Récits de Vocation

Frère Gérard-Marie Né en Tunisie en 1949, arrivé en France en 1957, ancien instituteur et directeur d’école, a fait profession solennelle le 16 novembre 2002.

Frère Robert Né à Béziers en 1956, ancien professeur d’histoire-géographie, a fait profession solennelle le 16 novembre 2002.

Frère Guillaume Né à Angers en 1972, ancien agrégé de mathématiques, a fait profession solennelle le 22 septembre 2001.

Frère Denis-Marie Né près de Lyon en 1970, ancien auditeur financier, profession solennelle le 26 septembre 1998, prêtre depuis le 23 juin 2002.

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Frère Gérard-Marie

Je suis né en Tunisie où j’ai passé une partie de mon enfance. Avant mon entrée au postulat, en septembre 1996, je vivais à Montereau (77), exerçant le métier d’instituteur depuis de longues années dans la Z.U.P./Z.E.P.* de Montereau-Surville. Cette cité, comme tant d’autres à population majoritairement démunie ou immigrée, connaît, certes, ses difficultés ; enfant de ce quartier, je demeurais surtout témoin de ses richesses. De plus, je le savais « porté » par la prière d’un Carmel proche, celui de Forges. C’est en 1973-74 que, rendant régulièrement visite à des amis Oblats de Marie-Immaculée (O.M.I.) à la Brosse-Montceau (77), je rencontrais pour la première fois des Carmélites. La communauté occupait provisoirement l’ancien séminaire O.M.I. (un château !) Il s’agissait des Carmélites de Fontainebleau - « en itinérance » - attendant la fin de la construction de leur nouveau monastère, à Forges.

Je fréquentais depuis longtemps les O.M.I., les Bénédictins (à qui je devais mon retour à l’Eglise), mais sur mon chemin, une amitié inattendue naissait, lentement, avec le Carmel. C’est toutefois un peu plus tard que je me suis reconnu dans « cet esprit », lorsqu’un ami prêtre insista pour me faire découvrir une figure du Carmel : le Père Jacques de Jésus, un éducateur, un enseignant (et un prêtre) que le Carmel attira. J’entrevoyais avec étonnement une expression masculine du Carmel ! Des séjours en Terre Sainte confirmèrent cet attrait. Sans tarder, je me suis mis à fréquenter régulièrement le couvent des Carmes d’Avon. Mais l’entrée au Carmel survint dix ans après !

Le Carmel m’est donc « apparu » à travers des Carmélites et j’étais bien loin de savoir, au début, que sainte Thérèse d’Avila en était la réformatrice. Aujourd’hui, en lisant le « Château de l’âme » de Thérèse de Jésus, je ne peux m’empêcher de penser en souriant que ma première rencontre avec le Carmel eut pour cadre un château (bien matériel) qu’occupaient provisoirement des Carmélites. Pouvais-je imaginer, à cette époque, les développements de cette première rencontre ? Je remercie le Seigneur pour les chemins par lesquels Il sait nous conduire !

*Z.E.P. : Zone d’Éducation Prioritaire (terminologie de l’Éducation Nationale).

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Frère Robert

De Béziers, où je suis né, à Avon, où je vis aujourd’hui, 45 années se sont écoulées.

Né dans une famille athée, converti à la foi chrétienne, en faisant le choix du Protestantisme, vers l’âge de 20-22 ans, je suis aujourd’hui novice chez les Carmes déchaux de la Province de Paris.

Mes études d’Histoire à Montpellier, puis à la Sorbonne, n’ont pas été étrangères à ce parcours insolite.

J’ai enseigné 13 ans l’Histoire-Géographie dans des collèges et lycées en Basse-Normandie et en Ile de France. J’ai aimé ce métier, non sans découragement parfois, car il met au coeur de la vie, au contact de la jeunesse et de la société, baignant dans une crise de la transmission des valeurs culturelles, au sens large.

Mon passage à la confession Catholique date des années 1992-1994. Le choix de l’Eglise Catholique s’est alors consolidé au sein d’une communauté nouvelle, de type monastique, où j’ai vécu une année.

C’est ensuite que j’ai rencontré les Carmes. Deux saints du Carmel m’étaient déjà très proches. Thérèse de Lisieux dont les manuscrits autobiographiques m’avaient richement nourri au moment de mon passage à l’Église Catholique et Jean de la Croix dont les oeuvres me paraissaient difficiles et m’attiraient mystérieusement en même temps.

Thérèse d’Avila, quant à elle, c’est au postulat des Carmes que je l’ai vraiment approchée et reconnue comme la « Madre ».

Entrer au Carmel, c’est vouloir prendre du recul par rapport à la société, sans en devenir étranger, au contraire. C’est vouloir, en s’approchant de la source de la Vie, « être providence pour les autres et pour soi », transmettre le désir de l’union à Dieu.

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Frère Guillaume

J’ai 31 ans et j’ai fait profession solennelle dans l’Ordre du Carmel (Province de Paris) il y a un an et demi. Faire le récit de ‘ma’ vocation, c’est reconnaître que justement elle n’est pas complètement mienne. C’est témoigner des dons de Dieu et repérer dans ma vie les rencontres, les expériences, les figures, les lectures etc… avec lesquelles le Seigneur m’a appelé à la vie religieuse au Carmel. C’est faire aussi un retour dix ans en arrière.

L’appel de Dieu s’est imposé à moi comme une évidence alors que j’avais vingt ans. Mais il m’a fallu plusieurs étapes pour découvrir le Carmel, éclairer et vérifier cet appel et finalement y répondre. A cette époque, étudiant les passionnantes mathématiques, je ne m’étais jamais posé la question de la vie religieuse. Né dans une famille catholique pratiquante mais sans zèle ecclésial particulier – à qui pourtant je dois le baptême et la foi –, je fréquentais depuis mon entrée à l’École Normale, l’aumônerie étudiante qui me permit d’approfondir le contenu de ma foi et l’histoire de la spiritualité chrétienne. Elle fut aussi l’occasion de rencontres décisives.

C’est une expérience spirituelle de joie profonde qui me mit en marche : obscure mais certaine, je l’éprouvai comme un appel de Dieu à le suivre. Pourtant, impression n’est pas raison ! Je ne savais d’ailleurs pas trop quoi faire : deux mois se passèrent ainsi. La parole d’un prêtre au cours d’une confession me décida à agir : j’allai rencontrer l’aumônier étudiant pour lui parler de ce que je vivais. Commença pour moi l’expérience précieuse de l’accompagnement spirituel, qui me permit d’affermir ma vie chrétienne et de l’éclairer par la relecture de ma vie. Tout était encore flou mais une sorte de feu brûlant attisait en moi vigilance et détermination dans ‘ma’ recherche. Deux « indices » furent déterminants : la découverte de la vie religieuse et celle de la spiritualité du Carmel.

La première se fit naturellement : l’aumônier était religieux assomptionniste. J’allais le rencontrer dans sa communauté, dont je me mis à fréquenter régulièrement la liturgie. Ce genre de vie m’intriguait et m’attirait : mener, au nom d’une même vocation, la vie commune à la suite du Christ, au service de l’Église, au défi des antagonismes de personnalités ou d’opinion. J’eus contact avec le second indice sans le savoir ! En effet, Bernanos était depuis mes treize ans un auteur de prédilection. C’est ‘par son intermédiaire’ que je mis à lire sainte Thérèse de Lisieux. J’eus de l’engouement pour L’Histoire d’une âme où Thérèse me montrait le chemin d’une vie simple mais remplie de Dieu. Pourtant, je n’approfondissais pas ce que pouvait être sa patrie spirituelle, le Carmel. Une rencontre fut là encore importante : un ami étudiant me signala le déroulement d’une retraite prêchée à l’Institut Notre Dame de Vie, un institut séculier de spiritualité carmélitaine, fondé par un carme, le père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus (= 1967). J’allais à Venasque (près de 900 km en voiture !) tel Abraham quittant Ur et « marchant sans savoir où il allait » ! Je dois beaucoup à cette retraite : l’apprentissage de la prière silencieuse dans la tradition thérésienne, une prédication ardente et intelligente, la découverte des grandes figures de sainteté carmélitaines (je pus ainsi redécouvrir sainte Thérèse de Lisieux !), l’écoute attentive et avisée de deux prêtres de Notre Dame de Vie. Bref, la beauté du Carmel m’éblouissait ! L’appel du Christ se confirmait et se précisait. Heureux moment ! A la suite d’une grâce reçue dans la prière où je prenais conscience de cela, je m’engageais à mener une vie de prière régulière à l’école de sainte Thérèse d’Avila.

Je repartais enthousiaste, riche de nombreuses découvertes mais toujours en recherche. En bon logicien et par conjugaison de mes deux indices – la vie religieuse et la spiritualité du Carmel – je ne tardais pas à découvrir le couvent des Carmes d’Avon ! J’allais comprendre que le Seigneur m’y attendait. Certes on ne trouve pas sa vocation par conjugaison d’indices mais justement, je n’y trouvais pas seulement ce que j’avais cherché ! La liturgie, le visage de la communauté, le mode de vie m’intéressaient. Bientôt je parlais avec un frère qui me renvoya au maître des postulants. Compte tenu de la situation de mes études et de mon âge, rien ne pressait.

Je quittais Avon, sûr d’avoir trouvé ce que je cherchais depuis un an environ. Dans ma joie, j’aurais été prêt à rentrer à Avon le lendemain ! Mais la patience imposée me fut bénéfique : trois ans pour terminer ma scolarité et faire mon service national, trois ans pour mûrir mon choix, l’affiner, l’attendre sans impatience. Je pus mettre cette période à profit en vivant deux ans dans la communauté assomptionniste que je connaissais et qui proposait à des jeunes qui se posaient la question de la vie religieuse de participer à la vie communautaire. Je dois beaucoup à cette communauté : elle fut pour moi en quelque sorte un pré-postulat et déjà une sacrée formation à la vie religieuse. Durant cette période, l’expérience quotidienne de la prière silencieuse a joué un rôle important : par cette relation avec le Seigneur dans l’obscurité de la foi, ma détermination à le suivre s’est affermie, ainsi que ma connaissance du Christ et la prise de conscience de ma faiblesse – qui loin d’être un obstacle à la rencontre de Dieu peut être l’expérience de sa miséricorde – Ma lecture régulière du Livre des Demeures et de Je veux voir Dieu me fit beaucoup réfléchir sur la vie spirituelle, ses écueils et ses étapes.

Le récit d’une vocation ne s’arrête pas avec l’entrée au postulat. Les périodes de formation (postulat, noviciat, études de théologie) vérifient de l’intérieur l’appel du Seigneur, le mettent à l’épreuve – du temps et des frères – et la purifient de certaines illusions. Après ce travail de mémoire, je veux rendre grâce au Seigneur pour ses dons : la joie secrète qu’il me donne à le suivre, l’assurance de son appel déposée au fond du cœur, l’émerveillement de le rencontrer dans la prière. Tout cela continue bien sûr après la profession solennelle : une vocation est un appel qui se reçoit chaque jour et auquel on répond chaque jour.

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Frère Denis-Marie

« C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour… » (Sainte Thérèse de Lisieux - Lettre 197) La confiance en la Miséricorde infinie de Dieu qui nous aime chacun personnellement. C’est bien cette belle expérience qui m’a été donnée de vivre à travers des nuits et le jour sans fin de sa présence. Jésus prend le temps de se laisser découvrir comme quelqu’un qui est là, tout proche. Il n’oublie jamais le dessein d’amour qu’il a pour nous. Tout jeune, je suis déjà attiré par l’absolu que je crois découvrir dans la Bonne Nouvelle… Mon enfance est très marquée par cette quête et ainsi tout ce qui peut répondre à cet idéal m’attire : les homélies de certains prêtres à forte personnalité, le contact avec les adultes… Cependant je vis le malaise de désirs très profonds si peu incarnés dans la réalité. Je me sens incompris, mis sur la touche. De nombreux déménagements et les ruptures qu"ils impliquent me touchent beaucoup… Mais le Seigneur me donne la grâce de la persévérance, de désirer plus, la force de ne pas me décourager… et voilà, à douze ans, son premier appel… précédé par une question : « Veux-tu devenir prêtre ? » Ou plutôt, « Acceptes-tu cette possibilité ? » Préparé pour ma profession de foi par une retraite, j’étais alors dans mon élément ! Je me vois annoncer tout tremblant à mes camarades le désir de donner ma vie au service du Seigneur…

Le Seigneur préparait mon coeur alors que commençait une longue et douloureuse nuit. Je ne trouvais point mon bonheur : Je désirais aimer totalement, complètement, tout de suite et la vie quotidienne se chargeait de me blesser dans cette attente. Jésus ? J’allais alors bien à la messe chaque dimanche mais je ne me laissais pas rencontrer par lui. Je me retrouvais seul avec mon désir et m’évadais dans le rêve ou dans des ambitions intellectuelles. Je restais déçu par la réalité dans laquelle je vivais alors : très sensible et émotif, je ressentais vivement la superficialité de la vie, ou plutôt celle dont je faisais l’expérience autour de moi et en moi. De plus, je me sentais prisonnier de moi-même, faible et pauvre, incapable de réaliser mon désir d’absolu. Ainsi enfermé, je réagissais… ce qui aggravait ma condition. Mais Jésus était présent et me permettait, grâce à des amitiés fidèles, d’espérer l’aurore !

Enfermé, replié sur moi-même,, je me sentais coupable de me voir à la fois si imparfait et si insatisfait de l’être et de ne pouvoir sortir de ce cercle vicieux. Je poursuivais pourtant ma route et m’orientais vers des études commerciales et financières en pensant ainsi me valoriser. C’est alors que je découvre qu’il est possible de vraiment partager avec quelqu’un grâce à une intense correspondance avec une Australienne ; des amis m’apprécient, des choses se préparent pour me rendre disponible à une visite… Celle de Jésus.

Jeune étudiant à Nancy, je cherche une église proche de chez moi. Première homélie… sur l’amour de Dieu. Je suis enchanté ! Désormais, chaque dimanche, je suis heureux… mais Jésus reste encore impersonnel pour moi et le quotidien est toujours Si enfoui sous mes questions… Un an et demi plus tard, au temps du Carême 1992, je passe un soir devant cette église, j’assiste pour la première fois à la messe de semaine ; désormais, tous les jours, Jésus m’invitera… Il se rapproche et me fait comprendre qu’il veut être mon ami chaque jour. Je vis cette rencontre, qui au départ me permet de souffler, de m’échapper, ceci durant neuf mois jusqu’au jour où, par l’intermédiaire du prêtre, Jésus m’appelle … : « Il est temps de réfléchir à approfondir ta relation à moi avec d’autres (ceci est vraiment important et tu trouveras ton chemin)… » Ce fut alors l’avalanche de grâces ; avant cela je répétais chaque jour à Jésus : « Que veux-tu de moi ? » Et voilà qu’il me donnait désormais tous les moyens de le découvrir et surtout de le découvrir, lui, comme personne présente, agissante, dans ma vie.

Cela se concrétise par une multitude de propositions : on me propose d’être chef scout, ce que j’accepte malgré mes doutes sur moi-même. Par la suite, je prends part à un groupe de jeunes à la recherche de leur vocation dans l’Église. Étape décisive : je reçois un directeur spirituel. Je me réconcilie avec moi-même, fais sincèrement le point et connais bien souvent la grâce de la Réconciliation : accueil privilégié de l’Amour miséricordieux de Dieu et moments d’intense paix.

Le 14 novembre 1992 dans l’après-midi, un livre que je ne cherchais pas du tout alors, tombe sous mon regard dans une bibliothèque : Jésus m’envoie une amie pour me guider : Thérèse de l’Enfant Jésus. La lecture de l’Histoire d’une âme qui raconte sa vie me transforme en trois jours ! Je suis bouleversé de trouver ce que je cherchais depuis si longtemps… La paix m’envahit… Je comprends que Dieu n’est qu’Amour et qu’il ne demande de nous que la confiance et l’humilité : un coeur jamais lassé, jamais découragé, revenant toujours à lui, lui présentant nos vies, ses faiblesses et ses joies.

Désormais, je n’étais plus seul. Lors d’une réunion de mon groupe de prière charismatique, je reçois cet appel - « Suis-moi ! » Où, Seigneur ? Il allait très vite me montrer qu’il m’attendait au Carmel. Alors en stage de fin d’études au Luxembourg, je passais mes soirées en prière au Carmel et les concluais par l’office de complies et des lectures avec les sœurs. Je me sentis alors appelé à Lisieux et là me fut donné de recevoir les coordonnées des frères carmes d’Avon. Sans penser à devenir carme, je décide de faire connaissance et dès le premier séjour… au fond du coeur je perçois cet appel dans une paix profonde : c’est là !

Je suis entré au Carmel le 14 octobre 1993. Là, Jésus me comble par sa présence. Souvent tenté de me regarder moi-même, c’est en le regardant, lui, que j’ai compris son amour, qu’il m’a montré le chemin.

Après une telle expérience qui se poursuit, je t’invite à la confiance en Jésus. Quelles que soient ta situation, tes questions, il est la réponse… Son amour est plus grand que notre pauvreté. Il veut te rendre heureux de lui et si tu t’abandonnes à lui tel que tu es, il fait merveille. Il ouvre ton coeur et te révèle le trésor qui est toujours en toi, même au plus profond de la nuit : j’apprends peu à peu que désirer dépendre de lui, voilà la Vie, la vraie liberté pour aimer.

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