Son enseignement

Jean de la Croix est Maître spirituel.

Son désir d’enseigner tient de son sens de l’humain et de son ardeur évangélique.

Il s’élève avec violence contre les mauvais guides de sont temps, ceux qui paralysent la marche des chrétiens vers Dieu.

Jean de la Croix est mort à 59 ans ; sa vie s’est achevée dans la maturité ; son message demeure vivant. Si sa vie fût tourmentée, son œuvre écrite révèle une grande sérénité et une forte cohérence. Sa pensée a pu évoluer, se développer comme il en est de tout auteur engagé, elle s’est surtout approfondie au gré de l’expérience. Son savoir en est pétri, mais l’Écriture sainte — méditée - est sa première référence. Comme elle, pour dire et enseigner, il utilise largement l’image. Son langage, redevable à celui de l’époque qui se réfère souvent à des catégories acquises, se révèle créatif. Perçu aussi dans une relativité — Jean n’a pas jugé de tout, son Enseignement garde toute sa pertinence et il reste une référence incontestée…

L’œuvre poétique de Jean aide à entrer dans la plénitude de son enseignement. Jean fait entrevoir le but « l’union de l’âme avec Dieu par amour », bien mis en exergue, et il indique les balises du chemin pour l’atteindre. Comme il parle largement, universellement, nous pouvons nous reconnaître dans les descriptions des expériences spirituelles les plus profondes, en particulier celles qui s’expriment par la symbolique de la nuit ; en le méditant, nous pouvons nous trouver des parentés avec les comportements les plus communs des « spirituels » ; puis nous adhérons aux grands principes de la vie qu’il avance. Pour ne pas faire de contresens dans une lecture partielle de ses enseignements, il importe de comprendre qu’il emprunte une anthropologie scolastique, sans s’y enfermer, pour en décrire le chemin de l’expérience spirituelle. Il l’utilise comme repère de ses grands traités ; au passage, il explique souvent le sens des termes. Cette anthropologie est facile à mémoriser : quelques textes brefs ici repris montre la signification des mots.

Source du couvent d'Avon Par cinq cercles concentriques ou telle une spirale, l’âme, sensible et spirituelle, traduit l’unité de la personne en chemin vers Dieu :

les cinq sens corporels, externes et internes, le goût, l’ouïe, la vue, l’odorat et le toucher [D’après les philosophes, l’âme, au moment où elle est infuse dans le corps, est comme une table rase et parfaitement lisse, où rien n’est représenté. Elle ne reçoit naturellement que ce qui lui vient par les sens… Les sens sont comme les fenêtres de sa prison… La lumière ne peut pénétrer en elle par d’autres ouvertures. MC 3, 3] ;

la psychologie, ou l’affectivité, ou l’émotivité des quatre affections ou passions, deux en relation avec l’avenir, la joie et l’espérance, deux dans le présent, la douleur et la crainte [Les quatre passions règnent d’autant plus en l’âme et lui font une guerre d’autant plus violente que la volonté est moins fortement établie en Dieu et qu’elle est dépendante des créatures ; car alors elle se réjouit très facilement de ce qui ne mérite pas sa joie, elles espère ce qui ne lui apporte aucun avantage, elle s’afflige de ce dont peut-être elle devrait se réjouir, elle craint là où il n’y a rien à craindre. MC 3, 16, 4… C’est pour cela que Boèce nous déclare que si nous voulons connaître la vérité dans la lumière, nous devons rejeter loin de nous la joie, l’espérance, la crainte et la douleur. Ces passions qui règnent dans une âme lui enlèvent la tranquillité et la paix que requiert l’acquisition de la sagesse, soit naturelle, soit surnaturelle. MC 3, 16, 6] ;

l’exercice des trois puissances spirituelles de l’âme, l’entendement [La foi nous dit ce que notre entendement ne peut connaître par sa capacité naturelle. En lui donnant la certitude, elle ne lui donne pas la clarté, elle le laisse dans les ténèbres. MC 2, 6, 2], la mémoire [L’espérance met la mémoire dans les ténèbres, tant par rapport aux biens d’en haut que par rapport à ceux d’ici-bas. L’espérance, en effet, se porte toujours sur ce que l’on ne possède point, et si on le possédait, ce ne serait plus l’espérance. Cette vertu fait donc le vide dans la mémoire, puisque l’on espère ce que l’on n’a point et non ce que l’on a. MC 2, 6, 3] et la volonté [La charité fait le vide dans la volonté par rapport à tout, puisqu’elle nous oblige à aimer Dieu par-dessus toute choses. MC 2, 6, 4] ;

l’instinct des deux facultés naturelles, l’irascible [L’Époux met un frein aux transports et aux emportements de la colère. B 20, 7] et le concupiscible [Il fortifie la convoitise contre les frayeurs et la pusillanimité ; il calme et apaise les désirs et les appétits inquiets qui cherchent à satisfaire la convoitise. Il ne conjure pas la colère et de la concupiscence elles-mêmes, dont l’âme ne saurait être privés, mais seulement de leurs actes importuns et désordonnés. B 20, 7] ;

l’intériorité de la substance de l’âme [L’âme est par elle-même la splendide et parfaite image de Dieu. MC 1, 9, 1 Dieu réside dans la substance de l’âme. MC 2, 5, 3 C’est en la substance d’âme, là où le sens n’atteint point, là où le démon ne saurait pénétrer, qu’à lieu cette fête de l’Esprit Saint, d’autant plus sûre, plus substantielle, plus délicieuse, quelle est plus intérieure. VFB 1, 9 L’union avec Dieu a lieu au plus profond de la substance de l’âme. VFB 4, 13-15]

Dans le Cantique spirituel B, alors qu’il s’attarde aux manifestations du mariage spirituel, le commentaire de la strophe 28 (19 en A) reprend tout à la fois cette anthropologie et l’accomplissement de la personne dans « l’union de l’âme avec Dieu par amour » : « Mon âme s’emploie tout entière, /Avec mon fonds, à son service / Je ne garde plus de troupeau / Je n’ai plus aucun autre office / Car l’amour désormais est mon seul exercice. » Ce texte est un peu long, mais c’est un bon résumé :

« L’âme s’est donnée à l’Époux tout entière et sans rien se réserver. Elle dit maintenant comment et de quelle manière elle en vient à tenir son engagement : désormais son corps, son âme, ses puissances, toutes ses facultés ne s’occupent plus que de ce qui regarde le service de son Époux ; elle n’a plus en vue son propre avantage ; elle n’a plus de goûts personnels ; elle n’entretient plus ni affaires ni relations étrangères à Dieu. Dans ses rapports avec Dieu, l’amour est son seul exercice. Sa manière et son style, nous allons le voir, sont maintenant tout nouveaux : ils se réduisent à aimer… Elle indique la remise de tout elle-même à son Bien-Aimé dans cette union d’amour. Dès lors l’âme, avec toutes ses puissances, entendement, volonté, mémoire, est dédiée, consacrée à son service : l’entendement à connaître ce qui lui agrée davantage, afin de l’accomplir, la volonté à chérir ce qui plaît à Dieu et à se servir de tout pour s’attacher à lui, la mémoire à se préoccuper de ce qui est de son service et de son bon plaisir… Par son fonds elle entend ici tout ce qui tient à sa partie sensitive, c’est-à-dire le corps, avec ses sens et ses facultés tant intérieures qu’extérieures, les quatre passions de l’âme, les appétits naturels et le reste. Elle déclare que tout ce fonds de l’âme est, lui aussi, employé au service de son Bien-Aimé, de même que précédent. Son corps est maintenant appliqué à Dieu, puisque les opérations de ses sens intérieurs et extérieurs sont dirigés vers lui. Les quatre passions de l’âme n’ont plus que Dieu pour unique objet : l’âme ne se réjouit qu’en Dieu, elle n’espère qu’en Dieu, elle ne craint que Dieu, elle ne s’afflige que selon Dieu. Tous ses appétits et tous ses soins vont uniquement à Dieu.

C’est ainsi que le fonds de l’âme tout entier s’emploie pour Dieu, se réfère à Dieu, et cela sons même que l’âme y prenne garde. C’est par ses premiers mouvements mêmes qu’il se porte à agir en Dieu et pour Dieu. L’entendement, la volonté, la mémoire s’élancent vers Dieu ; les sentiments, les sens, les désirs les appétits, l’espérance, la joie, tout ce qui compose le fonds de l’âme, va instinctivement à Dieu, et cela, je le répète, sans que l’âme ait conscience qu’elle agit pour Dieu. C’est très fréquemment, redisons-le, que l’âme travaille pour Dieu et s’occupe de ses intérêts sans se rendre compte que c’est pour lui qu’elle le fait. L’habitude qu’elle en a prise supprime en elle l’attention, l’effort et jusqu’aux actes fervents, qui autrefois précédaient ses œuvres…

L’âme remplit d’ordinaire bien des offices inutiles, qui lui servent à satisfaire ses appétits ou ceux d’autrui… des conversations, des pensées, des actions inutiles… Il y a aussi des appétits tendant à flatter les inclinations d’autrui, comme les ostentations, les compliments, les adulations, les désirs de plaire, les respects humains et bien d’autres inutilités par lesquelles on cherche à s’insinuer dans l’esprit des autres. L’on y emploie les soins, l’application, les œuvres, en un mot, toutes les ressources de l’âme.

… Je ne cherche plus à satisfaire mes appétits ni ceux d’autrui ; j’ai renoncé aux passe-temps inutiles, je ne me mêle plus des affaires du monde.

… Toutes les facultés de mon âme et de mon corps, ma mémoire, mon entendement, ma volonté, mes intérieurs et extérieurs n’agissent plus que par l’amour et dans l’amour…

… Autrefois, dans son oraison et sa relation avec Dieu, elle s’occupait de certaines considérations et suivaient certaines méthodes. Maintenant tout se réduit à aimer…

Dans le commentaire des strophes 20 et 21 en B (29 et 30 en A), l’auteur, reprenant son anthropologie, donne ce sens : » L’Époux, Fils de Dieu, met l’âme épouse en possession de la paix et de la tranquillité parfaite, en harmonisant sa partie inférieure et sa partie supérieure. Il purifie cette âme de toutes ses imperfections, il met l’ordre dans ses puissances et dans ses facultés naturelles, il apaise tous ses appétits.

Voici donc le sens de ces strophes.

L’Époux commence par conjurer les inutiles divagations de la fantaisie imaginative et leur commande de s’arrêter.

Il rétablit l’ordre dans les deux facultés naturelles, l’irascible et le concupiscible, qui auparavant affligeaient plus ou moins cette âme.

Il dirige vers leurs objets propres, autant, autant qu’il est possible en cette vie, les trois puissances de l’âme : la mémoire, l’entendement et la volonté.

Il conjure en outre les autres passions de l’âme : la joie, l’espérance, la douleur et la crainte, il leur commande de se régler et de se modérer désormais. « En effet, le but de ses enseignements, sans cesse rappelé, est » l’union de l’âme avec Dieu par amour ". L’expression peut au départ laisser indifférent. Il importe aujourd’hui de l’entourer d’explications qui tentent de faire le lien avec notre mentalité contemporaine.

Ce but, s’il est entrevu, ne peut se comprendre sans le chemin qui peut y mener.

Le commençant, dans la suite du Christ, recherche l’harmonie de ses passions.