Première Conférence fr. Dominique Sterckx, o.c.d.

Les deux conférences du f. Dominique Sterckx se proposaient d’introduire à UNE PREMIERE APPROCHE POUR UNE ETUDE DU TEXTE DE LA REGLE.

La première portait sur « le contexte historique », la seconde sur « la structure dynamique de la Règle ». Ces textes résument ce qui a été largement développé dans le livre du même auteur : La Règle du Carmel, Structure et esprit, Parole de vie pour aujourd’hui. Éditions du Carmel.

Aux textes ici présentés nous joignons d’une part le texte de la Règle elle-même, disposé de manière à distinguer le premier texte de la « formule de vie » donnée par Albert et la Règle de 1247, d’autre part un plan qui résume la structure proposée.

La tournure orale de l’exposé a été gardée.

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Le contexte historique de la règle

Pour une première approche de la Règle, nous proposons d’abord de considérer le contexte historique et les circonstances de l’élaboration de la Règle.

Fr. Dominique Sterckx D’emblée une remarque s’impose. Le texte de notre Règle approuvé par le Pape Innocent IV en 1247 n’est pas un texte premier. Il est le fruit d’une histoire dont il représente la 3e étape. Nous y lisons en effet que, dans une forme antérieure, il a été donné par le patriarche Albert, présent en Terre Sainte entre 1207 et 1214, à un groupe d’ermites vivant sur le Mont Carmel. Plus précisément, Albert déclare que les ermites lui ont demandé de leur donner une « formule de vie », conforme à leur manière vivre. On peut donc considérer que cette manière de vivre des ermites, à l’origine, avant l’intervention d’Albert, constituait une première étape dans l’élaboration de la Règle et que le texte donné par Albert en a représenté une seconde. Mais cette « formule de vie » n’était pas une Règle de vie religieuse à proprement parler. Les ermites constituaient désormais une communauté (collegium) de laïcs pénitents, convertis, comme on disait à l’époque, sans qu’ils aient les droits et les privilèges canoniques des religieux. Leur statut était à mi-chemin entre les Ordres religieux et la laïcité en général. Enfin, en 1247, sur la requête des frères carmes, revenus dans leur pays d’origine, essentiellement la France et l’Angleterre, le Pape introduisit quelques modifications qui ont fait du texte d’Albert le texte de notre Règle. Celle-ci est bien l’aboutissement d’une histoire.

Voilà qui nous conduit à situer deux contextes historiques à quarante ans de distance : celui de 1207 en Terre Sainte et celui de 1247, en Europe de l’ouest.

Nous nous demandons peut-être : « Pourquoi prêter attention au premier contexte des origines ? » Parce que l’histoire d’une communauté chrétienne est l’histoire d’un processus de vie qui nait, grandit et évolue. Or dans le domaine de la vie, l’origine ne s’abolit jamais.

2A/ Le contexte historique du Mont Carmel vers 1210. 2

La réalité est riche et complexe. Elle a trois composantes principales :

31/ le XIIe siècle est un grand siècle de renaissance. 3

L’Europe connaît alors un étonnant dynamisme social et politique grâce à la croissance démographique et économique. L’Église tout entière, aussi bien chez les laïcs que chez les religieux, est traversée par un souffle de renouveau qui s’exprime en trois mots d’ordre : pauvreté personnelle, prédication, le Christ des évangiles.

On procède alors à une relecture d’un texte de base. Celui de la communauté primitive des Actes des Apôtres (Ac 2, 42-47 et 4, 32-35). Depuis longtemps, les moines ou les chanoines avaient vu dans la vie des premiers apôtres une forme de vie idéale, : ils s’efforçaient de l’imiter en renonçant à leurs biens personnels et à leur volonté propre et en vivant ensemble pour mieux servir le Seigneur. Mais cette forme de pauvreté par la mise en commun des biens avait sa limite car la pauvreté personnelle s’alliait souvent avec de grands biens communautaires. De plus, cette relecture rendit plus attentif à la prédication et à l’annonce de l’Évangile dans la vocation des Apôtres. « Les Apôtres rendaient témoignage avec une grande puissance à la Résurrection du Seigneur Jésus » (4, 33). Dès lors, le modèle de l’Église primitive n’était plus seulement la vie en communauté, sans propriété privée, mais le mouvement vers les autres. Ce qui n’était pas la vocation des moines. Cette ouverture sur le monde extérieur prit des formes très diverses, depuis le développement de l’hospitalité et de l’assistance jusqu’à la prédication. Les ordres mendiants de st François et st Dominique qui apparaissent au début du XIIIe siècle se situent dans la ligne de ce renouveau.

Celui-ci se traduit aussi, et c’est son trait dominant, par la place centrale donnée au Christ des évangiles. Depuis qu’au milieu du XIe siècle un grand théologien monastique, St Anselme, a posé la question fondamentale, « Pourquoi Dieu s’est-il fait homme » (Cur Deus homo) et a répondu qu’il fallait de toute nécessité que Dieu s’incarnât et participât à la condition humaine pour que l’humanité soit sauvée, une orientation spirituelle est donnée qui souligne l’amour infini du Verbe fait chair et la grandeur de la Vierge Marie. Mais l’heure n’est pas encore venue de la dévotion tendre ou pathétique à l’humanité du Christ. L’Homme-Dieu qu’exalte la spiritualité du temps, c’est le Christ des Évangiles, celui que présente par exemple la grande figure de st Bernard : il s’agit du Christ roi, du Dieu Sauveur, de l’amour personnifié. Le Carmel peut ici se reconnaître : la place centrale donnée au Christ est celle qu’il occupe dans la Règle où il est dit que le premier devoir du chrétien est de « vivre dans la dépendance de Jésus-Christ et de le servir fidèlement ». (2) [1]

Il faut ajouter qu’au XIIe siècle on se réfère de moins en moins au texte des Actes des Apôtres, pour se tourner vers les passages des Évangiles qui évoquent la pauvreté du Christ et de ses disciples. Suivre nu le Christ nu est un mot d’ordre aussi bien chez les moines de Cîteaux et chez les ermites que chez de nombreux laïcs. Or en grande majorité nos premiers ermites du Mont Carmel ne sont pas des prêtres mais des laïcs.

32/ Parmi les multiples manières qui traduisent ce renouveau spirituel figurent les croisades.3

Si celles-ci sont un phénomène complexe, avec des composantes politiques et économiques, si elles connurent des comportements scandaleux de la part des croisés, elles furent aussi pour une bonne part une démarche de foi centrée sur le Christ. La croisade s’enracine dans la pratique des pèlerinages, à ce point qu’au XIIe siècle le mot n’existe pas en français. On parle de peregrinatio (pèlerinage), les croisés étant désignés comme des pèlerins. D’autres formules sont plus précises : pèlerinage de Jérusalem, expédition pour Jésus-Christ La croisade était le pèlerinage par excellence, long et périlleux, vers le pays où vécut le Christ ; pour certains, c’était aussi l’aventure où l’on risquait sa vie en allant combattre les infidèles pour rendre au Christ la terre qui lui appartenait, « la terre qu’il s’était acquise au prix de son sang », comme on disait à l’époque. Nos premiers ermites laïcs du Mont Carmel ne sont pas des chrétiens d’Orient, célébrant la liturgie de st Jean Chrysostome. Ce sont des ‘’latins’’, entendons par là des chrétiens appartenant à l’Église de Rome et venus en Terre Sainte dans le mouvement des croisades. Leur liturgie est latine et ils célèbrent l’Eucharistie chaque jour.

33/ La 3e composante du contexte culturel n’en est pas moins la relation avec le monachisme de l’Orient chrétien.3

Ces ermites sont établis sur le Mont Carmel, « près de la source ». A cet emplacement bien connu, qui est un lieu de pèlerinage au prophète Elie, le père du monachisme avant st Antoine, les fouilles ont montré qu’une communauté monastique orientale a vécu au 7e siècle. Par ailleurs, au XIIe siècle, en Terre Sainte et en Syrie, des contacts se sont établis entre moines latins et orientaux, surtout sur la Montagne Noire, près d’Antioche de Syrie. En ce lieu voisinent les deux types de communauté. Les unes et les autres se reconnaissent une origine commune dans les Pères des déserts égyptiens. Le plus marquant est que nos ermites latins du Mont Carmel ont adopté un genre de vie typiquement oriental : dans la « formule de vie » donnée par Albert de Jérusalem, les frères vivent en cellule séparée, ils y récitent les psaumes prescrits et y prennent leur repas. Ils ne se retrouvent qu’une fois par jour, le matin pour l’Eucharistie, et une fois par semaine pour la réunion communautaire. C’est très exactement, à l’exception de la messe quotidienne qui est une prescription latine, le genre de vie de la « laure », (communauté d’ermites) palestinienne. Il n’est pas étonnant que certaines phrases de la Règle ne se comprennent que dans la lumière des pères du désert.

Le contexte dans lequel apparait la « formule de vie » donnée par Albert est ainsi celui d’un renouveau spirituel qui a touché toutes les catégories de l’Église et s’est concrétisé, entre autres formes, par l’aventure de foi des croisades. Et cette Terre Sainte où les ermites latins se sont installés est aussi un lieu de contact culturel avec l’orient chrétien, en priorité par le monachisme.

2B/ Le contexte historique en Occident vers 1247.2

La situation a bien changé. En raison de la reprise de la Terre Sainte par les musulmans, depuis quelques années, à partir de 1238 approximativement, la plupart des frères du Mont Carmel sont revenus dans leur pays d’origine, surtout l’Angleterre et la France. Ils y ont rencontré de multiples difficultés. Où trouver des évêques prêts à les accepter à une époque où la prodigieuse expansion des ordres mendiants de st Dominique (mort en 1221) et de st François (mort en 1226), était déjà mal vue par les évêques et par les moines. A la différence de ceux-ci, qui étaient stables dans leurs abbayes, ces mendiants allaient vers le peuple, plus particulièrement vers les classes de la bourgeoisie naissante issue du développement du commerce et de la multiplication des échanges, et aussi vers le petit peuple des villes en expansion. De plus, ces ordres nouveaux étaient soutenus par les Papes qui y voyaient le moyen de répondre aux nouveaux besoins d’une société en profonde mutation.

Colloque 8e centenaire de la règle du Carmel, l'assistance attentive ! Où les ermites du Mont Carmel allaient-ils se situer ? Territorialement, en quels lieux ? Et comment assurer leur nourriture alors qu’ils ne possédaient rien et n’était pas qualifiés par un travail. En 1226 et 1229, ils avaient déjà recouru aux papes de l’époque pour obtenir que ceux-ci approuvent, par leur autorité pontificale, la « formule de vie » donnée par Albert de Jérusalem, trente ans plus tôt. A partir de 1245, ils se tournèrent à nouveau vers la Papauté et demandèrent au Pape Innocent IV la permission de mendier et une recommandation auprès des évêques afin que ceux-ci les acceptent dans leur diocèse. Le Pape répondit à leur requête et recommanda aussi au peuple chrétien de soutenir les frères carmes par leurs aumônes.

Où s’établir ? Ils commencèrent par le faire dans des lieux solitaires, à l’écart des villes, puis s’en rapprochèrent peu à peu jusque dans les faubourgs qui se développaient en dehors des remparts des villes. Enfin, dans un dernier stade ils prirent place dans la ville elle-même, autant que cela était possible, car les communautés religieuses y étaient déjà nombreuses.

Mais ces lettres pontificales, (appelées « bulles »), ne répondaient pas à tous leurs besoins. La croissance du nombre des communautés en Europe demandait des structures plus développées : la répartition des communautés en provinces, l’élection d’un supérieur général etc. Leur installation en milieu urbain entrainait forcément des modifications dans le style de vie qui ne pouvait plus être celui fixé par la ‘’règle de vie’’ d’Albert. Les ‘’cellules’’ n’étaient plus « séparées », mais devenues contiguës, en ermitages accolés les uns aux autres comme à Aylesford, (Angleterre), ou le plus souvent rassemblées dans un même bâtiment… Il fallait que leur Règle de vie soit corrigée pour être adaptée à leurs nouvelles conditions d’existence en Occident. Enfin, et surtout, il leur fallait se constituer en Ordre religieux au sens précis du terme : car la Règle de vie d’Albert les avait constitués en communauté reconnue par l’Église, sans faire d’eux des religieux au sens moderne du terme. Pour cela, il leur fallait être formellement reconnu par le Pape comme un Ordre religieux.

Pour ces raisons, un premier chapitre général, eut lieu à Aylesford, durant l’été 1247. Un prieur général fut certainement élu, probablement le premier à occuper ce poste. Contrairement aux légendes ultérieures, ce ne fut pas Simon Stock, mais un certain « Godfrey ». Puis le chapitre envoya deux délégués au Saint Siège, pour que la formula vitae d’Albert fut « corrigée » sur quelques points et formellement reconnue comme une règle de vie religieuse.

Les modifications furent les suivantes :

  1. permission de s’établir en d’autres lieux que les ‘’déserts’’ au jugement du prieur et de la communauté. Chapitre 5.
  2. prendre les repas en commun dans un réfectoire. Chapitre 7.
  3. Réciter « les heures canoniales » (l’office de l’Église) avec les clercs. Depuis 1210, l’Église s’était fortement cléricalisée. Chapitre 10.
  4. Au chapitre 12, le texte est quasi identique au texte d’Albert, mais celui-ci comportait une finale qui a été supprimée : « cependant, comme il été dit que chacun demeure dans la cellule qui lui aura été désignée et y vive de ce qui aura été distribué à chacun », car les frères prennent désormais leur repas dans le réfectoire commun.
  5. Au chapitre 4, un texte a été ajouté : …ainsi que la chasteté et le renoncement à toute propriété. La fixation des trois vœux était devenue nécessaire pour que les frères carmes puissent être reconnus comme formant un Ordre religieux.

Pour aller plus loin. Nous lisons au chapitre 5 que les frères ermites pourront s’établir en tout lieu « qui soit apte et favorable à l’observance de votre vie religieuse au jugement du prieur et des frères ». A quoi ceux-ci peuvent-ils se référer pour formuler ce jugement, sinon à ce que la Règle déclare elle-même comme essentiel. Mais quel est cet essentiel ? Quels sont les traits principaux de la Règle ?

Répondre à cette question demande quelques précautions. Il est si facile pour chacun de majorer l’importance d’une phrase de la Règle en fonction de sa sensibilité ecclésiale, de son penchant à la solitude ou à la vie communautaire, ou des idées au goût du jour de son époque. Le phénomène est connu : on projette sur le texte ce que l’on porte en soi-même. On fait parler le texte pour y entendre ce que l’on a envie d’entendre au lieu de le laisser parler par lui-même. Comment faire pour partir du texte lui-même, tel qu’il est dans sa littéralité, indépendamment de son contenu qui est toujours « interprété » par le lecteur ? Comment l’accueillir avant toute interprétation ?

Un moyen répond de manière substantielle à cette requête. Il consiste à rechercher d’abord quelle est la structure littéraire de la Règle.

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[1(1) Les chiffres entre parenthèse désignent les « chapitres » du texte de la Règle, selon la dernière numérotation officielle. Ce texte est reproduit infra.