’un jour de retraite pour la Confirmation, mais Monseigneur n’ayant pu venir au jour marqué, j’eus la consolation d’avoir deux jours de solitude. Pour nous distraire notre maîtresse nous conduisit au Mont Cassin et là je cueillis à pleines mains des grandes pâquerettes pour la Fête-Dieu. Ah ! que mon âme était joyeuse ! Comme les apôtres j’attendais avec bonheur la visite de l’Esprit-Saint… Ac 2,1-4 Je me réjouissais à la pensée d’être bientôt parfaite chrétienne et surtout à celle d’avoir éternellement sur le front la croix mystérieuse quel’évêque marqueenimposantlesacrement…Enfinl’heureuxmomentarriva,jenesentis pas un vent impétueux au moment de la descente du Saint Esprit, mais plutôt cette brise légère dont le prophète Élie entendit le murmure sur le mont Horeb 1R 19,11-13 En ce jour je reçus la force de souffrir, car bientôt après le martyre de mon âme devait [37r°] commencer… Ce fut ma chère petite Léonie qui me servit de Marraine, elle était si émue qu’elle ne put empêcher ses larmes de couler tout le temps de la cérémonie. Avec moi elle reçut la Sainte Communion, car j’eus encore le bonheur de m’unir à Jésus en ce beau jour.

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« Je dus reprendre la vie de pensionnaire. »

2Les récréations à l’Abbaye2

Après ces délicieuses et inoubliables fêtes, ma vie rentra dans l’ordinaire, c’est-à-dire que je dus reprendre la vie de pensionnaire qui m’était si pénible. Au moment de ma première Communion j’aimais cette existence avec des enfants de mon âge, toutes remplies de bonne volonté, ayant pris comme moi la résolution de pratiquer sérieusement la vertu ; mais il fallait me remettre en contact avec des élèves bien différentes, dissipées, ne voulant pas observer la règle, et cela me rendait bien malheureuse. J’étais d’un caractère gai, mais je ne savais pas me livrer aux jeux de mon âge et souvent pendant les récréations, je m’appuyais contre un arbre et là je contemplais le coup d’œil, me livrant à de sérieuses réflexions ! J’avais inventé un jeu qui me plaisait, c’était d’enterrer les pauvres petits oiseaux que nous trouvions morts sous les arbres ; beaucoup d’élèves voulurent m’aider en sorte que notre cimetière devint très joli, planté d’arbres et de fleurs proportionnés à la grandeur de nos petits emplumés. J’aimais encore à raconter des histoires que j’inventais à mesure qu’elles me venaient à l’esprit, mes compagnes alors m’entouraient avec empressement et parfois de grandes élèves se mêlaient à la troupe des auditeurs. La même histoire durait plusieurs jours, car je me plaisais à la rendre de plus en plus intéressante à mesure que je voyais les impressions qu’elle produisait et qui se manifestaient sur les visages de mes compagnes, mais bientôt la maîtresse me défendit de continuer mon métier d’orateur, voulant nous voir jouer et courir et non pas discourir…

2La classe2

Je retenais facilement le sens des choses que j’apprenais, mais j’avais de la peine à apprendre mot à mot ; aussi pour le catéchisme, je demandai [37v°] presque tous les jours, l’année qui précéda ma première Communion, la permission de l’apprendre pendant les récréations ; mes efforts furent couronnés de succès et je fus toujours la première. Si par hasard pour un seul mot oublié, je perdais ma place, ma douleur se manifestait par des larmes amères que Monsieur l’abbé Domin ne savait comment apaiser… Il était bien content de moi (non pas lorsque je pleurais) et m’appelait son petit docteur, à cause de mon nom de Thérèse. Une fois, l’élève qui me suivait ne sut pas faire sa compagne la question du catéchisme. Monsieur l’abbé ayant en vain fait le tour de toutes les élèves revint à moi et dit qu’il allait voir si je méritais ma place de première. Dans ma profonde humilité, je n’attendais que cela ; me levant avec assurance je dis ce qui m’était demandé sans faire une seule faute, au grand étonnement de tout le monde… Après ma première Communion, mon zèle pour le catéchisme continua jusqu’à ma sortie de pension. Je réussissais très bien dans mes études, presque toujours j’étais la première, mes plus grands succès étaient l’histoire et le style. Toutes mes maîtresses me regardaient comme une élève très intelligente, il n’en était pas de même chez mon Oncle où je passais pour une petite ignorante, bonne et douce, ayant un jugement droit, mais incapable et maladroite…

Je ne suis pas surprise de cette opinion que mon Oncle et ma Tante avaient et ont sans doute encore de moi, Je ne parlais presque pas étant très timide ; lorsque j’écrivais, mon écriture de chat et mon orthographe qui n’est rien moins que naturelle n’étaient pas faites pour séduire… Dans les petits travaux de couture, broderies et autres, je réussissais bien, il est vrai, au gré de mes maîtresses, mais la façon gauche et maladroite dont je tenais mon ouvrage justifiait l’opinion peu avantageuse qu’on avait de moi. Je regarde cela comme une grâce, le Bon Dieu voulant mon cœur pour [38r°] Lui seul, exauçait déjà ma prière « Changeant en amertume les consolations de la terre. » J’en avais d’autant plus besoin que je n’aurais pas été insensible aux louanges. Souvent on vantait devant moi l’intelligence des autres, mais la mienne jamais, alors j’en conclus que je n’en avais pas et je me résignai à m’en voir privée…

2« Amertume dans les amitiés de la terre »2

Mon cœur sensible et aimant se serait facilement donné s’il avait trouvé un cœur capable de le comprendre… J’essayai de me lier avec des petites filles de mon âge, surtout avec deux d’entre elles, je les aimais et de leur côté elles m’aimaient autant qu’elles en étaient capables ; mais hélas ! qu’il est étroit et volage le cœur des créatures !… Bientôt je vis que mon amour était incompris, une de mes amies ayant été obligée de rentrer dans sa famille revint quelques mois après ; pendant son absence j’avais pensé à elle, gardant précieusement une petite bague qu’elle m’avait donnée. En revoyant ma compagne ma joie fut grande, mais hélas ! je n’obtins qu’un regard indifférent… Mon amour n’était pas compris, je le sentis et je ne mendiai pas une affection qu’on me refusait, mais le Bon Dieu m’a donné un cœur si fidèle que lorsqu’il a aimé purement, il aime toujours, aussi je continuai de prier pour ma compagne et je l’aime encore… En voyant Céline aimer une de nos maîtresses, je voulus l’imiter, mais ne sachant pas gagner les bonnes grâces des créatures je ne pus y réussir. O heureuse ignorance ! Qu’elle m’a évité de grands maux !… Combien je remercie Jésus de ne m’avoir fait trouver « Qu’amertume dans les amitiés de la terre » avec un cœur comme le mien, je me serais laissée prendre et couper les ailes, alors comment aurais-je pu « voler et me reposer ? » Ps 55,7 "Comment un cœur livré à l’affection des créatures peut-il s’unir intimement à Dieu ?… je sens que cela n’est pas possible. Sans avoir bu à la coupe empoisonnée [38v°] de l’amour trop ardent des créatures, je sens que je ne puis me tromper ; j’ai vu tant d’âmes séduites par cette fausse lumière, voler comme de pauvres papillons et se brûler les ailes, puis revenir vers la vraie, Ex 3,2 la douce lumière de l’amour qui leur donnait de nouvelles ailes plus brillantes et plus légères afin qu’elles puissent voler vers Jésus, ce Feu Divin « qui brûle sans consumer » Ex 3,2 Ah ! je le sens, Jésus me savait trop faible pour m’exposer à la tentation, peut-être me serais-je laissée brûler tout entière par la trompeuse lumière si je l’avais vue briller à mes yeux… Il n’en a pas été ainsi, je n’ai rencontré qu’amertume là où des âmes plus fortes rencontrent la joie et s’en détachent par fidélité. Je n’ai donc aucun mérite à ne m’être pas livrée à l’amour des créatures, puisque je n’en fus préservée que par la grande miséricorde du Bon Dieu !… Je reconnais que sans Lui, j’aurais pu tomber aussi bas que Sainte Madeleine et la profonde parole de Notre Seigneur à Simon retentit avec une grande douceur dans mon âme… Je le sais : « Celui à qui on remet moins, AIME moins. » Lc 7,40-47 mais je sais aussi que Jésus m’a plus remis qu’à Sainte Madeleine, puisqu’il m’a remis d’avance, m’empêchant de tomber.

Ah ! que je voudrais pouvoir expliquer ce que je sens !… Voici un exemple qui traduira un peu ma pensée. Je suppose que le fils d’un habile docteur rencontre sur son chemin une pierre qui le fasse tomber et que dans cette chute il se casse un membre ; aussitôt son père vient à lui, le relève avec amour, soigne ses blessures, employant à cela toutes les ressources de son art et bientôt son fils complètement guéri lui témoigne sa reconnaissance. Sans doute cet enfant a bien raison d’aimer son père ! Mais je vais encore faire une autre supposition. Le père ayant su que sur la route de son fils se trouvait une pierre, s’empresse d’aller devant lui et la retire, sans être vu de personne. Certainement, ce fils [39r°] objet de sa prévoyante tendresse, ne SACHANT pas le malheur dont il est délivré par son père ne lui témoignera pas sa reconnaissance et l’aimera moins que s’il eût été guéri par lui… mais s’il vient à connaître le danger auquel il vient d’échapper, ne l’aimera-t-il pas davantage ? Eh bien, c’est moi qui suis cette enfant, objet de l’amour prévoyant d’un Père qui n’a pas envoyé son Verbe pour racheter les justes mais les pécheurs." Mt 9,13 Il veut que je l’aime parce qu’il m’a remis, non pas beaucoup, mais TOUT. Lc 7,47 Il n’a pas attendu que je l’aime beaucoup comme Sainte Madeleine, mais il a voulu que JE SACHE comment il m’avait aimée d’un amour d’ineffable prévoyance, afin que maintenant je l’aime à la folie… J’ai entendu dire qu’il ne s’était pas rencontré une âme pure aimant davantage qu’une âme repentante, ah ! que je voudrais faire mentir cette parole !…

2« la terrible maladie des scrupules »2

Je m’aperçois être bien loin de mon sujet aussi je me hâte d’y rentrer. L’année qui suivit ma première Communion se passa presque tout entière sans épreuves intérieures pour mon âme, ce fut pendant ma retraite de seconde Communion que je me vis assaillie par la terrible maladie des scrupules… Il faut avoir passé par ce martyre pour le bien comprendre : dire ce que j’ai souffert pendant un an et demi, me serait impossible… Toutes mes pensées et mes actions les plus simples devenaient pour moi un sujet de trouble ; je n’avais de repos qu’en les disant à Marie, ce qui me coûtait beaucoup, car je me croyais obligée de lui dire les pensées extravagantes que j’avais d’elle même. Aussitôt que mon fardeau était déposé, je goûtais un instant de paix, mais cette paix passait comme un éclair et bientôt mon martyre recommençait. Quelle patience n’a-t-il pas fallu à ma chère Marie, pour m’écouter [39v°] sans jamais témoigner d’ennui… A peine étais-je revenue de l’abbaye qu’elle se mettait à me friser pour le lendemain (car tous les jours pour faire plaisir à Papa la petite reine avait les cheveux frisés, au grand étonnement de ses compagnes et surtout des maîtresses qui ne voyaient pas d’enfants si choyées de leurs parents), pendant la séance je ne cessais de pleurer en racontant tous mes scrupules.

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Thérèse quitte l’Abbaye

A la fin de l’année Céline ayant fini ses études revint à la maison et la pauvre Thérèse obligée de rentrer seule, ne tarda pas à tomber malade, le seul charme qui la retenait en pension, c’était de vivre avec son inséparable Céline, sans elle jamais sa « petite fille » ne put y rester…

2les leçons chez Madame Papinau2

Je sortis donc de l’abbaye à l’âge de treize ans, et continuai mon éducation en prenant plusieurs leçons par semaine chez « Madame Papinau ». C’était une bien bonne personne très instruite, mais ayant un peu des allures de vieille fille ; elle vivait avec sa mère, et c’était charmant de voir le petit ménage qu’elles faisaient ensemble à trois (car la chatte était de la famille et je devais supporter qu’elle fasse son ronron sur mes cahiers et même admirer sa jolie tournure.) J’avais l’avantage de vivre dans l’intime de la famille ; les Buissonnets étant trop éloignés pour les jambes un peu vieilles de ma maîtresse, elle avait demandé que je vienne prendre mes leçons chez elle. Lorsque j’arrivais, je ne trouvais ordinairement que la vieille dame Cochain qui me regardait « avec ses grands yeux clairs » et puis elle appelait d’une voix calme et sentencieuse : « Madame Pâpinau… Mad…môizelle Thê…rèse est là !. .. » Sa fille lui répondait promptement d’une voix enfantine : « Me voilà, maman. » Et bientôt la leçon commençait. Ces leçons avaient encore l’avantage (en plus de l’instruction que j’y recevais) de me faire connaître le monde… Qui aurait pu le croire !… Dans cette chambre meublée à l’antique, entourée de livres et de cahiers, j’assistais souvent [40r°] à des visites de tous genres ; Prêtres, dames, jeunes filles, etc… Madame Cochain faisait autant que possible les frais de la conversation afin de laisser sa fille me donner la leçon, mais ces jours-là, je n’apprenais pas grand’chose ; le nez dans un livre, j’entendais tout ce qui se disait et même ce qu’il eût mieux valu pour moi ne point entendre, la vanité se glisse si facilement dans le cœur !… Une dame disait que j’avais de beaux cheveux… une autre en sortant, croyant ne pas être entendue, demandait quelle était cette jeune fille si jolie et ces paroles, d’autant plus flatteuses qu’elles n’étaient pas dites devant moi, laissaient dans mon âme une impression de plaisir qui me montrait clairement combien j’étais remplie d’amour-propre. Oh ! comme j’ai compassion des âmes qui se perdent !… Il est si facile de s’égarer dans les sentiers fleuris du monde… sans doute, pour une âme un peu élevée, la douceur qu’il offre est mélangée d’amertume et le vide immense des désirs ne saurait être rempli par des louanges d’un instant. .. mais si mon cœur n’avait pas été élevé vers Dieu dès son éveil, si le monde m’avait souri dès mon entrée dans la vie, que serais-je devenue ?…

2Enfant de Marie2

O ma Mère chérie, avec quelle reconnaissance je chante les miséricordes du Seigneur !… Ne m’a-t-il pas, suivant ces paroles de la Sagesse « Retirée du monde avant que mon esprit fût corrompu par sa malice et que ses apparences trompeuses n’aient séduit mon âme ?… » Ps 89,2 Sg 4,11 La Sainte Vierge aussi veillait sur sa petite fleur et ne voulant point qu’elle fût ternie au contact des choses de la terre, la retira sur sa montagne avant qu’elle soit épanouie… En attendant cet heureux moment la petite Thérèse grandissait en amour de sa Mère du Ciel ; pour lui prouver cet amour elle fit une action qui lui coûta beaucoup et que je vais raconter en peu de mots, malgré sa longueur…

[40v°] Presque aussitôt après mon entrée à l’abbaye, j’avais été reçue dans l’association des Saints Anges ; j’aimais beaucoup les pratiques de dévotion qu’elle m’imposait, ayant un attrait tout particulier à prier les Bienheureux Esprits du Ciel et particulièrement celui que le Bon Dieu m’a donné pour être le compagnon de mon exil. Quelque temps après ma Première Communion, le ruban d’aspirante aux enfants de Marie remplaça celui des Saints Anges, mais je quittai l’abbaye n’étant pas reçue dans l’association de la Sainte Vierge. Etant sortie avant d’avoir achevé mes études, je n’avais pas la permission d’entrer comme ancienne élève ; j’avoue que ce privilège n’excitait pas mon envie, mais pensant que toutes mes sœurs avaient été « enfants de Marie, » je craignis d’être moins qu’elles l’enfant de ma Mère des Cieux, et j’allai bien humblement (malgré ce qu’il m’en coûtât,) demander la permission d’être reçue dans l’association de la Sainte Vierge à l’Abbaye. La première maîtresse ne voulut pas me refuser, mais elle y mit pour condition que je rentrerais deux jours par semaine l’après-midi afin de montrer si j’étais digne d’être admise. Bien loin de me faire plaisir cette permission me coûta extrêmement ; je n’avais pas, comme les autres anciennes élèves, de maîtresse amie avec laquelle je pouvais aller passer plusieurs heures ; aussi je me contentais d’aller saluer la maîtresse puis je travaillais en silence jusqu’à la fin de la leçon d’ouvrage. personne ne faisait attention à moi, aussi je montais à la tribune de la chapelle et je restais devant le Saint-Sacrement jusqu’au moment où Papa venait me chercher, c’était ma seule consolation, Jésus n’était-il pas mon unique ami ?… Je ne savais parler qu’à lui, les conversations avec les créatures, même les conversations pieuses, me fatiguaient l’âme… Je sentais qu’il valait mieux parler à Dieu que de [41r°] parler de Dieu, car il se mêle tant d’amour-propre dans les conversations spirituelles !… Ah ! c’était bien pour la Sainte Vierge toute seule que je venais à l’abbaye… parfois je me sentais seule, bien seule ; comme aux jours de ma vie de pensionnaire alors que je me promenais triste et malade dans la grande cour, je répétais ces paroles qui toujours faisaient renaître la paix et la force en mon cœur. « La vie est ton navire et non pas ta demeure !… » Toute petite ces paroles me rendaient le courage ; maintenant encore, malgré les années qui font disparaître tant d’impressions de piété enfantine, l’image du navire charme encore mon âme et lui aide à supporter l’exil… La Sagesse aussi ne dit-elle pas que "La vie est comme le vaisseau qui fend les flots agités et ne laisse après lui aucune trace de son passage rapide ?… Sg 5,10 Quand je pense à ces choses, mon âme se plonge dans l’infini, il me semble déjà toucher le rivage éternel… Il me semble recevoir les embrassements de Jésus… Je crois voir Ma Mère du Ciel venant à ma rencontre avec Papa… Maman… les quatre petits anges… Je crois jouir enfin pour toujours de la vraie, de l’éternelle vie en famille…

2« Ma chère Marie, l’unique soutien de mon âme »2

Avant de voir la famille réunie au foyer Paternel des Cieux, je devais passer encore par bien des séparations ; l’année où je fus reçue enfant de la Sainte Vierge, elle me ravit ma chère Marie l’unique soutien de mon âme… C’était Marie qui me guidait, me consolait, m’aidait à pratiquer la vertu ; elle était mon seul oracle. Sans doute, Pauline était restée bien avant dans mon cœur, mais Pauline était loin, bien loin de moi !… J’avais souffert le martyre pour m’habituer à vivre sans elle, pour voir entre elle et moi des murs infranchissables ; [41v°] mais enfin j’avais fini par reconnaître la triste réalité : Pauline était perdue pour moi, presque de la même manière que si elle était morte. Elle m’aimait toujours, priait pour moi, mais à mes yeux, ma Pauline chérie était devenue une Sainte, qui ne devait plus comprendre les choses de la terre ; et les misères de sa pauvre Thérèse auraient dû, si elle les avait connues, l’étonner et l’empêcher de l’aimer autant… D’ailleurs, alors même que j’aurais voulu lui confier mes pensées comme aux Buissonnets, je ne l’aurais pas pu, les parloirs n’étaient que pour Marie. Céline et moi n’avions la permission d’y venir qu’à la fin, juste pour avoir le temps de nous serrer le cœur… Ainsi je n’avais en réalité que Marie, elle m’était pour ainsi dire indispensable, je ne disais qu’à elle mes scrupules et j’étais si obéissante que jamais mon confesseur n’a connu ma vilaine maladie ; je lui disais juste le nombre de péchés que Marie m’avait permis de confesser, pas un de plus, aussi j’aurais pu passer pour être l’âme la moins scrupuleuse de la terre, malgré que je le fusse au dernier degré… Marie savait donc tout ce qui passait en mon âme, elle savait aussi mes désirs du Carmel et je l’aimais tant que je ne pouvais pas vivre sans elle.

2Les vacances à Trouville2

Ma tante nous invitait tous les ans à venir les unes après les autres chez elle à Trouville, j’aurais beaucoup aimé y aller, mais avec Marie ! Quand je ne l’avais pas, je m’ennuyais beaucoup. Une fois cependant, j’eus du plaisir Trouville, c’était l’année du voyage de Papa à Constantinople ; pour nous distraire un peu (car nous avions beaucoup de chagrin de savoir Papa si loin) Marie nous envoya, Céline et moi, passer quinze jours au bord de la mer. Je m’y amusai beaucoup parce que j’avais ma Céline. Ma Tante nous procura tous les plaisirs possibles : promenades à âne, pêche à l’équille, etc… J’étais encore bien enfant [42r°] malgré mes douze ans et demi, je me souviens de ma joie en mettant de jolis rubans bleu ciel que ma Tante m’avait donnés pour mes cheveux ; je me souviens aussi de m’être confessée à Trouville même de ce plaisir enfantin qui me semblait être un péché… Un soir je fis une expérience qui m’étonna beaucoup. Marie (Guérin) qui était presque toujours souffrante, pleurnichait souvent ; alors ma Tante la câlinait, lui prodiguait les noms les plus tendres et ma chère petite cousine n’en continuait pas moins de dire en larmoyant qu’elle avait mal à la tête. Moi qui presque chaque jour avais aussi mal à la tête et ne m’en plaignais pas, je voulus un soir imiter Marie, je me mis donc en devoir de larmoyer sur un fauteuil dans un coin du salon. Bientôt Jeanne et ma Tante s’empressèrent autour de moi, me demandant ce que j’avais. Je répondis comme Marie : « J’ai mal à la tête. » Il paraît que cela ne m’allait pas de me plaindre, jamais je ne pus les convaincre que le mal de tête me fît pleurer ; au lieu de ma câliner, on me parla comme à une grande personne et Jeanne me reprocha de manquer de confiance en ma Tante, car elle pensait que j’avais une inquiétude de conscience… enfin j’en fus quitte pour mes frais, bien résolue à ne plus imiter les autres et je compris la fable de « L’âne et du petit chien » J’étais l’âne qui ayant vu les caresses que l’on prodiguait au petit chien, était venu mettre sa lourde patte sur la table pour recevoir sa part de baisers ; mais hélas ! si je n’ai pas reçu de coups de bâton comme le pauvre animal, j’ai reçu véritablement la monnaie de ma pièce et cette monnaie me guérit pour la vie du désir d’attirer l’attention ; le seul effort que je fis pour cela me coûta trop cher !…

L’année suivante qui fut celle du départ de ma chère Marie, ma Tante m’invita encore mais cette fois, seule, et je me trouvai si dépaysée qu’au [42v°] bout de deux ou trois jours je tombai malade et il fallut me ramener à Lisieux ; ma maladie que l’on craignait qui fut grave, n’était que la nostalgie des Buissonnets, à peine y eus-je posé le pied que la santé revint… Et c’était à cette enfant-là que le Bon Dieu allait ravir l’unique appui qui l’attachât à la vie !…

2Le bazar de Thérèse2

Aussitôt que j’appris la détermination de Marie, je résolus de ne prendre plus aucun plaisir sur la terre… Depuis ma sortie de pension, je m’étais installée dans l’ancienne chambre de peinture à Pauline et je l’avais arrangée à mon goût. C’était un vrai bazar, un assemblage de piété et de curiosités, un jardin et une volière… Ainsi, dans le fond se détachait sur le mur une grande croix de bois noir sans Christ, quelques dessins qui me plaisaient ; sur un autre mur, une bourriche garnie de mousseline et de rubans roses avec des herbes fines et des fleurs ; enfin sur le dernier mur le portrait de Pauline à dix ans trônait seul ; en dessous de ce portrait j’avais une table sur laquelle était placée une grande cage, renfermant un grand nombre d’oiseaux dont le ramage mélodieux cassait la tête aux visiteurs, mais non pas celle de leur petite maîtresse qui les chérissait beaucoup… Il y avait encore le « petit meuble blanc » rempli de mes livres d’études, cahiers, etc. sur ce meuble était posée une statue de la Sainte Vierge avec des vases toujours garnis de fleurs naturelles, des flambeaux ; tout autour il y avait une quantité de petites statues de Saints et de Saintes, des petits paniers en coquillages, des boîtes en papier bristol, etc.! Enfin mon jardin était suspendu devant la fenêtre où je soignais des pots de fleurs (les plus rares que je pouvais trouver ;) j’avais encore une jardinière dans l’intérieur de « mon musée » et j’y mettais ma plante privilégiée… Devant la [43r°] fenêtre était placée ma table couverte d’un tapis vert et sur ce tapis j’avais posé au milieu, un sablier, une petite statue de Saint Joseph, un porte-montre, des corbeilles de fleurs, un encrier, etc… Quelques chaises boiteuses et le ravissant lit de poupée à Pauline terminaient tout mon ameublement. Vraiment cette pauvre mansarde était un monde pour moi et comme Monsieur de Maistre je pourrais composer un livre intitulé : « Promenade autour de ma chambre. » C’était dans cette chambre que j’aimais à rester seule des heures entières pour étudier et méditer devant la belle vue qui s’étendait devant mes yeux… En apprenant le départ de Marie ma chambre perdit pour moi tout charme, je ne voulais pas quitter un seul instant la sœur chérie qui devait s’envoler bientôt… Que d’actes de patience je lui ai fait pratiquer ! A chaque fois que je passais devant la porte de sa chambre, je frappais jusqu’à ce qu’elle m’ouvre et je l’embrassais de tout mon cœur, je voulais faire provision de baisers pour tout le temps que je devais en être privée.

2Voyage à Alençon2

Un mois avant son entrée au Carmel, Papa nous conduisit à Alençon, mais ce voyage fut loin de ressembler au premier, tout y fut pour moi tristesse et amertume. Je ne pourrais dire les larmes que je versai sur la tombe de maman, parce que j’avais oublié d’apporter un bouquet de bluets cueillis pour elle. Je me faisais vraiment des peines de tout ! C’était le contraire de maintenant, car le Bon Dieu me fait la grâce de n’être abattue par aucune chose passagère. Quand je me souviens du temps passé, mon âme déborde de reconnaissance en voyant les faveurs que j’ai reçues du Ciel, il s’est fait un tel changement en moi que je ne suis pas reconnaissable… Il est vrai que je désirais la grâce « d’avoir sur mes actions un empire absolu, d’en être la maîtresse et non pas l’esclave. » [43v°] Ces paroles de l’Imitation me touchaient profondément, mais je devais pour ainsi dire acheter par mes désirs cette grâce inestimable ; je n’étais encore qu’une enfant qui ne paraissait avoir d’autre volonté que celle des autres, ce qui faisait dire aux personnes d’Alençon que j’étais faible de caractère…

2Léonie, chez les Clarisses2

Ce fut pendant ce voyage que Léonie fit son essai chez les clarisses, j’eus du chagrin de son extraordinaire entrée, car je l’aimais bien et je n’avais pas pu l’embrasser avant son départ.

Jamais je n’oublierai la bonté et l’embarras de ce pauvre petit Père en venant nous annoncer que Léonie avait déjà l’habit de clarisse… Comme nous, il trouvait cela bien drôle, mais ne voulait rien dire, voyant combien Marie était mécontente. Il nous conduisit au couvent et là, je sentis un serrement de cœur comme jamais je n’en avais senti à l’aspect d’un monastère, cela me produisait l’effet contraire au Carmel où tout me dilatait l’âme… La vue des religieuses ne m’enchanta pas davantage, et je ne fus pas tentée de rester parmi elles ; cette pauvre Léonie était cependant bien gentille sous son nouveau costume, elle nous dit de bien regarder ses yeux parce que nous ne devions plus les revoir (les clarisses ne se montrant que les yeux baissés) mais le bon Dieu se contenta de deux mois de sacrifice et Léonie revint nous montrer ses yeux bleus bien souvent mouillés de larmes… En quittant Alençon je croyais qu’elle resterait avec les clarisses, aussi ce fut le cœur bien gros que je m’éloignai de la triste rue de la demi-lune. Nous n’étions plus que trois et bientôt notre chère Marie devait aussi nous quitter…

2« Les colombes avaient fui du nid paternel »2

Le 15 octobre fut le jour de la séparation ! De la joyeuse et nombreuse famille des Buissonnets, il ne restait que les deux dernières enfants… Les colombes avaient fui du nid paternel, celles qui restaient auraient voulu voler à leur suite, mais leurs ailes [44r°] étaient encore trop faibles pour qu’elles puissent prendre leur essor…

Le Bon Dieu qui voulait appeler à lui la plus petite et la plus faible de toutes, se hâta de développer ses ailes. Lui qui se plaît à montrer sa bonté et sa puissance en se servant des instruments les moins dignes, voulut bien m’appeler avant Céline qui sans doute méritait plutôt cette faveur ; mais Jésus savait combien j’étais faible et c’est pour cela qu’Il m’a cachée la première dans le creux du rocher. Ex 33,22 ; 1Co 1,26-29 ; Ct 2,14

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