Premiers apostolats au Havre

le père Jacques de Jésus et Le Havre

« Portus Gratiae » : le havre de Grace : tel est le nom originel du port construit par François 1er à l’embouchure de la Seine en 1515.

Front de mer, Le Havre"
Front de mer, Le Havre

Pour le père Jacques, le Havre sera aussi "Portus Gratiae"pendant le temps qu’il y passera de 1924 à 1931 : temps d’apprentissage et de maturation pour l’éducateur et le pédagogue, temps de découverte de sa vocation de Carme.

Deux pôles devaient en effet être marquants pour lui dans cette ville : l’Institution Saint-Joseph et le Carmel. « À la fin des vacances, j’ai reçu brusquement l’ordre de venir ici, au Havre, pour y être professeur dans une grande Institution /…/ Et ici j’ai la surveillance de la division de moyens (110 enfants) et un cours d’instruction religieuse. En plus, il me faut préparer la théologie tout comme si j’étais au séminaire. » C’est ainsi que l’abbé Lucien Bunel, ordonné sous-diacre le 12 juillet 1924, annonce à Antoine Thouvenin sa nomination à l’Institution Saint-Joseph du Havre pour la rentrée scolaire de cette même année 1924.

L’Ecole Saint-Joseph du Havre, érigée en 1872 comme filiale de l’Institution ecclésiastique d’Yvetot, dans le diocèse de Rouen, avait été construite près du centre-ville, dans un quartier en expansion. Quand l’abbé Bunel arriva au Havre en 1924, cette petite école était devenue l’Institution Saint Joseph, comptant alors plus de 500 élèves, internes et externes, et une trentaine d’institutrices et de professeurs. Deux grands bâtiments scolaires et une chapelle de style byzantin avait été édifiés entre 1901 et 1903. Les classes allaient du primaire à Philo et Maths..

Théâtre du Havre"
Théâtre du Havre

Bien qu’il regrettât de ne pas rester au Grand Séminaire pour se préparer à son ordination sacerdotale, l’abbé Bunel se donna à fond à son ministère d’éducateur. « On remarque dès les premiers jours son zèle dévorant, son souci de perfection, son ardeur au service des jeunes : son dévouement inlassable à ses élèves, ses idées originales sur l’éducation et la pédagogie ». (M. David, professeur à Saint Joseph)

En plus de ses occupations à Saint Joseph comme surveillant puis comme professeur, l’abbé Bunel se dépense sans compter : aumônier d’une troupe de scouts, retraites, prédications dans les paroisses, direction spirituelle. Il ne refuse rien, il est toujours disponible : « Le dimanche, je vais prêcher ici ou là, au Havre ou dans notre belle campagne normande. » Lettre à Antoine Thouvenin.

La renommée de ce jeune prêtre si ardent parvint jusqu’aux oreilles des carmélites… Ne disait-on pas en ville : « Il y a au Havre deux Saints : l’abbé Arson et l’abbé Bunel ! » Dans les chroniques du Carmel est relatée sa première visite : « Le 12 juillet 1927, M. L’abbé Lucien Bunel, professeur de l’Institution Saint-Joseph du Havre vint dire la messe dans notre chapelle. Notre mère l’entretint ensuite au parloir, il y parla de ses attraits pour la vie religieuse. Sa Révérence lui apprit qu’il y avait en France des Carmes Déchaussés, ce qu’il ignorait. Ce que Notre Mère lui dit parut l’intéresser et répondre à ses aspirations. » Ce fut le début de relations très profondes avec notre Carmel, particulièrement avec Mère Marie-Joseph, alors prieure, qui le soutint beaucoup dans son cheminement.

Fondée en 1894 par le Carmel de Lourdes, la communauté du Carmel comptait alors une vingtaine de soeurs. Le monastère se trouvait a mi-côte, dans un quartier excentrique par rapport à l’Institution Saint Joseph, et l’abbé Bunel devait traverser la ville pour s’y rendre. Il va souvent célébrer la messe, tôt le matin, et il aimait venir s’y recueillir et prier seul dans la chapelle. Il s’y rendait aussi avec des scouts ou des élèves de Saint Joseph (dont Jacques Lefebvre, futur Père Maurice) et soeur Marie-Raphaël, tourière, était heureuse de leur servir un bon goûter !

Le 24 novembre 1928, l’abbé Bunel vint prêcher au Carmel pour la fête de Saint Jean de la Croix : « Il parla de la vie religieuse en des termes tels, rapportent les Chroniques, que les auditeurs comprirent bien que lui-même y aspirait, et ils nous le dire ensuite. » C’est au Carmel en effet, qu’il avait rencontré quelques mois auparavant, pour la première fois, le Père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus venu prêcher la retraite à la communauté. Et les Chroniques précisent : « Notre Mère invita M. l’abbé Bunel à venir dîner avec le Père, afin qu’il pût s’entretenir avec lui. Cette rencontre fut vraiment providentielle. Ballotté, combattu de tous les côtés, le prétendant au Carmel passait par une crise au sujet de sa vocation, et pensait de nouveau à la trappe. Il fut très remué par les paroles du Père qui lui montra l’idéal de Carmel. »

Carmel du Havre, aujourd'hui"
Carmel du Havre, aujourd’hui

Ces lieux, chers au père Jacques, n’existent plus tels qu’il les a connus : l’Institution Saint Joseph a été détruite lors des bombardements de septembre 1944 et le Carmel a été exproprié pour la construction d’un tunnel reliant la ville basse à la ville haute. Est-ce le hasard ? Construits à la même époque, ils ont été reconstruits après la guerre dans la même rue, à quelques centaines de mètres de distance l’un de l’autre, et inaugurés la même année 1953. Ainsi, le souvenir du père Jacques semble « concentré » en cette rue Félix Faure qui domine la ville.

Il y a maintenant peu d’anciens élèves du père Jacques. Mais l’un d’eux a exprimé ce que d’autres auraient dit : « C’était un être exceptionnel. Il avait un regard de feu ! »

Dans le hall d’entrée de l’Institution Saint Joseph, sur la plaque commémorative sont inscrits les noms des professeurs et élèves qui sont morts pour la France. Parmi eux on peut lire : « Père Jacques de Jésus, abbé Lucien BUNEL »

Au Carmel, bien des souvenirs gardent vivante la mémoire du père Jacques : lettres et photos en grand nombre, mais aussi témoignages oraux gardés précieusement, entendus de la bouche des soeurs qui l’ont connu.

« Je me considère bien comme le fils du monastère du Havre », écrivait-il à la communauté le 28 août 1931, après sa prise d’habit.