Les modes de la présence de Dieu

Nous vivons en présence de la plus grande réalité qui soit et il n’y a aucune distance entre elle et nous. Car Dieu est notre fond le plus intime ; c’est en nous qu’il faut Le chercher. Il y est comme notre créateur, comme ce milieu nourricier dans lequel nous puisons « l’être, le mouvement et la vie ».

Il y est aussi lorsque nous sommes en grâce avec Lui, à titre d’ami, d’intime. Dieu demeure caché en l’esprit, et c’est là que doit le chercher le vrai contemplatif. Or, pour trouver ainsi Dieu en soi, il faut, selon la doctrine exposée dans la vive flamme de Jean de la Croix pénétrer toujours plus avant, par l’amour, dans le centre intime du cœur, car ce centre c’est Dieu. Plus il possède de degrés d’amour, plus il pénètre dans les profondeurs de Dieu et se concentre en Lui.

Mais il va de soi que Dieu, en même temps qu’il est caché au fond de notre cœur se trouve en dehors de nous, aussi intime à tous les êtres qui nous entourent qu’à nous-mêmes, car c’est en Lui que tout a été fait et que tout subsiste. « Dieu, dit Saint Jean de la Croix, demeure en toutes les cœurs, fût-ce celui du plus grand pécheur du monde et y est présent en substance. Cette manière d’union est toujours entre Dieu et toutes les créatures, selon laquelle Il conserve leur être, de sorte que si elle venait à manquer, elles s’anéantiraient aussitôt et ne seraient plus ». Nous sommes donc environnés par Lui de toute part. Dieu est ainsi présent à l’infini autour de nous, beaucoup mieux qu’un vaste océan dont on apercevrait les crêtes moutonnantes à l’horizon ; Il remplit les limites de ce monde, mais Il n’est pas circonscrit par lui, Il ne cesse pas d’être avec les dernières vapeurs de la dernière nébuleuse. Par delà l’infini matériel et quantitatif, l’infini de l’esprit pur recommence.

Dieu est là où Il agit avec toute la richesse de sa vie et de son mystère : « Il y a dans les créatures une si grande abondance de charmes, de qualités et de beautés reçues qu’elles semblent être toutes vêtues d’une splendide beauté naturelle, dérivée et communiquée de l’infinie beauté surnaturelle du visage même de Dieu, dont le regard revêt de beauté et de joie le monde et tous les cieux ».

Jean de la Croix ajoute un troisième mode de présence : Dieu est encore dans les êtres par présence, parce qu’il les voit. Le vrai Dieu est partout comme quelqu’un qui voit et regarde. Combien cette considération devrait nous émouvoir et nous obliger à cultiver davantage sa présence ! Car on peut à la rigueur se désintéresser d’une présence indifférente ; le hasard ne nous met-il pas sans cesse à côté d’inconnus qui ne songent pas à nous ? Leur regard vague ne se pose pas sur nous et nous n’en avons cure. Mais que quelqu’un se mette à nous dévisager avec insistance, nous ne pouvons plus demeurer neutres ; sans même avoir levé les yeux, nous nous sentons magnétisés et nous répondons par un regard à ce regard. Eh bien ! disons-nous que la suprême réalité, Celui qui est, nous considère à chaque instant avec une extrême insistance, nous dévisage véritablement. C’est encore peu dire : « dévisager » est le propre de l’homme qui ne peut aller plus loin quand il contemple son semblable : l’homme regarde au visage ; le regard de Dieu, au contraire, va plus profondément, jusqu’au cœur. Il nous traverse, mille fois plus aigu que ces redoutables rayons qui projettent sur l’écran nos organes les plus cachés et les saisissent dans leur fonctionnement. Le regard de Dieu n’a même pas à nous traverser, puisqu’il se pose sur nous de partout : de l’extérieur, de l’intérieur, de chacune des parcelles de notre être, car Il est partout tout entier présent ; aucune créature ne peut se rendre invisible à Dieu ; au contraire « tout est nu et ouvert devant Lui ». Saint Jean de la Croix met ces paroles dans la bouche de la Bien-Aimée : »Vos yeux imprimaient en moi votre grâce… Depuis que vos yeux se sont fixés sur moi, vous avez laissé en moi la grâce et la beauté ».

Dieu a pris une chair semblable à la nôtre et, comme s’il n’était pas satisfait de ce grand regard spirituel qui lui avait permis jusque-là d’envelopper ses créatures et de les sonder, Il s’est mis à les considérer d’une façon sensible. L’Évangile le dit à propos du jeune homme riche : « Jésus l’ayant vu , l’aima ». Désormais, un autre regard, lumineux et doux, tamisé par la chair, nous poursuit avec tendresse.