Saint Paul

article paru dans le Lien Fraternel n°73 - Automne 2008

L’Église catholique vient d’entrer dans une année paulinienne. Nous avons eu le désir d’unir notre voix à la sienne et de chanter avec elle notre note pour fêter ce grand saint qu’est l’apôtre Paul. C’est avec une voix toute carmélitaine, celle d’un membre du Carmel Séculier, que nous sommes invités à nous laisser conduire avec lui vers cet essentiel auquel il ne cesse de nous appeler : l’Amour gratuit de Dieu pour chacun de ses enfants.

Nous devons beaucoup à Saint Paul. Historiquement, il n’a pas vécu avec Jésus pendant son ministère public. Mais il est le premier à avoir mis par écrit sa compréhension des événements tragiques de la Passion et de la mort de Jésus et de la gloire de la Résurrection. En effet, les lettres authentiques de Paul ont été mises par écrit avant le premier des Évangiles. Son témoignage est donc très ancien. Mais il est aussi tout à fait extraordinaire.

Tout part de sa conversion, sur le chemin de Damas.

2Quelle fut donc alors l’expérience de Paul sur le chemin de Damas ?2

Cette expérience fut tellement importante qu’elle nous est racontée 3 fois par Luc dans les Actes des Apôtres et une fois par Paul lui-même dans la Lettre aux Galates (Ga 1, 11- 16).

Avant

Paul était Pharisien. Grâce à une formation solide, il excellait dans ce qui faisait de lui un parfait pharisien : il observait scrupuleusement la Loi et il en était très fier. Il se dit irréprochable (Ph 3, 6) et on peut le croire ! D’où son zèle pour purifier le judaïsme d’une nouvelle secte qui lui semblait nuisible (le christianisme naissant était compris comme une secte). Il avait un vrai talent pour combattre les déviances du judaïsme et il mettait toute son énergie dans ce combat. Sur le chemin de Damas, ses convictions les plus profondes sont ébranlées. Que s’est-il passé ?

Après

Sur le chemin de Damas, il découvre que tout ce qui le faisait vivre auparavant est bon à mettre à la poubelle (Ph 3, 8) ! Il découvre que le salut ne vient pas d’une observance stricte de la Loi. Cette observance, au lieu de le rapprocher de Dieu, l’en a éloigné. L’essentiel n’est pas là : l’essentiel, c’est la foi et l’amour de quelqu’un qui se présente comme le Vivant. C’est cet essentiel qui donne vie à l’observance de la Loi. Sa perfection pharisienne était en fait animée de la volonté d’accumuler des mérites devant Dieu.

Paul nous met donc en garde contre la part d’ombre qui accompagne parfois la pratique religieuse : à cause du péché qui est tapi au fond de lui, l’homme cherche à s’emparer du salut par ses propres forces et non à l’accueillir comme un don de Dieu. L’homme cherche à accumuler des mérites car il s’imagine que c’est comme cela que Dieu va l’aimer davantage et le sauver. Déjà, dans la Genèse (Gn 3), Adam a voulu s’emparer lui-même du « fruit » et c’est à cause de cela qu’il a été exclu du paradis. Or, vouloir s’emparer de la grâce, c’est mourir à la foi, à la confiance, à la reconnaissance, à l’amour et donc à Dieu. C’est ce que Paul développe dans sa lettre aux Romains.

Il comprend alors que celui qui a été pendu à la Croix et qu’il croyait maudit par Dieu (Ga 3, 13) est bien le Fils de Dieu : « Qui es-tu Seigneur ? - Je suis Jésus que tu persécutes. » (Ac 9, 5). Il comprend que Dieu est du côté de la victime et non du côté de celui qui fait du zèle pour faire observer la Loi. Il découvre un Dieu qui, en son Fils, est proche des petits, des pécheurs : il quitte la logique de la performance, de la réussite aux yeux du monde, pour entrer dans la logique du don et de la confiance : Dieu lui a fait confiance alors qu’il était un homme pécheur ; Dieu l’a mis à part, lui le persécuteur, pour annoncer l’Évangile à toutes les nations (Rm 1, 5).

Paul est alors illuminé par la grâce de Dieu, son regard sur Dieu et sur les hommes a changé.

La conversion de St Paul est pour nous un vibrant rappel : nous pourrions avoir la tentation d’une observance scrupuleuse de tout ce qui est demandé par l’Évangile et nos Constitutions : faire parfaitement ce qui nous est demandé, c’est bien, mais s’en tenir là nous ferait manquer l’essentiel. L’Évangile n’est pas un code de lois. L’essentiel, c’est de croire et d’aimer. La piété ne nous donne pas de droit sur Dieu car la grâce de Dieu est gratuite. Nous ne pouvons que la demander, humblement. Paul, fort de son expérience, nous ramène à une plus grande humilité devant Dieu. Personne ne peut se prévaloir devant Dieu de quelque privilège que ce soit, même de sa fidélité à l’oraison. Tout est donné.

Paul comprend que l’expérience qu’il a faite sur le chemin de Damas est aussi un don gratuit de Dieu. Il nous invite à accueillir ce don de Dieu alors que nous nous savons indignes et incapables de vivre notre mission de chrétien. Toute la pensée théologique de Paul s’appuie sur cette expérience fondatrice. Toute sa mission aussi.

Une fois que nous en sommes là de l’accueil de la grâce gratuite qui vient de Dieu, notre vie en est transformée : elle devient une vie au service de l’amour, une vie ouverte à autrui. Elle entraîne un engagement de toute notre personne dans cette voie. Toute l’énergie que nous mettions pour prouver désespérément que nous sommes dignes d’être aimés et admirés pour toutes nos qualités spirituelles est investie autrement, vers les autres.

L’accueil de la grâce comme don gratuit provoque un décentrement de soi. Mais cela prend du temps et c’est toujours un travail à reprendre. C’est ce que Paul nous dit quand il parle des « œuvres de la chair » : c’est tout ce que nous faisons pour nous prouver à nous-mêmes nos mérites, c’est une vie crispée sur notre ego. Cette pente nous entraîne vers la haine, la jalousie, les rivalités… (Ga 5, 20- 21). La « vie de l’Esprit », au contraire, est une vie qui s’est décrispée de soi pour se soucier de l’autre. Elle conduit à l’amour, à la paix, à la joie (Ga 5, 22- 23). L’Esprit d’amour vient transformer de l’intérieur notre vie. Ainsi, nous sommes libérés de nous-mêmes, libérés de nos angoisses, pour aimer notre prochain comme nous-mêmes (Rm 13, 8 et Ga 5, 14). Le « chemin de perfection » n’est plus alors une observance de la Loi mais il est réponse d’amour à l’amour gratuit de Dieu.

2Le langage de la Croix (1 Co 1, 18)2

Paul a été beaucoup critiqué, notamment par les chrétiens de Corinthe : d’autres apôtres étaient plus éloquents, avaient plus de sagesse ou de prestige que lui ; d’autres, les « super apôtres », semblaient plus « inspirés » que lui. Grâce à ces critiques, Paul nous livre le fond de son cœur, ce qu’il appelle le langage de la Croix.

Paul nous dit que ce langage de la Croix est folie (on pourrait dire absurdité).

Avant le Christ :

La sagesse philosophique situait Dieu du côté de la toute puissance, de l’omniscience, de la perfection. En effet, Dieu est le Maître du ciel et de la terre. Paul ne le nie pas. Il est bien d’accord avec cela.

Après le Christ :

Mais Dieu s’est révélé définitivement dans le Crucifié. En effet, Dieu nous a parlé par son Fils, Il nous a tout dit en son Fils. Or son Fils a été crucifié. Croire que Dieu nous révèle l’intimité de son Être dans la souffrance de cette mort atroce et humiliante, dans le silence du tombeau, c’est un défi pour notre raison. Regarder la Croix entraîne nécessairement une conversion de nos idées sur Dieu.

On peut s’étonner que Paul ne raconte pas la vie de Jésus et qu’il ne cite presque pas ses paroles. Mais il reste centré sur le fait que Jésus est mort et qu’il est ressuscité. Pour Paul, c’est dans cette mort-résurrection que s’est manifesté le plan de Dieu.

C’est à partir de ce constat que Paul parle : « Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu. » (1 Co 1, 18)

Paul s’applique ce message à lui-même : « J’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ et Jésus Christ crucifié » (1 Co 2, 2). Qu’est- ce que cela veut dire ?

Paul se sait faible, craintif et tout tremblant devant les Corinthiens, sa parole n’a rien d’un beau discours (1 Co 2, 3- 4). Dans ses voyages, Paul n’a rien du conférencier attendu et applaudi. Mais Paul ne cherche pas à ce qu’il en soit autrement car c’est dans sa faiblesse qu’éclatera la puissance de l’Esprit. Cette puissance de l’Esprit sera reconnue par des fruits de foi, d’amour, de paix, de joie. La faiblesse de l’apôtre va pouvoir démontrer que ces fruits viennent bien de l’Esprit et non de l’habileté ou de la sagesse de l’apôtre (1 Co 2, 4-5).

La vie de Paul est à l’image de celui qu’il suit, le Crucifié. Paul s’expose dans sa vulnérabilité : il a beaucoup marché, fait plusieurs fois naufrage, il a eu faim, a été fouetté, lapidé, livré aux bêtes. Dans une telle faiblesse, on peut dire qu’il a eu un ministère très exposé. En plus, les communautés qu’il fonde sont toutes neuves et sont donc fragiles, il est souvent inquiet… Il est obligé de dire à ses détracteurs que lui aussi a eu des extases et qu’il pourrait s’en vanter. Mais il ne veut se vanter que de sa faiblesse car Dieu se manifeste dans la faiblesse humaine (2 Co 12, 1-10). « Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse. » (2 Co 12, 9). La faiblesse permet à la grâce de Dieu de se déployer plus largement, elle pousse l’homme à se tourner vers Dieu, à faire appel à sa puissance, à faire confiance à l’œuvre que Dieu veut réaliser en nous et par nous. Il ne faut donc pas avoir peur de notre faiblesse ni en être découragé. Rechercher la gloire dans une vie d’apôtre, c’est prêcher un autre Évangile que celui du Christ.

Paul nous donne ici une admirable leçon par sa compréhension du mystère pascal qu’il a appliqué à sa propre vie de missionnaire et à tout missionnaire. En effet, le Christ a été crucifié dans sa faiblesse librement consentie mais il est Vivant et la puissance de l’Esprit éclate pour nous (2 Co 13, 4). La résurrection est promise à celui qui croit (Rm 8, 11), donc à nous aussi.

2Paul, un homme de prière2

Il serait bien présomptueux de dire quelle a été la prière de Paul. En effet, la prière est une relation entre Dieu et l’homme, un « je » qui s’adresse à un « tu ». La prière se vit dans l’intimité du cœur, sans témoin.

Mais, au fil de ses lettres, Paul nous fait parfois partager sa prière, sa relation intime avec Dieu. La prière de Paul s’inscrit dans la prière de tout Juif de l’Ancien Testament.

Nous pouvons remarquer trois formes de prière :

La louange :

C’est un acte de foi qui établit la relation avec Dieu en se souvenant des bienfaits de Dieu. Ce retour sur le passé donne sens au présent et ouvre un avenir. Paul loue le Dieu Créateur et Sauveur.

L’intercession :

Mais quand l’homme est dans l’angoisse ou la souffrance, la louange lui est alors difficile. C’est le moment de la supplication. L’homme supplie Dieu car il a déjà fait l’expérience de sa bonté. C’est le temps de l’espérance. Mais dans la supplication, l’homme a bien conscience du décalage qui existe toujours entre le péché de l’homme, sa misère, et la gratuité du don de Dieu. La prière de supplication est donc aussi une expérience de vérité.

Paul témoigne souvent de sa prière pour les communautés qu’il a fondées et qu’il laisse alors qu’elles sont si fragiles. Sa prière est nourrie par sa mission d’apôtre (1 Th 3, 10). Il prie aussi avec ses communautés et leur demande de prier pour lui. C’est une prière très fraternelle.

En Rm 8, 18- 30, Paul nous fait remarquer que souvent nous peinons à concevoir ce que Dieu veut que nous Lui demandions. C’est pour cela que l’Esprit vient à notre aide. Son intervention est « sans parole » perceptible mais le Père la connaît. L’Esprit nous fait découvrir que nous sommes enfants du Père et nous conduit à la gloire promise à la suite du Christ.

Cette prière de demande est très insistante. Trois fois (= beaucoup), Paul a demandé que son « écharde dans la chair » lui soit ôtée (2 Co 12, 7- 9). Il nous invite à la même assiduité dans la prière (Rm 12, 2). Nous pouvons remarquer que sa prière est encore plus fréquente que ce que la tradition juive demandait.

Cette prière, comprise d’après le langage de la Croix, entraîne une désappropriation du résultat, un décentrement de soi. Lorsqu’il a été exaucé, le suppliant va voir jaillir une prière d’action de grâce. Cette prière est le signe d’un amour reconnaissant pour le salut offert par Dieu.

L’action de grâce :

Dans l’action de grâce, on se dessaisit de soi pour reconnaître que Dieu agit à travers nous. Et dans ce mouvement, on s’ouvre à ce que Dieu veut encore accomplir.

Pour Paul, l’action de grâce découle de sa première expérience sur le chemin de Damas. Le Christ est venu le chercher, lui le persécuteur, pour annoncer l’Évangile aux nations païennes.

Dieu est fidèle. Paul voit cette fidélité à l’œuvre dans l’événement de la Croix :

« C’est en effet alors que nous étions sans force, au temps fixé, que le Christ est mort pour des impies -à peine voudrait-on mourir pour un homme juste ; pour un homme de bien, oui, peut-être osera-t-ton mourir- mais la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous. » (Rm 5, 5-8)

Au début de sa lettre aux Philippiens, nous avons une belle action de grâce. Paul laisse éclater sa reconnaissance et sa joie. En effet, dans cette Église de Philippe, Dieu a commencé une « bonne œuvre » en lui faisant découvrir le Christ et en lui donnant de coopérer à la mission de Paul. Son action de grâce est tournée vers l’avenir mais celui qui prie reconnaît qu’il a tout reçu. Paul témoigne de ce que la rencontre du Christ l’a contraint à un renversement des valeurs. L’Hymne aux Philippiens nous montre ce renversement dans la vie du Christ : son humilité à lui le Fils de Dieu. C’est ce mouvement même qui ouvre à Dieu la possibilité d’agir encore. Cette attitude du cœur est l’attitude d’un juste devant Dieu.

Pour une vie transfigurée par le langage de la Croix, la prière est un lieu-clé. La configuration du chrétien à l’image du Fils trouve sa vérification dans sa docilité à l’Esprit qui l’entraîne à s’offrir lui-même à Dieu :

« Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre. » (Rm 12, 1)

Un membre de la Communauté Eau Vive, Paris