Relation 4 - 1575

Relation 4 - 1575

AU P. RODRIGUE ALVAREZ DE LA COMPAGNIE DESUS

JESUS !

Il est bien difficile de rapporter les grâces intérieures et plus encore de le faire clairement ; cela est d’autant plus malaisé qu’elles passent dans l’âme d’une manière plus rapide. Si j’ai le bonheur de réussir dans une entreprise aussi difficile, j’en devrai tout le succès à l’obéissance. Mais quand je dirais quelques extravagances, il n’y aurait pas grand inconvénient, puisque ceci doit tomber entre les mains de quelqu’un qui m’en a bien entendu dire de plus grandes. Je vous prie seulement d’être persuadé que je n’ai pas du tout la prétention de m’en bien tirer, d’autant plus que je pourrai vous dire telle chose que je n’entendrai pas moi-même. Tout ce dont je puis vous répondre, c’est que je ne dirai rien que je n’aie expérimenté un certain nombre de fois, ou même souvent. Si la chose est bonne on si elle ne l’est pas, vous en jugerez et m’en direz votre avis

Je pense vous faire plaisir, mon père, en traitant bord des premières faveurs surnaturelles ; car il n’y a personne qui ne sache ce que c’est que dévotion, attendrissement, pieuses larmes, méditation : toutes choses que nous pouvons acquérir ici-bas avec la grâce de Dieu. J’appelle surnaturel ce que nous ne pouvons acquérir par nous-mêmes, quelque soin et quelque diligence que nous y apportions. A cet égard, tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous y disposer, et c’est un grand point que cette disposition.

La première oraison surnaturelle, selon moi, que j’ai éprouvée, est un recueillement intérieur qui se fait sentir à l’âme : elle semble avoir au dedans d’elle-même de nouveaux sens, à peu près semblables aux extérieurs ; elle cherche, ce semble, à se débarrasser du trouble que ceux-ci lui causent par leur agitation, et ainsi elle les entraîne quelquefois après elle. Elle se plait à fermer les yeux et les oreilles du corps, pour ne voir et n’entendre que ce dont elle est alors occupée, c’est-à-dire pour traiter avec Dieu seul à seul. Dans cet état, on ne perd l’usage d’aucun de ses sens ni d’aucune de ses puissances ; on le conserve tout entier, mais uniquement pour s’occuper de Dieu.

Ceci ne peut manquer d’être clair pour quiconque aura, par la grâce de Dieu, passé par cet état, mais non pas pour d’autres ; il faudrait bien des paroles et des comparaisons pour leur en donner l’intelligence.

De ce recueillement viennent quelquefois une quiétude et une paix intérieure délicieuse, en sorte que semble n’avoir plus rien à désirer : même parler, j’entends, prier vocablement et méditer, est alors pour elle une fatigue ; elle ne voudrait qu’aimer. Cette oraison peut durer un certain temps, et même parfois se prolonger.

De cette oraison procède ordinairement un sommeil, que l’on appelle le sommeil des puissances, dans lequel elles ne sont pourtant pas absorbées, ni si suspendues que l’on puisse qualifier cet état de ravissement. Ce n’est pas non plus entièrement l’union.

Il arrive quelquefois, souvent même, que l’âme entend très clairement, du moins cela lui paraît ainsi, que sa volonté seule est unie à Dieu, et que cette puissance est tout entière occupée de lui sans pouvoir se porter vers aucun autre objet, tandis que les deux autres puissances restent libres pour les affaires et pour les œuvres du service de Dieu. En un mot, Marthe et Marie vont ensemble. Extrêmement surprise d’éprouver cela, je demandai au père François de Borgia si ce n’était point une illusion. Il me répondit que cela arrivait souvent.

Quand il y a union de toutes les puissances, c’est très différent : car alors elles ne sont capables de quoi que ce soit ; l’entendement est comme stupéfait de ce qu’il contemple ; la volonté aime plus que l’entendement ne conçoit, mais sans que l’âme comprenne ou puisse dire, ni si elle aime, ni ce qu’elle fait. A mon avis, la mémoire est alors comme si elle n’existait pas, l’imagination de même ; pour les sens, non seulement ils n’ont plus leur activité naturelle, mais on dirait qu’on les a perdus, et cela, je pense, afin que l’âme puisse être d’une manière plus intime au divin objet dont elle jouit. Cette perte est de courte durée.

Par l’humilité et par les autres vertus dont elle se trouve enrichie, par les désirs qui l’enflamment, l’âme connaît les grands avantages qu’elle retire de cette faveur ; mais on ne peut dire ce que c’est. L’âme a beau vouloir le donner à entendre, elle ne sait ni comment le saisir, ni comment le dire. Selon moi, cette union, quand elle est véritable, est la plus grande grâce que Notre-Seigneur accorde dans ce chemin spirituel, ou du moins l’une des plus grandes.

Ravissement et suspension sont, à mon avis, une même chose. Mais je me sers d’ordinaire du terme de suspension, pour ne pas prononcer celui de ravissement, dont on s’épouvante. On peut aussi avec vérité appeler suspension l’union dont je viens de parler ; le ravissement ne diffère d’elle qu’en ceci : il dure davantage, et se fait plus sentir à l’extérieur. Peu à peu, il coupe la respiration ; on ne peut parler ni ouvrir les yeux. L’union produit, il est vrai, cet effet ; mais le ravissement le produit avec une force beaucoup plus grande, la chaleur naturelle s’en allant alors je ne sais où. Quand le ravissement est profond (car dans toutes ces manières d’oraison il y a du plus ou du moins), les mains demeurent glacées, et quelquefois raides comme des bâtons ; le corps reste debout ou à genoux, selon la position où il était quand le ravissement l’a saisi. L’âme emploie tellement toutes ses puissances à jouir de ce que le Seigneur lui met sous les yeux, qu’il semble qu’elle oublie d’animer le corps, et qu’elle l’abandonne totalement. Aussi, pour peu que cet état dure, tous les membres sont longtemps à s’en ressentir.

Dieu veut ici, me semble-t-il, que l’âme ait une connaissance plus parfaite de ce dont elle jouit, que dans l’union ; c’est pourquoi il lui découvre ordinairement, durant le ravissement, quelques-unes de ses grandeurs. Les effets que l’âme en ressent sont admirables. Dès ce moment, c’est un entier oubli d’elle-même ; elle n’a qu’un désir, c’est qu’un si grand Dieu et Seigneur soit connu et loué. Et selon moi, quand le ravissement vient de Dieu, il est impossible qu’il ne laisse dans l’âme une très vive lumière sur son impuissance absolue de concourir en rien à une telle faveur, sur sa misère, et sur son ingratitude d’avoir si mal servi Celui qui, par sa seule bonté, lui fait de si grandes grâces. Le sentiment de suavité excessive qu’elle éprouve alors au dedans d’elle est en effet tellement au-dessus de toute comparaison, que si le souvenir ne s’en effaçait pas, l’âme serait sous une impression constante de dégoût pour les plaisirs d’ici-bas ; désormais, du moins, elle fait fort peu de cas de toutes les choses du monde.

La différence qui existe entre le ravissement et l’enlèvement de l’esprit est celle-ci : dans le ravissement, l’âme meurt peu à peu aux choses extérieures, et perd insensiblement l’usage de ses sens pour ne vivre qu’à Dieu. Mais l’enlèvement de l’esprit causé par une simple connaissance que le Seigneur met au plus intime de l’âme, fond sur elle avec une telle promptitude, qu’il lui semble qu’on lui enlève sa partie supérieure, et que cette partie se sépare du corps. C’est pourquoi il faut du courage à l’âme dans les commencements pour s’abandonner entre les bras du Seigneur, afin qu’il l’emporte où il lui plaira. Jusqu’à ce que la divine Majesté la mette en paix là où il lui plait de l’élever (par élever, j’entends lui découvrir des choses sublimes), il est certain qu’elle a besoin, les premières fois, d’être bien déterminée à mourir pour Dieu ; car elle ne sait, la pauvre âme, ce qu’elle va devenir. Je le répète, ceci est nécessaire dans les commencements.

A mon avis, l’enlèvement de l’esprit rend les vertus plus fortes que le ravissement. Outre qu’il embrase l’âme de plus grands désirs, le pouvoir de ce grand Dieu y éclate davantage, en sorte que l’âme se sent plus puissamment portée à le craindre et à l’aimer. Sans qu’il y ait aucune résistance possible de notre part, Dieu enlève l’âme en maître souverain. Revenue à elle, l’âme demeure avec un très vif repentir d’avoir offensé son Dieu, et elle s’étonne qu’elle ait osé outrager une si haute Majesté. Elle éprouve en même temps un très ardent désir qu’il n’y ait aucune créature au monde qui l’offense, mais que toutes lui donnent des louanges.

C’est de là, je pense, que viennent ces brûlants désirs de voir les âmes se sauver, de pouvoir y contribuer en quelque chose, et de faire rendre partout à Dieu la gloire qui lui est due.

Le vol de l’esprit est un je ne sais quoi, qui monte du plus profond de l’âme. Voici la seule comparaison que je me rappelle en avoir donnée dans l’écrit que vous connaissez, où j’ai complètement expliqué toutes ces manières d’oraison et d’autres encore, car j’ai la mémoire si mauvaise que j’oublie les choses très promptement. Il me semble que l’âme et l’esprit ne sont qu’une même chose ; je n’y trouve d’autre différence que celle qui se rencontre entre un feu bien allumé et sa flamme. Cet ardent brasier, en brûlant, lance une flamme qui s’élève en haut, mais bien que la flamme monte, elle est toujours de même nature que le feu qui demeure en bas, et ce feu ne laisse pas de brûler. Ainsi en est-il, ce me semble, dans les dispositions d’amour où l’âme se trouve ici à l’égard de Dieu. Il se produit en elle quelque chose d’extrêmement vif et délicat, qui monte à la partie supérieure et va où le Seigneur veut. On ne peut l’expliquer davantage, et véritablement cela ressemble à un vol ; je ne connais point de comparaison qui convienne mieux ; je sais seulement qu’on sent cela très clairement dans cet état, et qu’on ne peut y résister. Vous diriez que ce petit oiseau de l’esprit s’est échappé des misères de la chair et de la prison de ce corps, et qu’en étant délivré, il est plus propre à jouir de ce que lui donne le Seigneur. Cette faveur est, au jugement de l’âme, quelque chose de si délicat et de si précieux, qu’il ne peut, ce lui semble, y avoir là aucune illusion à craindre. L’âme a d’ailleurs cette même vue dans toutes les autres oraisons dont j’ai parlé, pendant qu’elle les éprouve. Les craintes viennent ensuite. Et comme la personne qui recevait ces faveurs était si pauvre de vertu, elle pensait avoir raison de tout craindre ; il lui restait cependant dans le fond de l’âme une certitude et une sécurité avec lesquelles elle pouvait vivre, sans toutefois rien diminuer des soins qu’elle prenait pour ne pas tomber dans l’illusion.

J’appelle transport un certain désir de Dieu dont l’âme se sent soudainement saisie, sans que l’oraison ait précédé. Il naît le plus souvent du souvenir subit qu’elle est absente de Dieu, ou de quelque parole qu’elle entend, et qui a rapport à ce sujet. Ce souvenir est quelquefois si pénétrant et si fort, qu’en un instant, ce semble, l’âme est hors d’elle-même. Figurez-vous une personne à qui l’on apprendrait tout à coup une nouvelle extrêmement triste, ou à qui on ferait une extrême frayeur. Cette personne semble perdre à l’instant le pouvoir de se servir de sa raison pour se consoler, et elle demeure comme absorbée. Ainsi en est-il ici, excepté que la douleur est ressentie par l’âme pour un si juste sujet, qu’elle connaît clairement qu’elle serait trop heureuse d’en mourir. Dans cet état, tout ce qui se présente à elle ne fait qu’accroître sa peine. Le Seigneur veut, ce semble, que tout son être ne soit capable que de souffrir, et qu’elle ne puisse avoir aucune consolation, pas même celle de se souvenir que c’est la volonté divine qui la retient dans la vie. Elle se trouve dans une si inexorable solitude et dans un abandon si universel, qu’ils ne peuvent se décrire ; le monde entier avec tout ce qu’il renferme lui pèse, et elle sent qu’il n’y a pas une créature auprès de qui elle puisse trouver quelque compagnie. Elle n’aspire qu’à son Créateur, mais elle voit en même temps qu’il lui est impossible de le posséder si elle ne meurt ; et comme il ne lui est .pas permis de se donner la mort, elle meurt du désir de mourir, à tel point qu’elle est réellement en danger de mort. Elle se voit comme suspendue entre le ciel et la terre, et elle ne sait que devenir. De temps en temps, par un mode étrange et ineffable, Dieu lui envoie une certaine connaissance de ce qu’il est, afin qu’elle découvre ce qu’elle perd étant séparée de lui. Il n’y a point de souffrances sur la terre, au moins de celles que j’ai éprouvées, qui soient égales à celles-ci. Quand cet état ne durerait qu’une demi-heure, on en sort le corps brisé, les bras raides, les mains tout endolories jusqu’à ne pouvoir pas écrire. Mais ces douleurs corporelles, la personne ne les sent que lorsque le transport est passé. Tant qu’il dure, elle est absorbée par le martyre intérieur qu’il lui cause ; je crois même qu’elle ne sentirait pas de grands tourments qu’on ferait subir à son corps. Elle a pourtant l’usage de tous ses sens ; elle peut parler, elle peut regarder, mais non pas marcher, car ce grand coup de l’amour la renverse. Dieu accorde ce transport quand il lui plait ; et quand on mourrait d’envie de se le procurer, on n’y réussirait pas. Il laisse dans l’âme des effets merveilleux, et elle en retire de très grands avantages. Les savants en parlent diversement, mais aucun ne le condamne. Le père maître Avila m’a écrit que c’était une excellente chose, et tout le monde est d’accord sur ce point. L’âme conçoit clairement que c’est une insigne faveur du Seigneur ; mais si cette faveur était souvent répétée, la vie ne durerait pas longtemps.

Il y a un transport ordinaire, moins impétueux : c’est un désir de voir Dieu, accompagné d’une grande tendresse d’amour, et de douces larmes qui appellent la fin de cet exil. Mais comme l’âme reste assez libre pour considérer que c’est la volonté du Seigneur qu’elle vive, elle se console et lui offre la prolongation de sa vie, en le suppliant de ne pas permettre qu’elle vive pour autre chose que pour sa gloire. Avec cela elle supporte l’exil.

Une autre manière d’oraison qui m’a été très fréquemment accordée, c’est une sorte de blessure : l’âme se sent aussi véritablement blessée que si on lui faisait passer une flèche au travers du cœur, ou au travers d’elle-même ; cette blessure cause une douleur si vive, qu’elle en gémit, mais si délicieuse, qu’elle voudrait en être perpétuellement atteinte. Cette douleur n’est pas dans les sens, et cette plaie dont je parle n’est pas matérielle. On ne la sent qu’au fond de l’âme, sans qu’il en paraisse sur le corps aucune marque. Mais il faut bien que je me serve de ces sortes de comparaisons, puisque je ne pourrais me faire entendre autrement ; à la vérité, elles sont fort grossières pour un sujet si relevé. Ce n’est point chose qu’on puisse dire ni écrire : il faut l’avoir éprouvée pour la comprendre, je veux dire pour comprendre jusqu’où va cette peine ; car les peines de l’esprit sont très différentes de celles d’ici-bas. Par là je conçois comment les âmes, dans l’enfer et dans le purgatoire, souffrent des douleurs supérieures à celles que peuvent nous faire entendre ici-bas ces douleurs corporelles.

D’autres fois, il semble que cette blessure d’amour vient du fond le plus intime de l’âme. Les effets en sont grands. Quand il ne plaît pas à Dieu d’accorder à l’âme cette faveur, tous ses efforts ne sauraient la lui procurer ; de même, il lui est impossible de la refuser quand le Seigneur daigne la lui faire. Ce sont des désir de Dieu si vifs et délicats, qu’ils sont au-dessus de toute expression. Et comme l’âme voit dans son corps une chaîne qui l’empêche de jouir de Dieu au gré de ses désirs, elle conçoit une horreur extrême pour ce misérable corps.

Elle le considère comme une haute muraille qui met obstacle au bonheur dont elle jouit déjà en partie au dedans d’elle-même. Elle voit alors le grand mal que nous a causé le péché d’Adam, en enlevant à l’âme cette liberté. Cette oraison précéda chez moi les ravissements et les transports impétueux dont j’ai parlé.

J’ai oublié de dire que ces transports si grands se terminent presque toujours par un ravissement où Dieu, inondant l’âme de délices, la console et l’encourage à vivre pour lui.

Tout ce que je viens d’exposer ne peut être illusion, et je pourrais en apporter plusieurs raisons, si je ne craignais d’être trop longue. Dieu sait si ces états sont bons ou s’ils ne le sont pas. Mais, autant que j’en puis juger, on ne peut s’empêcher de voir les effets qu’ils produisent et les grands avantages que l’âme en retire.

Dans la vision de la très sainte Trinité, je vois que les trois Personnes sont distinctes l’une de l’autre, aussi clairement que je vous vis hier, mon père, vous entretenir avec le père provincial, excepté que ni des yeux, ni des oreilles du corps, je ne vois ni n’entends rien, comme je vous l’ai déjà dit ; mais quoique je ne voie point ces adorables Personnes, non pas même des yeux de l’âme, j’ai une certitude extraordinaire de leur présence ; et quand cette présence vient à manquer, mon âme s’en aperçoit aussitôt. Vous dire comment cela se fait, c’est ce qui m’est impossible ; mais je sais, à n’en point douter, que ce n’est pas une imagination ; et c’en est si peu une que, malgré tous mes efforts pour me représenter les divines Personnes, je ne puis y réussir J’en ai fait l’expérience ; et autant que j’en puis juger il en est de même de tout ce que je vous dis ici. Comme il y a tant d’années que ces choses m’arrivent j’ai eu le loisir de tout observer assez attentivement pour en parler avec cette assurance. Il est bien vrai, et veuillez remarquer ceci, mon père, que, quant à la Personne qui me,parle toujours, je puis dire affirmativement qui elle me parait être ; mais je ne pourrais pas parler des deux autres avec la même certitude. Il y en a une, je le sais très bien, qui ne m’a jamais parlé : la raison, je l’ignore ; je ne m’occupe jamais de demander plus que le Seigneur ne me donne, je craindrais trop que le démon ne me trompât ; et je ne le ferai pas non plus maintenant, à cause de cette crainte. Il me semble que la première Personne m’a quelquefois parlé ; mais comme je ne m’en souviens pas bien, ni de ce qu’elle m’a dit, je n’ose l’assurer. Tout cela est écrit où vous savez, et plus au long, mais en d’autres termes peut-être. Quoique les trois adorables Personnes se montrent distinctes à mon âme par une voie si extraordinaire, mon âme voit clairement que ce n’est qu’un seul Dieu. Je ne me souviens pas que le Verbe m’ait parlé autrement que par son humanité ; et, je le répète, je puis affirmer que ce n’est point une illusion.

Je ne puis répondre à la question que vous me faites sur l’eau, et je n’ai point appris non plus où est situé le paradis terrestre. Je l’ai déjà dit, j’entends ce qu’il plaît au Seigneur de me faire entendre, parce que je ne puis faire autrement, et qu’il ne dépend pas de moi de ne pas l’entendre, mais quant à lui demander l’intelligence de telle ou telle chose, je ne l’ai jamais fait ; j’aurais eu trop peur, je le répète, de devenir la dupe de mon imagination, et d’être trompée par le démon. Jamais, grâce à Dieu, je n’ai été curieuse de connaître ce qui était au-dessus de moi ; je ne me soucie point de savoir plus que je ne sais. Certes, ce que j’ai appris sans le chercher, comme je viens de le dire, ne m’a que trop coûté. J’aime à croire que c’est un moyen dont le Seigneur s’est servi pour me sauver, me voyant si mauvaise ; car les bonnes âmes n’ont pas besoin de tant de secours pour servir sa Majesté.

Je me souviens d’une autre oraison qui précède la première dont je vous ai parlé, et qui consiste en une certaine présence de Dieu : ce n’est nullement une vision, mais c’est l’état d’une personne qui, toutes les fois qu’elle veut se recommander à la divine Majesté, même par une prière vocale, la trouve aussitôt présente. Cela arrive du moins ainsi, quand il n’y a pas de sécheresse. Plaise à Dieu que je ne perde pas tant de faveurs par ma faute, et qu’il veuille bien me faire miséricorde !