Liberté et Charité (5e semaine)

Liberté et charité sont étroitement liées. L’une ne va pas sans l’autre. C’est l’amour qui nous rend libres et en nous libérant, le Christ nous engage sur le chemin du plus grand amour : « Voici quel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés ». Lui, le Fils, nous libère, il nous donne accès à la Maison du Père, il nous veut avec lui, là où Il est : « Père, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi » (Jn 17, 24). Mais cette liberté spirituelle est encore en voie de croissance, notre chemin de libération doit se poursuivre : comme nous l’avons dit dans l’entretien précédent, c’est avant tout notre Foi en Jésus, en son Amour miséricordieux qui nous apporte le dynamisme intérieur justement pour poursuivre avec confiance, dans l’humilité et aussi avec courage, avec une ferme détermination, poursuivre notre avancée vers une plus grande liberté et nous laisser consumer par l’amour, un peu comme celui qui se tient sur la plage et consent à se laisser happer par les flots qui envahissent la plage. Nous laisser happer, non pas passivement, mais en partageant en vérité l’énergie du courant, en vivant d’amour, par un don de plus en plus pur, de plus en plus réel de notre personne. Devenir libre pour aimer.

Jésus, libre et aimant sur le chemin de la Passion

Vous pouvez vous référer aux textes liturgiques de cette 5e semaine de carême, ceux de la Semaine Sainte avec l’évocation du Mystère pascal du Christ et saisir combien Jésus est libre (par rapport à ses accusateurs, aux préceptes légalistes sans amour, à la lâcheté de ses apôtres, à ses propres souffrances et à sa mort etc.…) et combien Jésus n’est qu’Amour pour tous et pour chacun. « C’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j’ai fait pour vous » (Jn 13, 15). C’est en regardant Jésus et c’est en l’écoutant, que nous allons comprendre comment vivre l’aujourd’hui de l’amour. Sur ce chemin de notre libération, il va y avoir, à propos de l’amour dont nous avons à aimer Dieu et nos frères, un « avant » et un « maintenant », c’est-à-dire laisser derrière nous nos calculs, nos susceptibilités, nos jugements, nos peurs qui hypothéquaient trop l’amour dont nous avions à vivre pour les autres, pour que celui-ci, maintenant, s’ajuste davantage à la Charité du Cœur de Dieu, et que nous devenions en vérité les humbles sacrements du « trop grand amour » de Jésus.

Il s’agit bien d’une croissance. La Vigne doit étendre ses sarments et que ceux-ci portent beaucoup de fruit pour la gloire du Père (cf Jn 15, l’allégorie de la vigne). Le Corps du Christ doit atteindre à la plénitude du Christ (Eph 4, 12-13). Les pierres vivantes que nous sommes doivent se prêter à l’édification d’un édifice spirituel (1 P 2, 5 et Eph 2, 20 « devenir une demeure de Dieu dans l’Esprit »). Et cette croissance, c’est le développement de la charité, sans elle rien n’est fécond, rien n’est durable (cf 1 Co 13). Jésus nous donne le commandement nouveau « vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés »… « donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 12).

D’où les exhortations répétées, véhémentes des apôtres pour la communion fraternelle : Saint Paul : « Que votre charité soit sans feinte, détestant le mal, solidement attachés au bien ; que l’amour fraternel vous lie d’affection entre vous, chacun regardant les autres comme plus méritants… » (Rom 12, 9-13) « La charité est donc la Loi dans sa plénitude. » (Rom 13, 8-10). « c’est un devoir pour nous, les forts, de porter les faiblesses de ceux qui n’ont pas cette force et de ne point rechercher ce qui nous plaît. » (Rom 15, 1). Dans Galates 5, 13-25, Paul met en rapport liberté et charité. Dans l’épître aux Philippiens 2, 1-11 : « ayez le même amour, une seule âme, un seul sentiment ; n’accordez rein à l’esprit de parti, rien à la vaine gloire […] Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus ». Saint Pierre : « vous tous, en esprit d’union, dans la compassion, l’amour fraternel, la miséricorde, l’esprit d’humilité, ne rendez pas mal pour mal, insulte pour insulte. » (1P 3, 8-9) Saint Jean : reprendre la première épître où saint Jean insiste tant sur cette charité sans laquelle nous ne pouvons pas croire que nous aimons Dieu. C’est en aimant nos frères que nous passons de la mort à la vie. C’est aussi en aimant nos frères que nous demeurons dans la lumière… « Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, puisque l’amour est de Dieu et que quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. » (1 Jn 4, 7) Saint Jacques, combien réaliste : le respect des pauvres, montrer notre foi par les œuvres, l’intempérance du langage, contre les discordes, la condamnation sans appel des mauvais riches…

Pour terminer ce paragraphe, la citation d’un apôtre moderne : « Tu es chrétien par et pour la charité ; par rien d’autre et pour rien d’autre. Si tu oublies la charité, tu te rends absurde, et si tu la trahis tu deviens monstrueux… Si la charité est pour toi pratiquement facultative, fallait pas te déranger pour Abidjan ou pour ailleurs car tu n’es qu’un propre à rien. Nous sommes libres de toute obligation mais totalement dépendants d’une seule nécessité : la charité… Un acte sans charité est une mort subite, un acte de charité est une résurrection immédiate. On n’apprend pas la charité, on fait peu à peu sa connaissance, en faisant connaissance du Christ. C’est la foi au Christ qui nous rend capable de charité ; c’est la vie du Christ qui nous révèle la charité. » (Madeleine Delbrel, Vive la liberté, publié dans La Joie de Croire, p. 82-83)

La liberté de Thérèse dans ses afections

Qu’en est-il pour Thérèse ? L’amour, la charité, c’est le feu qui brûle en son cœur et qui va la consumer. Au terme de sa vie, elle sera admirablement libre et ne sera plus qu’amour. Mais comme pour nous, il y a pour elle un chemin de libération à parcourir et comme nous l’avons vu en ce qui concerne l’humilité, il va y avoir avant et maintenant.

La charité est dans le don consenti de soi. Ce don s’effectue par notre volonté. Mais il y a aussi en nous la zone affective qui va favoriser ou faire obstacle à l’amour. Une purification, une libération va devoir se faire pour que de l’amour « captatif » nous passions à l’amour « oblatif ».

Thérèse, malgré la sévérité de sa prieure Mère Marie de Gonzague, estime celle-ci et au début de sa vie religieuse elle s’attache à elle, et c’est d’autant plus compréhensible que la vie cloîtrée n’est pas un cocon pour entretenir nos pulsions affectives ! « Je me souviens qu’étant postulante, j’avais parfois de si violentes tentations d’entrer chez vous pour me satisfaire, trouver quelques gouttes de joie, que j’étais obligée de passer rapidement devant le dépôt et de me cramponner à la rampe de l’escalier. Il me venait à l’esprit une foule de permissions à demander, enfin, ma Mère bien-aimée, je trouvais mille raisons pour contenter ma nature… Que je suis heureuse de m’être privée dès le début de ma vie religieuse ! Je jouis déjà de la récompense promise à ceux qui combattent courageusement. Je ne sens plus qu’il soit nécessaire de me refuser toutes les consolations du cœur, car mon âme est affermie par Celui que je voulais aimer uniquement. Je vois avec bonheur qu’en l’aimant le cœur s’agrandit, qu’il peut donner incomparablement plus de tendresse à ceux qui lui sont chers que s’il s’était concentré dans un amour égoïste et infructueux. » (Ms C 22 r°). Comme se révèle ici la liberté à laquelle Thérèse est parvenue !

Visage de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus Elle se servira de son expérience pour aider une de ses novices à renoncer à un attachement excessif à la Mère prieure : « Je lui montrai que c’était elle-même qu’elle aimait et non pas vous, je lui dis comment je vous aimais et les sacrifices que j’avais été obligée de faire au commencement de ma vie religieuse pour ne point m’attacher à vous d’une façon toute matérielle comme le chien qui s’attache à son maître. L’amour se nourrit de sacrifices, plus l’âme se refuse de satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et désintéressée. » (Ms C 21 v°). Et Thérèse remerciera Mère Marie de Gonzague de ne pas l’avoir ménagée : « Ah ! je le sens bien, Mère chérie, c’est le Bon Dieu qui me parle toujours par vous. Bien des sœurs pensent que vous m’avez gâtée, que depuis mon entrée dans l’arche sainte, je n’ai reçu de vous que des caresses et des compliments, cependant il n’en est pas ainsi ; vous verrez, ma Mère, dans le cahier contenant mes souvenirs d’enfance, ce que je pense de l’éducation forte et maternelle que j’ai reçue de vous. Du plus profond de mon cœur je vous remercie de ne pas m’avoir ménagée. Jésus savait bien qu’il fallait à sa petite fleur l’eau vivifiante de l’humiliation, elle était trop faible pour prendre racine sans ce secours, et c’est par vous, ma Mère, que ce bienfait lui fut dispensé. » (Ms C 1 v°)

Même vis-à-vis de ses sœurs de sang et qui partagent la même vie religieuse qu’elle, Thérèse aura à faire des dépassements douloureux. Notamment vis-à-vis de sœur Agnès (Pauline, sa seconde mère). Nous savons l’affection qu’il y avait entre Thérèse et Pauline. Après sa prise d’habit (10 janvier 1889), Thérèse se retrouve avec sœur Agnès dans le même emploi au réfectoire : « Le réfectoire qui fut mon emploi aussitôt après ma prise d’habit me fournit plus d’une occasion de mettre mon amour-propre à sa place, c’est-à-dire sous les pieds… […] ce rapprochement était un sujet de souffrance ; je ne me sentais pas comme autrefois, libre de tout vous dire, il y avait la règle à observer, je ne pouvais pas vous ouvrir mon âme, enfin j’étais au Carmel et non plus aux Buissonnets sous le toit paternel !… » (Ms A 75 r°)

Thérèse reste très discrète à propos de ces souffrances… Mais elle dira à Mère Agnès, dans les mois précédant sa mort, à l’infirmerie : « vous en étiez venue à ne plus me connaître » (Derniers Entretiens, C J 13/07/1897).

Cela ne va pas sans peine !

Et c’est Mère Agnès qui a eu le courage de préciser à l’occasion du procès pour la béatification de Thérèse : « A force d’entendre dire et répéter sur tous les tons qu’elle était lente, qu’elle n’arrivait à rien, qu’elle ne pourrait jamais rendre de vrais services dans un emploi, je finis par le croire et, dans les deux années qu’elle fut avec moi chargée du réfectoire, je la surveillais de près et la grondais pour des riens. Un jour, je lui fis de si durs reproches parce qu’elle avait tardé à raccommoder une nappe (sans qu’il y ait eu de sa part aucune négligence) qu’elle ne put s’empêcher de pleurer, ce qui lui arrivait bien rarement, car je ne me souviens l’avoir vue pleurer ainsi que deux fois, depuis son entrée jusqu’à sa dernière maladie. Mais j’étais comme excitée par ses larmes et par sa douceur même, et plus elle pleurait, plus je l’accablais. Je refusais de lui pardonner, rien ne m’apaisait, et je restai ainsi fâchée assez longtemps. Je m’excusais moi-même en pensant qu’il fallait bien lui apprendre l’ordre. Je la traitais souvent comme une novice tout ordinaire qu’il faut reprendre à chaque instant. Je la tourmentais pour sa prétendue lenteur et son manque de soin, tandis qu’elle était si fidèle aux moindres observations ! Je n’avais absolument rien à lui reprocher. Je me demande comment j’ai pu être aussi sévère. » (Notes des carmélites, préparatoires au Procès Apostolique). Dans la lettre 106 du 10 mai 1890, Thérèse écrivait à sœur Agnès : « Quel bonheur d’être si bien cachée que personne ne pense à vous !… d’être inconnue même aux personnes qui vivent avec vous. »

Le priorat de Mère Agnès (20 février 1893) ne favorisera pas un rapprochement entre Thérèse et celle qu’elle appelle sa « petite Mère », du moins extérieurement car il faut dire que Mère Agnès, en prenant connaissance du Manuscrit A (déposé dans sa stalle au chœur le 20 janvier 1896) comprendra mieux la valeur spirituelle de sa petite sœur. L’élection de Mère Agnès au priorat va plutôt écarter Thérèse de sa sœur « tant Thérèse était scrupuleuse sur ce point : toujours elle sentit le danger des relations familiales continuées au couvent et facilitées par le priorat de l’une de ses sœurs. Les rumeurs qu’elle a pu entendre, ça et là, sur le « clan Martin » n’ont pu que la garder vigilante sur ce point. « C’est elle que je vis le moins de toutes mes sœurs pendant mon priorat. Mère Marie de Gonzague, étant prieure, avait établi l’usage de voir les sœurs tous les huit jours au lieu d’une fois par mois comme il est dit dans les Constitutions. Elles continuèrent de venir ainsi avec moi lorsque je fus prieure en 1893. Mais sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus fut celle de toutes les sœurs que je vis le moins souvent, je me disais parfois ‘Comme il y a longtemps que je lui ai pas parlé’ » (cf introduction générale aux Derniers Entretiens, Nouvelle Edition du Centenaire page 36).

Très révélateur encore ce que Thérèse laisse entrevoir quand elle fait allusion à la communion fraternelle en communauté religieuse, quand au sein de celle-ci se trouvent des membres de la même famille de sang : « C’est vrai, je l’ai senti bien souvent, mais c’est au sein des sacrifices que cette union doit avoir lieu sur la terre. Ce n’est point pour vivre avec mes sœurs que je suis venue au Carmel, c’est uniquement pour répondre à l’appel de Jésus ; ah ! je pressentais bien que ce devait être un sujet de souffrance continuelle de vivre avec ses sœurs, lorsqu’on ne veut rien accorder à la nature. » (Ms C 8 v°).

L’affectivité de Thérèse restera avec toute sa richesse jusqu’au dernier souffle, mais comme on la sent de plus en plus libre au profit d’une charité à l’égard de toutes et de chacune des sœurs de son couvent, et dans notre prochain entretien nous verrons l’actualisation de ce don d’elle-même, cette progression en charité où s’incarnera sa vocation au cœur de l’Eglise.

« Je compris que l’amour renfermait toutes les vocations,
que l’amour était tout, qu’il embrassait tous les temps et tous les lieux…
en un mot, qu’il est éternel !… »
(Ms B 3v°)