Prier à l’école du Carmel

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I. Pourquoi prier ?

2A. Prier est une dimension essentielle de l’existence chrétienne2

31. Suivre l’exemple de Jésus3

Durant sa vie publique, Jésus avait deux activités principales : annoncer le Règne et l’Amour de Dieu, et guérir les malades. Pourtant, il s’arrêtait pour cette autre nécessité qui était de rencontrer son Père dont il se savait infiniment aimé. Il prenait des temps de solitude pour prier son Père, seul à seul, et répondre à son amour. Comme pour Jésus, l’oraison est essentielle à toute vie chrétienne.

De nos jours on entend dire : « Agir chrétiennement, c’est prier ; le temps consacré exclusivement à Dieu pour prier n’est donc pas nécessaire ». Il est vrai que plus on est uni à Jésus, plus l’action devient elle même prière, même si l’on ne pense pas explicitement à Dieu. Thérèse d’Avila a exulté le jour où elle a compris qu’on pouvait avoir son cœur profondément tourné vers Dieu, sans penser à Lui. L’action peut être prière, mais cela ne dispense en aucune manière de ce temps d’oraison où l’on débraie de l’activité pour être avec le Seigneur, gratuitement. C’est ce que Jésus faisait avec son Père, c’est ce que nous avons à faire, à sa suite.

Quand on lit l’Évangile, on voit Jésus prier en maintes circonstances : il va à la synagogue le jour du sabbat, il récite le shêma Israël, la prière du matin et du soir. Il monte à Jérusalem en pèlerinage. Il prie aussi dans des circonstances particulières, comme le note tout particulièrement St Luc : au moment de son baptême, pendant la Transfiguration. Il passe aussi la nuit à prier avant de choisir ses douze Apôtres.

Mais Il ne prie pas que dans les grandes circonstances. St Luc cite un verset qui est très éclairant :

« La nouvelle se répandait de plus en plus à son sujet et des foules nombreuses s’assemblaient pour l’entendre et se faire guérir de leurs maladies. Mais lui se tenait retiré dans les lieux déserts et priait. » (Luc chapitre 5 versets 15-16)

C’est ce qu’on appelle un sommaire, un résumé. On y lit les deux activités principales de Jésus durant sa vie publique : annoncer la Bonne Nouvelle et guérir les maladies. Mais le texte note que Jésus se tenait aussi dans les lieux déserts et priait. Il emploie l’imparfait, ce qui indique une habitude : à certains moments et de manière régulière, Jésus choisissait d’arrêter de guérir les malades qu’il pouvait guérir et d’annoncer la Bonne Nouvelle, dont Il savait le prix. Pourquoi ?

Parce que, à ses yeux, il y avait quelque chose qui valait autant que ces activités et dont Il ne pouvait se passer : se retirer dans les lieux déserts, pour ne rien faire d’autre que de prier son Père. Le disciple, qui n’est pas plus grand que son Maître, est appelé de même à inscrire dans sa vie chrétienne - de manière régulière - un temps où il s’arrête de faire ce qu’il fait, et même le bien qu’il fait, pour cet autre nécessaire qui est « une rencontre d’amitié, seul à seul, avec Celui dont nous savons qu’Il nous aime. » C’est ce que faisait Jésus en se retirant pour prier son Père. Et cela se comprend. Dans une relation d’amour ou d’amitié, il ne s’agit pas d’être toujours à « faire quelque chose pour l’autre » ; lorsqu’un homme et une femme mariés ne prennent jamais le temps d’être l’un avec l’autre, gratuitement, « sans rien faire », l’union du foyer peut être menacée. Il faut des temps de présence gratuite l’un à l’autre pour s’écouter et s’accueillir. Il n’y a pas d’amour sans gratuité.

Nous avons en nous une capacité d’aimer vraiment Dieu et d’avancer sur ce chemin de l’amour vrai ; cela nous est donné ; osons-nous le croire et faire ce qui dépend de nous pour accueillir cette grâce de 1’union d’amour avec Jésus, et en Lui, avec les hommes ?

3 2. Vivre une relation d’amitié3

« L’oraison est une rencontre d’amitié où l’on s’entretient souvent, seul à seul, avec Celui dont nous savons qu’il nous aime. » (Thérèse d’Avila)

Le Christ nous révèle que Dieu nous aime et attend de nous une réciprocité d’amour. L’oraison est une rencontre dans le silence avec celui qui nous a aimés le premier. Faire oraison, c’est choisir de répondre au désir du Christ de faire de nous ses amis comme la Sagesse créatrice le déclarait déjà dans les Proverbes :

« Je trouvais mes délices parmi les enfants des hommes. » (Livre des Proverbes 8,31)

Pour vivre cette rencontre gratuite, nous avons nous aussi à nous arrêter à certains moments de « faire » des choses, même bonnes, afin de prendre le temps de rencontrer Dieu dans la foi.

« Pour toi, quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte et prie ton Père qui est là dans le secret et ton Père, qui voit dans le secret te le rendra. » (Matthieu 6, 6)

Ce que Dieu veut donner, n’est rien de moins que Lui-même. Pour cela, entre dans ta chambre : invitation à s’arrêter un moment, à prendre le temps de s’avancer dans une foi dépouillée et avec patience, car les grandes choses supposent toujours du temps.

33. Répondre à l’exigence de la foi3

Dieu nous dit dans la Bible que nous avons été créés à son image et ressemblance. Nous sommes capables de Dieu et faits pour entrer personnellement en relation avec lui. Espérer une telle vie divine, c’est mettre notre confiance en ce Dieu qui est fidèle à ses promesses :

« Dieu créa l’homme à son image et ressemblance, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa. » (Gn 1,27)

Nous sommes appelés à aimer Dieu pour lui-même, à venir lui tenir compagnie en lui donnant du temps gratuitement. Au cœur de la foi chrétienne, il y a le sens de la gratuité de l’amour de Dieu auquel nous sommes appelés à répondre.

Humainement parlant c’est impossible, car l’homme n’est pas capable de l’absolue gratuité de l’amour divin, mais le Christ nous est donné.

34. Répondre à notre vocation dans le Christ3

« Sans moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jn 15,5)

La médiation du Christ, Parole unique de Dieu, est fondamentale. Il est l’unique Médiateur et l’oraison permet de faire place dans la foi à cette médiation du Christ dans ma relation à moi-même, aux autres et à Dieu. Le Christ est ce tiers qui permet à toute relation de n’être pas fusionnelle, mais d’être vécue dans le respect de la vérité de Dieu et de l’homme.

A moi-même : je ne me connais moi-même en vérité que dans la contemplation du Christ. Il me révèle qui je suis devant Dieu.

Aux autres : je ne peux aimer comme Jésus aime qu’en reconnaissant dans le prochain ce frère, cette sœur, pour qui le Christ est mort (cf. Rm 14,15).

A Dieu : en Christ, il nous est possible de dire à Dieu « Père » grâce à son Esprit qu’il a répandu dans nos cœurs.

2B. Quel est l’âme de cette rencontre ?2

Ce qui me fera avancer sur le chemin de l’oraison est ce qui me fera avancer sur le chemin de la vie, à savoir : croire, espérer, aimer.

L’oraison est une rencontre, seul à seul, avec quelqu’un. Elle consiste à :

- Croire que Dieu est présent et qu’il est plus grand que ce que nous ressentons ou comprenons.

- Espérer en mettant notre confiance en ce Dieu qui est fidèle à ses promesses.

- Aimer Dieu pour lui-même et venir lui tenir compagnie en lui donnant du temps gratuitement.

Il s’agit de rencontrer quelqu’un, et en premier lieu, de se laisser rencontrer par quelqu’un. Cette relation interpersonnelle ne se jouera pas simplement au niveau de la pensée. En réfléchissant sur un texte d’Écriture, si j’ai un esprit un peu habile, je peux enfiler quantité de considérations : cela ne veut pas dire que j’aurais rencontré le Seigneur. Il n’y a de rencontre entre des personnes qu’au niveau du cœur, au sens où Jésus emploie ce terme là, c’est-à-dire au niveau de la liberté de la personne. Il y a bien des manières de vivre la rencontre avec les Seigneur dans l’oraison, mais la flamme qui anime cette rencontre consiste toujours à croire, espérer et aimer.

3 1. Croire3

Il s’agira toujours, quelle que soit la forme de la prière, de faire confiance à Dieu qui se dit à moi en Jésus-Christ, de croire en un Dieu toujours plus grand que ce que je ressens et ce que je comprends.

32. Aimer3

Il s’agira d’aimer parce que toute rencontre d’amitié est une rencontre d’amour ; notons que si Thérèse d’Avila emploie le terme d’amitié, cela signifie qu’il y a échange. Il n’y a de communion que si je suis attentif à l’autre, soucieux de la joie de l’autre.

Cela ne veut pas dire que je ne recevrai pas de l’autre, mais comme le dit Thérèse d’Avila :

« Ne venez pas à l’oraison d’abord pour recevoir, mais d’abord pour donner,… pour tenir compagnie au Seigneur. »

Cela facilite beaucoup les choses, parce que au moment où l’oraison devient difficile, ennuyeuse, je pourrai l’accepter par amour, pour demeurer tout simplement avec le Seigneur, gratuitement.

Pourquoi cet ennui ? Parce que notre regard est trop faible pour goûter la présence de Dieu. Pourtant, si notre cœur est tourné vers le Seigneur, nous pouvons lui donner de notre temps et lui offrir notre pauvreté, et notre ennui : « je n’ai que cela à Te donner, Seigneur, mais je viens Te le donner ! »

3 3. Espérer3

Veiller dans l’Espérance : nous ne demandons pas dans l’oraison d’avoir tout de suite notre salaire. L’Espérance s’enracine dans la foi. « Seigneur, je crois en tes promesses. Je te donne si peu de chose, la pauvreté de mon amour. Toi tu me donneras beaucoup, parce que c’est toi-même que Tu veux donner. ». Je crois et je veille dans l’Espérance. Celle-ci est inséparable de la veille ; elle est affrontement à la durée dans le temps, car rien de grand ne se fait dans l’immédiat. Du côté de l’homme les grandes choses supposent toujours la traversée du temps.

Les vrais pas de la vie sont des actes. Ces actes consistent dans l’oraison à croire en la Parole de Dieu, à faire confiance à Dieu qui est fidèle à ses promesses et à l’aimer dans l’instant présent.

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II. Comment prier ?

Voici non pas une méthode, mais quelques repères.

Vous pouvez aussi consulter notre rubrique « Repères simples »

2A. Entrer dans la prière2

Une rencontre humaine dépend beaucoup de la façon dont on aborde l’autre. De même, il faut prendre le temps d’entrer dans la prière, car habituellement, on ne s’y trouve pas immédiatement de plein pied. Avant la rencontre proprement dite, il est bon de choisir un lieu, (cela peut être un coin de prière chez soi) et aussi de choisir la durée de la prière. Le choix marque la réalité de notre engagement à prier.

Ce qui va être dit ici n’est pas une méthode au sens précis du terme, car il n’y a pas de méthode pour rencontrer quelqu’un en profondeur, mais il y a des moyens, des lois, des repères. Pour la prière, nous pouvons les présenter à partir de trois mots : corps, cœur, Esprit.

3 1. Mon corps3

La prière est un acte d’humilité. Il faut venir au Seigneur tels que nous sommes, en habitant notre être corporel : accueillir mon corps, c’est d’abord prendre le temps de me poser et de prendre une position stable. Sinon, je serai instable et agité. Et l’agitation de mon corps durant la prière trahira celle de mon cœur.

Je n’accueille pas un corps inerte, mais un corps vivant, qui respire. Il est simple d’apprendre, non pas à penser qu’on respire, mais à sentir sa respiration, selon son double rythme d’inspiration et d’expiration. En inspirant, je m’accueille dans mon corps comme créature : j’accueille l’existence que Dieu me donne à chaque instant ; en expirant j’offre à Dieu avec reconnaissance cette vie reçue de lui.

Le souffle de la respiration est aussi le signe concret du souffle de l’Esprit incréé qui m’habite pour tourner mon cœur vers Dieu. Je peux respirer dans une attitude de foi dans le don que Dieu m’a fait de lui-même.

Accueillir mon corps, c’est m’accueillir, car je suis un corps, et ce corps est le temple de l’Esprit Saint.

Prendre le temps d’accueillir son corps, ce n’est pas perdre son temps, c’est déjà être en prière. C’est se recueillir, en se situant dans la réalité du lieu où je suis. Il arrive souvent que l’on se rende compte, au bout de 10 minutes, que l’on est pas au lieu où l’on se trouve, mais ailleurs, en pensée. Mon corps m’est donné pour m’accueillir et pour me rendre présent à moi-même, tel que je suis, là où je suis. Il est un merveilleux moyen de vivre l’intériorité de la présence de Dieu :

« Ne savez-vous pas que vos corps sont le temple de l’Esprit Saint » (1 Corinthiens 6, 19)

32. Le cœur3

Le cœur, au sens biblique, est le centre de l’affectivité et de la personnalité profonde : c’est avec notre cœur que nous choisissons, que nous aimons et que nous nous engageons. Il faut aussi accueillir ce que l’on porte dans son cœur.

4a) Qu’est-ce que je porte en moi ?4

En prendre conscience et l’accueillir pour me tourner résolument vers le Seigneur. Il est bon au début de l’oraison de dire par exemple : « voilà, aujourd’hui, je suis un peu morose, je ressens un ras le bol ; eh bien Seigneur, je te présente mon découragement. » Une telle prière rejoint le réel de ce que je suis, non pas pour m’y enfermer, mais pour l’ouvrir au Seigneur et le Lui offrir.

Profondément encore, se trouve ma capacité de choisir.

4b) Qu’est-ce que je veux ?4

Toute vraie rencontre suppose de choisir de rencontrer l’autre. C’est donc aussi un fondement de la prière. Qu’est-ce que je veux faire de cette prière ? Qu’est-ce que je choisis ? Pourquoi suis-je là ? Ma réponse peut varier : « Seigneur. je voudrais T’aimer ; je voudrais Te tenir compagnie ; je voudrais t’apporter cette humanité dont le suis solidaire, Te présenter ces gens-là que Tu aimes et qui souvent ne le savent pas… »

33. L’Esprit3

L’humilité, c’est réaliser que par nous-mêmes nous sommes incapables de prier ; c’est nous reconnaître pauvres et supplier le Seigneur de nous faire la grâce de la prière, c’est Lui demander le secours de l’Esprit Saint. Car toute prière vraie est une action de Dieu et de l’homme : il n’y a pas de vraie prière sans l’action de l’Esprit Saint. Devant l’appel du Seigneur, je réagis comme un pauvre : « Seigneur, pour répondre à ton appel, donne moi d’accueillir et de m’unir à L’Esprit Saint déjà présent dans mon cœur. » C’est Lui qui me tournera vers Jésus ou vers le Père.

La vie de prière n’est pas quelque chose de facile, mais lorsqu’on a la sagesse et l’humilité de prendre ces moyens, en nous rendant attentifs au corps, au cœur et à l’Esprit, la prière n’est jamais vaine ; elle produit toujours son fruit, même si celui-ci n’est pas toujours perceptible immédiatement. Procéder ainsi, c’est rejoindre le réel de ce que nous sommes, un corps et un cœur habités par l’Esprit Saint ; c’est reconnaître ce réel et choisir de s’engager sur le chemin de la rencontre de Dieu. Le plus souvent, lorsque nous nous apercevons au bout de dix minutes que nous sommes ailleurs, et que notre oraison patine, cela vient de ce que nous n’avons pas pris le temps d’entrer dans la prière. Cette négligence peut d’ailleurs être le signe d’une certaine suffisance : nous pensons que ce qui a marché auparavant doit réussir encore et nous omettons de reprendre humblement le chemin par le commencement.

2B. Accueillir la Parole2

Je suis précédé par la Seigneur dans cette rencontre ; je suis précédé par sa Parole. Dieu m’a parlé, avant que je ne lui parle, car le Père m’a tout dit en son Fils. Parce que Dieu m’aime, Il se dit à moi avant même que je ne lui parle, de la même manière qu’une maman précède son petit bébé par sa parole. Et si elle ne le fait pas, le bébé ne parlera jamais, car c’est la parole de l’adulte qui permet à l’enfant de devenir humain ; ainsi sommes-nous précédés par Dieu qui se dit à nous en Jésus-Christ.

Toute rencontre s’appuie sur un échange de paroles, même si elle ne se réduit pas à cela. Dans cette présence l’un à l’autre qu’est l’oraison, je suis précédé par Dieu qui m’a aimé avant que je ne l’aime, qui m’a parlé avant que je ne lui parle. Ainsi la prière est réponse à Dieu qui se dit à moi en Jésus-Christ, Parole de Dieu qui me rejoint sous différentes formes, mais sous une forme privilégiée qui est l’Écriture Sainte, la Bible.

Toute l’Écriture, Ancien et Nouveau Testament, se résume, non pas dans l’énoncé de quelques vérités, mais en la personne de quelqu’un : le Fils de Dieu fait homme, Jésus-Christ crucifié et ressuscité. L’Écriture est la trace écrite de la parole de Dieu qu’est Jésus-Christ. C’est dire que dans mon oraison la prière devra s’articuler sur cette Parole qui me précède.

Je peux faire oraison en prononçant simplement le Nom de Jésus, en me laissant regarder par Lui et en le regardant. Je peux aussi prendre un texte d’Ecriture, pour en faire le lieu de ma rencontre avec Dieu qui se dit à moi dans ce texte écrit. Dans l’Evangile, tout nous est dit de ce que Jésus porte dans son cœur, si nous savons écouter.

Dans un premier temps, lire le texte comme une lettre que le Seigneur m’adresse. A travers le texte, le Christ se dit à moi, Il me parle de son Père ou Il me dit ce qu’il attend de moi. Nous pouvons alors nous poser deux questions :

- Qu’est-ce que Jésus me dit de Lui, de son Père ?

- Qu’est-ce qu’il me dit de moi, des hommes ?

Qu’est-ce qu’il me dit ? être attentif aux mots et aux gestes de Jésus. Pour certains, imaginer la scène peut constituer une aide.

Dans un deuxième temps , reprendre le texte en m’arrêtant simplement aux mots ou aux versets qui m’ont parlé, touché, ceux que je ressens comme une parole qui m’est adressée personnellement, aujourd’hui. Je laisse tomber tout le reste, car si l’oraison est une rencontre d’amitié, ce n’est pas une réflexion où on aligne des quantités de pensées sur un texte d’évangile. Il suffit donc de reprendre simplement quelques mots ou versets et de les murmurer dans son cœur.

Il est important de savoir durer dans l’oraison, parce que la durée nous oblige à changer de niveau, à ne pas en rester au niveau superficiel, à nous engager en profondeur. Il n’y a pas de descente profonde en nous sans choix, sans durée, sans patience.

En résumé, la prière est réponse à Dieu qui se dit en Jésus-Christ. Cette réponse suppose l’écoute de la Parole afin de lui répondre avec notre liberté profonde.

- sous une forme extrêmement brève, cela peut-être tout simplement accueillir le nom de Jésus et le répéter.

- sous une forme plus développée, ce peut être la méditation de la Parole avec ses deux niveaux :

- un niveau où je réfléchis avec mon intelligence croyante pour être attentif à tout ce que le Seigneur me dit par l’ écriture.

- un deuxième niveau où je ne mène plus tellement les choses, mais je reprends et murmure simplement tel ou tel mot, tel ou tel verset.

Il faut apprendre à méditer ainsi, à l’exemple de Marie, la sœur de Marthe, se tenant aux pieds de Jésus pour écouter sa parole (Lc.10,38-42).

2C. Offrir sa vie2

« Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-même en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce sera là votre culte spirituel » (Rm 12, 1s)

Lorsque nous sommes assaillis par les distractions et que nous ressentons douloureusement notre impuissance à prier, à méditer, nous pouvons nous offrir simplement au Seigneur, tels que nous sommes avec nos distractions et nos sentiments. C’est consentir à une certaine obscurité, à un vide, sans chercher à raisonner, mais en offrant tout.

C’est un moyen merveilleux pour se disposer à ce que le Seigneur puisse vraiment nous faire entrer dans la prière. C’est se faire pauvre, et Lui faire la place, en lui offrant tout son être.

2D. Le fruit de la prière2

Le fruit de la prière, c’est la charité. Le Christ a sauvé le monde non pas par les moyens de puissance mais par le moyen de l’amour humble qui vient s’abaisser jusqu’à rejoindre ceux qu’il sauve.

Jean de la Croix a cité cette merveilleuse sentence de Saint Denis l’Aréopagite :

« La plus divine de toutes les œuvres divines est de coopérer avec Dieu au salut des hommes. C’est une très grande gloire que de l’imiter ; c’est pour cela que le Christ Notre Seigneur les appelle œuvres de son Père. »

Ce que le Père a dans son cœur, c’est la vie de tous les hommes. Pour nous, la plus grande œuvre est donc de travailler au salut du monde.

A quoi doit mener la véritable oraison ? A la charité active qui s’engage à la suite de Jésus, lui qui a donné sa vie pour le salut du monde. L’oraison conduit à imiter Jésus, à Le regarder vivre tourné vers son Père, à prendre dans notre cœur son propre souci du bonheur éternel de l’humanité. La parfaite oraison porte à vivre un amour en acte, un amour qui se compromet.

Quand je sors de la prière, dans un premier temps, je remercie le Seigneur pour ce temps passé avec lui, même si j’ai été très déficient ; Lui, m’a accueilli et aimé. Dans un deuxième temps, je me tourne vers le prochain avec le désir de l’aimer dans la situation où je suis. Qu’est-ce que je vais pouvoir faire pour tel de mes proches ? Un sourire, un service que je n’ai pas tellement envie de rendre, une prière. Poser ainsi un acte concret et gratuit de charité transforme notre cœur et permet à notre prière de porter du fruit dans notre vie concrète.

« Au soir, tu seras jugé sur l’amour, apprends à aimer Dieu comme Il désire être aimé. » (Jean de la Croix)

III. Comment faire face aux difficultés de la prière ?

2A. Le manque de temps2

C’est pour beaucoup une grande difficulté et cela peut être l’enjeu d’un combat. Comment se comporter évangéliquement ?

Nous devons nous donner une hiérarchie des valeurs. Qu’est-ce qui est important dans notre vie ? Dès lors qu’on a un peu de bonne volonté et de disponibilité, on reçoit en effet de multiples appels, et on ne peut pas répondre à tous. Je dois alors me poser la question : qu’est-ce qui est essentiel pour que je sois un homme, une femme, qui soit un serviteur, une servante du Seigneur ? Cela suppose de faire comme Jésus, de s’arrêter pour des temps de la prière.

Il faut choisir ce temps de manière réaliste par rapport aux contraintes de mon existence réelle, le prévoir dans ma journée, si possible, ou au moins dans la semaine. Je choisis dans la hiérarchie des valeurs de faire passer le temps de la prière avant autre chose. Cette hiérarchie des valeurs est très importante. Qu’est-ce qui est essentiel pour que je vive vraiment et pour que j’aide en vérité les autres à vivre ? Qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce que je choisis ?

Pour pratiquer la vertu, il ne faut pas attendre d’en avoir envie. Cela est vrai aussi de la prière. Prenons nos responsabilités, choisissons de prendre du temps pour prier, pour venir aimer Dieu gratuitement. Lorsque l’on veut rencontrer quelqu’un, on trouve toujours le temps. Ici, il s’agit de rencontrer Celui qui est notre Seigneur et notre Ami.

Notre vie vaut ce que nous choisissons. Choisissons nous de L’aimer et de nous engager à sa suite ?

2B. Les distractions2

Tout le monde en fait l’expérience. Il s’agit des multiples faits de notre vie qui viennent occuper notre pensée et nous entraînent ailleurs que dans la présence du Seigneur. La simple distraction est comme une étoile filante. Elle se situe au niveau de la pensée ; il faut la laisser filer sans courir après. C’est ici qu’il est important d’avoir l’écriture comme fil conducteur, par exemple le Nom de Jésus ou une formule plus élaborée « Seigneur Jésus, Fils de Dieu, prends pitié de moi pécheur » ou un verset de psaume, ou mon texte d’évangile. Le fil conducteur est comme une rampe que je peux saisir lorsque, de temps en temps, la distraction m’entraîne ailleurs.

2C. La préoccupation2

Schématiquement, alors que la distraction est au niveau de la pensée, la préoccupation se situe plus profondément au niveau du cœur. Elle consiste par exemple en un souci grave qui m’affecte profondément. Je suis pris par le désir d’arranger une situation alors que dans l’immédiat, je ne puis rien. Ou par le souci de savoir ce qui se passera demain. Je voudrais savoir et pouvoir, et je me heurte à mon impuissance. Je suis enfermé sur moi-même.

Comment faire pour passer de la préoccupation qui m’occupe le cœur, à une attitude de liberté où je serai capable de rencontrer le Seigneur et de Lui parler ?

Il faut partir de l’événement qui est à l’origine de ma préoccupation pour convertir mon regard. Après avoir présenté au Seigneur ce qui me préoccupe, il n’est sans doute pas de meilleur moyen que de prier le Notre Père en appliquant cette prière à notre préoccupation :

Notre Père qui est aux cieux

Que ton Nom soit sanctifié,

Que ton règne vienne…

et puis nous nous arrêtons un peu pour demander que ce règne arrive en cette situation, en ce vécu, dans cette relation.

Que ta volonté soit faite…

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour…

Le pain qui symbolise tout don de Dieu nécessaire à notre vie, et par dessus tout le Don de l’Esprit Saint.

Pardonne-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensé…

Je peux demander pardon pour le comportement que j’ai eu, pour le comportement déficient de l’autre.

Ne nous soumets pas à 1a tentation…

Délivre-nous du mal.

parce que le père du mensonge a pu venir profiter d’une situation un peu trouble.

Ne pas s’étonner si, après la première demande on se retrouve repris par la préoccupation. Il faut persévérer, savoir ne pas lâcher prise, jusqu’à ce que le regard change peu à peu. Il devient alors possible de voir la situation comme Jésus la voit, comme le lieu d’un consentement à la volonté du Père, ou comme la matière d’une offrande. Une fois ce regard changé, la préoccupation qui empêchait de rencontrer le Seigneur devient le lieu même de la rencontre avec lui ; mais cela passe par une conversion, par un travail spirituel.

Le psaume 54, 23 offre également une formule brève à répéter : « Décharge sur Dieu ton fardeau, et lui prendra soin de toi. »

2D. L’ennui2

Je fais ce que je peux, j’ai beau prier l’Esprit Saint, …je m’ennuie royalement et je ne peux m’empêcher de regarder ma montre de temps en temps.

Que faire dans cette situation ? Se demander si on a bien pris le temps d’entrer par la porte d’entrée. Il faut peut-être revenir tout simplement à la triade, corps, cœur, Esprit. Souvent, les difficultés dans l’oraison tiennent au fait que nous y sommes mal entrés. Nous n’avons pas pris le temps de prendre conscience de nous-mêmes dans notre réalité corporelle, puis de descendre dans notre cœur pour présenter au Seigneur ce qui l’habite et invoquer humblement le secours de son Esprit.

Peut-être que cet ennui était-il déjà présent dès le départ ; je n’étais pas en forme et je n’ai pas pris le temps d’en prendre la mesure afin de ne pas m’y résigner.

Si cet ennui persiste alors que j’ai fait ce qui dépendait de moi pour m’engager dans la prière, je peux le vivre activement comme un acte d’offrande de mon temps au Seigneur de manière encore plus gratuite. Je peux accepter de m’ennuyer… par amour… !

Pourquoi cet ennui ? Parce que Dieu n’est pas au même niveau que nous. Il est Dieu et il y a en nous bien des résistances à sa présence agissante.

L’ennui peut être une épreuve, une invitation à servir le Seigneur gratuitement. C’est un appel à persévérer dans la durée, sans exiger de récompense immédiate. Cela nous aide aussi à nous souvenir que nous sommes incapables de rencontrer Dieu par nous-mêmes et que nous avons toujours à nous comporter comme des pauvres à qui Dieu ne manquera pas de donner le nécessaire.

2E. La tentation2

Thérèse d’Avila déclare que le temps d’oraison peut être le temps de la grande tentation. On peut s’en étonner : je viens pour rencontrer le Seigneur et je suis fortement tenté, affronté aux pires pensées… aux pires sentiments. C’est pourtant compréhensible. Comme nous ne sommes plus en prise sur un faire, sur quelque chose que nous tenons, certaines ‘demeures’ de notre cœur pas encore purifiées remontent à la surface et c’est un peu désagréable : désirs impurs, pensées de vengeance contre quelqu’un qui nous a blessé, sentiments de violence ou de révolte… C’est l’heure du combat spirituel, mais comment combattre ?

Ici Jean de la Croix indique deux manières de faire :

« La première est commune et moins parfaite. Elle consiste, lorsque l’on veut résister à un vice, à un péché, à une tentation, à produire des actes de vertu qui contredisent et détruisent ce vice, ce péché, cette tentation. Par exemple, s’il s’agit du vice ou de la tentation d’impatience, ou bien d’un désir de vengeance que je sens en mon âme à la suite d’un dommage souffert ou de paroles injurieuses infligées ; je résiste à l’aide de quelque bonne considération concernant la Passion du Seigneur ; celle-ci par exemple : » maltraité, il n’a pas ouvert la bouche pour se plaindre « (Is.53,7) ou bien , en songeant aux grands bien que procure la patience et la victoire sur soi-même, ou bien en me souvenant que Dieu nous a fait un commandement de la patience, qu’elle nous est très avantageuse etc… Grâce à ces considérations, je me décide à supporter, à accepter, à aimer cette injure, cet affront, ce dommage, et cela pour l’honneur et la gloire de Dieu. Cette manière de combattre la tentation, de contredire le vice ou le péché, engendre la vertu de patience, et c’est un bon moyen de résister ; cependant, il est ardu et imparfait.

Il y a un autre moyen de vaincre les vices et les tentations, d’acquérir et de s’assimiler les vertus : il est plus facile, plus fructueux et plus parfait. L’âme le met en usage lorsque, par les seuls actes anagogiques, les seuls élans amoureux, et sans autres considérations étrangères, elle résiste à son adversaire, renverse toutes les tentations et obtient les vertus en un degré très parfait.

Il disait que c’était possible en agissant comme suit.

Quand nous sentons le premier mouvement, le premier assaut de quelque vice : l’impureté par exemple ou l’impatience, l’esprit de vengeance pour un affront reçu, etc…, ne pas résister par un acte de vertu contraire en la façon indiquée plus haut, mais opposer à la première atteinte du vice un acte anagogique ou un élan d’amour, en élevant notre cœur jusqu’à l’union divine. Grâce à cet élan, l’âme se dérobe au vice et à la tentation, elle se présente à son Dieu et s’unit à lui. De cette manière l’ennemi est frustré dans son attente et ne trouve plus sur qui frapper. … L’ennemi n’a plus de prise parce que l’âme s’est dérobée à ses coups.

Alors, chose merveilleuse, l’âme oubliant le mouvement vicieux, se trouve jointe et unie à son Bien-Aimé. L’ennemi n’a plus à s’attaquer qu’à un adversaire insensible et qui, pour l’instant, n’est pas en état d’être tenté. » (Jean de la Croix d’après le Père Élisée de la Nativité)

Ainsi, il est préférable de se tourner vers le Christ pour lui dire notre désir de le suivre et de l’aimer et nous réfugier dans son cœur. Ce n’est pas facile parce qu’agir ainsi, c’est accepter une démaîtrise. Je préférerais maîtriser la situation, me prouver que je suis capable de résister. En fait, ce n’est pas ma victoire, mais celle de Jésus. Notre victoire, c’est notre foi (1 Jn 5, 4). Cela s’apprend en prenant l’habitude de tourner toujours notre cœur vers le Christ qui a triomphé des puissances du mal une fois pour toutes.

2F. Le consentement difficile2

Il s’agit de ces situations où nous n’arrivons pas à dire un « oui » auquel nous nous reconnaissons appelés. Je sens très bien que le Seigneur m’appelle à consentir, à lâcher ma volonté propre, et je n’y arrive pas. Je voudrais bien, mais je ne peux pas, comme si ma volonté m’échappait.

Il faut se souvenir que l’on est jamais seul. Ce « oui » que je suis incapable de dire par moi-même, j’ai à demander à Jésus de le dire pour moi. Ainsi en va-t-il pour un grand malade, qui n’arrive pas à prier ; il peut s’unir à la prière de quelqu’un qui lui propose de prier près de lui et pour lui ; il n’a qu’à se laisser faire, à faire confiance. Cet acte de confiance est un assentiment suffisant pour que la grâce de Dieu puisse agir.

De même, lorsque je suis affronté à quelque chose de très dur et que je n’arrive pas à dire « oui », je demande à Jésus de dire ce « oui » pour moi et avec moi. Je prie avec lui le Notre Père. Je peux aussi déposer mon cœur entre ses mains ou me confier à la prière de la Vierge Marie afin que la grâce de Dieu puisse changer mon cœur et qu’il me soit donné de consentir.

Nous ne prions jamais seuls ; avec le Christ, il y a l’Église, la communion des Saints. Dans la prière, il faut apprendre à ne pas rester seul et à rejoindre dans la foi cette communion. C’est un grand et beau mystère que l’Église. Nous pouvons en faire l’expérience si nous y sommes ouverts dans la foi

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