Princesse ou Carmélite

Allée au printemps

Retenue à Versailles pendant de longues années, elle ne cherche pas de vain prétexte pour remettre à plus tard l’effort quotidien de la régularité d’une existence consacrée. Au jour le jour, tout en respectant les obligations de son rang, elle trouve l’occasion d’une existence humble et fidèle. Au fil de l’année liturgique elle rédige le carnet de bord de sa longue traversée du désert.

Chaque grande fête de la vie du Christ lui est un repère dont elle tire enseignement de même qu’elle s’inspire de la vie des saints pour en suivre l’exemple.

Mes prières toujours préparées par l’exercice de la présence de Dieu, vers qui je m’élèverai par intervalles, ne souffriront plus, ou de la vivacité de mon imagination, ou de la malheureuse dissipation qu’entraînent presque nécessairement des rapport trop étendus avec le monde, ou de la trop grande occupation de soi-même. (“Méditations eucharistiques”)

Tout ce qui est autour de moi serait de m’inviter à m’arrêter sur cette terre en apparence riante et heureuse ; tout ce qui est dans moi me dit qu’elle n’est qu’un lieu d’exil et de pèlerinage

La salle de bal

Elle s’applique continuellement et sans complaisance à un examen de conscience où elle ne laisse rien échapper au regard miséricordieux de son Dieu. : Me suis-je toujours attachée sérieusement à m’examiner, à me suivre de près, à développer tous les motifs habituels qui dirigent mes actions, à peser dans la balance du sanctuaire mes iniquités, à les détester toutes sans réserve, sans mélange, à les prévenir par des préservatifs nécessaires, à les réparer par les saintes mortifications de la pénitence, par les humiliations et les douleurs d’un repentir sincère ? N’ai-je point eu peut-être plus de répugnance à les accuser que de contrition en les pleurant ? Et mes communions, ne serais-je pas du nombre, du grand nombre des profanes qui, en recevant le corps du Sauveur, ne font que manger et boire leur propre jugement et condamnation ? ( “Méditations eucharistiques, Exercice pour la Communion pascale”)

Réceptions d’ambassadeurs, dîners officiels en public, présentation des dames de la Cour en grande robe noire dans la chambre de la reine, bal dans la grande galerie ou la galerie des glaces, expositions d’œuvres d’art dans le salon d’Hercule, revues militaires, représentations de théâtre ou concerts se succèdent sans que la princesse ait à se soucier de l’organisation de son emploi du temps. Quand trouve-t-elle donc le loisir de se retirer dans ses appartements pour poursuivre dans le plus grand secret, au rythme de l’année liturgique, le silencieux dialogue qu’elle entretient jour après jour avec son Dieu ?

Qu’est-ce que le monde avec ses enchantements pourrait jamais m’offrir de comparable aux célestes douceurs que vous prodiguez, Ô mon Dieu, à ceux qui vous aiment

L'oiseau prisonnier

La vie de représentation à laquelle la contraint son rang lui pèse de plus en plus. Elle en vient à se sentir prisonnière dans ce château où son âme s’égare de demeure en demeure, dans les mirages renvoyés à l’infini par les miroirs où se reflètent les scintillements du siècle des Lumières.

Voyez l’esclavage où je suis, l’agitation où je vis, mes prières gênées, mes méditations coupées, mes dévotions contrariées ; voyez les affaires temporelles dont je suis assaillie, voyez le monde qui sème sous mes pas ses pompes, ses jeux, ses spectacles, ses conversations, ses délices, ses vanités, ses méchancetés, ses tentations sans que je puisse ni fuir ni me détourner. (“Méditations eucharistiques, Neuvaine à Sainte Thérèse” )

Dilatez, étendez dans mon âme toutes les vertus religieuses. Que, dès à présent, j’en pratique tout ce qui m’est possible. Donnez-moi des occasions fréquentes d’obéir, de me mortifier, de m’humilier, de me confondre avec mes inférieurs, de descendre au dessous d’eux, de fouler aux pieds le monde et ses vanités, de glorifier Dieu sans respect humain, d’embrasser sans honte la croix de Jésus-Christ, de confesser hautement sa religion et son Eglise, de renoncer à moi-même et à toutes mes affections, […] de me dépouiller de ma propre volonté, de me résigner à celle de Dieu, de m’élever à lui, de le prier, de converser avec lui, de l’aller visiter au pied de ses autels, de participer à sa table, d’entendre sa parole, d’assister aux offices. Multipliez toutes les occasions pareilles, je n’en perdrai pas une. Que partout, même dans les lieux les plus consacrés au monde, je porte un cœur crucifié, un cœur de carmélite.

Versailles en hiver Seul Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, est dans la confidence. Il incite la princesse à la patience. Bien que sa santé soit fragile, là n’est pas la raison de cette longue attente. Depuis le retour à Versailles en 1750, vingt ans se sont écoulés avant que le vœu le plus cher de Louise se réalise. Elle commence à se désoler d’être ainsi sans cesse retardée dans l’accomplissement de sa vocation et s’en remet à Sainte Thérèse dans une neuvaine où elle clame son impatience.

ô ma bonne Mère, que faut-il donc de plus ? Mes jours se dissipent, mes années s’écoulent ; hélas ! que me restera-til à donner à Dieu ? Vos filles elles-mêmes ne me trouveront-elles pas trop âgée ? Ouvrez-moi donc enfin, ô ma Mère, ouvrez-moi la porte de votre maison, tracez-moi la route, frayez-moi le chemin, aplanissez-moi tout obstacle ; dès le premier pas, j’ai besoin de tous vos secours pour me déclarer à celui dont le consentement m’est nécessaire ; faites-moi naître une occasion favorable, préparez-moi son cœur, disposez-le à m’écouter, défendez-moi de sa tendresse, défendez-moi de la mienne, donnez-moi avec le courage de lui parler, des paroles persuasives qui vainquent toutes ses répugnances ; mettez-moi sur les lèvres ce que je dois lui dire, ce que je dois lui répondre ; parlez-lui vous-même pour moi, et répondez-moi pour lui. (“Méditations eucharistiques, Neuvaine à Sainte Thérèse”)

Bassin d'Apollon - Hiver Les deuils successifs qui frappent la famille royale la retiennent sans doute auprès des siens. Le Dauphin, meurt en 1765, suivi deux ans plus tard par la Dauphine. Entre temps, le grand père Stanislas Leszczynski a disparu, brûlé vif accidentellement. Puis c’est le tour de la reine qui s’éteint en 1768. Louise n’est plus retenue à la Cour que par l’affection profonde qu’elle porte à son père.

Où sont tant de personnes que j’ai chéries ? Si [la religion] m’a autorisée dans les premiers épanchements de ma douleur, si elle me permet encore de l’écouter parler dans un souvenir qui me retrace la grandeur des pertes que j’ai faites, elle m’interdit aussi tout ce qui ne serait pas assez chrétien dans cette sensibilité d’ailleurs si légitime. Le foi m’apprend que ces séparations ne sont pas éternelles, qu’un jour viendra, où, ressuscitée avec ceux que je pleure aujourd’hui, nous nous réunirons par des noeuds qui subsisteront au-delà des siècles ; qu’une liaison fondée sur les droits du sang et du cœur ne porte point avec elle l’assurance de ne jamais finir sur la terre, mais qu’il est un terme où ces liens interrompus doivent se renouer d’une manière plus pure et plus durable. (“Méditations eucharistiques, Pour le jour des morts”)