Relation 1 - 1560

Relation 1 - 1560

Voici quelle est à présent ma manière. d’oraison. Il est très rare que, pendant l’oraison, je puisse discourir avec l’entendement, parce que mon âme entre aussitôt dans le recueillement, dans la quiétude ou dans un ravissement qui m’ôte entièrement l’usage de mes puissances et de mes sens. Je suis incapable de quoi que ce soit, sauf d’entendre ; encore ne puis-je comprendre ce qu’on me dit.

Voici ce qui m’arrive très souvent : dans des moments où je ne cherche point à penser à Dieu, et où je m’occupe même d’autre chose ; où de plus, mon âme est dans une si grande sécheresse et mon corps si accablé d’infirmités, qu’il me serait impossible, ce me semble, de m’appliquer à l’oraison, quelque désir que j’en eusse, je me sens tout à coup saisie par ce recueillement et par cette élévation d’esprit, sans pouvoir y résister, et je me trouve ensuite, en un instant, enrichie des trésors spirituels qui sont les effets de ces sortes de faveurs. Et cela m’arrive sans que j’aie eu auparavant aucune vision, ni entendu aucune parole, et sans même que je sache où je suis : il me semble seulement que mon âme se perd en Dieu, et qu’en cet état, elle profite plus en un moment qu’elle ne pourrait faire avec tous ses efforts dans le cours d’une année.

D’autres fois, sans qu’il me soit possible d’y résister, il me vient tout à coup de si grands transports d’amour de Dieu, que je meurs du désirde lui être unie ; ilsemble que la vie va finir, et ainsi je jette des cris et j’appelle mon Dieu. L’impétuosité de ces transports est très violente. Quelquefois je ne puis demeurer assise, tant l’agitation de mon cœur est extrême. Cette peine s’empare de moi sans que j’y aie contribué en rien, et elle est si délicieuse que je ne voudrais jamais la voir cesser. Elle naît du désir ardent que j’ai de sortir de cette vie, et de la pensée que mon mal est sans remède, parce qu’il n’y en a point d’autre que la mort, et qu’il ne m’est point permis de me la donner. Ainsi, il parait à mon âme que tout le monde est dans la joie, et qu’elle seule est affligée ; que tout le monde trouve du soulagement dans ses maux, et qu’il n’y a que les siens qui n’en peuvent recevoir.

A cette pensée, la douleur qui m’accable est telle, qu’il me serait impossible d’en être délivrée, si le Seigneur n’y remédiait par des ravissements qui font cesser toutes mes inquiétudes, qui répandent le calme et le bonheur dans mon âme, tantôt en la faisant jouir d’une partie de ce qu’elle désire, et tantôt en lui découvrant des choses admirables.

D’autres fois, il me vient des désirs de servir Dieu, mais avec de si impétueux transports et une si vive douleur de me voir inutile à sa gloire, que je ne puis en donner une idée. Il me semble alors qu’il n’y a ni peines, ni tourments, ni mort, ni martyre que je n’endurasse avec facilité. Ceci arrive également sans que la considération précède ; c’est quelque chose de soudain qui me soulève tout entière, et je ne sais d’où me vient un si grand courage. Je voudrais, ce me semble, élever ma voix, pour faire entendre à tous les hommes combien il est important de ne pas se contenter de faire peu de chose pour Dieu, et quels sont les biens admirables qu’il est prêt à nous donner, si nous nous disposons à les recevoir. Ces désirs sont tels, que je me consume au dedans de moi-même ; je veux, ce semble, ce que je ne puis ; ce corps me paraît une chaîne qui m’empêche de rendre à Dieu et à la société le moindre service ; sans cela, je ferais des choses très signalées, en ce qui dépend de mes forces. Et ainsi, quand je me vois sans nul pouvoir de servir Dieu, j’en ressens une peine qu’aucun terme ne peut rendre. Cette peine finit en se perdant dans les délices, le recueillement et les consolations dont Dieu inonde mon âme. Parfois, quand ces désirs de servir Dieu me transportent, je souhaite faire des pénitences, mais je ne le puis ; et certes, elles me soulageraient beaucoup si j’en juge par l’allègement et la joie que me donnent celles que je fais, bien qu’elles ne soient presque rien, à cause de la faiblesse de mon corps. A la vérité, si on me laissait libre, je crois qu’emportée par l’ardeur de ces désirs, j’en ferais d’excessives.

J’éprouve quelquefois une grande peine d’avoir à traiter avec le prochain, et je m’en afflige au point de répandre beaucoup de larmes. Cela vient de cette soif que j’ai d’être seule ; lors même que je ne prie ni ne lis, je trouve un grand charme dans la solitude. L’entretien avec le prochain, avec les parents surtout, me pèse, j’y suis comme une esclave vendue, excepté quand ce sont des personnes avec qui je parle d’oraison et de ce qui a rapport à l’âme ; car avec elles je me console et je me réjouis ; parfois, cependant, leur entretien même me fatigue, je voudrais ne pas les voir et m’en aller dans quelque lieu où je fusse seule. Cela néanmoins m’arrive rarement avec ces sortes de personnes, et encore moins avec les guides de ma conscience, qui me consolent toujours.

Parfois j’éprouve aussi un grand tourment d’être obligée de manger et de dormir ; je m’afflige surtout de voir que je puis, moins que personne, m’en dispenser : je m’y soumets pour plaire à Dieu, et je lui offre la peine que j’en souffre.

Le temps me parait passer si vite que je n’en ai jamais assez pour prier ; je ne me lasserais jamais d’être dans la solitude. Je désire toujours trouver du temps pour lire, parce que j’ai toujours été très affectionnée à la lecture. Je lis néanmoins fort peu, parce qu’en ouvrant le livre, je me trouve dans un recueillement fort doux, et ainsi la lecture se change en oraison. Mais cela même dure trop peu à mon gré, à cause de mes grandes occupations, qui, bien qu’elles soient bonnes, ne me donnent pas le même contentement que je recevrais de la lecture et de oraison. Ainsi, je désire toujours avoir plus de temps que je n’en ai, et je crains bien de paraître habituellement maussade, voyant que je ne puis obtenir ce que je désire et ce que je voudrais bien avoir.

Notre-Seigneur m’a donné ces désirs et plus de vertu que je n’en avais auparavant, depuis qu’il m’a favorisée de cette oraison paisible et de ces ravissements dont j’ai parlé ; et je me trouve si changée en mieux qu’il me semble qu’auparavant j’étais l’imperfection même. Ces ravissements et ces visions ont produit dans mon âme les heureux effets dont je parlerai, et je dis que s’il y a en moi quelque bien, c’est de là qu’il m’est venu.

Dieu m’a inspiré une si ferme résolution de ne point l’offenser, même véniellement, que j’aimerais mieux endurer mille morts que de commettre le moindre péché de propos délibéré. De plus, dès qu’une chose me paraît plus parfaite et plus agréable à Dieu, et dès qu’elle m’est commandée par celui qui me dirige, je me sens tellement déterminée à l’exécuter, que je ne reculerais devant aucune souffrance, et que, pour aucun trésor, je ne m’en dispenserais. Si j’en usais autrement je n’aurais pas, ce me semble, la hardiesse de rien demander à Dieu Notre-Seigneur, ni même de faire oraison. Avec tout cela néanmoins, je commets beaucoup de fautes et d’imperfections.

J’obéis à mon confesseur, bien qu’imparfaitement ; mais viens-je à comprendre qu’il veut une chose, ou bien me la commande-t-il, il me semble, d’après ma disposition intérieure, que je ne laisserais pas de la faire ; et si je ne la faisais pas, je croirais être dans une grande illusion.

Je désire la pauvreté, mais pas autant que je devrais.

Il me semble que, lors même que j’aurais de nombreux trésors,je ne voudrais ni conserver aucun revenu, ni garder aucun argent en réserve pour mon usage particulier, car je n’en fais nul cas ; je me contenterais du nécessaire. Malgré tout, je sens que je ne possède que bien faiblement cette vertu ; car si je ne souhaite pas la richesse pour ce qui me regarde, je voudrais bien avoir de quoi donner ; mais je le répète, je ne désire ni revenu, ni quoi que ce soit, pour moi-même.

Je n’ai presque point eu de visions qui ne m’aient laissée avec plus de vertu que je n’en avais auparavant, à moins que le démon ne me jette sur ce point dans l’erreur : j’abandonne cela au jugement de mes confesseurs.

Les eaux, la campagne, les fleurs, les parfums, la musique, et tant d’autres choses belles et riches, le sont si peu à mes yeux, que je ne voudrais ni les voir, ni les entendre, tant est grande la différence qui existe entre elles et celles qui se présentent à mon âme dans les visions que j’ai d’ordinaire. Ainsi, j’en suis arrivée à en être fort peu touchée : un premier mouvement, voilà tout ce qui me reste d’elles ; à mes yeux, tout cela n’est que de la boue.

Si je parle à des personnes du monde (car je ne puis m’en dispenser quelquefois), alors même que l’entretien roule sur des choses d’oraison, s’il se prolonge par passe-temps et non par nécessité, je suis obligée de me faire violence, parce que cela me donne beaucoup de peine. Quant aux entretiens de pur agrément qui me plaisaient autrefois, et quant aux choses du monde, j’en ai aujourd’hui un tel dégoût que je ne puis les souffrir.

Ces désirs qui maintenant me consument, d’aimer, de servir et de voir Dieu, ce n’est pas la considération qui les excite, comme autrefois, quand je sentais, ce me semble, une grande dévotion, et que je répandais beaucoup de larmes ; ils naissent d’une flamme intérieure et d’une ferveur si excessive, qu’en très peu de temps j’en perdrais la vie, si Dieu ne me venait en aide par un de ces ravissements dont j’ai parlé, et où, selon moi, il étanche la soif de l’âme.

Quand je vois des personnes avancées dans les voies de Dieu, qui ont ces fermes résolutions dont j’ai parlé, qui sont détachées de tout et pleines de courage, je ne puis me défendre de les aimer beaucoup, et je désirerais communiquer avec elles, parce qu’il me semble que leur exemple me fortifie. La vue, au contraire, de ces personnes timides, et qui ne vont qu’à tâtons dans ce qu’elles pourraient raisonnablement entreprendre ici-bas pour le service du Seigneur, me cause une vraie douleur. J’implore pour elles l’assistance de Dieu, et celle de ces saints qui exécutèrent avec tant de courage ces mêmes choses qui nous épouvantent aujourd’hui. Ce n’est pas que je sois bonne à rien ; mais c’est qu’il me semble que Dieu aide ceux qui, pour lui, entreprennent des choses grandes, et qu’il ne manque jamais à ceux qui mettent en lui seul leur confiance. Ainsi, je souhaite trouver des âmes qui me confirment dans cette pensée, et qui m’aident à n’avoir plus de sollicitude pour la nourriture et le vêtement, mais à abandonner tout cela à la Providence. Par cet abandon à Dieu, je n’entends pas que je puisse me dispenser de me procurer ce qui m’est nécessaire pour vivre ; je veux dire seulement que je dois prendre ce soin de telle sorte, qu’il ne me jette point dans l’inquiétude. Depuis que Notre-Seigneur m’a donné cette liberté intérieure, je me trouve très bien de tenir cette conduite, et je tâche de m’oublier moi‑même le plus que je puis ; il me semble qu’il n’y a pas encore un an qu’il m’a fait cette grâce.

Quant à la vaine gloire, je n’ai, grâce à Dieu, autant que j’en puis juger, aucun sujet d’en avoir ; je vois clairement que je ne contribue en rien aux faveurs qu’il m’accorde. Il se plait même par là à me faire sentir profondément mes misères ; et, en effet, quelque effort de pensée que je fisse durant toute la vie, jamais, je le sens, je ne pourrais arriver à connaître une seule de ces grandes vérités dont il m’instruit en un instant.

Depuis peu de temps, je parle aussi librement des grâces que Dieu me fait, que si elles regardaient quelque autre personne. Auparavant, c’était souvent pour moi une extrême confusion qu’on les sût ; maintenant, il me semble que je n’ai pas lieu de m’en estimer meilleure ; je me trouve, au contraire, plus mauvaise, puisque je profite si peu de pareilles faveurs. Cela est très certain : je crois sans hésiter qu’il n’y eut jamais au monde une âme pire que moi. C’est pourquoi il me semble que, tandis que je ne fais que recevoir des faveurs, les autres, par leurs vertus, acquièrent plus de mérites, et que Dieu leur donnera d’un seul coup au ciel ce qu’il veut me donner ici-bas : cette pensée fait que je le supplie de ne pas me récompenser dans cette vie. Ainsi, je crois que c’est parce queje suis si faible et si mauvaise, que Dieu m’a conduite par ce chemin.

Lorsque je suis en oraison, et pour peu même que je puisse faire de considérations, je ne pourrais, quand même je le voudrais, désirer du repos, ni en demander à Notre-Seigneur, parce que je vois qu’il a passé sa vie dans de continuelles souffrances. Je le prie donc de ne pas me les épargner, en me donnant d’abord la grâce de pouvoir les supporter.

Toutes les choses de cette nature, celles même qui sont de la perfection la plus élevée, s’offrent à moi dans l’oraison, et font une si vive impression sur mon esprit, que je ne puis voir sans étonnement de si grandes vérités. Ces vérités me sont montrées avec tant de clarté, que les choses du monde ne me semblent que folie. J’ai besoin d’un effort pour me rappeler mes sentiments d’autrefois à l’égard de ces mêmes choses, car à présent, s’affliger des peines de cette vie, de la mort de ceux qui nous sont chers, me semble déraisonnable, du moins lorsque cette affliction se prolonge. J’en dis autant de l’affection que l’on porte aux parents et aux amis. Cependant, lorsque je considère ce que j’ai été et combien j’étais sensible à tout cela, je découvre que j’ai encore besoin de beaucoup veiller sur moi-même.

Si je remarque en quelques personnes des choses qui paraissent clairement être des péchés, je ne puis me résoudre à croire que ces personnes offensent Dieu ; et si quelquefois je me suis arrêtée un peu à y penser (à dire vrai, c’était à peine un moment), jamais, si évidente que fût la chose, je n’ai pu prendre sur moi de croire à une offense véritable. Il me semble que chacun désire comme moi plaire à Dieu. Il m’a fait cette grâce signalée, de ne m’arrêter jamais aux défauts des autres, en sorte qu’ils me demeurent en la mémoire ; ou si la pensée s’en présente à mon esprit, je considère aussitôt ce qu’il y a de bon dans ces personnes. Ainsi, rien ne m’afflige, si ce n’est les péchés publics et les hérésies ; j’en suis souvent très vivement touchée, et chaque fois que j’y pense, pour ainsi dire, il me semble que c’est l’unique peine qu’on doit ressentir. Je m’attriste encore, il est vrai, quand je vois des personnes d’oraison retourner en arrière ; mais cette peine n’est pas grande, parce que je tâche de ne pas m’y arrêter.

J’ai bien moins de curiosité que je n’en avais, quoique je ne pratique pas toujours à cet égard une entière mortification, mais seulement quelquefois.

Ce que je viens de rapporter, et une attention presque continuelle à Dieu, voilà, selon que j’en puis juger, l’état ordinaire de mon âme. Lors même que je m’occupe d’autres choses, je me sens réveiller sans savoir par qui, pour renouveler mon attention. Cela ne m’arrive pas toujours, mais seulement lorsque les affaires dont je traite sont importantes, et encore, grâce à Dieu, ces affaires n’occupent-elles mon esprit tout entier que par moments, et non durant tout le temps que j’en traite.

Voici un état d’âme où il m’arrive de me trouver, assez rarement toutefois : durant trois, quatre ou cinq jours, toutes les faveurs de Dieu, les impressions de ferveur, les visions me sont enlevées, et s’effacent même tellement de ma mémoire, que, quand je le voudrais, je ne pourrais me rappeler le moindre bien qui ait été en moi. Tout me paraît un songe, du moins je ne puis me souvenir de rien ; mes maux corporels m’accablent tous à la fois ; mon esprit se trouble, je ne puis former une pensée de Dieu, je ne sais en quelque façon sous quelle loi je vis. Si je lis, je ne comprends rien à ma lecture. Je me trouve pleine d’imperfections, et sans nul courage pour la vertu ; et ce grand courage que j’ai d’ordinaire disparaît de telle sorte, que je serais incapable, ce me semble, de résister à la moindre tentation, à une parole que le monde dirait contre moi. Il me vient alors en pensée que je ne suis bonne à rien, et je me demande pourquoi on me tire de la voie commune. Je suis dans la tristesse, il me semble que j’ai trompé tous ceux qui ont quelque bonne opinion de moi. Je voudrais aller me cacher en un lieu où personne ne me vît. Ce n’est pas par vertu que je désire alors la solitude, mais par lâcheté. Enfin, je me sens intérieurement portée à malmener tous ceux qui voudraient me contredire. Telle est la guerre queje souffre ; néanmoins, Dieu me fait la grâce de ne pas l’offenser plus qu’à l’ordinaire ; je ne lui demande pas de me délivrer de ce tourment, mais je le prie, si sa volonté est que je demeure toujours ainsi, de me soutenir de sa main, afin que je ne l’offense point. Je me soumets de tout mon cœur à son bon plaisir, et je comprends que c’est une très grande grâce qu’il me fait de ne pas me laisser toujours dans un pareil état.

Une chose m’étonne, quand je suis de cette sorte, c’est qu’une seule parole de celles que j’ai coutume d’entendre, ou une vision, ou un recueillement qui ne dure pas,plus d’un Ave Maria, ou le premier pas fait pour aller communier, met mon âme dans une paix parfaite, rend même la santé à mon corps, remplit de lumière mon entendement, et me restitue cette force et ces désirs que j’ai d’ordinaire. Je l’ai éprouvé bien des fois ; au moins depuis six mois, je me sens toujours notablement soulagée de mes infirmités corporelles lorsque je communie. Les ravissements produisent aussi parfois le même effet. Tantôt ce bien-être corporel dure trois heures, et tantôt un jour tout entier. A mon avis, il n’y a point là d’illusion ; c’est un fait que j’ai constaté et auquel j’ai donné une grande attention. Aussi quand je suis dans ce recueillement, je n’ai peur d’aucune maladie ; mais quand je fais l’oraison que je faisais autrefois, c’est la vérité que je n’éprouve point ce mieux dans ma santé.

Tous ces effets que je viens de rapporter me font croire que ces choses viennent de Dieu. Je me rappelle ce que j’étais, je sais que je marchais dans une voie de perdition ; et je vois qu’en peu de temps ces faveurs m’ont tellement changée, que je ne me reconnais presque plus moi-même . Je trouve en moi des vertus dont mon âme s’étonne, ne sachant comment elles me sont venues. Je vois que c’est un pur don, et non le fruit de mon travail. Ce que j’entends en toute vérité et clarté, et ce en quoi je sais que je ne me trompe point, c’est que Dieu ne s’est pas seulement servi de ce moyen pour m’attirer à son service, mais encore pour me tirer de l’enfer, ainsi que le savent ceux de mes confesseurs à qui j’ai fait des confessions générales.

Lorsque je rencontre une personne qui sait quelque chose des grandes grâces que Dieu m’a accordées, je voudrais qu’il me fût permis de lui raconter toute ma vie ; car il me semble que mon honneur à moi, c’est que Notre-Seigneur soit loué, et tout le reste ne m’est rien. Mon divin Maître sait bien qu’en dehors de sa gloire, il n’est ni honneur, ni vie, ni gloire, ni bien quelconque de l’âme ou du corps, ni avantage propre, qui m’attache ou qui soit pour moi l’objet d’un désir. Il en est ainsi, ou je suis bien aveugle.

Je ne saurais croire que le démon m’ait procuré de si grands avantages pour m’attirer à lui et pour me perdre ensuite ; je ne puis le supposer stupide à ce point. D’ailleurs, quand mes péchés auraient mérité que je fusse trompée par ses artifices, je ne pourrais me persuader que Dieu eût rejeté les instantes prières que tant d’âmes si ferventes lui ont faites depuis deux ans ; car je n’ai cessé de conjurer tout le monde de lui offrir des vœux pour obtenir de sa bonté qu’il me fit connaître s’il est de sa gloire que je marche par ce chemin, sinon qu’il lui plût de me conduire par un autre. Non, je ne puis le croire, sa divine Majesté n’eût jamais permis que si ce qui se passait en moi ne venait point d’elle, cela fût allé toujours croissant.

Ces considérations jointes aux raisonnements solides de tant de saints personnages que j’ai consultés làdessus, me rassurent, lorsque la vue de ma misère m’épouvante et me fait craindre d’être dans l’illusion. Mais lorsque je suis en oraison, et les jours où je jouis d’une douce tranquillité et où je ne pense qu’à Dieu, quand les plus savants et les plus saints hommes du monde s’assembleraient pour me convaincre que tout cela a été l’œuvre du démon, qu’ils me feraient souffrir tous les tourments imaginables pour me contraindre à le croire, et que de mon côté je m’efforcerais d’entrer dans leurs sentiments, il me serait impossible d’en venir à bout.

Il est vrai qu’en un temps, lorsqu’on a voulu effectivement me l’insinuer, j’ai été agitée de grandes craintes, voyant d’un côté le mérite et la sincérité de ceux qui entreprenaient de le prouver, et considérant, de l’autre, que mes infidélités pouvaient bien m’attirer une telle punition. Mais à la première parole, à la première vision, au moindre recueillement, toutes les craintes qu’on avait voulu m’inspirer se dissipaient, et je me trouvais confirmée plus que jamais dans la croyance que ce qui se passait en moi venait de Dieu.

Quelquefois, je le sais, le démon peut s’y mêler, comme je l’ai vu arriver et comme je l’ai dit moi-même, mais ses illusions produisent des effets très différents, et, à mon avis, une personne qui en a quelque expérience ne s’y laissera pas tromper. Toutefois, malgré la persuasion intime où je suis que ce qui se passe en moi vient de Dieu, pour rien au monde je ne ferais la moindre chose, si elle n’était approuvée du guide de mon âme, bien qu’elle me parût être du plus grand service de Notre-Seigneur. Dans toutes les paroles qui m’ont été dites, jamais il n’y en a eu aucune qui ne m’ait portée à lui obéir et à ne lui rien cacher, et qui ne m’ait fait entendre que c’était là ce qui convenait.

Je suis souvent reprise de mes fautes, mais d’une manière qui m’atteint jusqu’au fond des entrailles. D’autres fois, je reçois des avis importants qui me découvrent le péril qu’il y a, ou qu’il peut y avoir, dans les affaires que j’ai à traiter. Les péchés de ma vie passée me sont représentés d’une manière si vive, que j’en ai l’âme percée de douleur.

Quoique je me sois beaucoup étendue, il me semble néanmoins que j’en ai dit trop peu, eu égard aux grands biens spirituels que je vois en moi au sortir de l’oraison. Ce qui n’empêche pas qu’ensuite je ne me trouve avec beaucoup d’imperfections, inutile et très misérable. Peut-être, faute d’entendre les bonnes choses, me trompé-je moi-même ; mais ce qui me porte à juger ainsi que je l’ai fait, c’est le changement manifeste de ma vie.

Je puis assurer, ce me semble, que tout ce que j’ai dit est ce que j’ai véritablement senti. Telles sont les grâces que le Seigneur a opérées en cette chétive et imparfaite créature. Je soumets tout à votre jugement, mon père, attendu que vous connaissez maintenant à fond l’état de mon âme.