« Se tenir devant la face du Dieu vivant, telle est notre vocation »

article paru dans le Lien Fraternel n°74 - Hiver 2009

« C’est notre rôle de nous tenir devant Dieu pour tous » Édith Stein

  • "Se tenir devant la Face du Dieu vivant, telle est notre vocation. La vie du saint Prophète nous en fournit le modèle . […] Élie se tient devant la Face de Dieu car tout son amour est pour le Seigneur » Source cachée p. 33 et 216
  • "Qui entre au Carmel n’est pas perdu pour les siens, bien au contraire, il leur profite, car c’est notre rôle de nous tenir devant Dieu pour tous » Source cachée p. 23 - Lettre du 14 mai 1934 à Fritz Kaufmann

abbaye de Cerfroid (02) Cet article est le résultat de la réflexion de l’ensemble de notre Communauté (Vive Flamme, Avon 2). L’un d’entre nous ayant été sollicité pour l’écrire, il a souhaité que nous le fassions en commun. Dans un premier temps, nous avons réfléchi séparément sur le thème, chacun mettant par écrit sa contribution, puis nous avons procédé à la mise en commun au cours d’une journée riche d’échanges. Une personne s’est ensuite chargée du travail de synthèse, un travail difficile car nous avions pris des orientations très différentes. Il a fallu choisir, organiser les idées… Pour nous, une belle expérience d’écoute et de respect mutuel.

2Regarder Marie2

En regardant Marie, mère et reine du Carmel, nous pouvons apprendre d’elle comment elle se tenait devant Dieu pour tous :

  • par l’accueil et l’écoute de la Parole de Dieu, suivi d’un abandon confiant : « qu’il me soit fait selon ta Parole »
  • par sa hâte à se rendre auprès d’Élisabeth,
  • par son attention aux autres à Cana,
  • par sa présence debout au calvaire auprès du serviteur souffrant,
  • par l’accueil d’une mission auprès des hommes : « Femme, voici ton fils »
  • par sa prière au cénacle avec les apôtres,
  • par sa vie discrète dans sa vieillesse auprès de Jean.

2« Si vous ne devenez pas comme des petits enfants… »2

Le psaume 130 nous appelle à une attitude d’humilité devant la face du Dieu vivant :

« Je tiens mon âme égale et silencieuse,
Mon âme est en moi comme un enfant,
Comme un petit enfant contre sa mère,
Attends le Seigneur, Israël,
maintenant et à jamais »

« Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume de Dieu », pour se tenir devant Dieu comme un petit enfant, il nous faut déjà naître, renaître à la vie dans l’Esprit, comme Jésus le dit à Nicodème.

Comparons symboliquement avec la naissance humaine. Dans le sein de sa mère, avant de naître, le bébé ne peut voir le visage de celle qui l’enfante avec amour pour une relation intime et vivante. Cet enfant n’a pas conscience d’être aimé mais il perçoit une voix d’une manière assourdie. Pour rencontrer la source de sa vie, il lui faut sortir de ce lieu clos, fermé sur lui-même, se laisser déposséder de son confort, faire sa pâque, son passage, pour naître à une vie nouvelle de relation avec celle qui l’attend amoureusement. La même vie, mais autrement, pour une rencontre face à face.

Pour cette rencontre, il lui faut d’abord recevoir le souffle, la respiration, image de l’Esprit. Puis, ouvrant les yeux, découvrir la lumière, l’amour, cette chose inconnue, inimaginable, reçue gratuitement, source d’émerveillement. Peu à peu, dans cette lumière, entrevoir le visage de celle qui lui donne vie et le prend tendrement sur son cœur, lui faisant entendre sa parole : « mon enfant bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour ». Tout un apprentissage d’écoute, de silence, de balbutiements, pour accueillir la grâce de contempler et se tenir devant celle qui l’attendait.

Pour se tenir devant la face du Dieu vivant, Dieu Père et mère, ne faut-il pas redevenir comme un petit enfant contre sa mère, dans le silence d’un face à face, humble, démuni, dans une difficile dépossession de soi, pour chercher la divine Présence en cœur à cœur, dans la confiance et l’abandon.

2Parcours avec quelques personnages bibliques2

Méditer cette parole : « se tenir devant la face du Dieu vivant, telle est notre vocation » nous tourne vers certains personnages de la Bible qui nous ouvrent le chemin.

Abraham est le premier à se mettre en route dans une relation de confiance avec Dieu. Il crut parce qu’il a « entendu » une parole inconnue, la Parole du Seigneur, la Parole d’un Dieu vivant qui appelle, parle, promet. « Marche en ma présence, quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père ; pars pour le pays que je te ferai voir. Je ferai de toi un grand peuple, je le bénirai. Par toi seront bénies toutes les nations de la terre ». C’est un Dieu vivant, qui se tient devant lui, que découvre Abraham ; dans la foi et l’obéissance il ira jusqu’à accepter de faire l’offrande suprême : donner son fils unique.

Au fil de l’Ancien Testament se révèle un Dieu qui appelle à lui faire confiance, à lâcher nos sécurités. Le peuple hébreu, en esclavage, quitte l’Égypte sur la parole de Yahvé à Moïse, dans la foi. Ce peuple se met en marche à travers le désert, certes purificateur mais également hostile. Peu à peu Dieu révèle son amour, se dévoilent ses attentions, se précise la mission qu’Il donne à son peuple. Le passage au désert, avec la solitude et le silence, deviendra le lieu et le temps de la rencontre, le temps de la construction des relations entre Yahvé et son peuple. Moïse devient son élu, celui qui se tient en sa présence. Il va recevoir les tables de la Loi dans un échange face à face, et il conduira le peuple choisi vers la terre promise.

L’épisode du songe de Jacob est, lui aussi, éclairant. Jacob est en mauvaise posture : il fuit la maison de son père, craignant la colère de son frère Esaü. Il part seul, sa vie est menacée. Dans cette détresse matérielle il fait une certaine expérience de Dieu : Dieu est présent, vivant ; il lui apparaît en songe pendant son sommeil. « En vérité Dieu était là et je ne le savais pas » (Gn 28,16. Jacob accueille ce signe qui lui est envoyé et en accueille les conséquences dans sa vie. Dieu se propose sans s’imposer.

Élie fait aussi l’expérience de ce Dieu vivant. Le Seigneur n’était pas dans le vent, dans le tremblement de terre, dans le feu… mais dans le bruissement d’un souffle ténu, comme une caresse, un doux appel pour une rencontre en cœur à cœur. « Maintenant si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, je vous tiendrai pour mon bien propre parmi les peuples »

« Par le Seigneur vivant, le Dieu que je sers… » (1 Rois 17,1) sont les premiers mots d’Élie s’adressant au roi Achab, ceux qui inaugurent sont ministère. Dieu est-il toujours le Dieu d’Israël alors que le roi Achab favorise ouvertement le culte des idoles ? Dans l’épisode du sacrifice du mont Carmel (1 Rois 18) Élie déclare être seul comme prophète de Yahvé, opposé aux 450 prophètes de Baal. Mais Dieu a conclu une alliance avec son peuple et y restera fidèle malgré les infidélités du peuple d’Israël.

Élie part jusqu’à l’Horeb pour y retrouver la source de vie. Dieu se manifeste dans une rencontre intime et profonde qui permet à Élie de se remettre en route pour annoncer Yahvé fidèle qui n’abandonne pas son peuple.

Les premiers mots d’Élie montrent deux attitudes fondamentales et indissociables de la vie spirituelle : se tenir devant le Dieu vivant par la prière et le service, service qui le conduit à parler en tant que prophète pour son peuple. « C’est notre rôle de nous tenir devant Dieu pour tous »

2Quelle image de Dieu avons-nous ?2

« Pour vous qui suis-je ? » Quelle image de Dieu avons-nous dans notre esprit et notre cœur ? Est-ce celle d’un Dieu tout puissant qui fait tout, qui peut tout, qui nous regarde de haut ou de loin, qui récompense ou punit, qui paraît si souvent absent ou silencieux… ? Ou bien l’image d’un Dieu plein de tendresse, de qui vient tout réconfort, ce Dieu qui a pour nous les entrailles d’une mère, dit le psaume ? Serait-il ce Dieu Père qui, en Jésus Christ, s’incarne petit enfant et, à la fin de sa vie, s’abaisse à laver les pieds de ses apôtres, à genoux ? Qui leur dit : « Je suis venu pour servir et non pour être servi », leur donnant cette mission : « c’est un exemple que je vous ai donné, faîtes de même ». "Qui me voit, voit le Père » Voilà ce Dieu qui nous donne à entendre ces mots d’amour : "Tu es mon enfant bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour » Il faut un temps d’écoute, de silence, de désappropriation, de contemplation, pour comprendre ces mots d’amour et en vivre.

Au fondement de notre vie chrétienne se trouve la foi en Jésus mort et ressuscité. Avons-nous pleinement conscience de ce fait : Il est vivant aujourd’hui, Il vit en nous. Comme Marie-Madeleine, ne sommes–nous pas parfois de ceux qui pleurent en disant : "on a enlevé mon Seigneur de son tombeau et je ne sais pas où on l’a mis ». Nous avons à faire le même chemin que les disciples qui ont vu mourir leur Maître sur la croix : le chemin d’Emmaüs est chemin pour le trouver dans l’écoute de sa Parole et dans l’eucharistie, afin de l’annoncer à nos frères. "notre cœur n’était-il pas tout brélant quand Il nous expliquait les Écritures ». Aller vers nos frères porter la bonne nouvelle, se tenir en tenue de service pour tous dans la louange, l’intercession, la joie, fait partie de notre vocation de baptisés.

2Comment rencontrer le Christ aujourd’hui ?2 "Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret » (Mt 6,6) ; et aussi : "Voici je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un m’ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je prendrai mon repas avec lui et lui avec moi » (Ap.3, 20) Mais notre cœur est-il assez silencieux pour entendre les petits coups discrets de l’Esprit ? Avons-nous déjà contemplé un petit enfant tétant le sein de sa mère, son regard dans son regard, la joie et la paix pour tous les deux dans le silence des cœurs. "Je l’avise et Il m’avise » (vie du curé d’Ars).

Comment comprendre que le Dieu devant qui je me tiens est vivant, n’est pas une illusion, création de mon état psychique ? Le sentiment de sa Présence, de l’ordre de l’indicible m’habite et me donne paix et joie qui viennent de l’amour accueilli : cela fait jaillir la louange et transforme la vie. Nous trouvons sa Présence vivante et aimante par tous ces petits signes que nous recevons dans la vie de tous les jours et que, seul celui qui est attentif et priant, peut percevoir pour être réconforté, aidé, guidé. C’est souvent, après coup, que l’on s’aperçoit que "je le cherchai dehors et Il était dedans » (St Augustin).

2Se tenir devant Dieu dans l’oraison2

Se tenir devant Dieu dans l’oraison contemplative, est comme le sacrement d’une relation interpersonnelle avec le Christ vivant en nous : "ne savez-vous pas que vous êtes le temple du Saint Esprit » le tabernacle du Seigneur. C’est sous la conduite de l’Esprit Saint qu’il nous faut entrer dans la prière contemplative du Carmel, dans la relation aimante du Fils avec le Père.

"Vivre à Dieu seul et se tenir en sa Présence,
Choisir le silence pour saisir la Parole,
Pour être ce disciple aux aguets,
Fuir au désert mais rassembler dans la louange,
Consentir à toujours recommencer,
Traduire en patience le désir du Royaume…
Dans l’abandon de tout son être »

(Hymne de la Prière du Temps Présent pour la fête de saint Benoît)

"Si bien que, sous la conduite de l’Esprit, le plus silencieux, le plus petit, le plus infirme, le plus malade, celui qui est au fond d’une cellule, d’un lit d’hôpital, d’un désert, peut être pour ses frères, pour le monde, une source jaillissante d’amour par l’abandon contemplatif, l’offrande de sa vie comme un contrepoids d’amour pour tous les refus d’amour » (Maurice Zundel) Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, au fond de son couvent et malade, priait pour les missionnaires : "dans le cœur de l’Église, ma mère, je serai l’amour ».

Notre vocation, c’est d’aimer dans la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, sous la conduite du Christ : "sans Moi vous ne pouvez rien faire ». Élisabeth de la Trinité écrit : "Le cœur ouvert, j’apprendrai tout de Toi, puis à travers tous les vides, toutes les nuits, toutes les impuissances, je veux te fixer toujours et demeurer sous ta grande lumière »

Notre vocation est trinitaire : par l’Esprit contempler le Père en Jésus Christ "afin que j’atteigne enfin l’objet de ce défi divin » (Jean de la Croix) en priant l’Esprit avec Marie qui, par son Fiat, accueillait le Verbe en son sein et méditait tous ces évènements dans son cœur. En découvrant le regard aimant que Dieu porte sur chacun de nous, nous sommes conduits par l’amour à ne pas vivre en individus isolés, mais à tisser des relations entre des personnes qui ont du prix aux yeux de Dieu. Les rencontres mensuelles de notre communauté commencent par l’oraison en commun devant le Saint Sacrement. Ce temps d’oraison constitue la base d’une vie fraternelle pour vivre en communion les uns avec les autres, pour nous accueillir tels que nous sommes, nous entraider, nous pardonner : "voyez comme ils s’aiment ».

2Se tenir devant Dieu pour tous : l’attention au prochain que Dieu aime et habite.2

À l’exemple de Simon de Cyrène, interpellé pour porter la croix du Christ jusqu’au calvaire, nous avons à assumer notre service concret d’aide et de compassion. Nous sommes amenés à découvrir le regard que Jésus portait sur ceux qu’Il rencontrait : le lépreux, la samaritaine, Bartimée, la femme adultère… afin que nous ayons ce même regard sur ceux que nous rencontrons.

Par l’onction du saint Chrême les baptisés sont institués prêtres pour être des hommes ou des femmes de prière ; prophètes pour annoncer et vivre la Parole de Dieu ; et rois à la manière du Christ serviteur, venu nous révéler l’exigence de l’humble service pour tous.

Pour être serviteurs, prière contemplative et mission de service sont étroitement associées. "Le matin, bien avant le jour, Il se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert ; et là, Il priait » avant de redescendre de la montagne pour enseigner, guérir et nourrir les foules.

C’est dans l’Eucharistie que, christifiés par la communion à la Parole, au corps et au sang du Christ, nous recevons notre mission : "Allez dans la paix du Christ È pour vivre et témoigner de ce que nous avons reçu. Nous sommes appelés, par désir divin, à être transparents à la Présence, à nous tenir debout devant Dieu, pour la contemplation et le service de nos frères les hommes "pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ».

Communauté Vive Flamme, Avon