Marcher dans la vérité

La vie spirituelle se fonde sur un désir sincère d’être vrai afin de voir clair en toute circonstance, avec un œil que la droiture rend transparent et que la Foi illumine. Mais il est malaisé de voir clair car l’attrait du mal et l’imagination se liguent afin de nous entraîner en dehors de la réalité.

Être vrai, c’est s’établir le plus habituellement possible dans la vue de deux abîmes insondables Dieu et notre cœur. Face à ces deux abîmes, il reste à bien voir comment ils communiquent car ils se font face et s’appellent l’un l’autre, l’abîme de pauvreté désirant celui de la richesse qui seul peut le combler. Nous nous demandons en regardant Dieu : « De Toi à moi, quelle est la route ? ». Cette route c’est le Christ Vérité

La plupart des hommes finissent par se créer un petit domaine de chimère où ils se consolent de « la triste réalité ». Ce défaut se retrouve chez certains spirituels qui ont un besoin incessant de s’évader de leur propre existence pour rêver à autre chose. Ils voudraient bien imiter la voie de tel ou tel, mais la leur propre leur répugne. Ils imaginent volontiers l’attitude à prendre dans telle ou telle difficulté possible, mais ils se trouvent désemparés devant leurs épreuves actuelles. Cette manie d’irréel tient dur. Même les personnes bonnes ont de la peine à accepter leurs voies. Aussi saint Jean de la Croix nous signale, parmi les défauts de ceux qui progressent, de petits sentiments d’envie à l’égard d’autres mieux doués ou pourvus de biens spirituels plus abondants. Et il va par prudence jusqu’à conseiller de se défier du désir intempestif d’imiter à la lettre la vie de tel ou tel saint, car il se glissera encore là souvent un besoin d’évasion. Une seule vie peut être imitée, toujours et partout, celle du Christ Notre Seigneur parce qu’elle seule est pleinement vraie.

Notre foi nous affirme que nous sommes poursuivis de toute éternité par l’amour du Dieu Tout-Puissant. Il nous veut à Lui et il possède tous les moyens de satisfaire sa libéralité. Mais par une exquise et divine courtoisie, il nous laisse libres d’accepter ou de refuser. Il ne nous demande qu’une chose nous ouvrir coûte que coûte à sa Réalité qui nous « libèrera » ; du reste, il s’en charge. C’est Lui qui, en tenant compte d’une foule de données mystérieuses, a dressé le plan de notre sanctification, reconstruit l’univers entier autour de notre esprit, dispose les êtres et les événements sur diverses profondeurs, comme autant d’instruments dociles dont Il se servira pour mener à bien son entreprise. Comment ne pas regarder sans cesse ce Père, cet Ami si fort et si tendre.

La raison nous apprend à voir ce qui est… Et cela est bien important. On ne peut édifier une perfection sérieuse lorsque le bon sens fait défaut. Sainte Thérèse d’Avila ne voulait pas de sujets bornés pour ses monastères. La personne doit avoir un jugement droit pour être capable de se corriger et d’avancer dans la vertu. De son côté, saint Jean de la Croix écrit dans ses Maximes : « Prenez conseil de votre raison… : faire comme veut la raison, c’est prendre un repas substantiel. »

Mais au-dessus du soleil de la raison, brille celui de la Foi. Par la Foi, une autre réalité, infinie celle-là, vient éclairer la première, la réalité même de Dieu. Par la Foi et la raison, il se fait chez le chrétien une sorte de bon sens spirituel qui lui apprend à considérer les choses telles qu’elles sont en définitive au regard de Dieu. La mystique elle-même est le simple épanouissement de ce réalisme. Les personnes vertueuses ou celles qui viennent de se convertir, n’entendent-elles pas d’emblée l’appel des hauteurs, invitation à être vraies jusqu’au bout de l’amour ? Même le plus irrationnel dans la vie intérieure, obscurités, purifications mystérieuses, n’ont qu’un but, retirer l’esprit de vive force du domaine des demies certitudes afin de l’habituer, par un pénible exercice, à ne plus voir que ce qui est vraiment sa misère de créature d’une part, et de l’autre, l’infinie grandeur de Dieu. Ainsi l’aventure spirituelle décrite par saint Jean de la Croix, sous la forme d’une évasion nocturne, n’a rien d’un coup de tête imprudent ; c’est une entreprise raisonnable où l’on est en sûreté.

Mais il est difficile d’être vrai jusque-là. La tentation et le péché nous empêchent de voir les choses telles que Dieu les a ordonnées. Séduits, nous les regardons sous un autre angle, comme le père du mensonge et de l’illusion veut nous les faire voir. Et alors, elles deviennent maîtresses d’erreur. Après un moment de curiosité et d’ivresse, les yeux qui s’attendaient à devenir « comme des dieux » s’ouvrent à la lumière crue de la réalité. Dans le désert où nous cheminons, un mirage se lève tout à coup, un oasis de rêve où nous croyons pouvoir nous reposer et goûter le bonheur. Malheur à qui se laisse séduire par cette vision tentatrice, il dévie de son chemin. Bientôt tout s’éteint et, au voyageur dérouté, l’étendue paraît plus grise et plus morne. Le pécheur éprouve alors douloureusement cette brutale rechute dans la réalité qu’il a refusé un moment de considérer et qui, maintenant, se venge de lui.

En contre preuve, admirons l’attitude du Christ durant sa triple tentation. Il s’y défend contre les attaques du Malin par un recours constant à la vérité ; faisant appel, avec une froide objectivité, à des textes de l’Ecriture, il brise son adversaire sur le roc. Rien de plus vrai qu’un tel comportement.

Le simple jeu de l’imagination tend sans cesse à nous écarter de la voie droite qui conduit à la sainteté. Au lieu de fixer les grandes vérités éternelles, il est si tentant, selon l’image de saint Jean de la Croix, d’aller « cueillir des fleurs » de-ci delà, ou de mener paître au dehors « tout un troupeau de désirs ».

Tout ce qui n’est pas bâti sur la pierre angulaire du Christ s’écroulera un jour. Ce que l’on appelle l’expérience, ce réajustement pénible à la réalité, ne s’établit chez la plupart des hommes que sur les décombres d’une existence. A quoi bon cette perte ? La foi et la raison nous permettraient d’acquérir cela sans que de cruelles déceptions fussent nécessaires.

« Plus que sur toute chose, veille sur ton cœur ; c’est de lui que jaillit la vie ! » disait déjà le sage au livre des Proverbes (Pv.4,23). Il s’agit d’être présent à notre cœur afin de lui donner peu à peu son visage d’éternité, car éternellement il sera ce que nous l’aurons fait sur terre avec l’aide de Dieu. C’est là que Dieu habite et c’est là que nous devons le chercher. « Vivez comme si Dieu et votre âme étaient tout seuls au monde » déclare saint Jean de la Croix, faisant écho à la célèbre formule de sainte Thérèse d’Avila : « être seule avec le Seul ». Frère Laurent de la Résurrection déclare de son côté : « Après m’être tout donné à Dieu… j’ai cru n’avoir plus rien à faire le reste de mes jours, que de vivre comme s’il n’y avait plus que Dieu et moi au monde. » Cela n’est pas égoïsme, mais bon sens avisé, désir de marcher dans la vérité.