Notre présence à Dieu

La présence de Dieu a été considérée de tout temps comme le grand sujet de méditation qui prépare l’esprit à goûter l’intimité divine. Le Carmel accorde une grande importance à l’exercice de la présence de Dieu à la suite du prophète Elie qui se tenait « en face de Dieu vivant ».

Comment se préoccuper de la présence de Dieu ? Il ne s’agit pas de la réaliser dans son cœur, à grand effort, puisqu’elle existe, même quand nous n’y prenons pas garde. Notre travail ne doit pas consister à la créer artificiellement mais simplement à en prendre conscience. Cela se fera par étapes : nous considèrerons d’abord que nous sommes envahis par cette immense réalité divine, entourés par elle de toutes parts. Puis, nous nous dirons que « Celui qui est » ne se contente pas d’une présence indifférente Il nous regarde sans cesse. Nous ne pouvons pas malheureusement songer répondre à ce regard par un regard, car nous sommes comme des aveugles vis-à-vis de Dieu ; il ne nous est pas donné de le fixer dans les yeux. Force nous sera d’aller vers Lui en utilisant mille moyens qui iront en se simplifiant. Imitant le tâtonnement des aveugles, nous emploierons comme eux la parole, grand moyen de ceux qui ne voient pas pour demeurer en présence de l’autre. Finalement, si nous sommes fidèles, nous arriverons à « voir sans voir » et, dans la pénombre de la foi, la face de Dieu s’illuminera pour nous.

Nous sommes aveugles ! Impossible de considérer Dieu les yeux dans les yeux , de rencontrer son regard une fois pour toutes et puis de ne plus le quitter, fascinés par son éclat ; et cependant c’est ainsi que les choses se passeraient si nous pouvions le voir à visage découvert ; nous resterions fixés dans la vision sans avoir la moindre velléité de baisser les yeux et de nous reprendre. Mais sur terre nous ne voyons la divinité qu’en énigme et par ses rayons réfléchis dans le miroir. C’est la doctrine largement exposée par Saint Jean de la Croix et, du reste, puisée à des sources plus anciennes : « Aristote a dit que, comme les yeux de la chauve-souris se comportent envers le soleil qui les met totalement en ténèbres, ainsi notre intelligence se porte à l’égard de ce qui est le plus lumière en Dieu qui est totalement ténèbres pour nous. Dieu éblouissant en lui-même, rayonnant dans le domaine spirituel, vrai « soleil des esprits » comme l’appelle Saint Augustin, est pour nous , à cause même de son éclat, une ténèbre opaque. Le regard divin est pour nous invisible. Nous sommes obligés de marcher sous son obscur rayonnement.

Nous agirons donc en aveugles pour nous diriger vers Dieu et conserver sa présence. Nous imiterons ces tâtonnements multiples grâce auxquels les aveugles arrivent à se conduire ; surtout nous parlerons comme eux pour maintenir cette présence. La parole, beaucoup plus que le reste, nous sera utile pour garder contact avec Dieu. C’est la grande ressource des aveugles afin d’entretenir une présence. Comme le regard, la parole va à la recherche de l’autre, attire son attention, l’oblige à une réponse. Or, les lois du dialogue ne sont pas détruites en spiritualité bien que Dieu y joue le rôle d’un interlocuteur muet. Il nous voit, mais Il se tait. Nous, nous sommes des aveugles qui parlons ; Lui, Il est un Voyant qui, volontairement, garde le silence. Nous aurions tort de ne rien lui dire de vive voix en prétextant qu’Il sait ce que nous avons à Lui demander. La parole servira, du reste, plus à attirer notre propre attention que la sienne, elle nous aidera à entretenir vraiment sa présence.

C’est pourquoi les auteurs spirituels du Carmel recommandent, surtout dans les débuts, l’usage des oraisons jaculatoires (prières très brèves dites fréquemment du fond du cœur). Elles nous évitent de nous endormir ou de sombrer dans l’inactivité, car le simple regard d’amour jeté sur Dieu n’est pas toujours assez efficace. La parole qui sort de la bouche nous oblige à un plus grand effort, elle grave davantage en notre esprit et jusque dans notre chair cette habitude de nous adresser continuellement au Vivant mystérieux qui nous regarde sans cesse. L’habitude de parler ainsi à Dieu spontanément, sans apprêt, est très carmélitaine parce qu’elle nous fait glisser insensiblement à cette forme d’oraison si usitée au Carmel qui consiste, comme le dit Sainte Thérèse, à s’adresser familièrement à Dieu, l’oraison mentale étant, selon sa célèbre définition, « un entretien fréquent seul à seul avec Celui dont nous nous savons aimés ». Pour Jean de Saint-Samson : « Il faut converser intérieurement avec Lui, en esprit, par colloques doux et familiers. Représentez-vous qu’elle est la conversation familière entre deux amis intimes… et traitez ainsi au dedans de vous-même avec sa divine Majesté. » L’humble frère convers Laurent de la Résurrection enseignait « qu’il fallait s’établir dans la présence de Dieu en s’entretenant continuellement avec Lui, que c’était une chose honteuse de quitter sa conversation pour penser à des badineries ». Oraisons jaculatoires, efforts incessants de l’aveugle qui craint en quelque sorte que Dieu ne s’enfuie « comme le cerf » le laissant gémir, et qui entretient sans cesse la conversation, comme pour lui dire : Êtes-vous bien là toujours mon Aimé ?

Il vient, du reste, un moment où tout se simplifie. De même que l’aveugle, par la force de l’habitude, acquiert une sorte de divination dans l’usage du tact, ainsi l’âme fidèle à conserver la présence de Dieu voit ses moyens se simplifier de plus en plus. Elle n’est pas toujours très consciente de ce progrès, car il s’accomplit dans l’obscurité. Elle n’entonne pas tout de suite le cantique de la libération que Saint Jean de la Croix veut lui faire chanter : « Je sortis de moi-même, c’est-à-dire de ma basse manière d’entendre et de ma faible façon d’aimer, de ma pauvre et avare manière de goûter Dieu ». Avant de remarquer cette simplification, il lui faut passer par des moments où le souvenir de Dieu, loin de lui être une pratique facile ou une consolation, lui devient extrêmement pénible. L’exercice se retourne en quelque sorte : au lieu de cultiver la présence de Dieu, l’esprit, obsédé par un souvenir douloureux, ressent son absence. Cependant, ces périodes de sollicitude, où il craint de ne pas servir Dieu, sont un gain car elles l’acheminent vers une présence beaucoup plus spirituelle. Saint Jean de la Croix ne nous donne-t-il pas cette angoisse comme un « signe » que l’on entre dans la voie de la contemplation et que l’on commence à se trouver « en sûreté » ? Alors, si l’esprit continue à être fidèle, le moment vient bien vite pour lui où « il n’y a plus de chemin ». Il n’a plus besoin de méthode et il peut reprendre pour son compte ce que le frère Laurent de la Résurrection, arrivé au sommet de sa vie spirituelle, déclarait avec ingénuité : « On cherche des méthodes pour aimer Dieu, on y veut arriver par je ne sais combien de pratiques différentes, on se donne beaucoup de peine pour demeurer en présence de Dieu par quantité de moyens ; n’est-il pas bien plus court et bien plus droit de tout faire pour l’amour de Dieu, de se servir de toutes les œuvres de son état pour le lui marquer et d’entretenir sa présence en nous par ce commerce de notre cœur avec Lui, il n’y faut point de finesse, il n’y a qu’à y aller bonnement et simplement ». Simplification immense : l’esprit maintenant est toujours avec Dieu comme le bon frère qui, nous affirme son premier biographe, « trouvait Dieu partout, aussi bien en faisant ses savates, qu’en priant avec la Communauté ; il n’était point empressé pour faire ses retraites parce qu’il trouvait dans son travail ordinaire le même Dieu à aimer et à adorer que dans le fond des déserts. »

A ce moment-là, l’esprit éprouve moins la nécessité de parler à son Seigneur ; les paroles lui sont même à charge. Sans doute, lance-t-il encore et de plus en plus des appels vers le ciel, des traits d’amour qui lui servent à blesser le cœur de Dieu. Mais ces oraisons jaculatoires sont devenues tellement simples que, souvent, elles ne s’expriment pas sur les lèvres, car les mots seraient une gêne, alourdiraient ces élans légers, subtils et cependant si efficaces. L’esprit, alors, pratique parfaitement ce que Jean de Saint Samson appelle « l’aspiration », cet exercice qu’il recommande aux esprits déjà bien purifiés et qui les rapproche de Dieu par une sorte de bond tout spirituel : « C’est un élancement amoureux et enflammé du cœur et de l’esprit, par lequel l’âme se surpassant et surpassant toute chose créée, va s’unir étroitement à Dieu. » Il ne se borne plus à conserver péniblement une présence, mais il court littéralement vers sa Fin, son Objet, aussi naturellement que le fleuve se précipite vers l’océan, ou la pierre vers la terre quand on n’entrave pas sa chute. La créature revient ainsi par amour vers Dieu qui, par amour, l’a fait sortir de Lui en l’appelant à l’existence. Elle recoule, reflue vers son Principe. Alors les efforts généreux, les secours reçus, le travail lent et douloureux accompli par la grâce, amènent ce miracle par lequel déjà la tendresse et l’amour illuminent la nuit ; pour reprendre l’expression si belle du psaume : « la nuit s’est illuminée » et « la face du Seigneur s’est éclairée sur son serviteur » ; ce n’est plus la nuit en son milieu, si sombre, si lourde c’est « la nuit quand perce la blancheur de l’aurore » et quand les contours des objets commencent à se révéler baignant dans un halo d’ineffable poésie. Alors il semble à l’esprit que, dans l’obscurité de la foi, il a rencontré le regard divin.

Elle a toujours senti, du reste, qu’il n’y avait que la foi à lui offrir une image exacte de Celui qu’elle cherchait, car Lui seul est capable de se faire connaître tel qu’il est ; mais maintenant elle l’expérimente vraiment. La foi lui présente « les yeux tant désirés », ces yeux dont elle aperçoit le regard invisible lorsqu’elle se penche sur son intime, comme on voit se mirer dans une fontaine transparente le visage de celui qui s’est incliné sur elle. Alors l’âme voit l’invisible ; ou, selon une expression chère aux mystiques, elle « voit sans voir ». Parce qu’elle a purifié son œil intérieur, il se trouve qu’encore aveugle, elle contemple déjà Dieu et vit spirituellement en sa présence. Elle a établi sur le roc sa vie spirituelle ; et, selon le souhait de Thérèse d’Avila, « elle marche dans la vérité », sous la clarté de la Face divine.