Nuit de Noël : l’Enfant-Dieu nous fait naître !

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques de la messe de la nuit de Noël : Is 9,1-6 ; Ps 95 ; Tt 2,11-14 ; Lc 2, 1-14

L’Enfant de la Crèche éveille en cette Nuit tout à la fois notre émerveillement face au mystère de la naissance et notre adoration au regard du mystère de Dieu. L’Enfant de la Crèche nous étonne tout d’abord par la grandeur de notre condition humaine visible à travers la pauvreté même de sa naissance. L’humanité resplendit d’un éclat singulier en cet être fragile et vulnérable tout enveloppé de tendresse par un jeune couple dont il est le fils premier-né. Noël nous rend ainsi attentifs à ce qu’il y a de plus fragile et de plus vulnérable. Mais l’Enfant de la Crèche nous invite aussi à adorer le mystère abyssal d’un Dieu qui se donne à travers cette naissance. Noël a ainsi une dimension humaniste en ce qu’il nous révèle l’indicible dignité de l’être humain, mais il a aussi une dimension mystique en ce qu’il nous révèle Dieu en son incompréhensible amour. Pour pénétrer ainsi tout à la fois le mystère de l’homme et le mystère de Dieu, il nous faut recevoir la Parole éternelle en cet Enfant encore incapable d’une quelconque parole. Il nous dit inséparablement l’humanité qui est en Dieu et la divinité qui est en l’homme. L’émerveillement devant la vie humaine nous conduit ainsi à l’adoration de Dieu.

Nativité GiottoCe qui advient là est une nouveauté absolue. C’est une nouvelle création. En cette Nuit l’humanité naît à sa vocation divine en accueillant le don de l’Enfant Dieu. Mais comment accueillir ce don ? Ne nous demandons pas ce que nous pouvons faire en échange, car le don qu’il fait ainsi de lui-même est absolument gratuit. Dieu n’y a d’autre intérêt que celui de se donner infiniment sans se lasser jamais de nos refus. Notre gratitude envers Dieu est donc la seule réponse possible. Une telle gratitude nous décentre de nous-même, de notre misère, de notre péché pour nous tourner vers Dieu et prendre soin de lui comme d’un enfant confié à notre gratitude. Dans cette gratitude, nous pouvons déposer avec confiance notre vie tout entière à la Crèche. Dieu fait homme jusque dans la fragilité de l’enfant nous appelle à lui abandonner notre vouloir, notre désir et notre liberté. Ainsi pouvons-nous accueillir ce mystère de gratuité et d’amour en y engageant librement notre cœur. Dieu nous rend alors capables de vivre dès à présent la gratuité et l’amour dans nos relations humaines.

Avec l’Enfant de Bethléem, cette gratuité prend le visage de l’extrême fragilité, celle d’une vie en son commencement. Le caractère miraculeux de toute naissance humaine apparaît ici avec d’autant plus de force que celle de Jésus est singulièrement marquée du sceau de la pauvreté et de l’insécurité. Dans notre monde affecté par tant de violences et de transformations brutales, nous sommes sans cesse mis en présence de la précarité de l’existence. Nous l’expérimentons nous-mêmes à travers des accidents ou des épreuves. Au regard de tout cela, la vie peut nous apparaître parfois comme un luxe prodigieusement inutile. Contempler l’Enfant de la Crèche nous conduit alors à prendre conscience du caractère miraculeux de toute vie humaine. Chaque existence, perdue dans l’immensité incommensurable du temps et de l’espace, apparaît dérisoirement éphémère et pourtant si étonnamment belle. L’être humain a surgi sans raison du néant et ne semble pas avoir d’autre destination que ce néant d’où il vient.

Cependant, il rayonne de l’éclat mystérieux de la vie d’une manière telle que cette existence passagère révèle quelque chose de Dieu. L’éclat éphémère de la rose chanté par les poètes, cette rose si belle en sa parfaite inutilité, symbolise ainsi depuis bien longtemps notre condition humaine. Les parents le comprennent bien lorsque la fragilité de leur enfant fait de celui-ci leur unique préoccupation. L’émerveillement qu’éprouvent un père et une mère devant leur nouveau-né acquiert dans le Christ la force d’une révélation divine : Dieu assume une existence humaine nullement nécessaire en elle-même et, ce faisant, il lui confère une destinée proprement divine par la seule liberté de son amour. La naissance de l’Enfant de Bethléem constitue ainsi le centre de l’histoire et marque le commencement d’une création nouvelle.

Ce mystère de foi nous renouvelle d’autant plus profondément qu’il éclaire notre propre histoire jusqu’en ses commencements : «  Si vous ne redevenez comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume de Dieu » dira Jésus (Mt 18,3) Le Règne de Dieu est celui de la relation gratuite et sans calcul propre aux enfants. Il n’y a pas d’unification possible de notre vie sans la reconnaissance de cet enfant toujours vivant en nous et pourtant si souvent oublié. Il est si fragile, si vulnérable au mal du monde que l’adulte que nous sommes devenus s’en défend prétentieusement. La figure évangélique de l’enfance consonne en effet pour une part avec celle du pauvre, du pécheur, de l’exclu en qui nous avons peur de nous reconnaître. Le Christ, qui a vécu dans la vive clarté de son enfance, vient éclairer de compassion et de miséricorde nos souffrances oubliées. Il nous faut nous réconciliés avec nos peines les plus anciennes pour pouvoir adorer de tout notre cœur l’Enfant de la crèche en qui Dieu nous dit son infinie tendresse. Il nous faut nous laisser sauver jusque dans notre enfance par celui qui a assumé notre croissance humaine.

Lorsque la grâce du Christ vient ainsi toucher en nous une fibre de notre vie passée demeurée jusque-là comme paralysée par la souffrance, nous expérimentons comme une nouvelle naissance au plus secret du cœur. Toute notre existence s’ouvre alors de nouveau à l’inespéré. Lorsque renaît ainsi la vibration oubliée d’une émotion d’enfant, nous percevons en nous comme une musique neuve. La corde désaccordée depuis si longtemps a retrouvé sa justesse. La mélodie de l’existence entière s’en trouve recréée. Ces émotions anciennes ont en effet une force particulière, car chacune a marqué de son empreinte la suite de notre vie. Lorsque la compassion du Christ leur ouvre une destinée nouvelle, notre existence entière acquiert une résonance neuve.

Dieu veut réaliser cela à tout moment de notre vie et quelles que soient les méandres de notre chemin. Croire en la grâce de Noël, c’est rendre possible ce commencement absolu que Dieu peut faire advenir à tout âge. Il suffit de laisser sa grâce toucher notre cœur en ce qu’il a de plus vulnérable, fragile, douloureux et parfois désespéré. L’Enfant de la Crèche nous révèle cet enfant Dieu que nous sommes. L’amour de Dieu est descendu au cœur de notre humanité blessée pour la faire naître à sa propre vie divine. N’ayons pas peur de lui ouvrir tout grand notre cœur : Dieu n’a pas d’autre châtiment que d’aimer davantage la brebis perdue pour laquelle il vient donner sa vie. Humanisme et mystique ne font plus qu’un lorsque la gratuité divine saisit ainsi la fragilité de l’humain. Accueillir l’inconcevable avènement de Dieu sur la paille de notre pauvreté et en celle de notre prochain est l’unique chemin de cette humanisation qui nous conduit à Dieu. Noël, humanité d’une naissance qui est gloire de Dieu ! :

« Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »

fr. Olivier Rousseau, ocd (Couvent de Paris)