Saint Jean de la Croix

Le chantre de l’Amour du Christ et de l’Eglise

Quelques minutes avant sa mort, peu avant minuit, interrompant les prières d’usage lors de l’agonie, Jean de la Croix demanda comme une dernière faveur qu’on lui lise quelques passages du cantique des cantiques. Pourquoi choisit-il ce livre ? Certainement parce qu’il reconnaît dans ce dialogue amoureux, non seulement ce que son âme ressentait mais aussi le résumé d’une histoire d’amour qu’est l’histoire du salut, l’histoire d’un amour créateur qui tire l’humanité vers la pleine communion, l’histoire d’un amour rédempteur qui purifie celui qu’il aime. Toute l’œuvre de Jean de la Croix va chanter cette relation d’amour nuptial avec le Christ qui nous fait participants de la plénitude de l’Amour trinitaire, de l’amour du Père pour le Fils dans l’Esprit Saint. L’amour du Christ époux est en effet la réalité centrale et profonde qui unifie tous les écrits du docteur mystique, et surtout qui permet une interprétation juste et équilibrée.

Car il y a bien là une originalité chrétienne dans notre compréhension de nos relations avec Dieu, il ne s’agit pas d’abord de se soumettre à Dieu en reconnaissant sa force et sa puissance, mais le Seigneur désire avec nous une relation d’amour. C’est pourquoi le langage chrétien, et particulièrement le langage de la mystique chrétienne, n’hésite pas à utiliser le langage affectif de la relation amoureuse. L’époux, désormais, c’est le Christ Jésus qui donne sa vie pour son épouse qui est l’Eglise, St Paul en donnera bien sûr un écho particulier au chap. 5 de l’épître aux Ephésiens. Cependant, cette image du Christ époux de l’humanité ne peut se comprendre que dans le symbole plus large et plus fondamental de notre vocation de fils de Dieu. C’est-à-dire que l’époux ne s’unit à son épouse, l’humanité, que pour mener à son accomplissement la vocation baptismale de fils de Dieu. Il s’agit de faire communier l’épouse à la plénitude de la vie trinitaire, et donc finalement, le symbolisme nuptial trouve son sens dernier et sa plénitude dans le mystère et le symbolisme de l’adoption divine.

C’est dans cette tradition biblique et en continuité avec elle qu’il faut lire et comprendre saint Jean de la Croix. Par cet usage de la théologie symbolique et mystique, il s’agit de nous faire comprendre une réalité qui dépasse bien sûr les images et les concepts utilisés. Car il est évident qu’il ne s’agit pas de prendre le Christ pour époux comme on prend un homme pour époux sur cette terre, l’un ne remplace pas l’autre. Cependant la théologie symbolique se sert de concepts et d’images pour nous faire comprendre une réalité spirituelle toujours insaisissable dans sa totalité. Il nous faut reconnaître que le langage symbolique est celui-là même qu’utilise de manière privilégiée l’écriture sainte, et particulièrement Jésus dans les paraboles. La symbolique chrétienne permet d’exprimer cette liaison mystérieuse du charnel et du spirituel. Cette de liaison du spirituel et du charnel trouve bien sûr son accomplissement et son sommet dans la personne même de Jésus en qui habite corporellement la plénitude de la divinité.

Le symbolisme des épousailles du Christ et de l’humanité chez St Jean de la Croix trouve encore un sens particulier au sein même de notre vocation baptismale. En effet, cette image des épousailles est une manière de comprendre notre vocation de fils de Dieu, notre vocation à communier à l’Amour trinitaire par la grâce de l’adoption filiale. En tenant les deux symboles, en comprenant notre vocation de fils à la lumière du symbole des épousailles, nous comprenons mieux la place de chaque personne de la Trinité. Le Fils éternel est venu sur terre réaliser cette union de la divinité et de l’humanité, il devient comme le modèle de notre propre vocation, nous qui sommes appelés à devenir Dieu par participation. L’Esprit Saint opère et travaille en nous pour réaliser petit à petit cette transformation intérieure. C’est un travail long et difficile, comme les mains de l’artiste qui modèle en nous une nouvelle image à l’image du Fils unique et pour nous présenter au Père qui reconnaîtra l’image de son Fils, c’est ainsi toute la Sainte Trinité qui est engagée dans cette œuvre.

Le cœur humain a été fait par amour et pour l’amour, pour être aimé et pour aimer à l’infini, dans la plus profonde communion avec Dieu, c’est-à-dire la participation à l’amour même de la Sainte Trinité. Et on peut dire que la participation à l’amour de Dieu, c’est-à-dire en définitive la sainteté, ne fait que perfectionner et mener à son accomplissement la capacité naturelle de tout homme à l’amour, capacité naturelle qui est la trace laissée par le Créateur. Le symbole du mariage spirituel signifie principalement l’union dans l’Esprit Saint entre le Christ époux et l’Eglise son épouse, dans une union virginale réalisée une fois pour toutes dans le mystère pascal. Ce mystère pascal qui trouve son accomplissement au jour de la Pentecôte lorsque Jésus a donné pour toujours à son Eglise le feu de l’Esprit Saint, c’est-à-dire l’amour même qu’il partageait avec son Père. Telle est la vive flamme d’amour, l’Esprit Saint qui brûle désormais au cœur du Christ époux et au cœur de l’Eglise épouse. C’est cet amour mutuel qui unit l’époux à l’épouse dans la plus totale intimité, dans un véritable échange d’amour, dans une parfaite réciprocité et égalité entre eux.

D’autre part, cette image symbolique permet de comprendre une autre réalité quelque peu paradoxale de la révélation chrétienne, à savoir que l’amour de Dieu est pour tous et en même temps tout entier pour moi, pour chacun de nous en particulier. La plénitude de l’Esprit Saint se répand sur l’univers il veut se donner totalement à chacun de nous. C’est le même amour qui apparaît d’une part dilatée aux dimensions du Cosmos et de l’histoire, et d’autre part totalement concentrer dans la vie d’une personne comme s’il n’y avait qu’elle au monde. L’amour de Jésus pour son Eglise est inséparablement son amour pour tous les hommes et son amour pour chacun, son amour pour moi. Sans jamais oublier l’aspect universel, saint Jean de la Croix a particulièrement approfondi l’aspect personnel, et cela certainement grâce à sa relation personnelle qu’il vit dans la prière, dans l’oraison. Et d’ailleurs, l’oraison est le lieu où se vit à la fois cette relation la plus personnelle, individuelle, avec Dieu dans une ouverture à l’universelle. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus affirme tout simplement qu’en aimant Jésus, le cœur s’agrandit, et que dans l’oraison, dans son exercice d’amour personnel, son cœur bat pour le cœur de l’Eglise.

Saint Jean de la Croix exprime de manière la plus claire ce paradoxe fondamental du pour moi et du pour tous de la relation amoureuse avec Dieu, dans ces grands textes poétiques « les romances sur la Trinité et l’incarnation » et bien sûre du cantique spirituel. Les romances et le cantique spirituel développent particulièrement ce thème du Christ époux, il développe cette relation et cette histoire d’amour entre l’époux est l’épouse, tant dans sa dimension individuelle que dans sa dimension historique et universelle.

C’est cela que nous nous préparons à célébrer le jour de Noël ! L’histoire d’un amour créateur qui tire l’humanité vers la pleine communion, l’histoire d’un amour rédempteur qui purifie celui qu’il aime.

Lectures de la messe au Missel du Carmel : Isaïe 43, 1-5 ; Ps 138 ; Romains 8, 14-18, 28-30 ; Jean 17, 17-26

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