Son testament spirituel

En mars 1945, quelques jours avant de quitter le camp de Gusen pour celui de Mauthausen, le Père Jacques écrit ces quelques lignes en latin et les offre à Paco (Francisco) Lopez, Espagnol, et à Wacek, Polonais.

Il laisse ainsi à ses amis un signe d’amitié et d’espérance dans ce lieu où la mort les guettait à chaque instant.

« par la Croix vers la lumière, il n'y a pas de rédemption sans effusion de sang, qui fait la vérité vient à la lumière »"
« par la Croix vers la lumière, il n’y a pas de rédemption sans effusion de sang, qui fait la vérité vient à la lumière »

Par ces mots, c’est bien une sorte de testament spirituel que le Père Jacques laisse à ses amis. Ces mots jaillissent de son cœur de prêtre, habité par la Parole de Dieu. Ils sont le mûrissement de toute une vie.

La première phrase traduit toute la foi et l’espérance de l’abbé Lucien Bunel, elle évoque le Mystère Pascal, Mystère de Mort et de Résurrection, l’ultime parole étant laissée à la Vie. Quelle force d’espérance en ce lieu de l’horreur indicible. Quelle proclamation de foi en la victoire du Christ !

La dernière phrase est une citation littérale de l’évangile selon saint Jean : Jn 3, 21. Nous pouvons simplement noter qu’il écrira cette phrase dans son Nouveau Testament, à la page 330, en face des versets 30 et 31 du chapitre 10 des Actes des Apôtres, lorsque Corneille raconte sa prière et l’apparition de l’ange.

La seconde phrase Sine sanguine non fit redemptio ne se retrouve pas telle quelle dans le Nouveau Testament. Nous constatons toutefois qu’elle est très proche d’un extrait de la Lettre au Hébreux, même s’il ne s’agit pas d’une citation exacte : Sine sanguinis effusione non fit remissio. (He 9, 22)

Un premier indice apparaît dans le fait que dans son Nouveau Testament, le Père Jacques a souligné de deux traits parallèles les mots de la Lettre aux Hébreux et a écrit dans la marge :

“Le sang de Jésus-Christ offert une seule fois et efficace pour toujours.”

Un patient travail de recherche dans les divers écrits du Père Jacques va nous permettre de constater que c’est bien cet extrait de l’Epître aux Hébreux qu’il entend citer ici.

Dans un sermon sur sainte Jeanne d’Arc donné dans l’église saint Vincent de Paul du Havre, le 8 mai 1927, il disait :

“Ah ! après ce sacrifice poignant, saint Pierre pouvait écrire : « Sine sanguine, non fit redemptio… » Si le sang ne coule pas il n’y a pas de rachat.”

Il est clair que cette citation ne se trouve pas dans les Epîtres de saint Pierre, ni dans les Actes des Apôtres. Par contre, la traduction qui en est donnée par le Père Jacques correspond bien au texte de la Lettre aux Hébreux.

Quelques mois plus tard, au cours d’une retraite de jeunes filles donnée à Sanvic, nous retrouvons dans ses notes du samedi 9 juillet 1927 :

“Traduire son amour de Dieu par la souffrance : « Si quis vult venire post me abneget semetipsum… » « Sine sanguine, non fit redemptio… » Contempler Marie…”

La première citation vient de l’évangile : Lc 9, 23 ou Mt 16, 24. La seconde est traitée comme la première et semble donc être une citation de mémoire de la Lettre aux Hébreux : He 9, 22.

Dans un sermon donné à l’église saint Léon du Havre pour la fête de sainte Jeanne d’Arc, le 13 mai 1928, il écrit :

“ « Sine sanguine, non fit redemptio… » - « sans effusion de sang, il n’y a pas de rachat. »”

La traduction qu’il ajoute est encore plus explicite qu’en 1927 et montre qu’il entend bien citer la Lettre aux Hébreux.

Dans un sermon prononcé alors qu’il était novice au Carmel de Lille, pour la fête du Saint Nom de Jésus, le 3 janvier 1932, il écrit :

“Comprenant, elle (il s’agit de la Vierge Marie) que le Messie établirait son règne par d’indicibles souffrances, réalisant pleinement le sens de ce que dirait saint Paul : « Sine sanguinis effusione non fit redemptio », plus d’une fois, émue, elle avait pleuré de compassion sur ce Messie et sur celle qui serait sa mère et qui devait le suivre le long du chemin douloureux de la rédemption !… Or cette Mère, l’Ange le lui apprend, ce doit être elle.”

Cette fois-ci, saint Paul est nommé. (N’oublions pas qu’à cette époque, on attribuait la Lettre aux Hébreux à saint Paul.) Et la citation donnée est très proche du texte original, si ce n’est que redemptio remplace remissio.

Citons un dernier écrit du Père Jacques, il s’agit de notes intimes sans date explicite, mais que l’on peut tout de même dater de 1932. Il y parle de la souffrance et écrit :

“La souffrance acceptée et offerte fait de nous des sauveurs. « Sine sanguine, non fit redemptio… » Et les occasions ne nous manquent pas.”

A travers ces diverses citations nous pouvons d’une part conclure que la seconde phrase du message griffonné au crayon sur une feuille de carnet en mars 1945 est bien la citation He 9, 22 ; et d’autre part constater que cette citation a accompagné l’Abbé Lucien Bunel tout au long de son existence. Elle lui a ouvert des perspectives spirituelles infinies en lui donnant de collaborer à l’œuvre du Salut, en vivant dans l’union au Mystère Pascal du Christ.

Dans son Nouveau Testament, le texte le plus souligné et le plus annoté est justement l’Epître aux Hébreux, texte à partir duquel il fit plusieurs fois sa retraite personnelle. Dans les notes qu’il nous a laissées de celle de juillet 1930, il écrit à propos du verset qui nous occupe :

“Nécessité du sacrifice douloureux pour opérer un rachat. Programme de vie pour le prêtre. Programme appliqué par le Curé d’Ars, par St Bernard, St Dominique, St François, tous les saints dont la vie a marqué si profondément le temps où ils ont vécu. Combien parmi les prêtres comprennent cette obligation ? Et la comprenant l’appliquent ? Pour moi, je suis un lâche devant la douleur mise volontairement dans mon être. Je ne suis pas suffisamment mortifié. Il y a un redressement à opérer dans ma vie sous ce rapport.”

Pour terminer ce petit travail de recherche autour de la citation de la Lettre aux Hébreux, j’évoquerai la piste donnée par un ancien élève du Petit Collège d’Avon. Alors que j’évoquais avec lui, mon interrogation à propos de cette citation : « Sine sanguine, non fit redemptio… » il me renvoya à un livre paru en 1928 : Les voix crient dans le désert, d’Ernest Psichari. On y trouve à la page 189 cette citation :

“Sine sanguine non fit remissio. Mais il n’est pas besoin du témoignage de la Bible. Nous savons bien, nous autres, que notre mission sur la terre est de racheter la France par le sang.”

Le Père Jacques a-t-il été influencé par cet ouvrage ? Peut-être, comme de nombreuses personnes à cette époque, mais il nous semble tout de même que sa source première demeure bien la Parole Biblique lue, méditée, ruminée et assimilée.

Avec l’aide de la grâce, il s’est laissé travailler par la Parole, faisant également tout ce qui dépendait de lui. Et le témoignage de sa vie dans les camps où il a voulu être présent vient attester ce qu’il avait écrit des années auparavant.

C’est bien un message de foi et d’espérance qu’il laissait à ses compagnons de Gusen. En leur donnant ces quelques mots, c’est ce qui habitait son cœur de prêtre qu’il leur offrait. Il leur écrivait ce qu’il vivait et qu’il signerait bientôt d’une manière définitive par sa Pâque.