Les épreuves : ch. 30 et 31

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Les épreuves

2Chapitre 302

Voyant que je ne pouvais rien ou presque rien contre ces grands transports d’amour, ils devinrent pour moi un sujet de crainte. Le plaisir et la peine qu’ils me faisaient simultanément éprouver étaient pour moi un mystère. Je savais bien que la souffrance du corps est compatible avec la joie de l’esprit ; mais une peine spirituelle si excessive unie à un bonheur si ravissant, voilà où ma raison se perdait. Cependant je continuais à faire effort pour résister, mais en vain, et souvent je me sentais épuisée. Infortunée, je m’armais de la croix pour me défendre contre Celui qui nous l’a laissée à tous comme notre défense ! Je voyais clairement que personne ne me comprenait. Je n’osais néanmoins le dire qu’à mon confesseur ; en parler à d’autres eût été déclarer que je n’avais pas d’humilité.

Il plut à Notre-Seigneur de remédier en partie à mes peines, et même de les faire cesser pendant quelque temps, en conduisant dans cette ville le béni frère Pierre d’Alcantara. J’ai déjà parlé de lui, et dit quelque chose de sa pénitence (cf. fin du chap. 27). J’ai appris qu’entre autres austérités, il avait porté pendant vingt années un cilice en lames de fer-blanc, sans jamais le quitter. Il a composé en castillan de petits traités d’oraison, qui sont maintenant entre les mains de tout le monde. L’oraison étant sa vie depuis tant d’années, il en a écrit d’une manière très utile pour les âmes qui s’y adonnent. Il avait gardé dans toute sa rigueur la première règle de Saint-François, et pratiqué cette pénitence que j’ai racontée plus haut.

Cette dame veuve dont j’ai parlé, si digne servante de Dieu et mon intime amie (Guiomar de Ulloa.), ayant appris l’arrivée de ce grand personnage, désira que je le visse. Elle savait le besoin que j’en avais ; elle était témoin de mes peines, et ne réussissait pas peu à les adoucir. Pleine d’une foi vive, elle ne pouvait s’empêcher de voir l’esprit de Dieu dans ce que tous les autres regardaient comme l’ouvrage du démon. Elle joignait à un jugement excellent une discrétion parfaite. C’était une âme à laquelle Notre-Seigneur aimait à se communiquer dans l’oraison : aussi daignait-il lui faire connaître ce que les savants ignoraient. Mes confesseurs me permettaient de chercher auprès d’elle un adoucissement à mes peines, et elle pouvait me consoler sous bien des rapports. Souvent elle avait sa part dans les grâces que je recevais, et Notre-Seigneur lui donnait par mon intermédiaire des avis très utiles à son âme.

Pour faciliter mes rapports avec un homme aussi saint que frère Pierre d’Alcantara, elle obtint de mon provincial, sans m’en rien dire, la permission de m’avoir huit jours chez elle. Ce fut dans sa maison, et dans quelques églises, que j’eus de nombreux entretiens avec ce religieux. Depuis, il m’a encore été donné, à diverses époques de communiquer souvent avec lui. J’ai toujours eu l’habitude de manifester à mes guides, avec pleine clarté et sincérité, l’état de mon âme, et jusqu’à mes premières impressions que je voudrais voir connues de tous ; et, dans les choses douteuses, j’ai toujours dit ce qui pouvait m’être contraire. Ainsi je lui rendis compte de toute ma vie et de ma manière d’oraison, le plus clairement qu’il me fut possible. Je vis tout d’abord qu’il m’entendait par l’expérience qu’il avait de ces voies, et c’était de dont j’avais besoin : car Dieu ne m’avait pas encore encore fait la grâce qu’il m’a accordée depuis, faire comprendre aux autres les faveurs dont il me comble ; ainsi, pour les connaître et en porter un jugement sûr, il fallait en avoir reçu de semblables.

Il me donna une très grande lumière ; car, jusqu’à ce moment, les visions intellectuelles, et même les imaginaires qui se voient des yeux de l’âme, avaient été pour moi quelque chose d’incompréhensible. Je croyais comme je l’ai dit, qu’on ne devait estimer que celles qui frappent les yeux du corps ;et je n’en avais point de celles-là. Ce saint homme m’éclaira sur tout, et me donna une parfaite intelligence de ces visions ; il me dit de ne plus craindre, mais de louer Dieu, m’assurant qu’il en était l’auteur, et qu’après les vérités de la foi, il n’y avait point de chose plus certaine ni à laquelle je dusse donner une plus ferme créance. Il se consolait extrêmement avec moi, me témoignant beaucoup de bonté et de bienveillance, et il m’a toujours depuis fait part de ses pensées les plus intimes et de ses desseins. Heureux de voir que Notre-Seigneur m’inspirait une si ferme résolution, et tant de courage pour entreprendre les mêmes choses qu’il lui faisait la grâce d’exécuter, il goûtait un grand contentement dans cette mutuelle communication de, nos âmes. Car dans l’état auquel le divin Maître l’avait élevé, le plus grand plaisir, comme la plus pure consolation, est de rencontrer une âme en qui l’on croit découvrir le commencement des mêmes grâces. Je ne faisais alors, ce me semble, que d’entrer dans une si sainte voie. `Dieu veuille que j’y marche maintenant !

Ce saint homme fut pénétré de la plus vive compassion pour moi. Il me dit qu’une des plus grandes peines dans cet exil était celle que j’avais endurée, c’est-à-dire cette contradiction des gens de bien ; il ajouta qu’il me restait encore beaucoup à souffrir, parce que j’avais besoin d’une continuelle assistance, et qu’il n’y avait personne dans cette ville qui me comprît Il me promit de parler à mon confesseur, et à un de ceux qui me causaient le plus de peine. Ce dernier était ce gentilhomme dont j’ai fait mention. Son dévouement sans bornes pour moi était la cause de toute cette guerre qu’il me faisait. C’était une âme sainte, mais craintive ; et comme il m’avait vue naguère si imparfaite, il ne parvenait pas à se rassurer a mon sujet.

Ce grand serviteur de Dieu accomplit promesse ; il parla à tous les deux, et leur montra par de puissantes raisons qu’ils devaient se rassurer, et ne plus m’inquiéter à l’avenir. Mon confesseur n’en avait pas grand besoin ; mais pour le gentilhomme, il n’en était pas de même car une telle autorité ne put entièrement le convaincre : elle fit néanmoins qu’il ne m’effrayait plus autant qu’auparavant.

Il fut convenu entre ce saint religieux et moi que je lui écrirais à l’avenir ce qui m’arriverait, et que nous prierions beaucoup Dieu l’un pour l’autre. Dans sa profonde humilité, il voulait bien attacher quelque prix aux prières d’une créature aussi misérable que moi ce qui me couvrait d’une extrême confusion. Il me laissa fort contente et fort consolée, par l’assurance qu’il me donna que l’esprit de Dieu agissait dans mon âme : il ajouta que je pouvais sans crainte continuer à faire oraison ; que s’il me survenait des doutes, je n’avais, pour plus de sûreté, qu’à les communiquer à mon confesseur, et que désormais je devais vivre dans la paix.

Néanmoins, comme Notre-Seigneur me conduisait par la voie de la crainte, je ne pouvais ouvrir mon âme ni à une sécurité parfaite quand on me rassurait, ni à une crainte sérieuse quand on me disait que j’étais trompée. Ainsi, que l’on m’inspirât de fa crainte ou de la confiance, nul ne pouvait obtenir de moi une foi plus grande que celle que Notre-Seigneur mettait dans mon âme. Sans doute, les paroles de l’homme de Dieu me laissèrent consolée et tranquille ; je ne leur donnai pourtant pas assez de créance pour être tout à fait sans appréhension, principalement lorsque le divin Maître me faisait sentir les tourments intérieurs dont je vais parler. Malgré tout, je demeurai, comme je l’ai dit, très consolée.

Je ne pouvais me lasser de rendre grâces au Seigneur et de bénir mon glorieux père saint Joseph, à qui j’attribuais l’arrivée de ce grand religieux, qui était commissaire général de la custodie qui porte son nom [1]. Je n’avais cessé de me recommander très instamment à ce glorieux patriarche, ainsi qu’à la très sainte Vierge.

Il m’arrivait quelquefois, comme il m’arrive encore, mais plus rarement, d’éprouver simultanément de si grandes peines spirituelles et de si accablantes douleurs corporelles, que je ne savais que devenir. D’autres fois, quoique ces souffrances du corps fussent plus cruelles, mon esprit ne souffrant point, je leur faisais face avec beaucoup d’allégresse ; mais lorsque j’endurais les deux à la fois, j’éprouvais un véritable martyre.

Toutes les grâces que le Seigneur m’avait faites s’effaçaient alors de ma mémoire ; il ne m’en restait, comme d’un songe, qu’un vague souvenir qui ne servait qu’à me tourmenter. Mon esprit était tellement obscurci, que je roulais de doute en doute, de crainte en crainte ; il me semblait que je n’avais pas su comprendre ce qui se passait en moi ; peut-être étais-je victime d’une illusion ; il devait me suffire d’être trompée, sans tromper encore des gens de bien ; enfin, je me trouvais si mauvaise, que je m’imaginais être cause par mes péchés de tous les maux et de toutes les hérésies qui désolaient le monde. Ce n’était là qu’une fausse humilité, inventée par l’ennemi pour me troubler et essayer de me jeter dans le désespoir. Maintenant qu’une longue expérience m’a dévoilé ses artifices, il ne me tente plus autant de ce côté-là.

On reconnaît à des marques évidentes que cette fausse humilité est l’ouvrage du démon. Elle commence par l’inquiétude et le trouble ; puis, tout le temps qu’elle dure, ce n’est que bouleversement intérieur, obscurcissement et affliction de l’esprit, sécheresse, dégoût de l’oraison et de toute bonne œuvre. Enfin, l’âme se sent comme étouffée, et le corps comme lié, de telle sorte qu’ils sont incapables d’agir.

Quand l’humilité vient de Dieu, l’âme reconnaît, il est vrai, sa misère ; elle en gémit, elle se représente vivement sa propre malice, et voit que ces sentiments qu’elle a d’elle-même ne sont que la pure vérité : mais cette vue ne lui cause ni trouble, ni inquiétude, ni ténébres, ni sécheresse ; elle répand au contraire en elle la joie, la paix, la douceur, la lumière. Si elle sent de la peine, c’est une peine qui la réconforte, parce qu’elle connaît qu’elle vient de Dieu, et qu’elle la considère comme une grâce insigne et d’une immense utilité. En même temps qu’elle éprouve de la douleur d’avoir offensé Dieu, elle se sent dilatée par le sentiment de ses miséricordes ; et si la lumière qu’elle reçoit la confond, elle la porte en même temps à bénir Dieu de l’avoir si longtemps soufferte.

Dans cette autre humilité dont le mauvais ange est l’auteur, l’âme n’a de lumière pour aucun bien. Elle se représente son Dieu comme armé pour mettre tout à feu et à sang ; elle n’a sous les yeux que l’image de sa justice. La foi à la miséricorde lui reste, il est vrai, parce que tous les efforts du démon ne sauraient la lui ravir ; mais ce rayon de la foi, loin de la consoler, ne fait qu’accroître son tourment, en lui montrant dans une plus vive lumière la grandeur de ses obligations envers Dieu.

A mon avis, cet artifice est l’un des plus subtils du démon, l’un des plus cachés, et des plus pénibles à l’âme. C’est pourquoi j’ai cru, mon père, devoir vous en parler, afin que si l’ennemi vous tente de ce côté, et que l’entendement vous demeure libre, il vous soit plus facile de le reconnaître. Ne pensez pas que ce discernement dépende de l’étude et de la science ; car moi qui en suis si dépourvue, je n’ai pas laissé de comprendre, une fois sortie du tourment de cette fausse humilité, que ce n’était qu’une pure chimère. J’ai clairement vu que cette épreuve n’arrive que par la permission et la volonté du Seigneur. Il donne pouvoir au démon de me tenter, comme il le lui donna de tenter Job ; mais à cause de ma faiblesse, il ne lui permet pas de me traiter avec une pareille rigueur.

Un de ces terribles assauts me fut livré, je m’en souviens, l’avant-veille de la fête du très saint Sacrement, pour laquelle j’ai beaucoup de dévotion, mais pas autant que je devrais. Il ne dura cette fois que jusqu’au jour, de la solennité. Mais d’autres fois il a duré huit jours, quinze jours, trois semaines, peut-être même plus longtemps. Cela m’est arrivé en particulier durant ces saintes semaines qui terminent le carême, époque où j’avais coutume de faire mes délices de l’oraison. Le démon remplissait tout à coup mon esprit de choses si frivoles, qu’en un autre temps je n’aurais fait qu’en rire. Il paraît être alors maître de l’âme pour l’occuper, ainsi qu’il lui plaît, de mille folies, sans qu’elle puisse penser à rien de bon. Il ne lui représente que des choses vaines, insensées, inutiles à tout, qui ne servent qu’à l’embarrasser et comme à l’étouffer, de telle sorte qu’elle n’est plus à elle-même. Pour donner une idée de ce supplice, je dirai que les démons jouaient avec ma personne comme ils auraient joué avec une balle, et sans qu’il me fût possible de m’échapper de leurs mains.

Qui pourrait exprimer ce que l’on souffre en cet état ? L’âme cherche du secours, et Dieu ne permet pas qu’elle en trouve. Il ne lui reste que la lumière du libre arbitre, mais si obscurcie, qu’elle est comme une personne qui aurait un bandeau sur les yeux. On peut alors la comparer à celui qui, marchant durant une nuit très obscure dans un chemin où il y aurait des endroits fort dangereux, éviterait d’y tomber parce qu’il y aurait très souvent passé et les aurait vus pendant le jour. De même, si l’âme ne tombe pas dans quelque offense, elle le doit à la bonne habitude de s’en préserver, et surtout à l’assistance particulière que Dieu lui prête.

Dans cet état, on ne perd ni la foi ni les autres vertus, puisqu’on croit ce qu’enseigne l’Èglise ; mais la foi est comme amortie et endormie, et les actes qu’on en produit semblent ne partir que du bout des lèvres. L’âme est saisie par je ne sais quelle angoisse et quelle torpeur ; ce qu’elle garde de connaissance de Dieu est comme un son vague qui vient de loin. Son amour est si tiède, qu’en entendant parler de Dieu, l’unique chose en son pouvoir est d’écouter, et de croire ce qu’on dit, parce que c’est la croyance de l’Église ; mais elle n’a aucun souvenir de ce qu’elle a éprouvé intérieurement.

Cherche-t-elle alors dans la prière ou dans la solitude quelque adoucissement, elle n’y rencontre que des angoisses plus cruelles. Elle éprouve au dedans d’elle-même un tourment intolérable, dont la nature lui est inconnue. C’est, selon moi, une faible mais fidèle image de l’enfer ; Notre-Seigneur a daigné lui-même dans une vision me faire connaître cette vérité. L’âme sent en soi un feu qui la brûle, mais elle n’en connaît ni l’origine, ni l’auteur, et ne sait ni comment le fuir, ni comment l’éteindre. Veut-elle recourir à la lecture pour se soulager, elle en retire aussi peu de secours que si elle ne savait pas lire. Voici ce qui m’est arrivé : un jour, prenant la vie d’un saint dans l’espoir que le récit de ses peines adoucirait les miennes et me consolerait, j’en lus quatre ou cinq fois de suite quatre à cinq lignes, et voyant que je les comprenais moins à la fin qu’au commencement quoiqu’elles fussent écrites en castillan, je laissai là le livre. La même chose m’est arrivée diverses fois ; mais celle-ci est plus particulièrement présente à ma mémoire.

S’entretenir avec quelqu’un est pire encore, parce que le démon nous rend si colères et de si mauvaise humeur, qu’il n’y a personne qui ne nous devienne insupportable, sans qu’il soit possible de faire autrement. Nous ne croyons pas peu faire en n’éclatant pas : disons plus vrai, c’est Dieu qui, par sa grâce, nous retient et nous empêche de rien dire ni de rien faire qui l’offense ou qui préjudicie à notre prochain.

Aller trouver son confesseur n’apporte pas plus de consolation. Voici du moins ce qui m’est arrivé bien des fois. Quoique ceux qui étaient alors et qui sont encore mes confesseurs, fussent des hommes fort saints, ils m’adressaient des paroles et des réprimandes d’une telle âpreté, que lorsque ensuite je les rappelais à leur souvenir, ils en étaient eux-mêmes étonnés ; ils m’avouaient que, malgré leur résolution contraire, ils n’avaient pu s’empêcher de me traiter de la sorte. Bien des fois, émus de compassion à la vue des souffrances d’âme et de corps que j’endurais, et n’étant pas sans scrupule de m’avoir parlé si durement, ils se sentaient très résolus à me consoler ; mais cela n’était pas en leur pouvoir. A la vérité, leurs paroles n’avaient rien de blâmable, je veux dire rien d’offensant pour Dieu ; mais c’était bien les plus désagréables que l’on puisse entendre de la bouche d’un confesseur. Leur dessein était sans doute de me mortifier. Dans une disposition d’âme différente, j’aurais supporté l’épreuve avec courage, et même avec joie ; mais alors tout m’était tourment. J’étais quelquefois poursuivie par la pensée que je les trompais ; j’allais alors les trouver, et je les avertissais très sérieusement de se tenir en garde contre moi et de se défier de mes paroles. Je voyais bien que je n’aurais voulu pour rien au monde leur dire un mensonge de propos délibéré ; mais tout me donnait de la crainte. Un d’eux, voyant bien que ce n’était qu’une tentation, me dit un jour de ne pas m’en mettre en peine ; que quand bien même je voudrais le tromper, il avait assez de tête pour ne pas se laisser abuser par mes paroles. Cette réponse me consola beaucoup.

Quelquefois et même très ordinairement, ou du moins le plus souvent, aussitôt après avoir reçu la communion et quelquefois en allant la recevoir, je me trouvais si bien d’esprit et de corps, que je ne pouvais assez m’en étonner. Il semblait que dans le moment même où ce divin Soleil venait à paraître, il dissipait toutes les ténèbres de mon âme, et me faisait voir clairement que ce n’étaient que de vaines terreurs.

En certains jours, une vision, ou, comme je l’ai dit ailleurs (cf. chap. 25), une seule parole de Notre-Seigneur telle que celle-ci : « Ne t’afflige point ; n’aie point de crainte », faisait naître en mon âme une sérénité parfaite, comme si aucun trouble n’eût précédé. Prenant alors mes délices avec Dieu, je me plaignais à lui de ce qu’il me laissait endurer de tels tourments, mais il faut avouer qu’il savait bien les compenser ; car presque toujours il les faisait suivre d’une grande abondance de grâces. L’âme se purifie dans ces peines comme l’or dans le creuset ; elle en sort plus spirituelle, et plus capable de contempler le Seigneur au dedans d’elle-même. Elle trouve alors légères ces peines qui auparavant lui semblaient insupportables, et elle les souhaite de nouveau si Dieu doit en être plus glorifié. Quelque nombreuses que soient les tribulations et les persécutions, pourvu qu’il n’y ait point d’offense du Seigneur, elle les endure avec joie pour lui, parce qu’elle en connaît les précieux avantages : mais hélas ! je ne les supporte pas comme il le faudrait, je ne le fais que fort imparfaitement.

J’éprouvais, à certains temps, des peines différentes de celles que je viens de rapporter, et je les éprouve encore. Je sens alors une impuissance absolue de former la pensée ou le désir d’une bonne œuvre ; corps et âme, je suis inutile à tout, et un vrai fardeau pour moi-même ; mais je n’ai pas ces autres tentations et ces troubles dont j’ai parlé ; c’est seulement je ne sais quel dégoût qui fait que mon âme n’est contente de rien ; je tâche alors, moitié de gré, moitié de force, de m’occuper à de bonnes œuvres extérieures. Cet état fait bien connaître le peu que nous sommes lorsque la grâce vient à se cacher. Il ne me cause pourtant pas beaucoup de peine, parce que cette vue de ma bassesse ne laisse pas d’avoir un certain charme pour moi.

Il est encore des jours où, même dans la solitude, je ne puis avoir aucune pensée fixe et arrêtée de Dieu ni d’aucun bien, ni faire oraison ; mais je sens que j’ en discerne la cause. Je vois clairement que tout le mal vient de l’entendement et de l’imagination ; car pour la volonté, elle est droite, me semble-t-il, et il n’est point de bonne œuvre qu’elle ne soit disposée à embrasser. Mais telles sont les divagations de l’esprit, qu’il ressemble à un fou furieux que personne ne peut enchainer ; et il n’est pas en mon pouvoir de le fixer l’espace même d’un Credo. Quelquefois j’en ris, et, pour jouir du spectacle de ma misère, je le laisse aller au gré de ses caprices, et me plais à le suivre de l’œil pour voir ce qu’il fera. Presque jamais, grâce à Dieu, il ne se porte à rien de mauvais, mais seulement à des choses indifférentes, par exemple, sur ce qu’il y aurait à faire ici, ou là, ou dans cet autre endroit. Je comprends alors bien mieux la grandeur de la grâce que Dieu m’accorde, lorsque, tenant ce fou enchaîné, il me met dans une parfaite contemplation ; et je pense aussi à ce que diraient de moi ceux qui me croient bonne, s’ils me voyaient dans un tel égarement d’esprit. Je suis émue de la plus vive compassion en voyant l’âme en si mauvaise compagnie, et je désire si ardemment la voir libre, que je ne puis quelquefois m’empêcher de dire à Notre-Seigneur : Quand donc mon âme se verra-t-elle enfin occupée tout entière à célébrer vos louanges ? Quand toutes ses puissances jouiront-elles de vous ? Ne permettez pas, Seigneur, qu’elle soit plus longtemps divisée, et comme déchirée en lambeaux !

C’est là une souffrance que j’éprouve fort souvent. J’ai reconnu que quelquefois mon peu de santé en était cause en grande partie. Je suis alors vivement frappée des ravages du péché originel ; car c’est de lui, me paraît-il, que nous vient cette impuissance de tenir notre pensée fixée en Dieu. Chez moi, elle vient sans doute encore de mes propres péchés ; s’ils n’avaient pas été si nombreux, j’aurais été plus stable dans le bien.

Je vais rapporter une autre de mes peines, qui ne fut pas petite. Ayant reçu de Notre-Seigneur, sur l’oraison, toutes les lumières que me donnaient les livres qui en traitent, j’abandonnai une lecture que je croyais sans profit pour moi. Je ne lisais plus que les vies des saints ; me trouvant si imparfaite à côté d’eux, je me sentais excitée et encouragée par leurs exemples. Je craignis de pécher contre l’humilité, en me croyant ainsi parvenue à un tel degré d’oraison. J’avais beau faire, je ne pouvais me défendre de cette pensée ; et elle ne cessa de me causer une peine fort vive, jusqu’à ce que des hommes savants, et en particulier le bienheureux frère Pierre d’Alcantara, m’eurent dit de ne plus m’en inquiéter.

Voici pour moi un nouveau sujet de peine. Déjà au rang des âmes privilégiées du côté des grâces reçues, je n’ai pourtant pas encore commencé à servir Dieu ; je ne suis qu’imperfection, je le vois. Néanmoins, en fait de désirs et d’amour de mon Dieu, je me sens, grâce à lui, capable de lui rendre quelque petit service. Mon cœur me dit que je l’aime, mais hélas ! la faiblesse des œuvres et la multitude de mes imperfections me désolent.

Il m’arrive aussi parfois de me trouver dans une sorte de stupidité, c’est le nom que je lui donne. Je ne fais ni bien ni mal ; je marche, comme on dit, à la suite des autres, n’éprouvant ni peine ni consolation, insensible à la vie comme à la mort, au plaisir comme à la douleur ; en un mot, rien ne me touche. A mon avis, l’âme est alors comme le petit ânon qui va paissant, et qui, sans presque le sentir, se sustente et grandit à l’aide de la nourriture qu’il trouve. Dieu, je n’en doute pas, soutient cette âme par quelques grandes grâces, puisqu’elle supporte avec une tranquille résignation le fardeau d’une si misérable vie ; mais comme il n’y a ni mouvements ni effets intérieurs, elle n’a pas conscience de ce qui se passe en elle. Il me vient en ce moment dans l’esprit que ce progrès, insensible et caché, est comme la marche du vaisseau en pleine mer par un vent doux et favorable : il fait beaucoup de chemin sans que l’on s’en aperçoive.

Il n’en est pas,ainsi de ces autres états intérieurs dont j’ai parlé : les effets de la grâce sont si grands, que soudain, en quelque sorte, l’âme s’aperçoit de son progrès. A l’instant, les saints désirs bouillonnent en elle, et rien ne peut plus la satisfaire. C’est là ce qu’elle éprouve quand Dieu lui donne ces grands transports d’amour, dont j’ai parlé (cf. chap. précédent). Elle ressemble à ces petites fontaines que j’ai vues quelquefois : elles jaillissent de terre en bouillonnant, et elles ne cessent de lancer en haut le sable avec leurs ondes. Cette comparaison peint parfaitement au naturel ce qui se passe dans une âme élevée à cet état. L’amour qui la possède est dans un perpétuel mouvement, et lui suggère sans cesse de nouveaux desseins ; ne pouvant rester concentré, il aspire à se répandre, pareil à cette source qui, impatiente d’être sous terre, lance au dehors ses eaux. La plus grande partie du temps, cette âme ne peut ni rester en repos ni se contenir, tant est fort l’amour qui la transporte. Comme elle est plongée dans cet amour et le boit à souhait, elle désire que les autres s’abreuvent à la même source, pour célébrer ensuite avec elle les louanges de Dieu.

Que de fois, à ce sujet, me suis-je souvenue de cette eau vive dont Notre-Seigneur parla à la Samaritaine ! Que j’aime cet endroit de l’Évangile ! Dès ma plus tendre enfance, sans comprendre comme maintenant le prix de ce que je demandais, je suppliais très souvent le divin Maître de me donner de cette eau ; et partout où j’étais, j’avais toujours un tableau qui me représentait Notre-Seigneur auprès du puits de Jacob, avec ces paroles écrites au bas : Seigneur, donnez-moi de cette eau (Jn 4, 15).

On peut aussi comparer cet amour divin qui transporte, à un grand feu dont l’activité réclame sans cesse une matière nouvelle. L’âme voudrait, à quelque prix que ce fût, mettre continuellement du bois dans ce feu pour l’empêcher de s’éteindre. Pour moi, quand je n’aurais que de petites pailles à y jeter, je serais contente ; très souvent, je n’ai point autre chose. Quelquefois j’en ris ; mais d’autres fois, je m’en afflige beaucoup. Je me sens intérieurement pressée de servir Dieu en quelque chose, et, ne pouvant faire davantage, je m’occupe à orner de verdure et de fleurs quelques images, à balayer, à parer un oratoire, ou à d’autres petits travaux si bas, que j’en demeure ensuite toute confuse. M’arrive-t-il de faire quelque pénitence, elle en mérite à peine le nom ; et, à moins que Notre-Seigneur n’ait égard à ma volonté, je vois que ce n’est rien, et je suis la première à rire de moi-même.

Ah ! combien souffrent des âmes embrasées de cet amour, lorsque, par défaut de forces corporelles, elles se voient incapables de rien faire pour le service de Dieu ! Quelle peine elles éprouvent ! Mourir d’appréhension de voir ce feu s’éteindre, et se trouver en même temps dans l’impuissance d’y jeter du bois pour l’entretenir ! L’âme alors se consume au dedans d’elle-même, et son propre feu la réduit en cendres ; elle fond en larmes, elle brûle ; c’est un tourment, mais un tourment délicieux.

Quelles actions de grâces ne doivent point au Seigneur ceux qui, arrivés à cet état, ont reçu de lui des forces pour faire pénitence, ou bien de la science, du talent, de la liberté, pour prêcher, pour confesser, pour gagner des âmes à son service ! Non, ils ne savent pas, ils ne comprennent pas le prix du trésor qu’ils possèdent, s’ils n’ont éprouvé ce que c’est que recevoir sans cesse de grandes grâces du Seigneur, et se voir dans l’impuissance de rien faire pour son service. Qu’il soit béni de tout, et que les anges chantent à jamais sa gloire ! Amen.

Je ne sais, mon père, si j’ai bien fait de rapporter tant de particularités ; mais comme vous m’avez de nouveau envoyé l’ordre de ne pas craindre de m’étendre, et de ne rien omettre, j’écris, avec toute la clarté et toute la sincérité dont je suis capable, ce que ma mémoire me rappelle. Il y aura néanmoins bien des choses involontairement omises ; pour les raconter, il me faudrait beaucoup de temps, et, comme je l’ai dit, j’en ai fort peu ; d’ailleurs l’utilité n’en serait peut-être pas grande.

2Chapitre 312

Après avoir parlé de quelques tentations et de quelques troubles intérieurs et secrets qui me venaient du démon, je veux en rapporter d’autres dont j’étais assaillie presque en public, et où l’action de cet esprit de ténèbres était visible.

Je me trouvais un jour dans un oratoire, lorsqu’il miapparut, à mon côté gauche, sous une forme affreuse. Pendant qu’il me parlait, je remarquai particulièrement sa bouche, elle était horrible. De son corps sortait une grande flamme, claire, et sans mélange d’ombre. Il me dit, d’une voix effrayante, que je m’étais échappée de ses mains, mais qu’il saurait bien me ressaisir. Ma crainte fut grande : je fis comme je pus le signe de la croix, et il disparut ; mais il revint aussitôt. La même chose eut lieu par deux fois. Je ne savais que devenir : enfin je pris de l’eau bénite qui se trouvait là, j’en jetai où il était, et il ne revint plus.

Un autre jour, il me tourmenta durant cinq heures par des douleurs si terribles et par un trouble d’esprit et de corps si affreux, que je ne croyais pas pouvoir plus longtemps y résister. Les sœurs qui étaient présentes en furent épouvantées, et cherchaient en vain, comme moi, un remède à ma torture. J’ai la coutume, dans ces moments d’intolérables souffrances corporelles, de faire de mon mieux des actes intérieurs, pour demander au Seigneur la grâce de la patience, et pour m’offrir, s’il y va de sa gloire, à rester dans cet état jusqu’à la fin du monde. Je cherchais donc par cette pratique quelque allégement au tourment cruel que j’endurais, lorsqu’il plut au Seigneur de me faire voir qu’il venait du démon ; car j’aperçus près de moi un petit nègre d’une figure horrible, qui grinçait des dents, désespéré d’essuyer une perte là où il croyait trouver un gain. En le voyant, je me mis à rire, et n’eus point peur, parce que plusieurs sœurs se trouvaient auprès de moi. Pour elles, saisies d’effroi, elles ne savaient que faire, ni quel remède apporter à un si grand tourment. Par un mouvement irrésistible que l’ennemi m’imprimait, je me donnais de grands coups, heurtant de la tête, des bras et de tout le corps contre ce qui m’entourait ; pour surcroît de souffrance, j’étais livrée à un trouble intérieur plus pénible encore, qui ne me laissait pas un seul instant de repos ; je n’osais néanmoins demander de l’eau bénite, de peur d’effrayer mes compagnes, et de leur faire connaître d’où cela venait.

Je l’ai éprouvé bien des fois, rien n’égale le pouvoir de l’eau bénite pour chasser les démons et les empêcher de revenir ; ils fuient aussi à l’aspect de la croix, mais ils reviennent. La vertu de cette eau doit donc être bien grande ! Pour moi, je goûte une consolation toute particulière et fort sensible lorsque j’en prends ; d’ordinaire, elle me fait sentir comme un renouvellement de mon être que je ne saurais décrire, et un plaisir intérieur qui fortifie toute mon âme. Ceci n’est pas une illusion, je l’ai éprouvé non point une fois, mais un très grand nombre de fois, et j’y ai fait une attention fort sérieuse. Je compare volontiers une impression si agréable à ce rafraîchissement que ressent dans toute sa personne celui qui, excédé de chaleur et de soif, boit un verre d’eau froide. Je considère à ce sujet quel caractère de grandeur l’Église imprime à tout ce qu’elle établit ; j’éprouve une joie bien vive en voyant la force que ses paroles communiquent à l’eau, et l’étonnante différence qui existe entre celle qui est bénite et celle ni ne l’est pas.

Comme mon tourment ne cessait point, je dis à mes sœurs que si elles ne devaient pas en rire, je demanderais de l’eau bénite. Elles m’en apportèrent et en jetèrent sur moi, mais cela ne fit aucun effet ; j’en jetai moi-même du côté où était l’esprit de ténèbres, et à l’instant il s’en alla. Tout mon mal me quitta, de même que si on me l’eût enlevé avec la main ; je restai néanmoins toute brisée, comme si j’avais été rouée de coups de bâton. Une leçon bien utile venait de m’être donnée : je pouvais me former une idée de l’empire exercé par le démon sur ceux qui sont à lui, puisqu’il peut, quand Dieu le lui permet, torturer à ce point une âme et un corps qui ne lui appartiennent pas ; cela me donna un nouveau désir de me délivrer d’une si détestable compagnie.

Il y a peu de temps, la même chose m’arriva ; mais le tourment ne fut pas si long. J’étais seule, je pris de l’eau bénite. A l’instant, deux religieuses qui venaient de me quitter rentrèrent, et sentirent une odeur très mauvaise, comme de soufre. Elles étaient toutes deux très dignes de foi et n’auraient voulu pour rien au monde dire un mensonge. Pour moi, je ne sentis point cette odeur ; mais elle dura assez longtemps pour qu’on eût tout le loisir de s’en apercevoir.

Une autre fois, étant au chœur, je fus tout à coup saisie d’un très profond recueillement ; je m’en allai, pour qu’on ne s’en aperçût pas. Cependant les religieuses entendirent de grands coups dans l’endroit voisin, où je m’étais retirée. J’entendis aussi des voix auprès de moi, et il me semblait qu’on formait quelque complot ; mais il n’arriva à mon oreille qu’un bruit confus, parce que j’étais trop absorbée dans l’oraison, ainsi, je n’éprouvai aucune crainte.

Ces attaques se renouvelaient presque toujours lorsque Dieu me faisait la grâce d’être utile à quelque âme par mes avis. Je veux en rapporter un exemple, dont plusieurs témoins peuvent attester la vérité : de ce nombre est mon confesseur actuel ; il en vit la preuve dans une lettre ; je ne lui avais nullement dit de qui elle était, mais il connaissait parfaitement la personne.

Un ecclésiastique qui, depuis deux ans et demi, vivait dans un péché mortel des plus abominables dont j’aie jamais entendu parler, et qui durant ce temps, sans se faire absoudre et sans se corriger, n’avait pas laissé de dire la messe, vint me déclarer le triste état de son âme. Il me dit qu’en confession il accusait tous ses péchés à l’exception de celui-là, tant il avait de honte d’avouer une chose si horrible ; mais qu’il désirait ardemment sortir de cet abîme, et n’en avait pas la force. Je fus très vivement touchée de son sort, et de la grandeur de l’offense commise envers Dieu ; je lui promis de demander et de faire demander instamment au Seigneur, par des personnes meilleures que moi, qu’il lui plût d’avoir pitié de lui. J’écrivis à quelqu’un à qui il me dit qu’il n’aurait pas de peine à remettre mes lettres. Or, dès la première, il alla se confesser, et Dieu lui fit la grâce de le recevoir dans sa miséricorde, en faveur de tant de saintes personnes qui, sur ma recommandation, l’en, avaient supplié ; de mon côté, malgré ma misère, j’avais fait avec soin tout ce qui était en mon pouvoir. Cet ecclésiastique m’écrivit que, grâce au changement opéré en lui, il n’était plus depuis quelques jours retombé dans ce péché, mais que la tentation lui causait un supplice tel qu’il lui semblait être en enfer ; il me conjurait de continuer de le recommander à Dieu. Je fis de nouveau appel au zèle de mes sœurs, et c’était à la ferveur de leurs prières que Dieu devait accorder cette grâce. Au reste, elles ignoraient complètement pour qui elles priaient, et nul n’aurait jamais pu le soupçonner.

Pressée par ma commisération pour cette âme, je suppliai Notre-Seigneur de vouloir faire cesser ces tentations et ces tourments, et de permettre que les démons vinssent m’attaquer moi-même, pourvu que cela n’entraînât aucune offense de ma part. Je me vis ainsi pendant un mois tourmentée de la manière la plus cruelle ; ce fut alors qu’eurent lieu ces deux attaques dont j’ai parlé. J’en donnai avis à cet ecclésiastique, et il me fit savoir que par la miséricorde de Dieu il était délivré. Il s’affermit de plus en plus dans le bien, et resta libre de ses peines. Il ne pouvait se lasser de rendre grâces à Dieu et de me témoigner sa reconnaissance, comme si j’avais fait quelque chose. A la vérité, la pensée que Notre-Seigneur me favorisait de ses grâces avait pu lui être utile. Il disait que lorsqu’il se voyait serré de plus près par la tentation, il lisait mes lettres, et qu’elle le quittait aussitôt. Il ne pouvait considérer sans un profond étonnement ce que j’avais enduré à son sujet, et comment il était resté affranchi de son épreuve. Je n’en étais pas moins étonnée que lui ; et si, pour le voir délivré de la tentation, il m’eût fallu souffrir plusieurs années encore, je m’y serais dévouée de bon cœur. Dieu soit béni de tout ! On voit par là combien est puissante la prière des âmes qui le servent, et de ce nombre sont, je n’en doute pas, les sœurs de ce monastère. Comme je les avais engagées à prier, les démons devaient être plus indignés contre moi, et le Seigneur le permettait ainsi à cause de mes péchés.

Vers ce même temps, je crus une nuit que ces maudits esprits allaient m’étouffer ; on leur jeta beaucoup d’eau bénite, et j’en vis soudain fuir une multitude comme s’ils se précipitaient du haut d’un lieu élevé. Ces maudits m’ont souvent attaquée ; maisje les crains peu, car je vois que sans la permission du Seigneur, ils ne peuvent faire le moindre mouvement. Un plus long récit de ces sortes de tourments vous fatiguerait, mon père, et me fatiguerait moi-même. Ce que je viens de dire suffit pour montrer au vrai serviteur de Dieu le mépris qu’il doit faire de ces fantômes, par lesquels les démons cherchent à l’épouvanter. Qu’il le sache, toutes les fois qu’une âme méprise ces adversaires, elle les affaiblit, et acquiert sur eux de l’empire ; chacune de leurs attaques lui apporte toujours quelque grand avantage ; comme il serait trop long d’en parler ici, je me contenterai de rapporter ce qui m’arriva une veille des Trépassés.

J’étais dans un oratoire, et je venais de réciter un nocturne ; je disais quelques oraisons fort dévotes qui se trouvent à la fin de notre bréviaire, lorsque le démon se mit sur le livre pour m’empêcher d’achever. Je fis le signe de la croix, et il disparut ; il revint presque aussitôt, etje le mis en fuite de la même manière ; ce fut trois fois, ce me semble, qu’il me contraignit ainsi à recommencer l’oraison ; enfin je lui jetai de l’eau bénite, et je pus terminer. Je vis à l’instant même sortir du purgatoire quelques âmes à qui il devait sans doute rester peu à souffrir, et il me vint en pensée que cet ennemi avait peut-être voulu par là retarder leurdélivrance. Je l’ai vu rarement sous quelque figure, mais il m’est souvent apparu sans en avoir aucune, comme il arrive dans les visions intellectuelles, où, ainsi que je l’ai dit, l’âme voit clairement quelqu’un présent, bien qu’elle ne l’aperçoive sous aucune forme.

Je veux rapporter une autre chose qui m’étonna beaucoup. Le jour de la fête de la très sainte. Trinité, étant entrée en extase dans le chœur d’un certain monastère, je vis une grande lutte entre des démons et des anges, sans pouvoir comprendre le sens de cette vision ; je le connus clairement, lorsque, environ quinze jours après, il s’engagea une lutte entre des personnes d’oraison et d’autres en grand nombre qui ne s’y adonnaient point. Ce démêlé dura longtemps, et causa beaucoup de trouble dans la maison où il arriva.

Une autre fois, je me vis entourée d’une multitude de ces esprits ennemis, mais j’étais en même temps environnée d’une vive lumière qui les empêchait de venir jusqu’à moi. Je compris que Dieu me protégeait contre eux, et qu’ils ne pourraient m’entraîner à aucune faute. Ce que j’ai éprouvé en moi-même diverses fois m’a fait comprendre la vérité de cette vision. J’ai vu clairement combien ils sont impuissants lorsque je suis fidèle à Dieu. Aussit je n’en ai presque aucune frayeur. Ils ne sont forts que contre ces âmes lâches qui capitulent sans combat ; celles-là, ils les traitent en despotes.

Au milieu des tentations que j’ai rapportées, je sentais de temps en temps se réveiller en moi toutes les vanités et les faiblesses de ma vie passée ; j’éprouvais à cette vue un grand besoin de me recommander à Dieu. Le seul retour de pareilles pensées me semblait une preuve que le démon était l’auteur de tout ce qui s’était passé en moi ; car je croyais qu’après avoir reçu tant de grâces de Dieu, je ne devais pas même ressentir ces premiers mouvements en des choses contraires à sa loi : j’endurais un véritable tourment, jusqu’à ce que mon confesseur rendît la paix à mon âme.

Je trouvais un tourment non moins cruel dans l’estime et les éloges, surtout venant des personnes d’un rang élevé Combien j’en ai souffert, et combien j’en souffre encore ! Jetant les yeux sur la vie de Jésus-Christ et des saints, et me voyant si loin de cette voie du mépris et des injures où ils ont marché, je tremble, je n’ose de honte lever la tête, et voudrais pouvoir me cacher à tout le monde. Quand je suis persécutée, c’est tout autre chose. La nature, il est vrai, souffre et s’afflige, mais mon âme s’élève au-dessus de ces persécutions, et elle est comme une reine à qui tout est soumis dans son empire. Je ne comprends pas comment ces deux choses peuvent s’accorder, mais je sais bien que cela se passe de la sorte.

Souvent, je suis restée plusieurs jours de suite dans un trouble et une peine excessifs, à la pensée que ces grandes faveurs de Dieu seraient connues du publie. Cela me semblait en partie de la vertu et de l’humilité ; ,et maintenant, je vois clairement que c’était une tentation. Un père dominicain très savant me l’a fort bien montré. Cette appréhension vint à un tel point, qu’à cette seule pensée j’aurais mieux aimé me laisser enterrer toute vive. Aussi, lorsque le Seigneur m’envoya ces grands ravissements auxquels, même en compagnie, je ne pouvais résister, j’en demeurais si confuse, que je n’aurais plus voulu paraître devant qui que ce fût au monde.

Notre-Seigneur me voyant un jour en proie à cette peine, me demanda ce que je craignais, ajoutant qu’il ne pouvait arriver que deux choses : ou l’on dirait du mal de moi, ou on le glorifierait. Il me faisait connaître par là que ceux qui ajouteraient foi à ces grandes faveurs lui en rapporteraient la gloire, et que ceux qui n’y croiraient pas me blâmeraient sans fondement. Des deux côtés il y avait un gain pour moi ; ainsi, je n’avais nul sujet de m’affliger. Ces paroles me rendirent le calme, et elles me consolent encore toutes les fois que j’y pense.

Entraînée par cette tentation, je voulus sortir du monastère où j’étais, et m’en aller avec ma dot dans un autre du même ordre. Je savais que la clôture y était beaucoup mieux gardée, et qu’on y pratiquait de très grandes austérités ; de plus, il était fort éloigné, ce qui me souriait beaucoup, par l’espoir d’y vivre inconnue ; mais mon confesseur ne voulut jamais me le permettre. Ces craintes m’enlevaient grandement la liberté d’esprit, et je reconnus depuis qu’une humilité qui donnait naissance à tant de trouble n’était pas la bonne. Notre-Seigneur m’enseigna lui-même cette vérité : puisque j’étais pleinement convaincue que tous les biens me venaient de Dieu seul, et que, d’autre part, loin de m’affliger en entendant louer les autres, je me réjouissais de voir briller en eux les dons de Dieu, je n’aurais pas dû m’attrister qu’ils resplendissent également en moi.

Je tombai dans un autre extrême : j’adressais des prières particulières à Dieu, pour le conjurer de faire connaître mes péchés aux personnes qui auraient bonne opinion de moi, afin qu’elles vissent combien j’étais indigne des faveurs que je recevais de lui ; et ce désir, je l’ai encore bien vif. Mais mon confesseur me défendit de continuer. Voici néanmoins ce que j’ai fait jusque dans ces derniers temps. Lorsque je voyais une personne me juger très favorablement, je tâchais, par des détours ou de quelque autre manière, de lui donner connaissance de mes péchés, et par là mon âme se sentait soulagée ; on m’a également inspiré sur ce point beaucoup de scrupules. Je vois maintenant que cela ne procédait pas de l’humilité, mais d’une véritable tentation. J’en avais d’autres encore. Il me semblait que je trompais tout le monde, et de fait, l’on s’abuse si l’on se persuade qu’il y a quelque bien en moi ; néanmoins, je n’eus jamais le dessein de tromper personne. Notre-Seigneur permet sans doute pour quelque raison qu’on s’illusionne ainsi sur mon compte. Je n’ai jamais parlé, même à mes confesseurs, d’aucune de ces grâces à moins de le croire nécessaire, et je m’en serais fait un grand scrupule.

Aujourd’hui je vois clairement que ces vaines craintes, ces peines, et cette prétendue humilité, ne sont que des imperfections qui montrent que l’on n’est pas assez mortifié. Une âme qui s’abandonne entièrement à Dieu et qui juge sainement des choses, n’est pas plus touchée du bien que du mal qu’on dit d’elle ; instruite par le divin Maître, elle a trop bien compris que de son propre fonds elle n’a rien. Ainsi, qu’elle se confie à Celui de qui tout lui vient. S’il fait éclater ses dons au dehors, elle doit penser qu’il a ses raisons pour cela. Mais en même temps, qu’elle se prépare à la persécution ; car, de nos jours, elle est inévitable pour ceux en qui le Seigneur trouve bon de manifester de semblables grâces. Mille yeux seront ouverts sur une de ces âmes, tandis que sur mille autres, marchant dans une voie différente, pas un œil n’est ouvert. A la vérité, il y a, sous ce rapport, bien des raisons de craindre ; sans doute ma crainte était de cette nature, et elle procédait moins de l’humilité que d’un défaut de courage.

L’âme que Dieu expose ainsi aux regards peut se préparer à être martyre du monde ; et si, de son propre choix, elle ne meurt à tout ce qui est de lui, le monde saura bien la faire mourir. A mes yeux, l’unique mérite du monde, c’est de ne pouvoir souffrir les moindres imperfections dans les gens de bien, et de les contraindre, à force de murmures, à devenir meilleurs. J’ose le dire, il faut plus de courage pour suivre le chemin de la perfection, lorsqu’on n’est pas parfait, que pour se dévouer à un prompt martyre. En effet, à moins d’une faveur toute particulière de Dieu, l’on ne devient parfait qu’en beaucoup de temps. Les gens du monde néanmoins ne voient pas plus tôt une personne entrer dans ce chemin, qu’ils veulent qu’elle soit sans aucun défaut : de mille lieues, ils découvrent la moindre faute qui lui échappe et qui est peut-être en elle une vertu ; mais comme chez eux une pareille faute viendrait d’un vice, ils jugent des autres par eux-mêmes. Vraiment, à les entendre, l’aspirant à la perfection ne devrait plus manger, ni dormir, ni même respirer, comme l’on dit. Plus le monde accorde d’estime à ces âmes, plus il oublie que, malgré toute leur perfection, elles sont enchaînées dans un corps, et forcément assujetties à ses misères tant qu’elles vivent sur cette terre, que du reste elles foulent aux pieds. Il leur faut donc, je le répète, un grand courage ; car elles n’ont pas encore commencé à marcher, et l’on veut qu’elles volent ; elles n’ont pas encore vaincu leurs passions, et l’on veut que dans les combats les plus difficiles, elles restent aussi fermes que les saints confirmés en grâce, dont on a lu la vie. Il y a de quoi louer Dieu de voir ce qu’elles ont alors à souffrir. Mais en même temps, quel sujet d’affliction ! Combien de ces pauvres âmes retournent en arrière, parce qu’elles n’ont point la force de soutenir ces assauts ! Ainsi, je crois bien, se serait découragée la mienne, si, dans sa très grande miséricorde, Notre-Seigneur n’eût tout fait de son côté ; et jusqu’au jour où, par pure bonté, il a enrichi mon néant de ses biens, vous verrez, mon père, que je n’ai fait que tomber et me relever.

Je souhaiterais savoir bien m’expliquer, car beaucoup d’âmes, je le crois, sont ici dans l’erreur. Elles veulent voler avant que Dieu leur ait donné des ailes. Je me suis déjà servie, il me semble, de cette comparaison ; mais comme elle rend parfaitement ma pensée, je vais la développer ici. Je connais plusieurs âmes qui se trouvent, à cause de cette erreur, en grande affliction. Elles commencent par de grands désirs, une grande ferveur, et une ferme résolution d’avancer dans la vertu ; plusieurs même abandonnent pour Dieu toutes les choses extérieures. Mais elles voient d’autres âmes plus avancées, déjà élevées par la grâce du Seigneur à des vertus difficiles, et elles sentent qu’elles ne peuvent y atteindre. Ce n’est pas tout : elles lisent dans les traités d’oraison divers moyens pour s’élever à la contemplation, et n’ayant pas encore la force de les mettre en pratique, elles s’affligent et perdent courage. Il faut, leur disent ces livres, mépriser les jugements du monde, et être plus content qu’il dise du mal que du bien de nous ; on ne doit faire aucun cas de l’honneur ; le détachement des parents doit être absolu, en sorte que s’ils ne s’adonnent à l’oraison, leurs rapports n’aient pour nous aucun attrait, et nous causent plutôt du déplaisir ; et plusieurs autres choses de ce genre. Mais, à mon avis, ce sont là de purs dons du Seigneur ; et des sentiments si contraires à nos inclinations doivent être mis au rang des biens surnaturels. Ainsi, que ces âmes ne s’affligent point si elles ne peuvent tout à coup s’élever si haut ; qu’elles se confient sans réserve en la bonté de Dieu : un jour, il changera leurs désirs en effets, pourvu qu’elles persévèrent dans l’oraison, et fassent de leur côté tout ce qui est en leur pouvoir. Étant si faibles, nous avons un extrême besoin d’ouvrir notre âme à une grande confiance ; ne nous laissons jamais abattre, et animons-nous sans cesse par la pensée que de constants efforts nous assurent la victoire.

Voici, mon père, ce que m’a appris une longue expérience, et qu’il me semble utile de vous dire : quelles que soient les apparences, on ne doit pas se flatter de posséder une vertu avant de l’avoir éprouvée par son contraire. Nous devons toujours, dans cette vie, nous défier de nous-mêmes et nous tenir sur nos gardes ; nous sommes bien vite entraînés vers la terre, si Dieu ne nous a pas entièrement donné sa grâce pour nous faire connaître le néant de toutes choses ; enfin, il n’y a jamais de pleine sûreté dans ce monde. Il me semblait, il y a peu d’années, que j’étais non seulement détachée de mes parents, mais que leurs visites me causaient de la peine ; et en vérité m’entretenir avec eux m’était à charge. Je me vis obligée, à cause d’une affaire importante, d’aller passer quelques jours chez une de mes soeurs qui est mariée, et que j’aimais autrefois de la plus tendre affection. Quoiqu’elle eût plus de vertu que moi, les conversations que j’avais avec elle ne m’étaient pas très agréables ; le sujet de l’entretien, vu la différence de notre état, ne pouvant toujours être au gré de mes désirs. Je restais donc le plus que je pouvais dans la solitude. Je vis toutefois que ses peines me touchaient beaucoup plus vivement que ne l’auraient fait celles d’une autre personne, et ne laissaient pas de me donner quelque souci. Enfin, je fus forcée de reconnaître que je n’étais pas aussi libre que je pensais, mais que j’avais encore besoin de fuir les occasions, afin de me fortifier dans cette vertu de détachement dont le Seigneur avait mis en moi le germe ; et avec le concours de sa grâce, j’ai toujours tâché depuis cette époque d’y être fidèle.

Lorsque le Seigneur commence à nous donner quelque vertu, nous devons la cultiver avec le plus grand soin, et ne pas nous exposer au danger de la perdre. Cela est vrai en bien des choses, et en particulier pour ce qui regarde l’honneur ; car, soyez-en persuadé, mon père, tous ceux qui pensent en être entièrement détachés ne le sont pas. Il faut se tenir sans cesse sur ses gardes, et pour peu qu’une personne s’y sente encore attachée, qu’elle m’en croie et s’efforce de briser ce lien, si elle veut avancer. C’est une chaîne tellement forte qu’il n’y a lime qui la rompe. Dieu seul peut le faire ; mais il faut pour cela l’oraison et de grands efforts de notre part. C’est un lien qui arrête dans le chemin de la perfection, et il cause un tel dommage que j’en suis épouvantée. Je vois des personnes qui, par la sainteté et l’éclat de leurs œuvres, jettent les peuples dans l’admiration. Grand Dieu ! pourquoi de telles âmes tiennent-elles encore à la terre ? Comment ne sont-elles pas déjà à la cime de la perfection ? Quel est ce mystère ? Qui donc les retient, elles qui font pour Dieu de si grandes choses ? Ah ! c’est qu’elles sont encore attachées à quelque point d’honneur ; et, ce qui est pis, c’est qu’elles ne veulent pas en convenir, c’est que parfois le démon leur persuade qu’elles sont obligées de ne pas y renoncer. Mais, pour l’amour de Notre-Seigneur, qu’elles ajoutent foi à mes paroles ; qu’elles écoutent cette petite fourmi à qui ce divin Maître lui-même commande de parler si elles ne se corrigent de ce défaut, il sera comme une chenille qui, sans endommager tout l’arbre, car quelques vertus resteront encore, en rongera du moins une grande partie. Cet arbre perdra sa beauté, il ne croîtra plus ; il empéchera le développement de ceux qui l’avoisinent ; ses fruits seront gâtés, c’est-à-dire que le bon exemple donné par ces personnes sera sans force et de peu de durée.

Je le répète encore : pour petit que soit cet attachement à l’honneur, c’est comme une fausse note ou un manque de mesure dans un chœur de musique : toute l’harmonie en est déconcertée. Il nuit toujours beaucoup dans les divers états de la vie chrétienne, mais c’est une véritable peste dans les voies de l’oraison. Votre désir, dites-vous, est de vous unir étroitement à Dieu et de suivre les conseils de Jésus-Christ ; mais, tandis que ce divin Maître est chargé d’injures et de faux témoignages, vous prétendez conserver intacts votre honneur et votre réputation. Il n’est pas possible de se rencontrer en marchant par deux routes si différentes. C’est lorsque l’âme fait des efforts, et qu’en beaucoup de choses elle est contente de perdre de son droit, que Notre-Seigneur s’approche d’elle. Mais, dira quelqu’un, je n’ai aucune occasion de donner à Dieu de telles preuves de ma fidélité. Je réponds que si votre détermination est véritable, le Seigneur ne permettra pas que vous soyez privé d’un si grand bien, il vous ménagera même tant d’occasions d’acquérir l’humilité, que vous les trouverez trop nombreuses ; il n’y a seulement qu’à mettre la main à l’œuvre.

Je veux, à ce propos., rapporter quelques-unes des petites choses que je faisais au commencement ; ces riens sont, comme je l’ai dit, les petites pailles que je jetais dans le feu, étant incapable de faire davantage. Notre-Seigneur reçoit tout : qu’il en soit béni à jamais !

Entre mes autres imperfections, j’avais celle de savoir peu les rubriques du bréviaire, le chant et les cérémonies du chœur : c’était par pure négligence, et parce que je donnais mon temps à de vaines occupations. Je voyais de simples novices qui étaient capables de m’instruire, et je me gardais bien de leur demander ce que je ne savais pas, de peur de leur faire connaitre mon ignorance ; le prétexte du bon exemple que je leur devais se présentait à mon esprit, comme c’est l’ordinaire. Mais, lorsque le Seigneur m’eut un peu ouvert les yeux, je changeai de conduite ; car dès que j’hésitais tant soi peu sur les choses même que je savais, je ne balançais pas à les demander aux plus jeunes. Je ne perdis par là ni honneur ni crédit, et il plut même à Notre-Seigneur de me donner plus de mémoire que je n’en avais auparavant.

Pour le chant, à moins d’avoir étudié à l’avance, comme on me le recommandait, je m’en tirais mal. J’en étais bien fâchée, non de crainte d’y faire des fautes en la présence de Dieu, ce qui aurait été une vertu, mais à cause des personnes qui m’écoutaient ; et ce sentiment de vanité me troublait de telle sorte, que je chantais encore moins bien que je ne savais. Dans la suite, je m’arrêtai à ce parti : lorsque je n’étais pas très bien préparée, je disais que je ne savais pas. Il m’en coûta beaucoup au commencement ; ensuite je le faisais avec plaisir. Mais dès que je commençai à ne plus me soucier que l’on connût mon ignorance, et à fouler aux pieds ce malheureux point d’honneur, que je me figurais en cela et que chacun met où il veut, je chantai beaucoup mieux qu’auparavant.

Voilà des riens, je l’avoue, et ils sont la preuve que je ne suis rien moi-même, puisqu’ils me donnaient de la peine. Ils ne laissent pas néanmoins de nous faire pratiquer de petits actes de vertu. Ces petites choses, quand on les fait pour Dieu, ont leur prix à ses yeux, et sa Majesté nous assiste pour en entreprendre de plus grandes.

Toutes les sœurs, excepté moi, faisant des progrès dans la vertu, car je n’ai jamais été bonne à rien, je m’avisai de ce petit exercice d’humilité : je pliais secrètement leurs manteaux lorsqu’elles étaient sorties du chœur, et il me semblait servir en cela ces anges qui venaient de chanter les louanges de Dieu. Elles le découvrirent, je ne sais comment, et je n’en eus pas peu de confusion ; car ma vertu n’allait pas jusqu’à voir avec plaisir qu’elles en eussent connaissance, non par humilité, mais de crainte que de si petites choses ne leur prêtassent à rire sur mon compte.

O mon Seigneur, quelle n’est pas ma honte de me voir coupable de tant d’offenses, et de rapporter ces petits actes de vertu, vrais grains de sable que je n’avais pas même la force de soulever de terre, et qui étaient mêlés de tant d’imperfections ! L’eau de votre grâce n’avait pas encore jailli pour les faire monter jusqu’à vous ! O mon Créateur, pourquoi faut-il que parmi les infidélités sans nombre de ma vie, je ne trouve pas une seule action tant soit peu digne de figurer dans ce récit des grâces insignes que j’ai reçues de vous ? Je ne sais, ô mon tendre Maître, comment mon cœur ne se brise pas de regret, ni comment ceux qui liront ces pages pourront se défendre d’un sentiment d’horreur pour moi, en voyant qu’après avoir si mal répondu à de si grands bienfaits, je n’ai pas rougi de raconter de si misérables services : venus de moi, c’est tout dire ! Quelle honte j’en éprouve, Seigneur ! Mais faute de mieux, je les ai écrits pour montrer à ceux qui vous en rendront de plus signalés, quelle récompense ils doivent attendre de vous, puisque vous n’avez pas dédaigné les miens. Plaise à votre Majesté de me donner sa grâce, pour que je n’en demeure pas toujours à ces débuts ! Amen.

1 On appelle custodie, dans l’ordre de Saint-François, un certain nombre de maisons qui ne suffisent pas pour former une province.

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