Prologue

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le Château Intérieur
ou
le Livre des Demeures

par Thérèse de Jésus (d’Avila), carmélite
commencé en la fête de la sainte Trinité le 2 juin 1577
achevé en la vigile de la fête de Saint André le 29 novembre 1577
Jhs
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Prologue

Ce traité, appelé Le Château Intérieur, Thérèse de Jésus, moniale de Notre-Dame du Carmel, l’a écrit pour ses sœurs et filles, les religieuses Carmélites Déchaussées.

Rarement mes supérieurs m’ont donné un ordre qui m’ait paru aussi difficile à exécuter, que celui d’écrire maintenant sur l’oraison D’abord, parce qu’il ne me semble pas que Notre-Seigneur m’anime de son esprit pour un tel travail, ni qu’il me donne le désir de l’entreprendre ; ensuite, parce que, depuis trois mois, ma tête est si faible, et j’y sens un tel bruit, qu’à peine puis je écrire pour les affaires indispensables. Néanmoins, comme je sais que la force de l’obéissance a coutume d’aplanir les choses qui paraissent impossibles, je me mets de grand cœur à l’œuvre, malgré toute la peine qu’en éprouve la nature ; car Dieu ne m’a pas donné assez de vertu, pour me voir sans cesse en lutte avec la maladie, et avec des occupations de tout genre, sans le ressentir vivement. Que Celui donc qui a bien voulu faire pour moi des choses plus difficiles, daigne lui-même en ce moment guider ma plume ; c’est uniquement en sa miséricorde que je me confie.

Je n’ajouterai guère, je crois, à ce que j’ai déjà écrit, par obéissance, sur cette matière ; et je crains, à vrai dire, de répéter presque les mêmes choses. Je suis au pied de la lettre comme ces oiseaux à qui l’on apprend à parler ; ne sachant que ce qu’on leur enseigne, ou ce qu’ils entendent, ils le répètent continuellement. Si Notre Seigneur veut que je dise quelque chose de nouveau, il daignera me l’inspirer ; sinon il me fera souvenir de ce que j’ai écrit autrefois, ce qui ne serait pas une petite faveur ; car, vu l’infidélité de ma mémoire, je m’estimerais heureuse de retrouver certaines choses qui, assurait-on , étaient bien dites, surtout dans le cas où les copies en seraient perdues. Mais quand le divin Maître ne m’accorderait pas même cette grâce, et quand mon travail ne devrait être d’aucune utilité pour personne, j’en retirerai du moins le profit de m’être fatiguée et d’avoir augmenté mon mal de tête pour satisfaire à l’obéissance.

Je commence donc aujourd’hui, fête de la très sainte Trinité, l’an de Notre seigneur 1577, à Tolède, dans ce monastère de Saint Joseph du Carmel, où j’habite présentement. Je me soumets, pour tout ce que je dirai, au jugement de ceux qui m’ont commandé d’écrire, et qui sont des gens très doctes. Si j’avance quelque chose qui ne soit point conforme à ce qu’enseigne l’Église, ce sera , qu’on veuille bien le croire, par ignorance, et non par malice ; car je puis assurer que je lui ai toujours été entièrement soumise, que je le suis encore, et qu’avec la grâce de mon Dieu je le serai toujours. Bénédiction, louange et gloire à ce Dieu de bonté, dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

Ceux qui m’ont ordonné de prendre la plume, m’ont dit que les religieuses de ces monastères de Notre Dame du Mont Carmel ayant besoin d’être éclairées sur quelques points concernant l’oraison, ils croyaient qu’elles entendraient mieux le langage d’une femme ; qu’à cause de leur affection pour moi elles en retireraient plus de profit ; et qu’ainsi mon travail, si je puis le conduire à terme, leur serait certainement utile. C’est pourquoi c’est à elles que je m’adresserai dans cet écrit ; d’ailleurs, je n’oserais m’arrêter à la pensée qu’il pût être profitable à d’autres. Notre seigneur me fera une grande grâce, si quelqu’une de mes filles se sent excitée par mes paroles à le louer un tant soit peu plus ; et il sait bien, cet adorable Maître, que je n’ai point d’autre désir. Enfin, si je réussis à dire quelque chose de juste, il est bien clair qu’elles ne devront pas me l’attribuer, car j’ai si peu d’esprit et de facilité, que je suis absolument incapable de parler sur de tels sujets, à moins que Notre seigneur, par sa pure miséricorde, ne supplée à ce qui me manque.

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