Rencontrer l’Ami dans sa Parole

info document -  voir en grand cette imageDans le paragraphe 35 des Constitutions de l’OCDS [1] il est écrit : « L’identité carmélitaine est renforcée par l’étude de l’ Écriture , la pratique de la lectio divina, la prise de conscience de l’importance de la liturgie de l’Église… ». Autant dire que pour un membre du Carmel séculier la pratique de la lectio divina n’est pas une simple option, comme le serait un exercice de dévotion.

La lectio divina ou plutôt la lecture priante de l’Écriture est bien plus qu’un exercice de dévotion qui serait réservé aux religieux ou aux moniales et que les laïcs n’auraient pas à faire compte tenu de leurs nombreuses activités. Ainsi que le précisent nos constitutions, il est question de notre identité carmélitaine, mais aussi de notre identité chrétienne.

La lectio divina est une méthode traditionnelle qui cherche à faire de la lecture du texte de l’Ecriture une écoute d’une parole vivante. Cette méthode propose que l’acte de lecture devienne l’entrée dans une relation, l’ouverture à une présence et l’accueil de cette présence.

Cette méthode s’appuie sur un texte du Deutéronome dans le Premier Testament : « La Parole est tout près de toi, (lecture), elle est dans ta bouche (méditation), et dans ton cœur (contemplation) pour que tu la mettes en pratique ( action) » (Dt 30,14).

L’Écriture comme Parole de Dieu

Lorsque je pratique la lecture priante de l’Écriture, je suis placée devant un texte qui a le statut de Parole de Dieu. Cette Parole est une parole vivante, elle est vive, elle est vie pour moi : « Par Yahvé le Vivant » disait le prophète. Élie (1R 17,1).

« Parce que les Saintes Écritures contiennent la Parole de Dieu, et parce qu’elle sont inspirées, elles sont réellement la Parole de Dieu » (Dei Verbum 24), cette Parole c’est l’être même de Dieu en action, qui vient à ma rencontre dans l’acte de lecture.

C’est une expérience existentielle que je fais dans la lecture priante de l’Écriture. Le texte que j’ai devant les yeux est bien plus qu’un écrit, il a une histoire très longue, il me parle d’hommes et de femmes de l’histoire, il est à la fois une réalité humaine et divine.

À l’heure actuelle, grâce à la réforme liturgique de Vatican II, beaucoup de chrétiens ont accès à l’Écriture, et ils prennent les textes de l’évangile du dimanche pour nourrir leur prière, pour ma part je ne néglige pas les texte du Premier Testament et je ne limite pas ma lecture aux seuls Évangiles du dimanche, j’ose me confronter aux lettres de Paul ou plonger dans les images de l’Apocalypse.

Une Rencontre amoureuse

Lire l’Ecriture pour moi ressemble à une rencontre amoureuse, il s’agit d’abord de bien se préparer à la rencontre en habillant le cœur, en se rendant disponible et libre de lire. Faire comme si c’était la toute première fois qu’on lisait le texte. Je dispose mon cœur à la lecture en prenant Marie comme modèle, qui « gardait fidèlement tous ces évènements en son cœur » (Lc 2, 51) Je me tiens devant le Dieu Vivant qui me parle à travers la médiation du texte.

Cette rencontre avec le texte sollicite ma liberté, ma disponibilité au texte, au temps passé avec l’Écriture. Elle sollicite aussi mes facultés, mon intelligence, ma mémoire de tous les textes que j’ai lu, de mes souvenirs personnels, car j’ai eu la grâce de voyager plusieurs fois en Terre d’Israël, en terre biblique, et surtout elle sollicite ma volonté, lorsque le texte résiste à la lecture et qu’il vient me déranger.

Je lis comme si je rencontrais un ami très cher. Le prier et le contempler comme on regarde un ami, laisser les mots venir à ma rencontre sans chercher vraiment à les saisir, mais à les laisser faire sens en moi. Sous l’action de l’Esprit Saint qui vient au secours de la faiblesse de mes facultés, je peux ouvrir mon cœur à l’expérience de la rencontre du Dieu qui parle par l’Écriture.

Ma lecture priante se présente comme un « dialogue de prière [2] » avec Celui qui parle. Il ne s’agit pas d’une analyse savante du texte, ni d’une écoute dans les ténèbres de la foi, mais plutôt du dialogue d’une personne amoureuse avec Celui qui me parle d’Amour parce qu’il est Amour, il me rappelle les voies de l’amour confiant et suppliant. Il s’agit dans la lecture priante de dialoguer avec cet Ami qui parle à mon cœur, de le laisser me surprendre, me déranger, m’éduquer dans mon humanité, dans Son Amour.

J’accepte parfois de le perdre, de le chercher avec angoisse comme la Sulamite [3] cherche dans la ville celui que son cœur aime. Alors je scrute l’Ecriture, je le cherche derrière les mots, derrière la lettre même du texte pour le convaincre de venir me parler de la disponibilité de mon âme, la fermeté de ma volonté, l’ouverture de mon cœur. Quand la lecture trébuche sur le texte, c’est là le lieu de la rencontre, car ma lecture, mes recherches n’ajoutent rien à l’Écriture, elles ne donnent pas plus de force ou d’efficacité à la Parole, car la Parole possède en elle-même une dynamique de la Révélation, une dynamique de vie, de transfiguration, de libération. Ce qu’il m’appartient de faire, c’est de m’exposer à cette dynamique comme si je m’exposais au soleil, ou bien au feu ardent qui rend mon cœur tout brûlant. En effet, le noyau de l’Écriture est incandescent, il est une expérience ultime capable d’embraser nos cœurs aujourd’hui.

Une expérience de l’Alliance

La Parole à laquelle je m’expose est Parole de vie, elle continue à transmettre la vie comme elle l’a fait tout au long du Premier Testament, elle vient me provoquer à la vie. Dans la lectio divina, il y a une relation qui s’établit, d’une lecture du texte pour s’exposer à la Parole à une lecture de soi, de sa propre existence devant cette Parole. On expérimente une unification entre la vie de foi et la vie quotidienne, une meilleure connaissance de soi dans la simplicité et une orientation plus profonde de sa vie.

Elle m’invite à la recherche contemplative de la trace de Dieu dans notre histoire personnelle ou collective, dans la nature qui m’entoure, dans les signes du temps, dans les tragédies ou les joies de mes contemporains. Elle vient solliciter ma conversion et m’invite à entrer dans l’action.

C’est la lecture priante de l’Écriture qui fonde mon apostolat en tant que bibliste. La relation amoureuse et vivante que j’entretiens avec l’Écriture me pousse à partager le bonheur que j’ai à la connaître, à la fréquenter chaque jour. Elle est mon appui, ma norme, ma compagne de route fidèle et généreuse, elle est mon trésor, toujours prête à me révéler ses secrets les plus profonds. Quand j’anime des groupes bibliques, je puise à pleines mains dans le trésor de l’Écriture qui ne s’épuise jamais : « Jarre de farine ne s’épuisera, cruche d’huile ne se videra » (1Rois 17,14). Je me rends compte combien les personnes participantes aux groupes bibliques ont faim et soif de la Parole de Dieu. Alors à la fin de la séance, nous prenons un temps de silence pour relire le texte étudié, pour le contemplé, écouter ce qu’il a à nous dire « rien que pour aujourd’hui ».

[1La Règle de Saint Albert, Les Constitutions de lO.C.D.S., Province Avignon Aquitaine 2008, p 29.

[2J’emprunte cette belle expression au Père Bruno Secondin, o.c.d. dans un article « Dialogue,contemplation et prophétie ; une lecture priante de la Parole », bulletin Dei Verbum n° 84/85(3-4/2007)

[3Cantique des cantiques 7,1