Relation 3 - 1575

Relation 3 - 1575


AU P. RODRIGUE ALVAREZ DE LA COMPAGNIE DESUS

SUS !

Voici dans quelles circonstances furent composées ces relations. Pendant que sainte Thérèse se trouvait à Séville (1575‑1576), les inquisiteurs parurent un jour à la porte de son couvent. Sur la dénonciation d’une novice, mécontente d’avoir été congédiée, ils venaient faire une enquête et réprimer, disaient-ils de graves abus. Le résultat de cette visite fut de montrer la perfidie de la novice et l’innocence des accusées. Cependant l’affaire ne se termina pas là. Les Inquisiteurs voulurent examiner l’esprit de la sainte et sa manière d’oraison. Ils chargèrent de cette tâche le P. Rodrigue Alvarez, dont la sainteté et la science étaient très estimées dans Séville. A la demande de ce religieux, Thérèse écrivit une relation où elle faisait connaître brièvement son mode d’oraison et nommait les hommes éminents qui l’avaient approuvé. Elle en rédigea aussi une seconde où elle traitait avec plus de développements les matières spirituelles qui n’avaient été qu’effleurées dans la première. (Reforma de los Descalzos, t. I, liv. III, ch. XLVI.)

La Fuente pense que la relation que nous plaçons ici la première était destinée à répondre aux interrogations des Inquisiteurs. La seconde, où la sainte s’exprime avec plus d’abandon, lui aurait vraisemblablement été demandée par le P. Rodrigue Alvarez, non plus en qualité de juge, mais comme directeur.

Il y a quarante ans que cette religieuse prit l’habit. Dès la première année, elle commença à méditer la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, consacrant certains temps de la journée à la considération des mystères et de ses propres péchés. Jamais elle n’eut l’idée d’élever son esprit à rien de surnaturel ; elle s’occupait des vérités qui lui montraient combien tout passe vite ; elle se servait des créatures pour découvrir la grandeur de Dieu et l’amour qu’il nous porte. Cet amour l’excitait beaucoup plus que le reste à le servir ; car jamais elle ne marcha par la voie de la crainte, un tel motif ayant très peu d’action sur elle. Elle a toujours eu un grand désir de voir Dieu glorifié, et son Eglise augmentée. Elle rapportait à ce but toutes ses prières, sans rien faire pour elle-même ; elle était persuadée qu’il importait peu qu’elle souffrit en purgatoire, pourvu que cette gloire s’accrût, si peu que ce fût. Elle vécut ainsi vingt-deux ans environ dans de grandes sécheresses, sans qu’il lui vînt jamais en pensée de désirer rien de plus. Elle était si convaincue de sa bassesse, qu’il ne lui semblait pas qu’elle fût digne d’élever son esprit jusqu’à Dieu ; et elle regardait comme une grande grâce que lui faisait la divine Majeté, de la souffrir en sa présence pour prier ou pour lire de bons livres.

Il fut question, il y a à peu près dix-huit ans, de la fondation qu’elle fit à Avila du premier monastère des Carmélites déchaussées ; mais deux ou trois ans avant cette fondation (je crois que c’est trois ans), il commença à lui sembler qu’on lui parlait quelquefois intérieurement ; elle eut aussi quelques visions et quelques révélations, mais dans son intérieur, et qui ne frappaient que les yeux de son âme ; car elle n’a jamais rien vu ni entendu par les yeux et les oreilles du corps hors deux fois qu’elle crut entendre parler, mais elle ne comprit rien à ce qui lui était dit. Quand elle avait de ces visions intérieures, la représentation des objets ne durait pas pour l’ordinaire plus qu’un éclair ; mai les objets ne laissaient pas de lui demeurer aussi fortement imprimés dans l’esprit, et avec des effets aussi puissants, que si elle les eût vus des yeux du corps, et même davantage.

Elle était pour lors si peureuse de son naturel, qu’elle n’osait quelquefois demeurer seule, même pendant le jour ; et comme quelque effort qu’elle fît, elle ne pouvait se soustraire à ces visions, elle en était extrêmement affligée, craignant que ce ne fût une tromperie du démon. Elle commença donc à en parler à des hommes spirituels de la compagnie de Jésus.

Ces religieux furent, entre autres :

Le père Araoz, qui était commissaire de la Compagnie, et qui vint à passer où elle était ;

Le père François de Borgia, auparavant duc de Gandie, avec qui elle eut deux entretiens ;

Le père provincial Gilles Gonsalez, qui est à présent à Rome ;

Celui qui est actuellement provincial en Castille, qu’elle n’a pourtant pas tant pratiqué que le père Gonzalez ;

Le père Balthasar Alvarez, aujourd’hui recteur à Salamanque, qui l’a confessée pendant six ans ;

Le père Salazar, recteur actuel de Cuenca ;

Le père Santander, recteur de Ségovie ;

Le père Ripalda, recteur de Burgos ; celui-ci était très mal disposé en sa faveur, à cause des récits qu’on lui avait faits, jusqu’à ce qu’il eût conféré avec elle ;

Le docteur Paul Hernandez à Tolède. consulteur de l’Inquisition ;

Un autre père, le docteur Gutierrez, qui était recteur à Salamanque lorsqu’elle lui parla.

Quelques autres pères de la Compagnie, qu’elle a trouvés dans les différents endroits où ses fondations l’ont appelée, et dont elle a recherché l’entretien, sur la réputation qu’ils avaient d’hommes spirituels.

Elle communiqua aussi beaucoup avec le père Pierre d’Alcantara, saint homme de la réforme de Saint-François. Ce fut lui qui contribua le plus à faire entendre que cette religieuse était conduite par l’esprit de Dieu.

On passa plus de six années à faire différentes épreuves, comme elle l’a écrit plus au long, et comme on le verra encore par la suite ; mais on avait beau l’éprouver, elle avait beau s’affliger et répandre des larmes, elle n’en était que plus sujette aux suspensions et aux ravissements, ce qui lui causait beaucoup de peine.

On faisait pour elle quantité de prières, et l’on disait beaucoup de messes, pour obtenir de Dieu qu’il la conduisît par une autre voie, parce que sa frayeur était extrême quand elle n’était point en oraison. Cependant on remarquait en elle un grand progrès dans la perfection, sans que ce progrès fût accompagné de vaine gloire ou d’orgueil, ni de la moindre tentation qui y eût rapport ; au contraire, elle était très confuse et toute honteuse que cela fût su. Elle ne parlait même jamais de ce qu’elle éprouvait, à moins que ce ne fût à ses confesseurs, ou à des gens de qui elle pût recevoir quelque lumière ; et cela lui coûtait plus à révéler que si c’eût été de grands péchés, parce qu’il lui semblait qu’ils allaient se moquer d’elle, et traiter ce qu’elle leur disait de contes de femmelette, chose qu’elle a toujours eue en horreur.

Il y a environ treize ans, plus ou moins, toujours était-ce après la fondation du couvent de Saint-Joseph, où elle avait passé en sortant de son premier couvent ; il y a, dis-je, à peu près ce temps-là, qu’il vint à Avila un inquisiteur ; je ne sais s’il l’était de Tolède, mais il l’avait été de Séville : il se nommait Soto, et est aujourd’hui évêque de Salamanque. Elle fit en sorte d’avoir un entretien avec lui pour se rassurer davantage. Elle lui rendit compte de tout. La réponse de cet inquisiteur fut qu’il ne trouvait rien dans ce qu’elle lui disait qui pût regarder son office, puisque tout ce qu’elle voyait et entendait dans l’oraison ne servait qu’à l’affermir de plus en plus dans la foi catholique ; et en effet, elle a toujours été et est encore très ferme sur ce point. Elle a toujours désiré très ardemment la gloire de Dieu et le salut du prochain, à tel point que, pour sauver une seule âme, elle endurerait volontiers mille morts.

Cependant comme cet inquisiteur la vit si fort dans la peine, il lui conseilla de mettre par écrit tout ce qui regardait son oraison, et même toute l’histoire de sa vie, sans en rien omettre, et de communiquer cet écrit au père maître Avila, qui était un homme fort éclairé en matière d’oraison ; après avoir reçu de lui une réponse, elle pourrait se tenir tranquille. Elle suivit ce conseil ; elle écrivit sa vie et ses péchés. Le P. Avila lui répondit, la consola et la rassura beaucoup. Cette relation était telle que tous les savants qui la virent, et qui étaient les confesseurs de cette religieuse, disaient qu’elle contenait des avis très salutaires pour la vie spirituelle. Ils lui ordonnèrent de la transcrire, et de composer un autre petit livre1, pour servir d’instruction a ses filles, car elle était alors prieure.

Malgré tout cela, comme il lui venait en pensée que des personnes spirituelles pouvaient être trompées aussi bien qu’elle-même, elle ne laissait pas, de temps à autre, de retomber dans ses frayeurs. Elle pria donc son confesseur de trouver bon qu’elle communiquât encore de son intérieur avec quelques grands théologiens, quand même ils ne seraient pas fort adonnés à l’oraison, parce qu’elle ne désirait autre chose que de savoir si ce qui lui arrivait n’avait rien de contraire à l’Ecriture sainte. Ce n’est pas qu’elle ne se consolât quelquefois, en considérant que, quand même elle eût mérité par ses péchés de tomber dans l’illusion, il n’y avait pas d’apparence que Dieu permît que tant de bonnes âmes qui désiraient l’éclairer y tombassent de même.

Ce fut dans l’intention que je viens de dire qu’elle commença à consulter des pères de l’ordre du glorieux saint Dominique, qui avaient été autrefois ses confesseurs, avant qu’il fût question chez elle d’aucun effet surnaturel. Ce ne fut pourtant pas aux mêmes pères qui l’avaient déjà confessée qu’elle s’adressa mais à d’autres du même ordre. Voici les noms de ceux qu’elle consulta :

Le père Vincent Baron, qui la confessa durant un an et demi à Tolède. Il était alors consulteur du Saint-Office, et il l’avait pratiquée pendant de longues années avant toutes ces choses. C’était un homme d’une science profonde. Il la rassura beaucoup, comme avaient fait les pères de la Compagnie dont j’ai parlé ; ils s’accordaient tous à lui demander ce qu’elle pouvait craindre, puisqu’elle n’offensait pas Dieu, et qu’elle était persuadée de sa propre misère ;

Le père Pierre IbaÔez, qui était lecteur à Avila ;

Le père maître Dominique BaÔès, qui est à présent régent du collège de Saint-Grégoire de Valladolid. Il fut son confesseur pendant six ans, et, depuis ce temps là, elle a toujours continué à lui demander par lettres ses avis, dans les occasions qui se sont présentées ;

Le père maître Chavès ;

Le père maître Barthélemy de Medina, professeur à l’université de Salamanque. Comme elle savait qu’il était fort prévenu contre elle, sur le récit qu’on lui avait fait, des choses dont il s’agit, elle se persuada que, n’étant retenu par aucun égard, il lui dirait plus franchement qu’un autre si elle était dans l’illusion. Il y a de cela un peu plus de deux ans. Elle obtint de se confesser à lui durant le séjour qu’elle fit à Salamanque, et lui rendit compte de tout ce qui la concernait. Elle lui remit aussi la relation de sa vie afin qu’il fût mieux informé ; mais il la rassura autant et plus que les autres, et fut depuis un de ses meilleurs amis.

Elle se confessa aussi quelque temps au père Philippe de Menesès, lorsqu’elle alla fonder le couvent de Valladolid ; il était alors recteur du collège de Saint-Grégoire, et quelque temps auparavant, ayant entendu parler de ce dont il s’agit, il avait eu la charité d’aller exprès à Avila, pour s’entretenir avec elle, dans le dessein de la détromper s’il la trouvait dans l’illusion, ou de la défendre contre la calomnie si elle était dans la bonne voie. Il fut fort satisfait d’elle.

Elle traita aussi particulièrement avec un provincial de l’ordre de Saint-Dominique, le père Salinas, homme très spirituel, et avec un autre présenté, le père Lunar prieur de Saint-Thomas d’Avila ; et enfin, à Ségovie, avec un lecteur en théologie, le père Jacques de Yanguas.

Parmi ces pères de l’ordre de Saint-Dominique, il y ,en avait plusieurs qui étaient gens de grande oraison, et peut-être l’étaient-ils tous.

Elle a encore consulté d’autres personnes, en ayant eu assez d’occasions, durant tant d’années que ses craintes se sont prolongées, et qu’elle a été obligée de se transporter en divers lieux pour ses fondations. On a eu recours à quantité d’épreuves, car tout le monde souhaitait pouvoir l’instruire, et ces épreuves n’ont servi qu’à la rassurer et à convaincre ceux qui les faisaient. Elle était toujours prête à accomplir ce qu’on lui ordonnait, et elle s’affligeait quand elle ne pouvait pas obéir en ce qui concernait ces choses surnaturelles. Son oraison, et celle des religieuses qu’elle a admises dans la Réforme, est toujours animée d’un désir ardent d’étendre la foi, et c’est pour cette fin, autant que pour le bien de son ordre, qu’elle a fondé le premier monastère.

Elle a toujours dit que, si quelques-unes de ces choses surnaturelles qu’elle éprouvait lui eussent inspiré le moindre sentiment contraire à la foi catholique et à la loi de Dieu, elle n’aurait pas eu besoin d’aller chercher des docteurs ni de faire des épreuves, mais qu’elle aurait aussitôt reconnu que c’était l’ouvrage du démon.

Jamais elle n’a réglé sa conduite sur ce qui lui avait été inspiré dans l’oraison ; et quand ses confesseurs lui disaient d’agir autrement, elle leur obéissait sans la moindre répugnance, et les instruisait de tout ce qui lui arrivait. Quelque assurance qu’on pût lui donner que c’était Dieu qui agissait en elle, jamais elle n’a cru cela assez résolument pour en jurer, quoique à en juger par les effets et par les grandes grâces qu’elle recevait, elle eût tout lieu de croire que du moins quelques-unes de ces choses lui venaient de Dieu. Ce qu’elle a toujours désiré le plus a été d’acquérir des vertus ; et c’est aussi ce qu’elle a le plus recommandé à ses religieuses, ayant coutume de leur dire que l’âme la plus humble et la plus mortifiée sera aussi la plus spirituelle.

Le père maître Dominique BaÔès, qui demeure à Valladolid, est celui avec qui elle a toujours eu et a encore le plus de communication. Elle lui a remis la relation écrite dont elle a parlé, et il l’a, dit-il, présentée au Saint-Office, à Madrid. En tout elle se soumet à la foi catholique et à l’Église romaine ; mais personne ne l’a encore blâmée, parce que les choses dont il s’agit ne dépendent pas de nous, et Notre-Seigneur ne demande pas l’impossible.

La raison pour laquelle ces faits ont été tant divulgués, c’est que, comme cette religieuse était toujours dans la crainte, et qu’elle a consulté un grand nombre de personnes, les unes l’ont dit aux autres. Il faut joindre à cela un ennui qui lui est arrivé relativement à la relation qu’elle avait écrite. Cette divulgation des secrets de son âme a été pour elle un extrême tourment, une croix très pesante, et lui coûte encore bien des larmes ; non par humilité, assure-t-elle, mais pour les motifs qu’elle a exposés. Il a paru que Dieu n’a permis cela que pour la mortifier vivement ; car ceux qui disaient du mal d’elle plus que tous les autres, ont ensuite été ceux qui en ont dit le plus de bien.

Elle a toujours évité avec le plus grand soin de s’en rapporter aux personnes qu’elle jugeait disposées à tout attribuer à Dieu, dans la crainte que ces personnes-là ne fussent aussi bien qu’elle les dupes du démon. Mais quand elle trouvait des gens plus soupçonneux, c’était avec eux qu’elle traitait plus volontiers, quoique ceux-ci ne laissassent pas de lui faire de la peine, quand, pour l’éprouver, ils ne lui marquaient qu’un mépris général pour toutes ces choses, parce qu’il y en avait quelques-unes qui lui paraissaient évidemment venir de Dieu. Elle n’aurait pas voulu voir condamner le tout si catégoriquement, puisque les raisons qu’il y avait d’en admettre quelques-unes étaient visibles, ni voir ajouter foi à tout indistinctement, comme venant de Dieu. Comprenant fort bien qu’il pouvait y avoir de l’illusion en quelque chose, elle n’a jamais cru pouvoir marcher avec assurance entière dans un chemin où il pouvait y avoir du danger. Elle a fait son possible pour n’offenser Dieu en aucune manière, et elle a toujours été obéissante. Moyennant ces deux dispositions, elle a espéré pouvoir, avec la grâce de Dieu, éviter le péril, quand même ces effets surnaturels viendraient du démon.

Depuis qu’elle les a éprouvés, elle s’est toujours sentie portée à rechercher ce qui est le plus parfait ; et elle avait presque habituellement un grand désir de souffrir. De là cette consolation dans les persécutions, qui ne lui ont pas manqué, et cet amour tout particulier pour les personnes qui la persécutaient ; de là aussi ce grand attrait pour la pauvreté et pour la solitude, et ce désir ardent de sortir de ce lieu d’exil pour voir Dieu. Ces effets et d’autres de même nature lui ont donné un peu de tranquillité ; elle ne pouvait pas se figurer qu’un esprit qui la laissait avec ces dispositions vertueuses pût être mauvais ; et c’est ce que lui disaient également ceux qui communiquaient avec elle. Ne croyez pas cependant qu’elle soit exempte de toute crainte, mais cette crainte ne la tourmente plus autant.

L’esprit qui la conduit ne lui a jamais suggéré d’user de dissimulation, mais au contraire l’a toujours portée à l’obéissance. Elle n’a jamais rien vu des yeux du corps, comme il a déjà été dit, mais ces visions se présentent à elle avec une telle délicatesse, c’est quelque chose de si intellectuel que quelquefois, et surtout dans les commencements, elle se demandait si elle n’avait pas été victime d’une illusion. D’autres fois aussi, elle ne pouvait le croire.

Ces effets surnaturels n’étaient pas continuels, mais lui arrivaient le plus souvent dans le cas de quelque tribulation ; comme cette fois, par exemple, où elle venait de passer plusieurs jours dans des tourments intérieurs inexprimables, et dans un trouble affreux qu’excitait en son âme la crainte d’être trompée par le démon. C’est ce qui est expliqué fort au long dans cette relation, où elle a aussi bien publié ses péchés que tout le reste, la crainte lui ayant fait oublier sa réputation.

Étant donc dans cette affliction, si extrême qu’on ne saurait la dépeindre, elle entendit dans son intérieur ces seules paroles : « C’est moi, ne crains rien » ; et tout aussitôt son âme demeura tellement tranquille, courageuse et assurée, qu’elle ne pouvait comprendre ellemême d’où lui venait un si grand bien. Et en effet, tout ce que ses confesseurs et les docteurs qu’elle avait consultés avaient pu lui dire jusqu’alors, n’avait pas été capable de lui procurer la paix que ce peu de paroles lui rendit en un instant.

D’autres fois, lui est arrivé de se trouver merveilleusement fortifiée par des visions ; et sans ce secours, elle n’eût jamais été capable de supporter, comme elle l’a fait, de si grands travaux et tant de contradictions, outre ses m aladies qui ont été sans nombre. Elle n’en a plus à présent de si fréquentes ; mais elle n’est jamais sans souffrir, tantôt plus, tantôt moins ; son état ordinaire est d’endurer quelque douleur aiguë avec d’autres grandes infirmités. Depuis qu’elle est religieuse, ses maux corporels se sont beaucoup accrus.

S’il lui arrive de rendre quelque petit service à Notre-Seigneur, elle l’oublie presque aussitôt ; quant aux faveurs qu’elle reçoit de lui, elle se les rappelle souvent mais elle ne peut y arrêter son attention aussi longtemps que sur ses péchés ; ils sont pour elle comme un bourbier infect, dont la mauvaise odeur lui cause en quelque sorte un perpétuel tourment. La vue de tant de péchés qu’elle a commis et du peu qu’elle a fait pour Dieu, est sans doute ce qui l’empêche d’être teintée de vaine gloire. Jamais, dans ces choses surnaturelles, il n’y a rien eu qui ne fût totalement pur et chaste, et il semble qu’il n’en peut être autrement, si l’âme qui éprouve ces choses est gouvernée par le bon esprit, car elle demeure dans un oubli absolu de son corps ; elle n’y pense même pas, elle est tout entière occupée de Dieu.

Cette religieuse conserve toujours aussi une grande crainte de rien faire qui puisse offenser Dieu Notre-Seigneur, et un désir d’accomplir en tout sa volonté. C’est la grâce qu’elle ne cesse de lui demander, et il lui semble qu’elle est si bien affermie dans cette résolution, qu’il n’y a chose au monde que ses confesseurs lui fissent faire, et qu’elle n’accomplit et n’exécutât avec la grâce Dieu, pour peu qu’elle crût par là lui être plus agréable. Persuadée que sa Majesté aide toujours ceux qui dans leurs entreprises ont pour fin son service et sa gloire, rien ne la touche en comparaison de ce motif, et elle ne songe pas plus à elle-même et à son intérêt propre que si elle n’existait pas, du moins autant qu’elle peut juger d’elle-même, et que ses confesseurs en jugent.

Tout ce qui est écrit dans ce papier est exactement vrai. On petit le vérifier par le moyen de ses confesseurs et de toutes les personnes avec qui elle communique depuis vingt ans.

Très souvent l’esprit qui la dirige la porte à louer Dieu, et elle voudrait que tout le monde fît comme elle, quelque chose qui lui en pût coûter. De là vient le désir qu’elle a du salut des âmes. Si elle en est arrivée à mépriser les biens de ce monde, elle le doit sans doute à la lumière qui lui montre les choses d’ici-bas comme de la fange, et les biens spirituels comme un trésor inestimable, en sorte qu’il n’y a nulle comparaison à faire entre les uns et les autres.

Voici maintenant, mon Père, puisque vous désirez le savoir, comment a lieu la vision dont j’ai parlé. On ne voit rien, ni intérieurement ni extérieurement, parce qu’elle n’est point imaginaire ; mais l’âme, sans rien voir, conçoit l’objet et sent de quel côte il est, plus clairement que si elle le voyait, excepté que rien de particulier ne se présente à elle. C’est, pour me servir d’une comparaison, comme si, étant dans l’obscurité, on sentait quelqu’un auprès de soi : quoiqu’on ne pût pas le voir, on ne laisserait pas pour cela d’être sûr de sa présence. Cette comparaison n’est pourtant pas tout à fait juste ; car celui qui est dans l’obscurité peut juger qu’une personne est auprès de lui par quelque moyen, soit par le bruit qu’elle fait, soit parce qu’il l’entrevoit et l’a connue auparavant : au lieu qu’ici il n’y a rien de tout cela ; et sans le secours d’aucune parole, ni intérieure, ni extérieure, l’âme conçoit très clairement quel est l’objet qui se présente à elle, de quel côté il est, et quelquefois ce qu’il veut lui dire. Par où et comment elle conçoit cela, c’est ce qu’elle ignore ; mais la chose se passe ainsi, et elle dure assez longtemps pour que l’âme ne puisse en douter ; et quand une fois l’objet s’est éloigné d’elle, elle a beau vouloir se le présenter encore de la même façon, elle n’en peut venir à bout. Ce n’est plus qu’un effet de son imagination, et non pas, comme auparavant, une représentation indépendante du concours de l’homme.

Il en est de même de toutes les choses surnaturelles ; et de là vient que l’âme à qui Dieu fait ces sortes de grâces en devient plus humble qu’auparavant, parce qu’elle reconnaît que c’est un don de Dieu, dont elle ne peut se dégager, comme elle ne peut se le procurer en aucune manière. Il lui en reste un plus grand amour et un plus vif désir de servir un si puissant Seigneur, qui peut faire ce que nous ne pouvons même pas concevoir en ce monde. C’est ainsi que, quelque savant qu’on soit, on reconnaît toujours qu’il y a des sciences où l’on ne peut atteindre. Que celui qui donne ces biens précieux soit à jamais béni ! Amen.