Les petits riens

« Rien n’est petit » quand l’enjeu est si grand, voilà la pensée qui doit nous guider en ce domaine des petits riens, et nous entendons par ce mot les humbles réalités de notre existence : petits devoirs, petits renoncements, petites souffrances, petites joies, qui s’offrent en nombre infini le long de nos journées et semblent, à première vue, quantités négligeables. Elles prennent au contraire de l’importance si on les envisage sous l’angle du progrès spirituel et deviennent selon notre attitude : obstacles à l’amour de Dieu ; déceptions dans l’exercice de cet amour ; ou, au contraire, occasions d’amour de notre part et même reflets du grand amour de Dieu pour nous.

La vie d’oraison va de pair avec un sens avisé de l’usage des plus humbles réalités ; ainsi la spiritualité du Carmel se penche-t-elle sur le détail de notre vie parce que l’amour qui l’anime se doit d’écarter tous les obstacles qui s’opposent à son exercice, les petits comme les grands.

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LES HUMBLESALITÉS, OBSTACLES A L’AMOUR

La spiritualité carmélitaine éclaire d’abord ceux qui la suivent sur l’importance des détails même insignifiants de l’existence, lorsqu’elle nous apprend combien leur méconnaissance peut causer de dommage à notre vie spirituelle.

« Rien n’est petit quand le péril est si considérable ! » Ce cri de la sainte Mère est comme le résumé de tous les conseils de prudence que nous donnent les mystiques du Carmel lorsqu’il s’agit de régler notre commerce avec les créatures. Il faut si peu pour qu’elles fassent obstacle à nos progrès dans l’amour ! « Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur » a dit Notre-Seigneur, et si cela vaut des trésors d’amour que nous engrangeons dans les cieux par nos mérites accumulés, cette formule se retourne contre celui qui s’attache immodérément aux créatures. Facilement, hélas ! « les cœurs humains tombent de leur dignité et se souillent s’ils s’abaissent à jouir des créatures », un de nos plus vieux textes le déclare longtemps avent Saint Jean de la Croix.

Mais c’est bien le mérite de ce dernier d’avoir éclairé et précisé de façon définitive cette question. Sa doctrine est formelle : on n’atteindra pas normalement la contemplation et la vraie union à Dieu si l’on garde une attache réfléchie et délibérée à une créature quelconque. Si petite soit-elle, cette attache suffit à retenir le cœur dans son élan, à le souiller, eu égard à l’infinie pureté à laquelle elle désire s’unir. Le Saint se demande : « Est-il nécessaire que l’âme ait mortifié ses tendances, si petites qu’elles soient ? »

C’est reprendre l’objection de ceux qui voudraient que la fidélité aux petits riens de notre vie importât peu à notre progrès spirituel. Il répond catégoriquement : « Quant aux tendances volontaires, qu’il s’agisse des plus graves qui portent au péché mortel, ou des moins graves qui portent au imperfections, si petites qu’elles soient, il les faire disparaître complètement, sans quoi l’esprit est incapable d’arriver à l’union parfaite avec Dieu. En voici les raisons : si l’esprit s’attache à quelque imperfection que Dieu ne veut pas, il n’est pas encore arrivé à avoir une seule volonté avec celle de Dieu. » Le saint Docteur ne craint pas de citer de très petites choses qui peuvent devenir obstacles à l’amour lorsque l’on n’a pas la force de rompre avec elles :« Quant à nos tendances volontaires, il suffit, je le répète, qu’il y en ait envers des choses très minimes pour empêcher l’union divine. Ces imperfections habituelles sont, par exemple, la coutume de parler beaucoup, une petite attache dont on ne veut jamais se défaire, à un objet quelconque, une personne, un vêtement, un livre, une cellule, tel genre de nourriture, petites conversations, petits goûts, petits désirs de savoir, d’entendre, et autres semblables. »

Ainsi, une chose « même insignifiante » suffit à arrêter l’âme, à la rendre « semblable à la mouche toute engluée de miel », « à l’oiseau qu’un léger fil retient prisonnier et qui ne peut prendre son vol ». Voilà l’élan entravé, et barrée l’entrée de la demeure si douce et accueillante de la contemplation. Telle est bien souvent la cause profonde de notre aridité, de notre manque de ferveur vis-à-vis de Dieu. Nous sentons bien qu’Il nous demande ces sacrifices… mais nous feignons de ne pas voir. Nous passons outre. Alors nous nous traînons pour n’avoir pas eu le courage de trancher sur le vif. Et après avoir essayé une foule d’autres moyens, il faudra bien, un jour ou l’autre, écarter cet obstacle, rompre ce fil, pour aller plus avant.

Vous murmurez peut-être, comme certains auditeurs du Christ : « Cette parole est dure… qui peut l’entendre. » Et cependant tous nos mystiques ont le courage de proférer cet enseignement après l’avoir mis en pratique.

Sainte Thérèse est à l’unisson de Saint Jean de la Croix lorsqu’elle écrit : « Si chacune de nous ne se préoccupe comme d’une affaire importante entre toutes de contredire continuellement sa volonté, mille choses nous ôteront cette sainte liberté de l’esprit qui permet à l’esprit de voler vers son Créateur, libre d’une charge de terre et de plomb. » C’est presque l’image employée par Saint Jean de la Croix de l’oiseau qui doit s’envoler léger vers Dieu. Et voici une phrase qu’on dirait encore de lui : « Ayons bien soin aussi, dans les plus petites choses, dès lors que nous sentons y avoir quelque attache, d’en éloigner notre pensée pour la ramener à Dieu. » Cependant Thérèse sait rester elle-même en usant de ses images favorites : « Si nous remplissons le palais de petites gens et de toutes sortes de babioles, comment le Souverain pourra-t-il y trouver place avec sa cour ? »

A l’appui de cette doctrine, faut-il citer encore Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus gémissant sur ces personnes, religieuses ou laïques, qui en prennent à leur aise avec les petits riens : « Oh ! qu’il y a peu d’âmes religieuses qui ne font rien par à peu près, se disant : Je ne suis pas tenue à ceci, à cela… ; après tout, il n’y a pas grand mal à parler ici, à se contenter là, etc… Qu’elles sont rares les âmes qui font tout le mieux possible ! » Pour elle, elle se surveillait de près afin de garder son cœur libre ; c’était le fruit de l’expérience : « Il en est de cela comme du reste : il faut que je rencontre en tout l’abnégation et le sacrifice ; ainsi je sens qu’une lettre ne produira aucun fruit tant que je ne l’écrirai pas avec une certaine répugnance et pour le seul motif d’obéir. Quand je parle avec une novice, je veille à me mortifier, j’évite de lui adresser des questions qui satisferaient ma curiosité. »

Ces textes soulignent assez le péril auquel les petits riens peuvent sournoisement nous exposer. Ils nous disent aussi de quelle façon large nous devons nous comporter. Aucune minutie exagérée dans cette chasse aux obstacles de la perfection contemplative, mais beaucoup de souplesse et de largeur de vue. Nos saints, si soigneux qu’ils soient des détails, ne sont pas occupés à tenir des cahiers de pénitence ni à se livrer à des comptes spirituels. Si Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus fit usage du carnet que lui avait donné sa sœur au moment de sa première communion, au point de compter 818 sacrifices en trois mois, elle devait plus tard convenir que de tels calculs étaient peu profitables et que seul l’esprit de mortification constant devait être conservé. Cet esprit nous aidera à découvrir dans notre vie les petits riens qui font échec à l’amour de Dieu, et à les supprimer.

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LES HUMBLESALITÉS, DÉCEPTIONS DE L’AMOUR

Le premier péril écarté, il en reste un second. C’est d’éprouver en face des riens dont notre vie est faite une immense déception en croyant qu’ils ne nous offrent pas le moyen de témoigner à Dieu notre amour. Ne songeons-nous pas parfois qu’il se révèlerait davantage, cet amour, en de grandes occasions que dans les menus faits de la vie quotidienne ?

L’écart entre la réalité et le songe se retrouve même dans la vie mystique. Là encore le rêve de l’adolescence, immense, tout palpitant d’espoir, menace de s’écrouler sous les coups redoublés et implacables de la réalité ; et l’embarquement joyeux pour une île idéale d’aboutir à une interminable traversée. Combien pourraient dire de l’existence, comme Ève du serpent : elle m’a trompée ! On songe, pour peindre cette déconvenue, à la poétique parabole de l’Évangile : « Les hommes sont semblables à des enfants assis sur la place publique s’interpellant mutuellement en disant : nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé ; nous nous sommes lamentés et vous n’avez pas pleuré. » Il y a eu désaccord entre la réalité et le rêve : l’esprit aspirait à de grandes choses, l’existence ne lui a offert qu’un chapelet de petits riens aux grains gris et monotones… et il n’a pas deviné la grandeur qui se cache sous cette apparente petitesse, exacerbant son rêve, s’y réfugiant en proportion même des démentis de la réalité.

Ainsi en est-il parfois, hélas ! de la vie intérieure : les grands désirs de perfection viennent se perdre dans les sables de la vie quotidienne, et les personnes qui ne savent pas marcher dans la vérité s’enlisent. Même si les petits riens ne deviennent pas chez elles des obstacles à l’amour de Dieu, ils n’en constituent pas moins une perpétuelle désillusion.

Pour dissiper cette équivoque, il faut encore recourir à l’exemple des saints. Ceux-ci nous apprennent par leur vie humble, volontairement effacée, à ne pas nous lasser du quotidien. Pourtant, quelles ardeurs dans leurs cœurs ! Thérèse d’Avila, enfant, rêve du martyre et se met en route pour le conquérir ; toute sa vie elle conserve, au milieu des tâches de chaque jour, de grands élans vers la perfection : « Tout ce que l’âme peut faire pour Dieu lui paraît peu de chose tant ses désirs de le glorifier sont immenses. »

Ces aspirations se retrouvent sous une autre forme chez Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus : « Je me sens la vocation de guerrier, de prêtre, d’apôtre, de docteur, de martyr. Je voudrais accomplir toutes les œuvres les plus héroïques ; je me sens le courage d’un croisé ; je voudrais mourir sur un champs de bataille pour la défense de l’Église . » Enthousiasmes véritables, car ils ne sont pas tombés au contact de la réalité monotone et grise. Les mystiques n’ont pas voulu connaître la déception des petits riens parce qu’ils ont su les envisager dans leur réalisme et les transformer en occasions d’aimer. Ainsi leur existence s’est-elle joyeusement consumée en des travaux souvent obscurs et fastidieux, et il nous est bon de réfléchir à ce que fut le labeur journalier de ces saints que nous sommes habitués à considérer en des attitudes hiératiques sur leurs autels ou dans leurs niches.

Sainte Thérèse d’Avila est peut-être celle qui connut le plus de grandeur humaine dans l’accomplissement de sa tâche de fondatrice ; cependant elle s’est livrée à des besognes fort humbles. « A Saint Joseph d’Avila, raconte une de ses premières filles, durant les premiers temps on ne recevait pas de sœurs converses et chaque sœur avait sa semaine pour prendre soin de la cuisine. Malgré ses occupations qui étaient nombreuses, notre sainte Mère faisait sa semaine comme les autres. C’était une grande joie pour nous de la voir à la cuisine, car elle s’acquittait de cet emploi avec beaucoup d’allégresse et une grande attention à nous bien servir toutes. » A Malagon, « tout le temps que durèrent les travaux pour la construction du monastère, la sainte Mère se trouva, depuis le point du jour jusqu’au milieu de la nuit, parmi les ouvriers. Elle était la première à prendre en mains le panier et le balai. »

Saint Jean de la Croix, à la fondation de Grenade, travaillait tête nue en plein soleil, portant des pierres afin d’aider les maçons.

Sainte Marie-Madeleine de Pazzi s’appropriait les besognes les plus dures dans son couvent ; occupée à la lessive un jour d’hiver et saisie par l’extase dans cette occupation, il fallut briser la glace qui emprisonnait ses mains.

Laurent de la Résurrection s’activait à la cuisine de son monastère ; ou bien s’en allait péniblement faire en Bourgogne les emplettes de vin du couvent « ce qui lui était fort pénible parce qu’il était estropié d’une jambe » ; il fut ensuite placé « à la savaterie où étaient ses délices ».

Quelles sont les occupations qui attendent Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus dans le carmel de ses rêves, où elle entre adolescente ? Balayer les cloîtres, faire la lessive, conduire une vieille sœur infirme au réfectoire. Petits faits sans doute, mais riches, éloquents, car ils nous disent que des personnes généreuses, aux aspirations immenses, ont su passer toute leur existence dans des « travaux ennuyeux et faciles » ; et cela sans déception aucune parce qu ‘elles savaient tirer parti des moindres petits riens, convaincues que l’amour vrai ne se laisse arrêter dans son élan par aucune contingence. Oserons-nous maintenant nous plaindre ? Laisserons-nous nos désirs s’écrouler devant la pauvreté de notre vie ? Ou, au contraire, chercherons-nous à entrer en possession du secret qui permet de n’être pas déçu par la petitesse apparente de l’existence et d’en tirer un merveilleux profit ?

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LES PETITS RIENS, OCCASIONS DE GRAND AMOUR

Ce secret le voici : les petits riens, comme les grandes choses, peuvent fournir à l’amour des occasions presque infinies de se témoigner et de se prouver. Si « la plus grande preuve d’amour est de donner sa vie pour celui qu’on aime », on ne saurait dire ce qui est le meilleur : s’immoler sur un champs de bataille et tout d’un coup, ou bien goutte à goutte dans les renoncements quotidiens de l’existence

Cette dernière manière constitue encore un véritable holocauste : « La vie de celui qui veut être du nombre des amis intimes de Dieu est un long martyre », dit Sainte Thérèse. C’est le plus fréquent. Aussi nos saints ont compris, chacun à sa façon, ce que Thérèse de l’Enfant-Jésus exprime si bien : « Les œuvres éclatantes me sont interdites ; je n’ai pas d’autre moyen pour prouver mon amour que de jeter des fleurs, c’est-à-dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, aune parole, de profiter des moindres actions et de les faire par amour. »

Ainsi l’âme carmélitaine, tout en conservant des désirs infinis, apprend à rencontrer cet infini non dans la grandeur mais dans la petitesse des actions. Ne s’y trouve-t-il pas ? La doctrine pascalienne considère deux infinis, « l’un de grandeur et l’autre de petitesse. Comme c’est nous qui surpassons les petites choses, nous nous croyons capable de les posséder et cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu’au néant que jusqu’au tout. L’un dépend de l’autre et l’un conduit à l’autre. » Il faut même presque plus de génie pour découvrir l’infini de petitesse car il est moins sensible. Or, « il me semble que Sœur Thérèse a justement dévoilé sa force dans la multiplicité d’actes petits et microscopiques, si l’on peut ainsi s’exprimer ». Elle a utilisé tout cet infini de la vie courante que nous négligeons de mettre en valeur ; avec elle nous sommes dans le domaine des petits riens où elle est reine ; « Une très petite âme qui ne peut offrir au bon Dieu que de très petites choses », c’est ainsi qu’elle se caractérise après avoir décrit quelques-unes de ses mortifications : supporter à l’oraison une sœur qui ne cesse de remuer son chapelet, accepter d’être aspergée durant la lessive, etc…

« Je m’appliquais surtout aux petits actes de vertu bien cachés ; ainsi j’aimais à plier les manteaux oubliés par les sœurs, et je cherchais mille occasions de leur rendre service. » Fait infiniment touchant, à trois siècles de distance, Thérèse de Lisieux renouvelle les gestes d’amour de Thérèse d’Avila : « Lorsque le soir, faisant son examen dans son oratoire, la sainte Mère constatait qu’elle n’avait accompli aucune œuvre de charité, elle se rendait au chœur et recousait tous les manteaux qu’elle trouvait décousus dans les armoires, et sans doute qu’il y en avait beaucoup, puisque la communauté se composait de deux cents religieuses. D’autre fois, elle allait, munie d’une petite lanterne, se placer dans les escaliers, pour empêcher de tomber les Sœurs qui n’avaient pas de lumière, comme aussi pour en donner à celles qui en cherchaient. »

Mais de ces riens nos vies pourraient être remplies… Que d’occasions de témoigner à Dieu de l’amour, un amour varié nuancé ! Nombre infini de petits actes, de petites peines que comporte une seule journée, manière sans cesse plus parfaite de les accomplir ou de les endurer durant des jours et des jours, tout le long des semaines, des mois, des années… Il y a là un infini, une occasion d’aimer à l’infini, aussi exaltante que celle qu’auraient pu nous offrir de grandes actions.

Retournons à l’Évangile. Notre Seigneur y livre cette doctrine des petits riens : il condamne le formalisme stérile des pharisiens qui, parce qu’ils sont attachés à leurs menues observances de façon trop humaine, les ont vidées de leur sève et en ont fait des obstacles à l’amour ; il nous montre l’erreur du prodigue qui, déçu sans doute par l’apparente monotonie d’une existence banale, cherche l’aventure et ne récolte que déboires. Mais en même temps il exalte pour ceux qui en comprennent la grandeur infini de petitesse ; n’a-t-il pas un respect profond des plus petites choses ? Il ne voudrait pas changer « un iota ou une virgule » à la loi ; malheur à « celui qui se dispensera du plus petit de ses commandements, il sera le plus petit dans le royaume des cieux ». Au contraire, « le serviteur fidèle, minutieux », sera récompensé de son labeur quotidien et ingrat : « Parce que tu as été fidèle dans les petites choses, je t’établirai sur les grandes. » C’est la doctrine que reprennent nos auteurs ; ils n’ont fait, une fois de plus, que nous redire l’Évangile après l’avoir vécu. Saint Jean de la Croix insiste peut-être davantage sur l’aspect négatif des petits riens, obstacles à l’amour contemplatif ; Sainte Thérèse de l’Enfant –Jésus et Laurent de la Résurrection montrent plutôt le positif, se réjouissent d’avoir à aimer Dieu dans le détail de leur existence. Il y a d’admirables textes, sur ce sujet, chez l’humble frère Laurent ; lui aussi avait découvert qu’« il n ‘est pas nécessaire d’avoir de grandes choses à faire ; je retourne ma petite omelette dans la poêle pour l’amour de Dieu ; quand elle est achevée, si je n’ai rien à faire, je me prosterne à terre et adore mon Dieu de qui n’est venue la grâce de la faire ; après quoi, je me relève plus content qu’un roi. Quand je ne puis autre chose, c’est assez pour moi d’avoir levé une paille de terre pour l’amour de Dieu ». Son biographe nous explique l’âme de cette doctrine d’abandon en nous disant : « Son seul moyen pour aller à Dieu étant de tout faire pour l’amour de lui, il lui était indifférent d’être occupé d’une chose ou d’une autre, pourvu qu’il la fit pour Dieu. C’était lui et non la chose qu’il regardait. Il savait que la petitesse de la chose ne diminuait en rien le prix de son offrande, parce que Dieu n’ayant besoin de rien ne considère dans nos œuvres que l’amour dont elles sont accompagnées. » Ne croirait-on pas entendre Thérèse de l’Enfant-Jésus : « Il n’a pas besoin de nos œuvres, mais de notre amour » ?

Rien n’est plus instructif pour notre propos que de nous pencher ainsi sur la vie de nos saints. Le disciple est-il au-dessus du maître ? Quelqu’un viendra-t-il nous enseigner un autre Evangile que celui de Notre Seigneur récompensant le « serviteur fidèle dans les petites choses » ? Alors, pour vivre de façon carmélitaine regardons avec amour les détails de notre vie, surtout peut-être, ce que nous croyons obstacle à notre perfection : nos occupations les plus insignifiantes, nos devoirs d’état, nos relations avec le prochain, afin d’écarter ce qui met obstacle à notre avancement spirituel, de repousser la tentation de découragement au contact des banalités de l’existence, et de trouver, au contraire, tout au long de nos journées mille occasions cachées d’aimer.

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LES PETITS RIENS, REFLETS DU GRAND AMOUR DE DIEU

Si, par amour, nous apprenons à faire tout le mieux possible, nous recevrons dès ici-bas un centuple, même du côté de ces riens qu’il nous eut été facile de dédaigner. Ces petites choses, mais elles sont l’œuvre de Dieu. Il a « promené sur elles son regard », et les a « revêtues de beauté ». Seulement, il faut apprendre à poser sur elles un regard d’enfant, tout extasié et pur.

Alors, elles laissent parfois filtrer un « je ne sais quoi » de leur Créateur, telles des perles de rosée qui, au sein d’une grande prairie ensoleillée, reflètent, diaprées, le soleil du matin. Et l’âme que meut l’Esprit déchiffre émerveillée quelques mesures de l’hymne de la création.

Entre elles et les choses les plus minimes qui l’entourent, il s’établit une sorte de commerce fraternel, de communion en Dieu. Cela est vraiment régner sur la création. Nous avons recueilli cet aveu sur les lèvres de Laurent de la Résurrection qu’il « se trouvait heureux comme un roi » en ses travaux culinaires. Il avait profondément, lui, le sens des petits riens et savait y trouver Dieu. Son biographe nous raconte que « dans tout ce qu’il voyait, dans tout ce qui lui arrivait, il s’élevait en passant de la créature au Créateur » ; et cet exemple surprenant est cité : « Un arbre qu’il vit sec en hiver le fit tout à coup remonter jusqu’à Dieu et lui en inspira une si sublime connaissance qu’elle était encore aussi forte et aussi vive en son âme après quarante ans que lorsqu’il la reçut ».

Nous aurions des textes admirables à citer sur cet amour de nos mystiques pour la nature. Sainte Thérèse dit la joie qu’elle éprouve en son ermitage parce que « de son lit elle peut contempler la rivière et les levers de soleil ». Saint Jean de la Croix assiste, lui aussi de l’escalier de son couvent, au spectacle féerique de l’aurore sur l’Alhambra. Qu’il nous suffise d’avoir simplement touché cet aspect très consolant de notre spiritualité. Il vient sinon atténuer, du moins contrebalancer la sévérité de nos saints vis-à-vis des petits riens, tant que ceux-ci s’opposent au progrès spirituel. Il nous met en garde contre la contrainte sotte, l’effort exagéré ; il nous rappelle l’extraordinaire souplesse exigée des esprits carmélitains à qui l’on demande tour à tour – quand ce n’est pas simultanément – de tout sacrifier et de se servir de tout pour aimer, et d’aimer toutes choses dans l’Amour. Il y a temps pour tout, en effet, Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, qui a poussé l’ingéniosité du renoncement à ses limites extrêmes –au point d’en venir à « éprouver un véritable amour pour les objets les plus laids et les moins commodes »- savait aussi se livrer à d’innocentes distractions, se pencher avec amour sur les choses pour y chercher un reflet de l’amour de Dieu : car elle « n’était pas d’un rigorisme absolu au sujet des satisfactions permises. En cela comme en tout elle procédait avec simplicité et ne refusait pas de bénir le bon Dieu dans ses œuvres. Elle aimait à toucher les fruits – la pêche en particulier, admirant sa peau veloutée - de même à distinguer entre eux les parfums de leurs. Elle aurait cru pécher contre la tempérance en ne jouissant pas, quand elle y était attirée par une pensée d’amour et reconnaissance envers Dieu, des charmes de la nature, de la musique, etc. »

Les choses sont ce que nous les faisons. Ces textes cités, si épisodiques qu’ils soient, étaient nécessaires pour montrer, après l’exposé des grandes lignes de la spiritualité carmélitaine, combien celle-ci sait descendre dans le détail. Seulement là encore, dans l’attitude qu’elle nous dicte, elle conserve son cachet personnel, son charme propre : elle est l’amour s’exprimant avec le plus de pureté possible, mais aussi avec une souveraine souplesse et spontanéité, s’échappant des petits riens lorsqu’ils risquent de le retenir captif ; s’en servant, au contraire, pour aimer, se laissant enfin captiver par eux lorsqu’ils lui parlent de Dieu : lorsque, occasions de grand amour, ils deviennent pour un moment reflets du grand amour de Dieu.

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