« Vivre dans la dépendance de Jésus-Christ
et le servir fidèlement d’un cœur pur
et d’une bonne conscience » (Règle du Carmel)
Le suivre, c’est devenir libre à l’égard de toute attache matérielle, affective, voire spirituelle, comme le Christ pauvre, dont toute la richesse est l’amour qu’il a pour Dieu son Père.
Le suivre, c’est devenir disponible à Dieu et aux autres, comme le Christ chaste, lui qui a été capable d’amour pour tous parce que son cœur était tout à Dieu.
Le suivre, c’est désirer vivre un amour qui engage toute notre existence, comme le Christ obéissant, lui qui a été fidèle jusqu’au bout à l’amour de son Père pour tous les hommes.
La suite du Christ fait grandir notre liberté en nous ouvrant à la plus haute conscience, celle de notre filiation divine dans le Christ. Nous faisons ainsi l’expérience de la singularité de notre existence personnelle et de notre capacité à marcher vers ce que nous choisissons d’être en plénitude. Pour le disciple de Jésus, cette liberté est à la fois donnée par « notre Père qui es aux cieux » et conquise par l’homme que l’Esprit pousse vers la plénitude de son être filial. En Jésus-Christ, Dieu nous appelle à vivre à son image et ressemblance (cf.Gn.1,26) une plénitude proprement divine, une relation personnelle avec lui qui fasse sa joie et la nôtre. L’écoute silencieuse de cet appel se vit à travers la méditation de la¨Parole de Dieu. Elle nous révèle peu à peu la profondeur de notre désir et nous porte à le réaliser à travers des choix responsables.
Thérèse d’Avila, réformatrice de l’Ordre du Carmel sut remarquablement traduire la fécondité étonnante du désir lorsque celui-ci n’espère rien moins que cette plénitude de vie, d’amour, de joie que nous appelons Dieu. Thérèse ne cesse de nous dire en effet que la condition première de l’expérience du bonheur est la foi en sa réalité, une réalité qui s’annonce elle-même en Jésus-Christ, actualité du Royaume de Dieu offert à notre humanité. Pour parler de ce bonheur, elle privilégie deux images, celle du château ou de la demeure et celle du chemin ou du voyage.
Nous sommes la Demeure de la Majesté divine (cf.Jn.14, 23), mais nous devons travailler à la construction de ce château pour en déployer les richesses, les potentialités et vivre avec Celui qui y demeure. Le bonheur a sa source au plus intime de notre être. Chercher le Ciel au-dedans nous permet d’assumer en vérité notre responsabilité dans la réussite de notre vie comme accès au Royaume de la joie. Ce Royaume s’éprouve à travers le bonheur d’exister, la joie de faire confiance à la vie, la décision d’en accueillir la grâce et d’en construire une Demeure digne de Dieu.
Le carme fait de la construction de cette demeure un service de la communion fraternelle et un témoignage vécu pour le monde.
C’est un voyage qui s’accomplit au sein de la richesse intérieure de l’être à la lumière de la Parole de Dieu. Il m’ouvre de plus en plus aux harmoniques de la nature et du monde, à la grâce du travail quotidien, à la joie dans les relations humaines, à la célébration artistique de la réalité à travers le champ immense de la culture humaine et au goût pour la créativité. Il fait passer pourtant par des déserts, des chemins rocailleux ou envahis d’épines, mais franchir les obstacles, persévérer dans l’effort est une autre forme de la joie. C’est le choix du plus grand bonheur lié au caractère inaliénable de la décision et de la responsabilité. Ce choix fait aussi grandir dans la capacité à assumer joyeusement la solitude en tant que personne unique dont le mystère n’est pleinement accessible qu’à Dieu. Cette solitude intérieure fonde la liberté à engager une solidarité définitive envers des Frères dans une fidélité qui ouvre à une nouvelle expérience du Royaume.
Thérèse invite à construire le château avec les trois matériaux que sont l’humilité, le détachement et l’amour. Ces vertus humaines sont en effet indispensables pour entrer dans la dynamique de la mort et de la résurrection du Christ au sein d’une vie communautaire ouverte sur le monde.
L’humilité nous donne de nous réjouir de ce que nous sommes sans nous attrister de nos limites, sans jalouser les autres ou leur reprocher plus ou moins consciemment nos frustrations. S’aimer soi-même tel que l’on est, ainsi que Dieu nous aime, nous permet de voir en nos limites non pas la désignation d’un manque, mais la détermination d’une plénitude et un espace de créativité.
Le détachement nous rend libres à l’égard de toute possessivité matérielle ou affective qui nous empêcherait d’être en voyage vers le plus haut bonheur. Il nous permet ainsi d’éprouver une réelle bienveillance envers tous.
L’amour est une surabondance partagée, car la liberté est surabondance de vie et d’existence. Un cœur libre peut communiquer sa joie et donc aimer. Nous pouvons alors offrir à d’autres notre foi dans la vie pour leur propre bonheur et le redoublement du nôtre.
Pour suivre ce chemin et construire ce château, nous avons pour Maître le Christ en qui Dieu a établi sa Demeure parmi les hommes. Lui-même demeure en nous par son Esprit pour nous enseigner la joie de dire à Dieu « Notre Père ».