Réflexions sur le mystère de l’Epiphanie

FLEXIONS

Sur le Mystère de l’Épiphanie

Que ne dois-je pas de reconnaissance au don de la foi ; il m’a préservée des ténèbres où sont enveloppés tant d’hommes qui marchent dans les ombres de la mort, et qui à jamais seront les victimes du courroux de Dieu ! Par la grâce du saint baptême, j’ai été mise à couvert de ce malheur ; ce bienfait est-il aussi présent à mon cœur que son excellence l’exige ? Ai-je soin de le célébrer, chaque année, par une entière consécration au service du Maître qui, en se faisant connaître à moi, me donne tous les moyens de m’attacher à lui ?

Quel modèle la conduite des Mages ne présente-t-elle point à ma fidélité, soit qu’il s’agisse de me rapprocher de mon Dieu, soit que je veuille persévérer dans mon retour à la grâce !

I. Quel empressement de leur part à suivre l’étoile qui leur annonce la naissance de Jésus sans délibérer, et sans autre guide que l’astre qui brille à leurs yeux, ils se mettent en route ; ils écoutent la voix secrète qui parle à leur cœur, ils se hâtent d’atteindre le terme qui possède le trésor, après lequel ils soupirent… Si je cherchais sincèrement à me rapprocher du bien ineffable que j’ai perdu par le péché, serais-je si peu occupée des moyens de le recouvrer ? La lâcheté de mes efforts serait-elle égale à la langueur de mes désirs ? Me plaindrais-je de la contrainte et de la vigilance d’attention sur moi-même, lorsqu’il s’agit de me disposer à ma réconciliation avec Dieu ? Ne la demanderais-je pas avec toute l’ardeur de ma prière ? Ne travaillerais-je pas à l’aplanir par la correspondance à tant de grâces qui m’y invitent, grâces extérieures d’instructions dans la parole de Dieu, dans les bons exemples, dans des événements ménagés par la providence ; intérieures par les lumières salutaires qui éclairent mon esprit, par les sentiments qui touchent et attirent mon cœur ; par ces reproches qui s’élèvent dans ma conscience, par les remords mêmes que me donnent ma raison et ma foi si je n’obéis pas à ses recherches miséricordieuses, et que je temporise, pour ne pas exécuter tout ce que Dieu demande de moi ; que de nouveaux obstacles à mon pardon, pour le temps présent, et quel compte à rendre dans l’éternité pour l’abus de tant de grâces !

II. Quel courage de la part des Mages ! Ils ne craignent ni les reproches de leurs concitoyens sur leur prétendue simplicité à partir au premier aspect d’une étoile, ni les suites du trouble que leur demande répand dans Jérusalem. Ils s’annoncent pour les adorateurs du Messie nouveau-né, ils s’élèvent généreusement au-dessus de tout ce que le monde oppose à une manifestation si peu attendue… Le respect humain se rend aisément le vainqueur d’une vertu peu affermie. Quand on craint les hommes dans la pratique de ses devoirs, on court le risque bientôt de trahir les plus essentiels. N’est-ce point cet ennemi de la piété qui a tant de fois triomphé de mes plus sincères résolutions ? La crainte de la singularité ne m’a-t-elle pas souvent arrêtée ? Ne me suis-je pas quelquefois trop accordé une injuste complaisance pour le monde ? N’ai-je pas méconnu dans ces occasions les droits de mon élévation, lorsque que je pouvais l’employer à glorifier Dieu, et à le faire glorifier aux autres ; pour ne pas m’attirer des censeurs, n’ai-je point goûté et suivi les voies de certains relâchements ? Cependant, sans me faire grâce, à l’égard de cet empire du respect humain, il ne me sera jamais défendu de conserver une sagesse chrétienne, un silence prudent, lorsque je ne puis autrement remédier aux écarts d’autrui.

III Nouvelle leçon pour moi dans la conduite qu’observent les Mages aux pieds de Jésus-Christ. Ils ne sont point rebutés de l’état abject sous lequel il se montre à eux dans la crèche, de son abandon, de son indigence, ni de ces vils dehors dont il est couvert ; leur foi perce ces apparences humiliantes ; livrés à la joie la plus sensible d’avoir trouvé le trésor qui était l’objet de leurs saintes ardeurs, ils s’humilient profondément ; ils adorent le Dieu Enfant, ils lui font hommage de tout ce qu’ils lui ont destiné d’offrandes ; ils les déposent en sa présence, comme autant de biens qui lui appartiennent ; et jusqu’à leur cœur, tout est sacrifié. Que je suis éloignée, ô mon Dieu ! de ces saintes dispositions ! peu touchée souvent de la miséricorde que vous témoignez, en me rétablissant par la grâce de votre sacrement, au nombre de vos enfants, je ne parais à vos pieds qu’avec une foi languissante, qui ne me rend pas assez sensible à la grâce que vous me faites ; j’ai peine à me résoudre aux sacrifices qui coûtent à mon indolence et à mon amour-propre, je ne vous promets, je ne vous offre que ceux qui les contraignent le moins ; par l’hommage plus fréquent de mes prières, par l’esprit de mortification dans mes désirs, par la modération dans l’usage des grandeurs, je devrais répondre à l’étendue des faveurs dont vous me comblez dans le tribunal de la pénitence ; c’est l’exemple que me tracent aujourd’hui les trois offrandes des Mages à votre crèche : et je ne m’approche de vous qu’avec réserve, craignant presque de vous donner trop, ne craignant point d’ailleurs tout ce qu’il me faut quelquefois essuyer, pour satisfaire mes inclinations et mes penchants.

Pour persévérer dans le retour à la grâce et dans le saint usage que j’en dois faire, je me fixerai encore aux enseignements que me donnent les Mages.

I. Dans la circonstance critique où ils se trouvent, par rapport aux pièges qu’on leur prépare dans Jérusalem, privés d’ailleurs de la clarté de l’étoile qui les a conduits à la crèche, quels secours empruntent-ils pour diriger avec sûreté leur retour ? Celui que leur foi leur suggère ; ils interrogent le Ciel par la prière, et la réponse qu’il en reçoivent les met à l’abri des dangers qui les menacent …Quelques dispositions que j’aie apportées aux Sacrements, je ne serai pas quelquefois exempte de certaines répugnances à la pratique d’une vie régulière ; il m’en coûtera pour m’assujettir à la contrainte des devoirs ; je ne me sentirai plus de goût pour cet amour pour Dieu, qui avait animé les premiers travaux de ma pénitence : quels remèdes à un état aussi mêlé de difficultés et de ténèbres ? La prière encore plus assidue, plus soumise, plus animée de confiance. Alors le calme et la ferveur ne tarderont pas à succéder à ces troubles et à ces langueurs.

II. Les Mages reçoivent du Ciel l’ordre d’abandonner leur première route. Leur docilité à la voix divine assure le succès de leurs démarches, et anéantit les projets concertés contre eux… Pour me préserver, je ne dois point m’appuyer sur mes plus apparentes résolutions, à moins qu’elles n’aient pour objet de m’éloigner de tout ce qui aura occasionné mes chutes ; si je les dois imputer à ma dissipation dans la prière, à la sensibilité, à l’humeur, à la paresse, à la vanité, ou à quelqu’autre faiblesse dominante dans mon cœur et dans mes œuvres, je n’ai d’autre parti à prendre que celui de prévenir, de combattre et d’affaiblir peu à peu ces diverses sources de mes infidélités, d’y opposer plus de préparation et de recueillement dans mes exercices spirituels, plus d’humilité à l’égard de ce qui peut heurter mon orgueil, plus d’exactitude à mes obligations selon Dieu et selon le monde, plus d’égards pour le prochain.

Sans doute ce fut par le ministère des Mages, que la foi en J-C fut répandue. D’abord, d’adorateurs de cet Homme-Dieu, ils devinrent ses Apôtres ; et que ne devons-nous point à un zèle, dont les fruits ont passé jusqu’à nous ? … Si tout Chrétien doit rendre témoignage à sa religion par ses mœurs et par ses paroles, combien l’obligation en est-elle plus pressante, pour les personnes que l’élévation du rang place au-dessus des autres ? Que de motifs pour moi d’honorer ma foi par mes œuvres, et de la protéger par mon zèle ! C’est une leçon que ce mystère me rappelle, et ce sera toujours le gage de ma reconnaissance pour le Dieu bienfaiteur qui me communiquera ce don précieux ; sa présence en moi pourrait-elle ne pas le sanctifier et l’accroître ?

Heureux effets, ô mon Jésus, de la grâce dont vous m’allez honorer, en vous donnant à moi ! Auteur et consommateur de notre foi, daignez la ranimer dans mon âme ; dissipez tous les nuages qui pourraient l’obscurcir, et qui naissent si souvent de ma lâcheté ; communiquez-moi ses vives ardeurs, qui embrasèrent dans ce jour le cœur des Mages ; qui soutinrent leur activité à vous chercher, et qui les éclairèrent après vous avoir trouvé ; qu’à leur exemple j’apprenne, par le recours à la prière, le grand art de persévérer dans l’état de vos grâces ; que j’y joigne le divorce le plus généreux avec les occasions qui m’ont exposée à la perdre ; que je rende enfin témoignage à vos miséricordes sur moi, par une profession encore plus déclarée de mon respect pour votre loi, et pour tous les devoirs qu’elle peut me prescrire.

C’est dans cet esprit, Seigneur, que je parais à vos pieds, sur le modèle de ces hommes fidèles qui vous révèrent dans votre crèche ; je vous rends mes plus profondes adorations ; je vous fais hommage de toute la grandeur qui m’environne, et je vous proteste qu’elle ne me touchera jamais, qu’autant que je vous en consacrerai l’usage ; agréez l’offrande que je renouvelle, en votre présence, de toutes mes facultés spirituelles, de ma mémoire, de ma volonté, de mon entendement ; sanctifiez-les, purifiez-les, occupez-les par préférence à tout objet capable de les distraire, ou même de les pervertir. Pardonnez-moi tous les abus que j’aurais eu le malheur d’en faire, et prévenez-les par la grâce de cette vigilance, qui préserve une âme chrétienne. Bénissez, ô mon Divin Jésus, ces vœux que vous m’inspirez ; que dans cette année nouvelle, je puisse acquérir un cœur nouveau, qui vous attache à moi avec plus de stabilité. Je vous le demande, à ce moment, avec toute l’instance de ma foi, aux approches de votre sanctuaire, et du trésor que vous m’y préparez. Disposez mon âme à cette grâce ineffable, par les impressions les plus touchantes de votre amour ; qu’il passe ce tendre amour dans mon cœur, qu’il l’échauffe, qu’il en dissipe toutes les froideurs, qu’il en redresse toutes les affections, qu’il en dirige tous les désirs, et qu’il vous en conserve toute la fidélité.

Si le sacrement de vos autels est le seul bien capable d’acquitter tout ce que nous vous devons de reconnaissance, avec quelle confiance et avec quelle ardeur ne dois-je pas m’y unir dans ce jour ? Échappera-t-il jamais de mon cœur, ce bienfait signalé de votre providence, qui nous a conservé un Roi et un Père ? Non, Seigneur et chacun de mes jours, chacune de mes années perpétueront dans mon cœur, avec la gratitude pour cette faveur, les demandes les plus vives pour sa longue durée. Telles vous les offre un royaume sensible à ce précieux gage de votre protection, et telles je vous les offrirai sans cesse moi-même, avec des actions de grâces toujours aussi affectueuses, toujours aussi nouvelles.