Première étape de la Conversion : ch. 8 à 10

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Chapitre 8 : le combat de la prière

Ce n’est pas sans dessein que je me suis tant appesantie sur cette époque de ma vie. Un si triste exposé ne plaira, je le vois bien, à aucun de ceux qui le liront. Aussi avec quelle sincérité je souhaite qu’ils me prennent en horreur, en voyant cette lutte obstinée d’une âme ingrate contre Celui qui l’avait comblée de tant de faveurs ! Que je regrette de ne pouvoir dire toutes les infidélités dont je me rendis coupable envers Dieu, durant ces années, pour ne m’être point appuyée à cette forte colonne de l’oraison !

Pendant près de vingt ans, je traversai cette mer pleine d’orages. Je tombais, je me relevais, faiblement sans doute, puisque je retombais encore. Me traînant dans les plus bas sentiers de la perfection, je ne m’inquiétais presque pas des péchés véniels, et quant aux mortels, je n’en avais pas une assez profonde horreur puisque je ne m’éloignais pas des dangers. Je puis le dire, c’est là une des vies les plus pénibles que l’on puisse s’imaginer. Je ne jouissais point de Dieu, et je ne trouvais point de bonheur dans le monde. Quand j’étais au milieu des vains plaisirs du monde, le souvenir de ce que je devais à Dieu venait répandre l’amertume dans mon âme ; et quand j’étais avec Dieu, les affections du monde portaient le trouble dans mon cœur. C’est une guerre si cruelle, que je ne sais comment j’ai pu la soutenir, je ne dis pas durant tant d’années, mais un mois seulement.

Toutefois, je vois clairement que Dieu usa à mon égard d’une bien grande miséricorde, en me conservant, au milieu de mes relations avec le monde, la hardiesse de faire oraison. C’est à dessein que je me sers de ce mot : je ne connais pas en effet ici-bas de hardiesse comparable à celle d’un sujet qui trahit son roi, et qui sachant que sa trame est connue de lui, ose néanmoins rester toujours en sa présence. Tous, il est vrai, nous sommes constamment sous l’œil de Dieu ; mais l’âme qui s’adonne à l’oraison s’y trouve, à mon avis, d’une manière spéciale. Elle s’aperçoit que Dieu la considère tandis que les autres peuvent oublier, même pendant plusieurs jours, que cet œil divin ne les perd pas de vue ni seul instant.

Je dois néanmoins en convenir : je compte dans le cours de ces années plusieurs mois, et quelquefois une année entière de fidélité généreuse. M’appliquant avec ardeur à l’oraison, j’évitais avec soin les moindres fautes et je prenais de sérieuses précautions pour ne pas offenser le Seigneur. L’exacte vérité qui préside à : mon récit m’oblige à signaler ce fait. Mais il ne me reste qu’un faible souvenir de ces jours heureux ; ils durent être sans doute en plus petit nombre que les mauvais. Néanmoins, il s’en écoula peu où je n’aie consacré un temps consirable à l’oraison, excepté quand j’étais très malade ou très occupée. Lorsque mon corps souffrait, l’union de mon âme avec Dieu était plus intime. Je tâchais de procurer le même bonheur aux personnes qui m’entouraient, je le demandais au ciel pour elles, et je leur parlais souvent de Dieu. Ainsi, sauf l’année que je viens de mentionner, sur vingt-huit ans écoulés depuis que je commençai à faire oraison, j’en ai passé plus de dix-huit dans ce combat et cette lutte d’une âme partagée entre Dieu et le monde. Durant les autres années dont il me reste à parler, si la cause de la guerre fut différente, les assauts à soutenir ne furent pas moins rudes. Mais la pensée d’être au service de Dieu, et la vue du néant du monde, étaient un baume qui adoucissait tout, comme je le dirai dans la suite.

Deux raisons m’ont déterminée à raconter avec tant de soin ces particularités : la première, pour faire voir la miséricorde de Dieu et mon ingratitude ; la seconde, pour faire comprendre de quel inestimable trésor Dieu enrichit une âme en la disposant à s’adonner résolument à l’oraison. Quoique cette âme ne réponde pas comme elle le devrait, à une si grande grâce, cependant, si elle persévère malgré les tentations, malgré les péchés et les mille sortes de chutes où le démon essaiera de l’entraîner, Notre-Seigneur, j’en suis sûre, la conduira enfin au port du salut, comme il semble m’y avoir conduite. Plaise à sa divine bonté que je ne m’expose pas de nouveau au naufrage !

Plusieurs auteurs, qui unissaient la sainteté à la science, ont fait d’excellents traités sur les avantages de l’oraison mentale, et nous devons en bénir Dieu. Mais quand ils ne l’auraient pas fait, malgré mon peu d’humilité, je ne serais point assez orgueilleuse pour oser en parler. Instruite par l’expérience, je me permettrai seulement de dire : Quelques fautes que commettent ceux qui commencent à faire oraison, ils ne doivent pas l’abandonner. Par elle, il’ pourront s’en corriger : sans elle, ce sera beaucoup plus difficile. Qu’ils se tiennent également en garde contre le démon, qui, sous couleur d’humilité, les tentera d’y renoncer, comme il l’a fait pour moi. Qu’ils croient à la parole infaillible du Seigneur : un repentir sincère et une ferme résolution de ne plus l’offenser le désarment ; il nous rend son amitié, il nous fait les mêmes grâces qu’auparavant, souvent même de plus grandes, si la vivacité de notre repentir le mérite.

Quant à ceux qui ne s’adonnent pas encore à l’oraison, je les conjure de ne pas se priver d’un bien si précieux. Là, rien à craindre et tout à désirer. Les progrès seront lents : soit. On ne fera pas de généreux efforts pour atteindre la perfection, ni pour se rendre digne des faveurs et des délices que Dieu accorde aux parfaits : soit encore. Mais, du moins, on apprendra peu à peu à connaître le chemin du ciel. Et si l’on y marche avec persévérance, j’attends tout de la miséricorde de Dieu : ce n’est pas en vain qu’on le choisit pour ami. Car, d’après moi, l’oraison n’est qu’un commerce d’amitié, où l’âme s’entretient seul à seul avec Celui dont elle sait qu’elle est aimée. Mais vous ne l’aimez pas encore, direz-vous. N’importe. Pour que l’amour soit vrai et l’amitié durable, il faut, j’en conviens, la ressemblance d’inclinations ; et Jésus-Christ, on le sait, n’a pas l’ombre d’un défaut, tandis que nous avons un naturel vicieux, sensuel, ingrat. Il doit, dès lors, vous en coûter d’aimer d’un parfait amour un Dieu dont les inclinations sont différentes des vôtres. Mais la vue d’une amitié si avantageuse pour vous, et qui part d’un cœur si aimant, doit être assez puissante pour vous faire passer par-dessus les difficultés que vous éprouvez à rester longtemps avec Celui qui est si différent de vous.

O bonté infinie de mon Dieu ! je viens, ce me semble, de peindre au naturel ce qui se passe entre vous et moi. O délices des anges, je voudrais à cette vue me consumer d’amour pour vous ! Oui, vous souffrez en votre présence celui que votre société fatigue ! O mon Maître ! quel excellent ami vous êtes à son égard ! quels témoignages d’amour vous lui prodiguez ! quelle bonté à le supporter, à l’attendre ! Avec quelle condescendance, jusqu’à ce qu’il se plie à votre humeur, vous daignez vous prêter à la sienne ! Vous lui tenez compte, Seigneur, de quelques moments qu’il donne à votre amour, et un instant de repentir vous fait oublier toutes ses offenses. Je l’ai vu clairement pour moi, et je ne comprends pas pourquoi tout le monde n’aspirerait pas à s’approcher de vous par une amitié si intime. Que les méchants, dont les inclinations sont différentes des vôtres, consentent à passer seulement deux heures par jour en votre compagnie, même avec un esprit emporté loin de vous, comme. jadis le mien, par mille préoccupations et mille pensées du monde, et vous les rendrez bons. En retour de l’effort qu’ils feront pour rester en si bonne société, effort indispensable dans les commencements, et quelquefois même dans la suite, vous, Seigneur, vous empêcherez les démon, de les attaquer, vous affaiblirez l’empire de ces esprits de ténèbres, et vous donnerez à vos serviteurs la force de triompher. Vie de toutes les vies, vous ne tuez aucun de ceux qui se confient en vous et qui veulent vous avoir pour ami. En donnant la vie à l’âme, il vous plaît de donner même au corps une nouvelle vigueur.

Je ne comprends pas les craintes de ceux qui redoutent de commencer à faire l’oraison mentale. Je ne sais vraiment de quoi ils ont peur. Mais le démon sait bien ce qu’il fait : il nous cause un mal réel quand, par ces vaines terreurs, il nous empêche de penser à Dieu à nos devoirs à nos péchés, à l’enfer, au paradis, aux travaux et aux douleurs que Notre-Seigneur endura pour nous. Telle fut, au milieu des dangers toute mon oraison ; telles étaient les vérités que je m’appliquais à approfondir, lorsque je le pouvais. Mais très souvent, et pendant des années, je me préoccupais moins d’utiles et saintes réflexions, que du désir d’entendre l’horloge m’annoncer la fin de l’heure consacrée à la prière. Bien des fois, je l’avoue, j’aurais préféré la plus rude pénitence au tourment de me recueillir pour l’oraison. C’est un fait certain, j’avais à lutter énergiquement contre le démon ou ma mauvaise habitude pour me mettre en oraison, et en entrant dans l’oratoire, je me sentais saisie d’une telle tristesse, que je devais pour me vaincre faire appel à tout mon courage, qui, dit-on, n’est pas petit. Dieu me l’a donné bien supérieur à celui d’une femme, comme on l’a vu en plus d’une circonstance ; seulement, j’en ai fait un mauvais usage. Le Seigneur venait enfin à mon aide, et lorsque je m’étais ainsi vaincue, je goûtais plus de paix et de délices qu’à certains jours où l’attrait m’avait conduite à la prière.

Si Dieu me supporta si longtemps malgré tant de misère et si, comme il est visible, il me fit trouver dans l’oraison le remède à tous mes maux, quel est celui, si méchant qu’il soit, qui devra craindre de s’y appliquer ? Certes, il ne se rencontrera personne qui, après avoir reçu de Dieu de si grandes grâces, persévère dans sa méchanceté autant d’années que je l’ai fait. Qui pourrait manquer de confiance, en voyant combien de temps il m’a soufferte, uniquement parce que, désirant sa compagnie, je m’efforçais de trouver des heures et de la solitude peur être avec lui ? Souvent même, loin de céder à l’attrait, j’avais à surmonter, ou plutôt le Seigneur surmontait, en moi une extrême répugnance.

Si l’oraison est un si grand bien, une nécessité même pour ceux qui, loin de servir Dieu, l’offensent ; si par elle-même elle n’offre aucun danger, tandis qu’il y en a de grands à vivre sans elle, pourquoi ceux qui servent le Seigneur et veulent lui être fidèles renonceraient-ils à s’y exercer ? Je ne le comprends pas, à moins que ce ne soit pour aggraver les peines de la vie, et pour fermer leur âme à Celui qui pourrait y répandre la consolation. En vérité, je les plains, ils servent Dieu à leurs dépens. Il n’en est pas ainsi de ceux qui font oraison. Cet adorable Maître fait les frais pour eux En échange d’un peu de peine, il leur donne des consolations qui leur permettent de porter toutes les croix.

Comme je dois traiter au long des douceurs dont sa divine Majesté favorise ceux qui persévèrent dans l’oraison, je n’en parlerai point ici. Je dirai seulement : Dieu n’accorde les grâces si élevées qu’il m’a faites que par l’oraison. Si nous lui formons cette porte, je ne vois pas comment il pourrait nous les donner. En vain voudrait-il entrer dans une âme pour y prendre ses délices et l’en inonder, il ne trouve aucun chemin ouvert ; car pour de telles faveurs, il la veut seule, pure et enflammée du désir de les recevoir. Mais si nous hérissons d’obstacles les avenues de notre âme, sans nous mettre en peine de les enlever, comment viendra-t-il à nous, et comment voulons-nous qu’il nous fasse des faveurs de si grand prix ?

Pour qu’on voie sa miséricorde, et l’avantage considérable que je retirai de n’avoir abandonné ni l’oraison ni la lecture, je dévoilerai ici, vu l’importance du sujet, la batterie mise en jeu par le démon pour gagner une âme, et le divin artifice, la miséricorde du Seigneur, pour la rappeler à lui. Mes paroles, je l’espère, feront éviter les dangers que je n’ai pas évités moi-même. Ce que je demande avant tout, au nom de Notre-Seigneur, au nom de cet ineffable amour avec lequel ce tendre Maître travaille à nous ramener à lui, c’est qu’on s’éloigne des occasions. Dès qu’on s’y engage, plus de sécurité : il y a trop d’ennemis pour l’attaque, et en nous trop de faiblesse pour la défense.

Je voudrais savoir peindre la captivité où gémissait alors mon âme. Je voyais bien qu’elle, était captive, mais je ne pouvais comprendre en quoi. J’avais aussi de la peine à me rendre au témoignage de ma conscience, qui voyait tant de mal dans des choses jugées légères par mes confesseurs. Un d’eux, à qui je faisais part de mon scrupule, me dit un jour que, quand bien même je serais élevée à une sublime contemplation, ces compagnies et ces entretiens n’auraient aucun inconvénient pour moi. Ceci eut lieu vers les derniers temps ; à cette époque j’avais déjà commencé, Dieu aidant, à m’éloigner avec plus de soin des grands périls, mais je ne fuyais pas encore entièrement les occasions. Mes confesseurs, voyant mes excellents désirs et tout le temps que je donnais à l’oraison, s’imaginaient que je faisais beaucoup ; mais mon âme se sentait loin de cette fidélité que lui imposaient tant de célestes faveurs. Pauvre âme ! qu’elle eut alors à souffrir ! Quand je songe qu’elle se vit sans presque aucun secours, si ce n’est de la part de Dieu, et avec une pleine liberté de s’abandonner à des passe-temps et à des plaisirs qu’on disait permis, je ne puis maintenant m’empêcher de la plaindre.

Un autre tourment pour moi, et il n’était pas petit, c’étaient les sermons. J’aimais extraordinairement à les entendre. Quand je voyais un prédicateur éloquent et zélé, je sentais pour lui spontanément un amour tout particulier, et je ne savais d’où me venait un tel sentiment. En vain un discours était-il défectueux et jugé tel par les autres, je l’écoutais toujours avec plaisir. Mais lorsqu’il était bon, alors j’en éprouvais une vraie joie. Au reste, depuis que j’avais commencé à faire oraison, je ne pouvais en quelque sorte me lasser jamais de parler ou d’entendre parler de Dieu. Mais, si d’un côté j’éprouvais une consolation si vive à entendre la parole des prédicateurs, de l’autre elle faisait mon tourment, car elle était pour mon âme un miroir fidèle, où je me voyais bien différente de ce que j’aurais dû être.

Je conjurais le Seigneur de venir à mon secours. Mais il manquait, ainsi que j’en juge maintenant, une condition à ma prière : il eût fallu mettre entièrement ma confiance en Dieu, et n’en avoir plus aucune en moi-même. Je cherchais activement un remède à mes maux, mais je ne comprenais pas, sans doute, que tous nos efforts servent de peu, si nous ne renonçons entièrement à la confiance en nous-mêmes pour nous confier uniquement en Dieu. Je désirais vivre ; car je le sentais, ce n’était pas vivre que de me débattre ainsi contre une espèce de mort ; mais nul n’était là pour me donner la vie, et il n’était pas en mon pouvoir de la prendre. Celui qui pouvait seul me la donner avait raison de ne pas me secourir ; il m’avait tant de fois ramenée à lui, et je l’avais toujours abandonné.

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Chapitre 9 : la conversion

Mon âme fatiguée aspirait au repos, mais de tristes habitudes ne lui permettaient pas d’en jouir. Or, il arriva un jour qu’entrant dans un oratoire, j’aperçus une image de Jésus-Christ couvert de plaies, qui se trouvait là pour être exposée dans une fête prochaine. Elle était si touchante, c’était une représentation si vive de ce que Notre-Seigneur endura pour nous, qu’en voyant le divin Maître dans cet état, je me sentis profondément bouleversée. Au souvenir de l’ingratitude dont j’avais payé tant d’amour, je fus saisie d’une si grande douleur qu’il me semblait sentir mon cœur se fendre. Je tombai à genoux près de mon Sauveur, en versant un torrent de larmes, et je le suppliai de me fortifier enfin de telle sorte que je ne l’offense plus désormais.

J’avais pour la glorieuse sainte Madeleine une tendre dévotion ; très souvent ma pensée s’occupait avec bonheur de sa conversion, surtout lorsque je venais de communier. Certaine alors que le divin Maître était présent en moi, je me tenais à ses pieds, je les arrosais de larmes qui, ce me semble, ne devaient point lui déplaire. Je ne savais ce que je disais ; mais c’était de sa part trop de faveur d’agréer ce tribut de mes larmes, puisque le sentiment qui en était la source devait si tôt s’effacer de mon âme. Je me recommandais à cette glorieuse sainte et je la conjurais d’obtenir mon pardon.

Jamais, je crois, elle ne se montra aussi propice à ma prière que dans la circonstance dont je parle. Cessant dès lors de me fier à moi-même, je mis en ce bon Maître toute ma confiance. Je lui dis, me semble-t-il, que je ne me lèverais point de là qu’il n’eût favorablement accueilli ma prière. Je tiens pour certain qu’il l’exauça, car dès ce jour je ne cessai plus de faire de rapides progrès.

Comme je ne pouvais discourir avec l’entendement, voici quelle était ma manière d’oraison. Je tâchais de me recueillir et de considérer Notre-Seigneur présent au dedans de moi. Mon âme retirait, ce me semble, plus de profit de la contemplation des mystères où je le voyais plus délaissé. Seul et plongé dans la peine, notre divin Maître devait, selon moi, à cause de son abandon même, se sentir porté à m’admettre en sa présence. J’avais beaucoup de simplicités de ce genre. Je méditais avec prédilection sa prière au jardin des Olives. Là, je me plaisais à lui tenir compagnie. Je considérais la sueur et la tristesse qu’il avait endurées en ce lieu. J’aurais voulu, si j’avais pu, essuyer cette sueur si douloureuse ; mais, il m’en souvient, je n’osais jamais le tenter ; je me sentais arrêtée par la vue de mes péchés. Je restais ainsi avec Notre-Seigneur autant que mes pensées me le permettaient, car j’en avais bon nombre d’importunes qui faisaient mon tourment.

Pendant plusieurs années, presque tous les soirs avant de m’endormir, au moment où j’offrais à Dieu le repos de la nuit, je pensais quelques instants à ce mystère de l’oraison de Jésus-Christ dans le jardin. Je le faisais avant même d’être religieuse, parce qu’on gagnait par là, m’avait-on dit, beaucoup d’indulgences. Mon âme, j’en suis convaincue, en retira un très grand profit ; je commençai ainsi à faire oraison sans savoir ce que c’était ; j’avais contracté l’habitude de cette pieuse pratique, et j’y étais aussi fidèle qu’à faire mon signe de croix avant de m’endormir.

A propos de ce tourment des pensées importunes dont je viens de parler, je signalerai un caractère spécial de ce genre d’oraison où l’entendement n’est point occupé à discourir : c’est que l’âme y est ou profondément recueillie, ou cruellement désolée par les distractions. Si elle avance, c’est à grands pas, parce que c’est un progrès tout d’amour ; mais il lui en coûte beaucoup pour en arriver là, à moins qu’il ne plaise à Notre-Seigneur de l’élever en très peu de temps à l’oraison de quiétude, comme il l’a fait pour quelques personnes que je connais. Les âmes qui marchent par cette voie se serviront avec utilité d’un livre, afin de se recueillir en peu de temps. Un autre secours pour moi, c’était la vue des champs, de l’eau, des fleurs ; ces objets m’élevaient vers le Créateur, ils me faisaient entrer dans un saint recueillement et me tenaient lieu de livre. Je me servais utilement aussi du souvenir de mon ingratitude et de mes péchés.

Pour ce qui est de me peindre sous des images les objets célestes ou sublimes, jamais mon entendement grossier n’en a été capable ; il a plu au Seigneur de les montrer à mon âme par une voie différente. D’autres, à l’aide d’une imagination vive, se représentent ce qu’ils veulent méditer et se recueillent ainsi ; chez moi cette faculté se trouvait si inerte, qu’elle ne pouvait en aucune façon me peindre ce que je ne voyais pas des yeux du corps. Il n’y avait qu’une chose en mon pouvoir, c’était de penser à Jésus-Christ en tant qu’homme. Mais en vain les livres me faisaient la peinture de sa beauté, en vain ses images frappaient chaque jour mes regards, jamais il ne me fut possible de me représenter intérieurement ses traits. Figurez-vous un aveugle, ou quelqu’un au milieu d’une obscurité profonde, s’entretenant avec une autre personne : il sait certainement et il croit que cette personne est là, puisqu’il l’entend, mais il ne la voit point. Ainsi en était-il de moi lorsque je pensais à Notre-Seigneur. C’est pour cette raison que j’aimais tant les images. Oh ! qu’ils sont à plaindre, ces malheureux qui, par leur faute, se privent d’un si grand bien ! On voit clairement par là qu’ils n’aiment pas le divin Maître. S’ils l’aimaient, ils sentiraient de la joie à la vue de son portrait, puisque ici-bas même, l’œil tombe avec bonheur sur le portrait d’un ami.

Vers ce même temps, on me donna les Confessions de saint Augustin. Ce fut, je n’en puis douter, par un dessein particulier du Seigneur, car je ne cherchais point à les avoir, et je ne les avais jamais lues. J’ai pour saint Augustin un très grand amour : d’abord parce que le couvent où j’ai été pensionnaire était de son ordre, ensuite parce qu’il fut pécheur. Je puisais en effet une vive consolation auprès des saints que le Seigneur avait appelés des voies du péché ; il me semblait que je devais trouver en eux du secours ; si le Seigneur leur avait accordé le pardon, il pouvait me l’accorder aussi. Une seule chose me désolait, comme je l’ai dit : Dieu ne les avait appelés qu’une fois, et ils étaient restés fidèles ; pour moi, il m’avait déjà tant de fois appelée en vain ; c’était là ce qui m’affligeait. Néanmoins, en considérant l’amour qu’il me portait, je sentais renaître mon courage ; et si bien souvent je me suis défiée de moi, jamais je ne me suis défiée de sa miséricorde. O mon Dieu ! quel effroi me pénètre quand je considère cette dureté de mon âme, malgré tous les secours que le Seigneur lui prodiguait ! Je tremble encore en voyant le peu d’empire que j’avais sur moi, et les chaînes si fortes qui m’empêchaient de me donner toute à Dieu.

Je n’eus pas plutôt commencé à lire ce livre des Confessions, qu’il me sembla m’y voir moi-même dépeinte. Je me recommandai avec ardeur au glorieux saint Augustin. Lorsque j’arrivai à la page de sa conversion, lorsque je lus les paroles qu’il entendit dans le jardin [1], il me sembla que le Seigneur me les adressait à moi-même, tant fut grande l’émotion de mon cœur. Je restai longtemps baignée de larmes, succombant intérieurement à la douleur et au regret. Oh ! que ne souffre pas une âme qui a perdu cette liberté par laquelle elle devait régner en souveraine ! Que de tourments elle endure ! En vérité, je ne sais comment j’ai pu vivre au sein d’un tel supplice. Louange en soit rendue à Dieu ! Il me donna la vie et m’arracha de la profondeur de cette mort. En ce moment, je le crois, il communiqua à mon âme de grandes forces : il avait entendu mes cris, il avait été touché de tant de larmes [2].

Dès cette époque, je sentis croître en moi le désir de rester plus longtemps avec Dieu dans l’oraison, et d’éloigner de ma vue les causes de dissipation. A peine étais-je renfermée dans la solitude, que je sentais renaître mon amour pour Notre-Seigneur. Je voyais bien que je l’aimais, mais je ne comprenais pas, comme je devais le voir plus tard, en quoi consiste le véritable amour. Pourtant j’achevais à peine de former le désir d’être toute à lui, qu’il se hâtait de son côté de me combler de nouvelles faveurs ; il me conviait, ce semble, à vouloir accepter ces délices et ces caresses, que d’autres s’efforcent d’obtenir par de longs travaux : ceci se passait dans les dernières années.

Je ne lui demandais cependant ni ces douceurs, ni la tendresse de dévotion, jamais je ne l’aurais osé. Je le suppliais seulement de m’accorder la grâce de ne plus l’offenser, et de me pardonner mes péchés. Ils étaient si grands à mes yeux, que jamais de sang-froid je n’aurais osé même désirer ces joies et ces délices. C’était trop de bonté et trop de miséricorde de la part de ce divin Maître, de daigner me souffrir en sa présence et de m’y attirer ; car sans ce doux attrait, je le voyais, je ne serais point venue. Je ne me souviens de lui avoir demandé des consolations qu’une seule fois dans ma vie, c’était dans un moment de grande sécheresse. Je ne m’aperçus pas plus tôt de ce que je faisais, que la confusion et la douleur de me voir si peu humble me donnèrent ce que j’avais en la témérité de demander. Je savais bien que cela n’était point défendu ; mais je le croyais permis seulement à ceux qui s’y sont disposés par une véritable dévotion, c’est-à-dire qui s’efforcent de tout leur pouvoir de ne point offenser Dieu, et qui sont résolus et préparés à toutes sortes de bonnes œuvres. Il me semblait que mes larmes n’étaient que des larmes de femme, des larmes sans énergie, puisque par elles je n’obtenais pas ce que je désirais. Je crois néanmoins qu’elles m’ont servi, particulièrement à dater de ces deux circonstances, où l’excès de la componction m’en fit répandre de si amères, et où mon cœur fut pénétré d’un si tendre repentir.

Dès lors, ainsi que je l’ai dit donner davantage à l’oraison ; je commençai à m’adonner davantage à l’oraison ; je m’exposai moins aux occasions qui pouvaient me nuire, sans toutefois les éviter entièrement. Peu à peu le divin Maître m’aida à m’en éloigner ; et à peine vit-il en mon âme une préparation depuis si longtemps attendue, qu’il m’accorda des faveurs de plus en plus nombreuses, comme mon récit va le faire connaître. Conduite peu ordinaire assurément de la part du Seigneur, car il n’a coutume d’accorder de telles grâces qu’à ceux qui vivent déjà dans une plus grande pureté de conscience.

Notes :

1. Confessions, livre VIII, ch. XI et XII

2. Ce fut probablement en 1555, que la sainte reçut les deux grâces mentionnées dans ce chapitre. Elle avait alors quarante ans.

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Chapitre 10 : les premiers fruits

Notre-Seigneur daignait, ainsi que je l’ai dit (cf. chap. 4), m’accorder à certains intervalles, mais durant un temps très court, les prémices de la faveur dont je vais parler. C’était lorsque je me tenais en esprit près de ce divin Maître, comme je l’ai raconté (cf. chap. 4 et 9), et quelquefois aussi lorsque je lisais. Le sentiment de la présence de Dieu me saisissait alors tout à coup. Il m’était absolument impossible de douter qu’il ne fût au dedans de moi, ou que je ne fusse toute abîmée en lui.

Ce n’était pas là une vision ; c’est, je crois, ce qu’on appelle théologie mystique. Elle suspend l’âme de telle sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même. La volonté aime, la mémoire me paraît presque perdue ; l’entendement, à mon avis, ne raisonne point, sans pour autant être perdu en Dieu. Je le répète, il n’agit point, mais il demeure comme épouvanté de la grandeur de ce qu’il contemple ; car Dieu se plaît à lui faire connaître qu’il ne comprend rien de ce qu’il lui découvre alors.

Cette faveur avait été précédée d’une autre, qui peut, ce me semble, être jusqu’à un, certain point le fruit de nos efforts : c’était une tendresse de dévotion très habituelle. Je goûtais un plaisir qui, sans être entièrement sensible ni parfaitement spirituel, est pourtant un don de Dieu. Mais en cela nous pouvons nous aider beaucoup nous-mêmes, soit en considérant notre bassesse, l’excellence des bienfaits divins, notre ingratitude, les douleurs de la passion de Jésus-Christ et sa vie si souffrante, soit en contemplant avec joie les œuvres du Seigneur, sa grandeur, son amour pour nous, et tant d’autres merveilles qui se révèlent comme d’elles-mêmes à ceux qui ont un véritable désir de leur avancement. Que si à ces considérations se joint un peu d’amour, l’âme s’épanouit délicieusement, le cœur s’attendrit, les larmes coulent. Quelquefois il semble que nous les tirons des yeux comme par force ; d’autres fois, c’est Notre-Seigneur qui, nous faisant une douce violence, leur ouvre un libre passage, sans qu’il nous soit possible de les retenir. Ce divin Maître se plaît ainsi à payer magnifiquement nos faibles services, par cette consolation qu’éprouve l’âme, en voyant ses larmes couler pour une Majesté si adorable. Je ne m’étonne pas qu’elle trouve là une source de consolation. Qu’elle y cherche donc sa joie et ses délices : ce n’est que trop légitime.

On pourrait à juste titre, comme la pensée m’en vient maintenant, comparer ces joies à celles du ciel. Il y a sans doute, entre les degrés divers de la félicité céleste, une différence incomparablement plus grande qu’entre les degrés de bonheur de l’âme dans cet exil. Voici néanmoins la ressemblance : Dieu donne à ses élus, dans le ciel, une gloire proportionnée à leurs mérites ; mais comme ils voient combien peu ils ont travaillé pour la gagner, ils sont tous contents de la place qu’ils occupent. Il en est de même de l’âme ici-bas : dès que Dieu commence à lui faire goûter ces plaisirs de l’oraison, elle croit vraiment n’avoir plus rien à désirer, et elle se regarde comme très bien payée de tous ses services ; et certes elle a bien raison d’en juger ainsi.

Ces larmes, fruit en quelque sorte de nos efforts soutenus par le secours divin, sont d’une grande valeur, et ce n’est pas assez de tous les travaux du monde pour en acheter une seule. Quel trésor plus précieux, en effet, que d’avoir un témoignage que l’on est agréable à Dieu ! Celui qui en est là doit lui en rendre da vives actions de grâces, et reconnaître la grandeur d’un tel bienfait ; car le Seigneur montre déjà qu’il le veut pour sa maison, et l’a choisi pour son royaume, s’il ne retourne point en arrière

Qu’il méprise certaines fausses humilités dont je compte parler, et se garde bien de croire faire acte de cette vertu en ne reconnaissant pas les grâces de Dieu. La vérité à bien entendre ici, est que Dieu nous les accorde sans aucun mérite de notre part ; témoignons-lui en donc notre gratitude. Mais si ces largesses nous sont inconnues, comment exciteront-elles notre amour ? Et puis, n’est-il pas hors de doute que plus une âme se reconnaît indigente par elle-même et riche par les dons du Seigneur, plus elle avance dans la vertu et dans la vraie humilité ? Cette peur de la vaine gloire, quand Dieu commence à nous prodiguer ses trésors, abat le courage d’une âme, en lui persuadant qu’elle n’est pas capable de grands biens. Celui qui nous les donne, croyons-le fermement, nous donnera aussi la grâce de démêler les artifices du tentateur et la force de lui résister. Pour cela il ne demande de nous qu’une intention droite, et un vrai désir de lui plaire et non aux hommes.

D’ailleurs, n’est-il pas très clair que le souvenir des bienfaits augmente l’amour envers le bienfaiteur ? Si donc il est permis et très méritoire de se rappeler sans cesse que c’est Dieu qui nous a tirés du néant, nous a donné l’être, et nous conserve la vie ; que c’est lui qui, si longtemps avant notre naissance, nous a préparé les bienfaits de sa mort et de ses douleurs ; pourquoi ne me serait-il pas permis de voir, de comprendre, de rappeler souvent à mon souvenir, qu’ayant autrefois aimé les conversations frivoles, je ne puis plus maintenant, par un don du Seigneur, trouver de charme qu’à m’entretenir de lui ? C’est là un joyau précieux ; et quand je me souviens que je l’ai reçu de lui et qu’il est en ma possession, un tel souvenir non seulement me convie, mais me force à l’aimer ; et cet amour est tout le fruit de l’oraison fondée sur l’humilité. Que doivent donc éprouver certains serviteurs de Dieu, quand ils voient en leur pouvoir d’autres perles plus précieuses encore, comme la perle du mépris du monde et celle du mépris d’eux-mêmes ? Il est clair que de tels bienfaits leur imposent plus de reconnaissance et de fidélité. N’ayant par eux-mêmes aucun de ces trésors, ils s’en voient uniquement redevables à la largesse de ce Dieu, qui a daigné se montrer prodigue à ce point envers une âme aussi faible, aussi pauvre et dépourvue de mérites que la mienne. Non content de m’enrichir d’une de ces perles de si haut prix, ce qui était déjà trop pour moi, il m’en a donné d’autres, et sa munificence a dépassé mes désirs. De telles faveurs doivent accroître notre dévouement et notre reconnaissance ; Dieu ne les accorde qu’à cette condition. Si, dans cet état sublime, il nous voit mal user de ce trésor, il le reprend ; et, nous laissant dans une indigence beaucoup plus grande qu’auparavant, il le donne à des âmes de son choix, qui le feront mieux valoir pour elles-mêmes et pour les autres. Mais comment celui qui ignore les richesses dont il est possesseur, pourrait-il en faire part et les distribuer avec libéralité ? Avec une nature telle que la nôtre, il nous est impossible, selon moi, d’avoir le courage des grandes choses, si nous ne sentons en nous l’assurance de la faveur divine. Faibles et courbés vers la terre, nous aurions bien de la peine à arriver à un détachement parfait et à ce souverain dégoût des choses d’ici-bas, si notre âme ne possédait déjà quelque gage des biens d’en-haut. Par ces dons, le Seigneur nous rend la force perdue par nos péchés ; ainsi, avant d’avoir reçu ce gage de son amour, accompagné d’une foi vive, il sera bien difficile de se réjouir d’être pour tous un objet de mépris et d’horreur, et d’aspirer à ces grandes vertus qui éclatent dans les parfaits. Notre nature ayant tant de peine à se soulever vers le ciel, nos regards ne se portent qu’aux objets présents. Ces faveurs réveillent la foi et lui donnent une nouvelle vigueur. Comme j’ai si peu de vertu, je juge des autres par moi-même : étant si misérable, j’avais besoin de tous ces secours. Peut-être la seule vérité de la foi suffit à des âmes plus fortes, pour entreprendre des choses très parfaites. A elles de nous éclairer ; pour moi, je dis ce que j’ai éprouvé, comme on l’exige.

Si cet écrit n’est pas bien, celui à qui je l’envoie n’aura qu’à le déchirer ; il est plus capable que moi d’en découvrir les défauts. Pour l’amour de Dieu, je le supplie, lui et tous mes confesseurs, de publier de mon vivant même, s’ils le jugent à propos, ce que j’ai dit de mes péchés et des infidélités de ma vie ; dès cette heure, je le leur permets, dans l’espoir de détromper ainsi ceux qui trouveraient en moi quelque vertu ; je puis bien l’affirmer, mon cœur à l’avance en ressent une grande joie. Mais pour ce qui me reste à dire, je ne leur donne pas la même liberté, et je ne veux pas, s’ils le communiquent, qu’ils disent en qui ces choses se sont passées, ni qui les a écrites. Dans ce dessein, je tairai mon nom et celui des autres, et je m’efforcerai de tout dire de manière à rester inconnue. Je leur demande donc, pour l’amour de Dieu, de céder à mon désir. L’approbation d’hommes si instruits et si graves suffira pour autoriser ce qu’il y aura de bon dans cet écrit. S’il y a quelque chose de tel, je le devrai uniquement à Notre-Seigneur, et je n’y serai pour rien ; car je n’ai ni science, ni vertu, ni secours de gens habiles ou de qui que ce soit. A l’exception de ceux qui m’ont imposé ce travail, et qui, dans ce moment, ne se trouvent point ici, nul ne sait que je m’en occupe. Je n’y emploie, pour ainsi dire, que des moments dérobés, et encore avec peine. Cela m’empêche de filer ; et je suis dans une maison pauvre, où les occupations ne me manquent pas. En outre, si le Seigneur m’avait donné plus de capacité et de mémoire, je pourrais me servir de ce que j’ai lu ou entendu ; mais je suis très peu douée de ce côté. Ainsi donc, si je dis quelque chose de juste, Notre-Seigneur l’aura voulu pour une bonne fin ; ce qu’il y aura de défectueux viendra de moi, et c’est à vous, mon père, de le retrancher.

Dans aucun cas il ne convient de dire mon nom : de mon vivant, ce serait révéler le bien qui est en moi, et il est clair que cela ne doit pas se faire ; après ma mort, l’unique résultat serait d’enlever tout crédit et toute autorité à ce que j’aurais dit d’utile, quand on saurait que cela vient d’une personne si méprisable et si dénuée de vertu. Dans la confiance que cette grâce, demandée pour l’amour de Dieu, me sera accordée par vous et par ceux qui verront ces pages, j’écrirai avec liberté ; autrement, je ne le ferais qu’avec grand scrupule, sauf pour révéler mes péchés, car en cela je n’en ai point ; mais quant au reste, il me suffit d’être femme, et femme si imparfaite, pour que la plume s’échappe de ma main. Ainsi, que tous les détails étrangers au simple récit de ma vie soient pour vous, mon père, qui m’avez tant pressée d’écrire une relation des grâces que Dieu m’a faites dans l’oraison. Si elle se trouve conforme aux vérités de notre sainte foi catholique, vous pourrez en retirer quelque profit ; sinon, jetez à l’instant ce papier au feu, je m’y soumets d’avance. Hâtez-vous dès lors de me détromper, afin que le démon ne trouve pas un gain là où mon âme en espérait un pour elle. Notre-Seigneur sait bien, comme je le dirai dans la suite, que j’ai toujours recherché ceux qui pouvaient m’éclairer.

Malgré tous mes efforts pour exprimer avec clarté ce que j’ai à dire de l’oraison, mon langage sera bien obscur pour ceux qui n’en ont pas l’expérience. Je ferai connaître certains obstacles et certains dangers qu’on rencontre dans ce chemin. Je me servirai pour cela des lumières de mon expérience, et de celles que j’ai puisées dans une communication de plusieurs années avec des gens très doctes et très spirituels. Ils reconnaissent qu’en vingt-sept ans, malgré mes infidélités et mes faux pas dans cette voie de l’oraison, Dieu m’a donné autant d’expérience qu’à d’autres qui y marchent depuis trente-sept et quarante-sept ans, et qui ont toujours été des modèles de pénitence et de vertu. Que Notre-Seigneur soit béni de tout, et qu’il daigne se servir de moi, je l’en supplie au nom de son infinie bonté ! Puisse cette révélation des secrets de sa grâce à mon égard lui procurer quelque gloire et faire bénir son saint nom ! Mon divin Maître le sait, je n’ai point d’autre but, en faisant connaître comment il a changé un si abject et si dégoûtant fumier en un jardin de fleurs d’un suave parfum. Que la divine Majesté me préserve de les arracher par ma faute, et de revenir ainsi à mon premier état Je vous conjure, mon père, au nom de son amour, de lui demander cette grâce pour moi, puisque vous savez qui je suis, plus clairement que vous ne m’avez permis de le dire en cet écrit.

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