Thérèse d’Avila : méditation et contemplation

« Dans le ciel de notre âme » C 28,5

Entre méditation et contemplation avec Thérèse d’Avila

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Il y a une prise de conscience chez Thérèse de la nature de son âme, de son intériorité. Thérèse parle de l’intériorité comme de la vie intérieure qui anime l’être humain. Elle ne parle pas de psychologie des profondeurs, elle parle de l’âme habitée par Dieu, de sorte que l’on pourrait dire avec elle que notre intériorité, ce n’est pas nous, c’est quel qu’Un ! Ce quelqu’Un, c’est le Christ. Très tôt, elle va être sous l’emprise de cette Présence. Elle goutera dans cette relation à la foi un immense respect et une douce et savoureuse présence. Elle se laisse rejoindre autant qu’elle aspire à être connue et aimée. L’Évangile va lui servir de base pour s’approcher du Christ, pour méditer sur sa vie. Rapidement, elle sentira en elle sa présence et se laissera visiter, instruire, conduire jusqu’à la plus haute union avec Dieu. C’est à une double activité que nous assistons en la lisant, celle de son âme qui essaie de s’ouvrir à la présence de son Dieu en son cœur, d’unifier son esprit, en méditant la vie de Jésus, phase active. Puis, on percevra très rapidement l’action en son cœur du Dieu Vivant, phase passive. Avec cette présence de Dieu en son cœur qui l’attire à un amour plus grand, elle entre dans une autre forme d’oraison où elle laisse Dieu agir au plus profond d’elle-même. Tout absorbée par l’Amour qui l’investit, elle entre dans une contemplation de plus en plus simple du mystère de Dieu en elle, c’est cette seconde phase qu’elle appelle contemplative.

Elle commence le livre des Demeures en rappelant l’âme à sa vocation profonde et son immense dignité : 1D1,1 : « Car à bien y songer, mes soeurs, l’âme du juste n’est rien d’autre qu’un paradis où Dieu dit trouver ses délices. Donc, comment vous-représentez-vous la chambre où un Roi si puissant, si sage, si pur, si empli de tous les biens, se délecte ? Je ne vois rien qu’on puisse comparer à la grande beauté d’une âme et à sa vaste capacité. Vraiment, c’est à peine si notre intelligence, si aiguë soit-elle, peut arriver a le comprendre, de même qu’elle ne peut arriver à considérer Dieu, puisqu’il dit lui-même qu’il nous a créés à son image et à sa ressemblance. »

Dans ce livre, elle s’adresse à chacun et chacune de nous en nous. Elle nous renvoie à notre responsabilité et notre liberté : 1D1,2 « Il est bien regrettable et confondant que, par notre faute, nous ne nous comprenions pas nous-mêmes, et ne sachions pas qui nous sommes » Le thème de la connaissance de soi est un thème fondamental chez Thérèse, non pas introspection, mais compréhension, dans la foi, de la grandeur de l’âme parce qu’habitée par la majesté divine. L’âme est faite pour être embellie par l’Amour infini de Dieu. Elle ne fait là que nous renvoyer au mystère eucharistique par lequel Dieu vient faire sa demeure en nous. Ce mystère ne s’ouvre que dans une vie de foi, de relation au Dieu Vivant. Cette relation intime, elle l’appelle la prière d’oraison. Là le désir de l’âme et celui de Dieu se rencontrent. L’âme essaye de se mettre à l’écoute du Dieu vivant en elle en se recueillant. L’oraison est une ouverture progressive à la présence du Dieu Vivant, en soi, c’est une relation entre l’âme et Dieu. Elle est symbolisée par la rencontre que fait la Samaritaine de Jésus en Jean 4.

Différents termes sont employés pour parler de l’oraison :

A - Recueillement actif = contentements = méditation, c’est la part de l’âme, fruit de son agir.

B - Recueillement passif, c’est un don que Dieu fait à l’âme. Elle se met à l’ »écoute » de ce qui se passe en elle, de Celui qui commence à agir en elle.

C - dans la même dynamique : Oraison de quiétude = plaisirs de Dieu = contemplation, c’est l’œuvre de Dieu dans l’âme, il aide l’âme en l’ouvrant à sa Présence.

Nous trouverons aussi ce vocabulaire : Les Puissances, les Puissances de l’âme (entendement, mémoire, volonté)

A - recueillement actif :

C’est ce que Thérèse entend par méditation. Il y aurait une confusion à utiliser ce terme dans la culture chrétienne selon son acception orientale. La méditation vise alors à arrêter toute action du mental. En occident chrétien, la méditation est plutôt une pensée, une réflexion profonde sur un sujet donné. C’est une application de la pensée, de la mémoire, de l’imagination, de l’intelligence pour comprendre et approfondir un aspect : « car leur entendement (intelligence, compréhension) est presque toujours en action, elles l’emploient à réfléchir, à méditer » (4D1,6) « Pour en revenir à ce que je disais, nous nous mettons à méditer sur un mystère de la passion, disons le Seigneur à la Colonne. L’entendement cherche à comprendre ce qu’Il nous suggère ainsi, les grandes douleurs et peines de Sa Majesté dans cette solitude, et beaucoup d’autres choses que peut en tirer l’intelligence, si elle est active, ou savante » (Vie 13,12)

La méditation à pour visée de nous aider à nous recentrer, à unifier notre pensée.

Voyons plus précisément comment Thérèse se positionne.

Dans son œuvre, Le Chemin de la Perfection (édit Escoriale), chapitre 46,1-3, alors qu’elle commente le Notre Père, elle suit de près l’enseignement que donne l’évangéliste St Matthieu au ch 6. C’est-à-dire se retirer dans sa chambre, fermer sur soi la porte et là prier le Père qui est dans le secret. Elle nous invite à considérer (mirar), à penser, à réfléchir à cette vérité, à propos de la phrase « notre père qui êtes aux cieux ». Elle ajoute que « c’est une façon propice à fixer les pensées, et à aider l’âme à se recueillir ». « elle n’a pas besoin d’ailes pour aller le chercher, elle n’a qu’à se mettre dans la solitude, regarder au-dedans d’elle-même, et ne pas s’étonner d’y trouver un si bon hôte ; qu’en toute humilité elle lui parle comme à un père, qu’elle lui adresse ses demandes comme à un père, qu’elle se réconforte auprès de lui comme auprès d’un père. » Elle invite à chercher Dieu en nous et à entrer en relation avec lui, à lui parler.

Voilà déjà pour Thérèse le but de la méditation. Elle ne la voit pas comme une technique, une méthode, mais essentiellement comme une façon d’être en relation avec le Dieu intérieur. « Concentration », oui, mais sans crispation, surtout, mise en présence et relation avec le Seigneur. C’est en se laissant toucher par l’amour de Jésus, c’est en se mettant en se présence, que l’âme s’unifie. La « concentration » est la suite logique de l’approche de la vie du Christ. La relation est première, c’est avant tout un mouvement du cœur. C50, « 1 Comme je ne parle que de la manière de réciter convenablement la prière vocale, point n’est besoin de tant en dire. Tout ce que je prétends est que nous voyions qui est celui à qui nous parlons, et que nous demeurions avec lui sans lui tourner le dos (nous ne faisons pas autre chose quand nous parlons à Dieu et avons l’esprit fixé sur toutes sortes de vanités). Tout le mal vient du fait que nous ne comprenons pas vraiment qu’il est près de nous, et que nous l’imaginons loin ; et combien loin, si nous allons le chercher au ciel ! Comment se fait-il donc, Seigneur, que nous ne regardions pas votre visage alors qu’il est si près de nous ? Il nous semble, quand nous parlons aux hommes, que ceux-ci ne nous entendent pas si nous ne voyons pas qu’ils nous regardent. Et nous fermons les yeux pour ne pas voir que vous nous regardez ? Comment pouvons-nous alors savoir si vous avez entendu ce que nous disons ? Tout ce que je voudrais vous faire comprendre, c’est que pour nous accoutumer petit à petit à assurer peu à peu et facilement notre esprit, afin que nous puissions comprendre ce que nous disons et réaliser avec qui nous parlons, nous devons recueillir nos sens extérieurs au-dedans de nous-mêmes, et leur donner un sujet d’occupation ; le ciel n’est-il pas à l’intérieur de nous-mêmes, puisque le Seigneur est en nous ? 2 … et si nous devions réciter plusieurs fois le Paternoster pour être entendues, il nous entendra maintenant dés la première fois. Il aime beaucoup à nous épargner de la fatigue, et même si dans l’espace d’une heure nous ne disons qu’une fois le Paternoster, cela suffit pourvu que nous comprenions que nous sommes avec lui, que nous sachions ce que nous lui demandons (quel désir il a de nous exaucer - enfin, comme un père -, quel plaisir il a de se trouver avec nous), et que nous nous réjouissions avec lui ; il n’aime pas que nous nous rompions la tête. C’est pourquoi, mes soeurs, pour l’amour de Dieu, accoutumez-vous à réciter le Paternoster avec le recueillement dont je parle ; vous verrez bien vite le bénéfice que vous en tirerez. C’est une méthode de prière qui habitue rapidement l’âme à ne pas divaguer, et les puissances à ne pas s’inquiéter ; le temps vous le fera découvrir (je vous supplie seulement de vous y essayer, même si cela vous coûte un peu, comme il arrive pour tout ce dont nous n’avons pas l’habitude) ; je vous assure cependant que vous serez bien vite consolées en voyant que, sans avoir à vous fatiguer pour chercher le saint Père que vous priez, vous le trouvez en vous. » Elle force notre audace en nous invitant en toute humilité et liberté et simplicité à nous adresser à Dieu comme à un père, à quelqu’un, de très proche, en nous méfiant bien de toute fausse humilité qu’elle appelle pusillanimité. Avec Thérèse audace et humilité vont de pair.

Sur ce chemin de la méditation, il faudra d’abord avancer dans la nuit, faire acte de foi en la présence de Dieu, car il reste d’abord bien silencieux :

Méditer, c’est donc se retirer en soi en compagnie du Christ, c’est s’isoler du bruit ambiant, ainsi que de celui des pensées, mais c’est peu à peu apprendre à faire de Dieu notre compagnon et c’est donc en fait éveiller en nos cœurs l’amour de Dieu : V12,2 « Nous pouvons nous représenter nous-mêmes devant le Christ, nous exercer à vivement nous éprendre de son Humanité sacrée, vivre en sa présence, lui parler, lui demander ce dont nous avons besoin, nous plaindre à lui de nos peines, nous réjouir avec lui de nos joies, et ne pas l’oublier pour autant, sans chercher des prières apprêtées, mais des mots conformes à nos désirs et à nos besoins. C’est une excellente façon de faire de très rapides progrès ; ceux qui s’efforcent ainsi à vivre en cette précieuse compagnie, à beaucoup en profiter, à éprouver un amour véritable pour ce Seigneur, à qui nous devons tant, je les tiens pour avancés. »

Pour autant, elle nous invite à ne pas trop nous presser en cette matière. Sous l’influence d’autres écoles de prière, nous pourrions ou voudrions très rapidement nous dispenser de toute image et nous retrouver dans le silence intérieur. Thérèse nous avertit qu’il y a là une présomption dangereuse pour notre avancée spirituelle : Vie12,5 : « Quand je dis que nous ne devons pas nous élever sans que Dieu nous élève, je parle le langage de l’esprit ; ceux qui en ont une certaine expérience me comprendront. Je ne puis m’exprimer autrement, si je n’arrive pas à me faire entendre ainsi. Dans la théologie mystique dont j’ai commencé à parler, l’entendement cesse d’agir, car Dieu le suspend, comme je l’expliquerai mieux par la suite si j’en suis capable avec Son aide. Prétendre ou penser à le suspendre nous-mêmes, voilà ce que je demande de ne point faire ; il ne faut pas non plus cesser de l’utiliser, sous peine de devenir froid, stupide, et de ne rien obtenir ; car quand le Seigneur suspend et arrête notre entendement, il lui donne de quoi l’émerveiller et l’occuper, et sans raisonnement, le temps d’un credo, il lui fait comprendre plus de choses que ne l’obtiendrait en beaucoup d’années toute notre application terrestre. Utiliser les puissances de l’âme et croire les immobiliser, c’est de la folie. Je répète que, même sans nous en douter, nous ne montrons pas ainsi une grande humilité, pas par notre faute, mais nous aurons, oui, la peine d’avoir travaillé en vain ; l’âme en conçoit une petite contrariété, comme une personne prête à sauter qu’on retiendrait par derrière ; elle garde l’impression d’avoir usé sa force sans effet ; au peu de profit qu’on en tire, on distingue, en y regardant bien, le tout petit manque d’humilité dont j’ai parlé. Car cette vertu a ceci d’excellent que jamais action qu’elle accompagne ne laisse du déplaisir dans l’âme. »

Ce qui a été fondateur pour elle, c’est de savoir qu’il faut s’ouvrir à la présence de Dieu demeurant en chacun de nous. C 28 « De l’oraison de recueillement et de quelques moyens d’en acquérir l’habitude. 1 Considérez maintenant ce que dit votre Maître : Qui êtes aux cieux. Pensez-vous que peu nous importe de savoir ce qu’est le ciel, et où vous devez chercher votre Père sacré ? Or je vous dis que pour des esprits distraits, il importe beaucoup non seulement de croire qu’Il est là, mais de tâcher de le comprendre par l’expérience ; c’est l’une des choses les plus propres à lier l’entendement et à recueillir l’âme. 2 Vous savez que Dieu est partout, or on dit évidemment que là où est le Roi se trouve aussi la cour ; enfin, là où est Dieu, c’est le ciel. Vous ne pouvez en douter, là où est Sa Majesté, là est aussi toute la gloire. Considérez donc ce que dit saint Augustin qui le cherchait partout, et le trouva au-dedans de lui-même. Pensez-vous qu’il importe peu à une âme distraite de comprendre cette vérité, de voir qu’elle n’a pas besoin d’aller au ciel pour parler à son Père éternel, ni pour se délecter avec lui, et qu’il n’est pas nécessaire qu’elle lui parle à grands cris ? Si bas qu’elle parle, il est si près de nous qu’il nous entend ; elle n’a pas non plus besoin d’ailes pour aller le chercher, mais de chercher la solitude pour le regarder au-dedans d’elle-même, sans s’étonner d’y trouver un si bon hôte ; en grande humilité, qu’elle lui parle comme à un père, qu’elle lui dise ses besoins comme à un père, qu’elle lui conte ses peines, qu’elle lui demande d’y remédier, en entendant bien qu’elle n’est pas digne d’être sa fille. 3 Trêve aux timidités que certaines personnes confondent avec l’humilité. Non, l’humilité ne consiste pas à refuser une faveur que vous fait le roi, mais à l’accepter en comprenant combien vous en êtes indigne, et à vous réjouir de cette grâce. Jolie humilité, lorsque l’Empereur du ciel et de la terre est venu tout exprès dans ma maison, me donner une marque de sa faveur et se réjouir en ma compagnie, que de refuser par humilité de lui répondre, de rester près de lui de prendre ce qu’il me donne, mais, au contraire, de le laisser seul ; et lorsqu’il m’invite à lui demander ce dont j’ai besoin, qu’il m’en prie même, de rester pauvre par humilité, et même le laisser repartir déçu de voir que je tarde à me décider. N’ayez cure, mes filles, de ces humilités-là, mais traitez-le en père, en frère, en maître, en époux, tantôt d’une manière et tantôt de l’autre ; il vous enseignera lui-même ce que vous devez faire pour le contenter. … 4 Cette manière de prier, ne serait-elle que vocale, est la plus prompte à recueillir l’esprit, c’est une forme d’oraison qui comporte de grands bienfaits. On l’appelle recueillement, car l’âme y recueille toutes ses puissances et rentre en elle-même avec son Dieu ; son Divin Maître est plus prompt à venir l’instruire et à lui donner l’oraison de quiétude que par tout autre moyen. Car ainsi enfermée en elle-même elle peut penser à la Passion, se représenter le Fils en elle, et l’offrir au Père sans se fatiguer l’esprit à le chercher sur le Mont Calvaire, au jardin des Oliviers et à la Colonne. 5 Celles qui pourraient s’enfermer ainsi dans ce petit ciel de notre âme avec Celui qui l’a fait comme il a fait la terre, prendre l’habitude de ne pas regarder autour d’elles, ne pas demeurer là où les sens extérieurs sont distraits, croyez-les en excellente voie ; elles ne manqueront pas de parvenir à boire l’eau de la source, car elles feront beaucoup de chemin en peu de temps. Ainsi, celui qui voyage sur un navire, pour peu qu’il ait bon vent, atteint le terme du voyage en quelques jours, alors que ceux qui vont par voie de terre mettent plus de temps. 6 Ceux-là sont déjà, comme on dit, en mer, car bien qu’ils n’aient pas encore tout à fait renoncé à la terre, ils font pour l’instant leur possible pour s’en détacher en recueillant leurs sens en eux-mêmes. On reconnaît très bien le recueillement à ses effets (je ne sais comment le faire comprendre, celles qui l’ont éprouvé m’entendront) : on dirait que l’âme se retire du jeu, en voyant que les choses du monde ne sont que cela. Elle se lève au moment le plus favorable, comme qui entrerait dans un château fort pour ne rien craindre de ses ennemis ; c’est retirer les sens de ces choses extérieures et si bien s’en écarter qu’à notre insu nous fermons les yeux pour ne pas les voir, alors que les yeux de l’âme acquièrent plus d’acuité. Donc, ceux qui suivent cette voie prient presque toujours les yeux fermés ; cette habitude est admirable pour beaucoup de raisons, car c’est nous forcer à ne pas regarder les choses d’ici-bas. Cela, au début, mais ça n’est plus nécessaire par la suite ; il faut faire alors un plus grand effort pour les ouvrir. Il semble qu’on comprenne que l’âme se fortifie et s’arme de courage aux dépens du corps qu’elle laisse isolé et affaibli, tandis qu’elle s’approvisionne pour lutter contre lui. 7 On ne comprend pas cela au commencement, car ce n’est pas aussi marqué, il y a des hauts et des bas dans ce recueillement ; mais si on s’y accoutume (cela coûte au début, car le corps réclame ses droits, sans comprendre qu’il se décapite lui-même en ne se donnant pas pour vaincu), si on persévère pendant quelques jours en se faisant violence, on en verra clairement les avantages ; on comprendra que dès qu’on se met en prière les abeilles accourent à la ruche, elles entrent y faire leur miel, sans que nous ayons à nous en occuper. En échange du temps qu’on lui a consacré, le Seigneur octroie cet empire à l’âme et à la volonté. Au premier signe de recueillement les sens obéissent à l’âme et se recueillent en elle. Ils en sortent à nouveau, mais c’est déjà beaucoup qu’ils se soient soumis car ils sortent en captifs et en sujets, et ils ne sont pas aussi nuisibles que naguère ; lorsque la volonté les appelle, ils accourent plus promptement, jusqu’à ce qu’après de nombreux retours le Seigneur leur permette de demeurer désormais en contemplation parfaite. 9 Imaginons donc qu’il y a en nous un palais d’une immense richesse, construit tout en or et en pierres précieuses, enfin, digne d’un tel Seigneur, et que la beauté de cet édifice dépend de vous ; c’est vrai, car il n’est plus bel édifice qu’une âme pure et pleine de vertus ; plus elles sont grandes, plus les pierreries resplendissent ; dans ce palais habite ce grand Roi qui consent à être notre père ; il se tient sur un trône de très haut prix, qui est votre cœur. 10 … Ne nous voyons pas vides intérieurement, … car j’estime impossible que si nous prenions soin de nous rappeler quel hôte habite en nous, nous accorderions tant d’importance aux choses du monde ; nous les verrions bien basses en comparaison de celles que nous possédons en nous… 11 Peut-être rirez-vous de moi et direz-vous que c’est fort clair, et vous aurez raison, mais ce fut obscur pour moi pendant un certain temps. Je comprenais bien que j’avais une âme, mais ce que méritait cette âme, qui l’habitait, je ne le comprenais point ; mes yeux, pour ne pas voir, étaient sans doute bouchés par les vanités de la vie. Il m’est avis que si j’avais compris, comme je le fais aujourd’hui, qu’en ce tout petit palais qu’est mon âme habite un si grand Roi, je ne l’aurais pas laissé seul si souvent, je me serais tenu de temps en temps auprès de Lui, et j’aurais fait le nécessaire pour que le palais soit moins sale. Qu’il est donc admirable de songer que celui dont la grandeur emplirait mille mondes et beaucoup plus, s’enferme ainsi en une si petite chose ! A la vérité, comme il est le Maître il est libre, et comme il nous aime, il se réduit à notre mesure. 12 Pour éviter que l’âme débutante ne se trouble à l’idée que sa petitesse contient une si grande chose, Il ne se fait pas connaître immédiatement mais il la dilate peu à peu, jusqu’à ce qu’elle puisse contenir ce qu’il dépose en elle. C’est pourquoi je dis qu’il apporte avec lui la liberté car il a le pouvoir d’agrandir ce palais. Le point essentiel est de le lui donner sans réserve, de le débarrasser afin qu’il puisse dégarnir et garnir comme chez lui. Sa Majesté a raison, ne lui refusons rien. Comme il ne veut pas violenter notre volonté, il prend ce que nous lui donnons, mais Il ne se donne entièrement à nous que lorsque nous nous donnons entièrement à Lui. C’est une certitude, et je ne vous le rappelle avec tant d’insistance que parce que c’est essentiel ; tant que l’âme n’est pas toute à lui, déblayée de tout, il n’agit pas en elle, et je ne sais comment il le pourrait : il aime l’ordre. Mais si nous emplissons le palais de gens vulgaires et de camelote, comment le Seigneur y tiendrait-il avec sa cour ? C’est déjà beaucoup qu’il consente à passer quelques instants dans cet encombrement. »

Et cependant, elle souligne qu’il ne s’agit pas de s’abrutir de paroles, d’images, voici ce qu’écrit Thérèse : Vie ch 13 : « 22 … Car pour en revenir à ce que je disais, il est bon de s’arrêter un moment pour méditer sur le mystère du Christ à la Colonne, de penser aux peines qu’Il a subies, pourquoi il les a subies, qui était Celui qui les a subies, et avec quel amour Il les a endurées. Mais ne nous fatiguons pas à ne chercher toujours que cela, restons plutôt auprès de Lui, et imposons silence à l’entendement. Occupons-le si possible à considérer Celui qui nous regarde, tenons-lui compagnie, parlons-lui, sollicitons-le, humilions-nous ; délectons-nous en sa présence, et rappelons-nous que nous ne mériterions pas d’être là. Ceux qui en sont capables, ne serait-ce qu’au commencement de l’oraison, y trouveront grand profit, car cette manière d’oraison fait beaucoup progresser ; du moins en fut-il ainsi pour mon âme. »

Thérèse reprendra cet aspect pour le déployer au livre des quatrièmes Demeures chapitre premier paragraphe cinq et suivant. Elle insistera pour nous avertir qu’il ne s’agit pas tant de penser, de méditer, de réfléchir, d’éprouver des émotions devant la passion de Jésus que d’aimer. Et qu’il y a une distinction entre les émotions, les pensées qui y sont associées et l’union à Jésus : 4D1, 5 « Les contentements dont j’ai parlé ne dilatent pas le cœur, ils semblent même à l’ordinaire, le serrer un peu, bien qu’il soit tout content de voir ce qui se fait pour Dieu ; mais des larmes angoissées jaillissent, qui semblent en quelque sorte causées par la passion. Je ne sais pas grand-chose de ces passions de l’âme, ma gaucherie est grande, sinon je me ferais peut-être comprendre, je montrerais ce qui procède de la sensualité et de notre nature ; je saurais m’expliquer, moi qui suis passée par là, si je comprenais. A toutes fins, le savoir et l’instruction sont de grandes choses. 6 Je dis ce que je sais par expérience de cet état, de ces régals et contentements dans la méditation ; si la Passion commençait à me faire pleurer, j’étais incapable de m’arrêter jusqu’à ce que j’en eusse la tête cassée ; de même, si je pleurais mes péchés Notre-Seigneur me faisait ainsi une fort grande faveur, mais je ne veux pas examiner pour le moment ce qui vaut le mieux, des contentements ou des plaisirs ; je voudrais seulement pouvoir dire quelle différence il y a entre eux. Ces larmes et ces désirs sont souvent favorisés par la nature et la disposition du moment ; mais, enfin, comme je l’ai dit, quoi qu’il en soit, ils aboutissent à Dieu. C’est hautement appréciable, si l’humilité est là pour nous faire comprendre que nous ne sommes pas meilleurs pour cela ; nous ne pouvons pas comprendre si tous ces effets sont causés par l’amour, mais s’il en est ainsi, c’est un don de Dieu. La plupart des âmes éprouvent cette sorte de ferveur dans les Demeures précédentes, car leur entendement est presque toujours en action, elles l’emploient à réfléchir, à méditer : elles sont en bonne voie, car on ne leur a pas accordé davantage, mais elles feraient bien de se consacrer par moments à accomplir des actes, à louer Dieu, à se réjouir de sa bonté, à le voir semblable à Lui-même, à souhaiter son honneur et sa gloire : cela, de leur mieux, car c’est un excellent moyen d’éveiller la volonté. Et qu’elles veillent bien, lorsque le Seigneur leur donnera ces sentiments, à ne pas les faire taire pour achever leur méditation ordinaire. 7 Comme je me suis longuement étendue, ailleurs, sur ce sujet (Autobiographie, chap.12), je n’en parlerai pas ici. Je veux absolument que vous sachiez que pour beaucoup avancer sur ce chemin et monter aux Demeures que nous désirons atteindre, il ne s’agit pas de beaucoup penser, mais de beaucoup aimer ; donc, tout ce qui vous incitera à aimer davantage, faites-le. Nous ne savons peut-être pas ce que c’est qu’aimer, je n’en serais pas très étonnée ; or il ne s’agit pas de goûter le plus grand plaisir, mais d’avoir la plus forte détermination de désirer toujours contenter Dieu, de chercher, autant que possible, à ne pas l’offenser, de le prier de faire toujours progresser l’honneur et la gloire de son Fils, et grandir l’Église Catholique. Telles sont les marques de l’amour, mais ne croyez pas qu’il s’agisse de ne pas penser à autre chose, et que si vous êtes un peu distraite, tout est « perdu ».

B - Entre méditation et contemplation.

Thérèse en est dans ce texte aux premières phases de cette dynamique et tout de suite elle nous invite à passer de la méditation, de ce travail de l’intelligence, de la mémoire, de l’imagination à la mise en présence de notre Seigneur. Pour la Thérèse la prière, sous quelque forme qu’elle se vive, est une mise en relation avec Dieu, un chemin d’amitié à parcourir, un cœur à cœur à découvrir. Et puis, c’est l’affaire de Dieu dans l’âme, de son appel. Thérèse va nous entraîner sur ce chemin en faisant à la foi preuve d’humilité et d’audace en osant exprimer devant Dieu la force de ses désirs et vivre avec lui comme avec un compagnon, un ami, un père, un frère. Et Dieu répondra aux désirs de son âme, aux désirs d’amitié qui se noue et qui cherche à s’approfondir. Voici ce qu’elle écrit au début du chapitre XI du livre de la Vie, alors qu’elle va aborder un enseignement sur les différentes formes de prière d’oraison et de l’union à Dieu :

Vie XI « 1 Je vais donc parler maintenant de ceux qui commencent à être les serviteurs de l’amour ; nous ne sommes rien d’autre, ce me semble, lorsque nous décidons de suivre sur ce chemin de l’oraison celui qui nous a tant aimés ; c’est là une si haute dignité que j’éprouve à y penser une joie extraordinaire, la peur servile s’élimine bientôt, si nous nous comportons comme nous le devons dans ce premier état. Ô Seigneur de mon âme, mon Bien ! Pourquoi n’avez-vous pas voulu que l’âme qui décide de vous aimer et s’efforce de tout quitter afin de mieux se vouer à cet amour de Dieu ait immédiatement la jouissance de s’élever jusqu’à cet amour parfait ? Je m’exprime mal. J’aurais dû dire en gémissant que c’est nous qui ne le voulons pas ; car c’est uniquement par notre faute que nous ne jouissons pas tout de suite d’une si haute dignité ; lorsqu’on arrive à ressentir parfaitement ce véritable amour de Dieu, il apporte avec lui tous les biens. Nous nous prisons si cher, nous sommes si lents à nous donner totalement à Dieu, que devant la volonté de sa Majesté de ne pas nous laisser jouir d’une chose si précieuse sans payer un grand prix, nous hésitons à nous y disposer. »

Voilà le témoignage que nous laisse Thérèse pour nous parler de la suite du Christ selon son charisme. Il ne s’agit pas simplement de se mettre en prière, mais de suivre le Christ là où lui-même a marché. Et par ce chemin de l’oraison, elle nous dit ni plus, ni moins que nous allons nous faire les serviteurs de l’amour. Le programme est énoncé ! Dieu est amour et par l’oraison nous nous mettons progressivement à son service, nous en devenons les serviteurs. Mais elle ajoute que « nous nous prisons si cher, nous sommes si lents à nous donner… C’est de notre faute que nous ne jouissons pas tout de suite d’une si haute dignité. » Il y a un passage à vivre de nous à Lui pour en fin de compte découvrir notre propre beauté. Servir l’amour, c’est d’abord se quitter, quitter ce moi narcissique autour duquel nous enroulons et enlisons, pour suivre le Christ. Cela prend du temps. Il serait illusoire que ce passage, dans le registre de la prière, de la méditation à la contemplation soit l’affaire d’un instant. Il n’est pas si facile que cela de prendre de la distance avec nous-mêmes. Cela commence et aussi aboutit à une découverte : Dieu en Christ vient cheminer avec nous. La beauté de cette relation, qui avec le temps prend de l’intensité, nous fait découvrir en miroir la lumière qui se reflète en nos cœurs. C’est cette rencontre de la vraie beauté en nos cœurs qui va peu à peu nous transfigurer. Il faut donc se quitter, quitter son petit moi, pour s’ouvrir à la source de la vraie vie et trouver son Moi, qui est la vie de Dieu en soi. Se quitter pour se découvrir, pour découvrir notre propre beauté, non celle façonnée à coup d’artifices, non celle qui vient pour un instant éclairer la peau de l’extérieur, mais celle qui monte du plus profond de l’être et qui embrase tout, et le corps et le cœur. Se donner ici pour Thérèse c’est se libérer des fausses richesses, c’est se libérer du point d’honneur, c’est se libérer des affections déplacées. Pour aller là où elle désire aller, dans le cœur de Dieu, l’âme doit libérer son cœur, cesser les bruits intérieurs. Dans cette suite du Christ, Thérèse ne se laisse pas emporter par des jeux de mots, par des distinctions verbales. Elle va à l’essentiel et plus important que la distinction méditation / contemplation dans laquelle on peut se perdre parce qu’on peut très bien perdre Jésus du regard sous prétexte même de le chercher, Thérèse nous dit en fait qu’une âme qui se donne totalement à Dieu est contemplative. Ce chemin de prière est réellement un chemin de la suite du Christ, de la mise de nos pas dans les pas du Bien Aimé, de ce grand Ami qu’est Jésus.

C’est à une relation qu’elle nous convie en fait, une relation qui nous emporte loin de nous, et qui nous montre, pas après pas, notre identité profonde. Nous sommes créés à l’image de Dieu et ce n’est pas à prendre à la légère chez Thérèse : 1D1,1 : « S’offrit à moi ce qui sera, dès le début, la base de cet écrit : considérer notre âme comme un château fait tout entier d’un seul diamant ou d’un très clair cristal, où il y a beaucoup de chambres, de même qu’il y a beaucoup de demeures au ciel. Car à bien y songer, mes soeurs, l’âme du juste n’est rien d’autre qu’un paradis où Il dit trouver ses délices. Donc, comment vous-représentez-vous la chambre où un Roi si puissant, si sage, si pur, si empli de tous les biens, se délecte ? Je ne vois rien qu’on puisse comparer à la grande beauté d’une âme et à sa vaste capacité. Vraiment, c’est à peine si notre intelligence, si aiguë soit-elle, peut arriver a le comprendre, de même qu’elle ne peut arriver à considérer Dieu, puisqu’il dit lui-même qu’il nous a créés à son image et à sa ressemblance. »

Elle nous écrit cependant à la fois pour avertir et nous encourager :

3D1, 6 : « Ô Jésus ! Laquelle d’entre vous prétendrait ne pas vouloir un si grand bien, surtout après être passée par ce qu’il y a de plus ardu ? Non, personne. Nous disons toutes que nous le voulons ; mais il faut bien davantage pour que le Seigneur possède l’âme tout entière, il ne suffit pas de le dire, comme cela n’a pas suffi au jeune homme à qui le Seigneur demanda s’il voulait être parfaits (Mt 19,16-22). J’y songe depuis que j’ai commencé à parler de ces Demeures, car nous sommes ainsi, à la lettre, et les grandes sécheresses dans l’oraison viennent habituellement de là, bien qu’il y ait aussi d’autres causes. Je ne dis rien des épreuves intérieures, et elles sont intolérables, que bien des bonnes âmes subissent sans être moindrement coupables et dont le Seigneur les délivre toujours avec de grands bénéfices, ni de celles qui souffrent de mélancolie, ou d’autres maladies. Enfin, en toutes choses, nous devons faire la part du jugement de Dieu. Quant à moi, je crois que la cause la plus habituelle de la sécheresse est celle que j’ai dite ; car ces âmes, qui voient que pour rien au monde elles ne commettraient un péché mortel, ni même souvent un véniel de propos délibéré et qui emploient bien leur vie et leur fortune, s’impatientent pourtant de voir se fermer devant elles la porte qui conduit à l’appartement de notre Roi dont elles s’estiment les vassales, et elles le sont effectivement ».

pour le texte en espagnol (http://www.franciscanos.org/oracion/nomemueve.html)

Et elle conclut le livre des Demeures par cette quasi-injonction :

7D4, 9 « Je répète qu’il faut pour cela que vos fondations ne portent pas seulement sur la prière et la contemplation, car si vous ne recherchez pas les vertus, si vous ne vous exercez pas à les pratiquer, vous ne serez jamais que des naines ; et même plaise à Dieu qu’il ne s’agisse que de ne pas grandir, vous savez que celui qui ne croît pas décroît ; et j’estime impossible que l’amour là où il est, se contente d’être toujours le même. »

Ce qu’elle souligne en fait, c’est que l’oraison, cette relation d’amitié qui s’initie entre Dieu et l’âme et d’abord l’apprentissage de l’amour, de la vie donnée et reçue. Puisque c’est d’amour que l’on parle, puisque c’est l’amour qui est partagé, que c’est une relation délicate qui s’ouvre entre deux partenaires, il est important, au titre de la délicatesse de cœur et d’esprit, de se modeler aux exigences de cette relation. C’est à une conversion progressive, ferme et déterminée, qu’elle nous convie. Dieu s’est donné totalement à nous en son Fils. Il nous invite à nous donner à notre tour totalement comme lui-même s’est donné. Et le passage des Demeures que l’on vient de citer (3D1) où elle prend en exemple l’évangile du jeune homme riche vient préciser en quoi consiste le don de l’âme. Il y a bien sûr la mise en route à la suite de l’appel de Jésus pour se convertir, ici la pratique des commandements, avec le Discours sur la Montagne (Mt 5-7), Jésus donne une impulsion nouvelle au décalogue. Mais, la mise en pratique des commandements ne suffit pas si elle n’est pas mise en perspective avec la présence de Dieu. Ce n’est pas la faute à la générosité du jeune homme de l’Évangile, c’est faute à sa mauvaise compréhension de Dieu. Lui s’appuie sur des pratiques, des observances, un faire. Jésus voudrait l’emmener sur un autre registre, celui de la relation, de l’amour gratuit, de la suite de quelqu’un. Mais là, plus aucun appui, sinon la présence de l’être aimé, ami ou amant, compagnon ou père. Car au fond le salut n’est pas au bout de notre agir, de nos techniques, de notre maîtrise, où il y aurait encore un peu de notre toute-puissance, de la recherche de notre sécurité. Le salut c’est quel qu’Un, notre sécurité, c’est quelqu’un, c’est la rencontre de ce quelqu’un en qui je dépose ma confiance, à qui je m’abandonne. Une rencontre, pour qu’elle s’ouvre à la profondeur doit se faire dans la confiance et aboutir à un certain lâcher-prise. Pour le dire autrement on peut citer le Père Molinié : « A l’amour totalitaire et véritablement un peu fou que Dieu nous demande, nous prenons l’habitude de substituer une vénération qui, tout en se prosternant devant lui, essaie tant bien que mal de le tenir plus ou moins à distance. Au don absolu, nous préférons la soumission, plus triste et plus facile : tendre le dos au lieu d’offrir la poitrine. Et c’est dans cette attitude que nous faisons effort pour être juste et rendre leur dû à Dieu et au prochain. Mais tant que cette justice n’est pas soulevée par l’esprit d’amour, elle ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens. Essayer de se soumettre sans pour autant se donner totalement est un effort désespéré. Un cœur qui ne se donne pas reste centré sur lui-même. »

Thérèse d’Avila, Poésie 5

« Heureux le cœur amoureux
Qui sur Dieu seul a fixé sa pensée,
Et pour lui renonce à tout le créé.
Il vit insoucieux, même de soi,
Car toutes ses intentions sont en Dieu,
[|Ainsi, joyeux, et fort heureux,
Il franchit les vagues de cette mer tempétueuse.

Mais il faut être au clair, c’est avant tout un parcours d’humilité, c’est-à-dire de vérité : C 27 : « il est très important de comprendre que Dieu ne nous conduit pas tous par le même chemin, et celui qui croit marcher par le chemin le plus bas est peut-être le plus haut aux yeux du Seigneur. Ce n’est pas parce que dans cette maison la coutume et la pratique de l’oraison sont observées, que vous devez obligatoirement être toutes contemplatives. C’est impossible, et celle qui ne le sera pas éprouvera une vive contrariété si elle ne comprend pas cette vérité. La contemplation est un don de Dieu. Et puisqu’elle n’est pas nécessaire au salut et que Dieu ne nous la demande pas comme condition de la récompense future, que cette religieuse ne s’imagine pas que quelqu’un d’autre l’exigera, ni qu’elle cessera pour autant d’être très parfaite si elle met en pratique ce que j’ai écrit ; au contraire, elle aura peut-être beaucoup plus de mérite, parce qu’elle devra fournir davantage d’efforts ; le Seigneur la traite en âme forte et lui réserve, pour les lui donner toutes à la fois, les consolations dont elle n’aura pas joui sur la terre. Qu’elle ne se décourage donc pas, n’abandonne pas l’oraison et n’omette pas de faire comme les autres, car parfois le Seigneur vient très tard ; et, même tard, il paye bien, et donne d’un seul coup autant qu’il a donné peu à peu à d’autres en plusieurs années. » Cela vient donc relativiser la distinction que l’on va faire entre méditation et contemplation, non comme une marque de sainteté, mais appel particulier de Dieu. A nous donc de reconnaître le don de Dieu et nous laisser entraîner par le désir du cœur car c’est par là que Dieu agit en nous. C’est Dieu qui appelle, à nous d’entendre et de répondre à la mesure de notre désir : C 17,3 « J’ai passé quatorze ans sans pouvoir jamais méditer autrement qu’avec un livre… »

Avec cet avertissement nous sommes commençons à aborder en compagnie de Thérèse le thème de la contemplation, qu’elle nomme aussi oraison de quiétude. Cela se fera progressivement et commencera par ce qu’elle appelle le recueillement passif.

Poésie 4

« …Ame, que veux-tu de moi ? Mon Dieu, rien d’autre que de te voir… »

Ce n’est donc pas une question de mots, mais la mise en route de notre cœur à la suite de Celui qui est venu nous en révéler le chemin.

Il est une autre sorte de recueillement où c’est plus l’œuvre de Dieu que celle de l’âme : Thérèse nous invite à faire attention à l’œuvre de Dieu en nous, à nous mettre à l’écoute du sifflement du pasteur qui attire l’âme à l’intérieur (4D3.2), donc à faire attention à ce passage de la méditation à la contemplation. Elle parle du recueillement passif. Nous nous retrouvons à la 4e Demeure 4D3, 2 « On dit que l’âme entre en elle-même : on dit aussi qu’elle monte au-dessus d’elle-même. Je ne saurais éclairer moindrement ce langage, j’ai le tort de penser que vous devez comprendre celui dans lequel je m’exprime alors que je ne parle peut-être que pour moi. Estimons que ces sens et ces puissances dont j’ai déjà dit qu’ils sont les habitants de ce château, comparaison qui m’aide à m’expliquer, sont sortis, et vivent depuis des jours et des années avec des étrangers, ennemis de ce château ; ils se voient perdus et ils s’en rapprochent, mais sans arriver à s’y introduire, car l’habitude qu’ils ont prise est forte, mais ils ne sont plus des traîtres, et rôdent aux alentours. Lorsqu’il voit leur bonne volonté, le grand Roi qui habite ce château veut les ramener à Lui, dans sa grande miséricorde, en bon pasteur ; par un sifflement si doux que c’est à peine s’ils l’entendent, il cherche à leur faire reconnaître sa voix afin qu’ils ne se croient plus perdus, mais retournent à leur demeure. Et ce sifflement du pasteur a une telle puissance qu’ils abandonnent les choses extérieures qui aliénaient leur raison, et rentrent dans le château. 3 Il semble ne l’avoir jamais mieux fait comprendre : quand nous cherchons Dieu en nous-mêmes (on l’y trouve mieux et plus efficacement que dans les créatures, comme le dit saint Augustin qui l’a trouvé là, après l’avoir cherché en beaucoup d’endroits), cette grâce, si Dieu nous la fait, nous est d’un grand secours. Ne songez pas que nous y parvenions à l’aide de l’entendement, en nous appliquant à penser que Dieu est en nous, ni à l’aide de l’imagination, en l’imaginant en nous. C’est là une bonne, une excellente manière de méditation, basée sur la vérité, puisqu’il est vrai que Dieu est en nous-mêmes ; cela, chacun de nous peut le faire, (bien entendu, comme toutes choses, avec la faveur du Seigneur), mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Ce dont je parle est différent ; parfois, avant de commencer à penser à Dieu, ces gens sont déjà dans le Château ; sans que je sache où ni comment, ils ont entendu le sifflement de leur Pasteur ; ce ne fut pas par l’ouïe, car on n’entend rien, mais on ressent très manifestement un doux recueillement intérieur ; ceux qui en ont l’expérience le sauront, mais je ne puis l’expliquer plus clairement. Je crois avoir lu que le hérisson ou la tortue rentrent ainsi en eux-mêmes ; celui qui l’a écrit devait bien comprendre ce dont il est question. Toutefois ces animaux rentrent quand ils le veulent, tandis que ce recueillement ne s’obtient pas à volonté, mais lorsque Dieu veut nous accorder cette grâce. »

Dieu se rend présent à l’âme par la douceur, par l’attention qu’il suscite au cœur. C’est comme si l’écoute intérieure était sollicitée. L’âme doit donc être disponible en elle-même pour être à l’écoute, se laisser recueillir. Dieu fait peu à peu sentir sa présence. La méditation ou tout autre support qui jusqu’à maintenant aidaient l’âme à se recentrer ne sont plus autant nécessaires, ce qui peut être troublant. Le fruit de la prière est donné, il est là. Il suffit à l’âme d’être à l’écoute et de se laisser attirer. Il lui suffit de se laisser rejoindre, aimer. Cela n’est peut-être pas si simple qu’il n’y paraît, car l’affectivité profonde est sollicitée, le lieu le plus fragile en nous, la sphère de la relation. Dieu vient frapper à la porte de notre cœur, mais nous ne sommes pas toujours prêts à nous laisser rejoindre là, dans cette simplicité déconcertante, à cette profondeur de notre être. Cela peut demander du temps avant que nous puissions consentir à nous laisser aimer gratuitement !

Pour aller plus profond…

C- -Le passage de la méditation à la contemplation ou oraison de quiétude.

Vie 11,15 : « Bien qu’il soit très important pour les débutants de commencer avec cette liberté et cette détermination, malgré mon insistance, je ne dis pas tant cela pour eux que pour d’autres ; car il doit y en avoir beaucoup qui ont commencé depuis longtemps et n’en finissent pas de finir ; je crois surtout que cela vient de ce qu’ils n’ont pas embrassé la croix dès le début, et qu’ils vivent dans l’affliction, persuadés de ne rien faire. Ils ne peuvent souffrir que l’entendement cesse d’agir ; alors que d’aventure la volonté s’amplifie et se renforce, ils ne s’en rendent pas compte. » Que remarque Thérèse, c’est que l’on peut trouver sa joie dans la méditation, une joie qui vient de notre effort. Il y a là une sorte de notre maîtrise dans la prière. Or elle vient ouvrir un autre espace en nous aidant à pointer vers une autre direction. Ici, l’effort consiste à laisser faire, à se mettre l’écoute de Dieu en soi. Ici l’effort, est justement d’apprendre à ne plus maitriser, mais de se mettre à l’écoute des pas de Dieu au fond de soi ».

Vie 14 : « Initiation au second degré d’oraison, 1 Nous savons donc déjà combien il en coûte d’arroser ce verger, lorsqu’on tire l’eau du puits à la force du bras (méditation Vie 13). Parlons maintenant de la seconde façon de tirer l’eau que prescrit le Maître du verger : l’usage d’une noria à godets permet de puiser l’eau avec moins d’efforts, et de se reposer, sans travailler continuellement. Je veux donc traiter maintenant de cette méthode appliquée à l’oraison qu’on appelle oraison de quiétude. 2 Ici l’âme commence à se recueillir, déjà elle aborde le surnaturel, car elle ne peut en aucune façon gagner cet état, si diligemment qu’elle s’y emploie. Il est vrai, semble-t-il, qu’elle s’est fatiguée pendant un certain temps à faire marcher la noria (méditation), elle a travaillé avec l’entendement, et empli les godets ; mais ici l’eau est plus haute, on peine donc beaucoup moins que lorsqu’il faut la tirer du puits. Je dis que l’eau est plus proche de nous, parce que la grâce se fait connaître plus clairement à l’âme. Cela consiste en un recueillement intérieur des puissances (mémoire, intelligence, volonté) pour mieux savourer ce bonheur ; mais on ne les perd pas et elles ne s’endorment point ; seule la volonté est active, de telle façon qu’on la captive sans qu’elle sache comment ; elle consent seulement à se laisser captiver par Dieu, en personne qui sait bien qu’elle est captive de Celui qu’elle aime. Ô Jésus mon Seigneur, de quel secours nous est ici votre amour ! Car dans cet état, le nôtre est si lié au vôtre qu’il ne nous laisse point libre d’aimer autre chose que Vous. »

Se laisser captiver est cette qualité d’écoute qui permet en quelque sorte de sentir la présence de Dieu au fond de soi, de percevoir son amour, de se trouver bien en cette présence intérieure, sans avoir à faire quel qu’efforts que ce soit. L’âme n’est pas troublée par les soucis, mais dans une sorte de silence intérieur qui lui permet de sentir la présence douce et délicate de Dieu.

V 14, 3 « Les deux autres puissances aident la volonté à mieux se disposer à jouir d’un si grand bien, car même lorsque la volonté est en union avec elles, il leur arrive parfois de susciter des difficultés. Mais alors, n’en faites point cas, demeurez dans votre joie et dans votre quiétude ; si vous voulez les recueillir, la volonté et ces deux puissances y perdront ; elles sont à ce moment-là semblables à des colombes qui, non contentes de ne faire aucun effort pour recevoir la becquée du maître du colombier, vont ailleurs chercher à manger, et s’en trouvent si mal qu’elles reviennent ; ainsi elles vont et viennent, dans l’espoir que la volonté leur fera part de ce dont elle jouit. Si le Seigneur veut leur donner la becquée, elles s’arrêtent, et ne cherchent pas autre chose ; peut-être se croient-elles utiles à la volonté, mais la mémoire ou l’imagination lui font parfois du tort en lui montrant ce dont elle jouit. Qu’elle se comporte donc à leur égard comme je vais le dire. 4 Tout ce qui se passe ici s’accompagne d’une immense consolation et de si peu de travail que l’oraison ne fatigue point, même si elle se prolonge longtemps ; car l’entendement agit ici lentement, pas à pas, et tire beaucoup plus d’eau qu’il n’en tirait du puits ; ici, les larmes que Dieu accorde sont mêlées de joie ; on les sent couler sans les avoir recherchées. 5 Ces grandes eaux des bienfaits et des grâces que le Seigneur donne ici font croître les vertus, sans comparaison, beaucoup mieux que dans l’oraison précédente ; car déjà l’âme s’élève au-dessus de sa misère et il lui est accordé de pressentir les plaisirs du ciel. Cela, je le crois, les aide à mieux se développer, elles se rapprochent aussi de Dieu, la vrai vertu d’où toutes les vertus procèdent ; car Sa Majesté commence à se manifester à cette âme et veut lui faire sentir comment Elle se manifeste. Dès que l’âme en arrive là, la convoitise des choses d’ici-bas s’atténue en elle, à peu de frais, puisqu’elle voit clairement qu’ici-bas on ne peut goûter un seul instant ce plaisir et que richesses, noblesse, honneurs, délices, ne suffisent pas à lui procurer un contentement semblable le temps d’un clin d’œil, car il est réel, et on voit que ce contentement nous contente. Il me semble qu’ici-bas nous ne comprenons que par extraordinaire ce qu’est ce contentement, il s’y mêle toujours un oui ou un non ; dans cet état d’oraison de quiétude, tout est oui : le non vient plus tard, lorsqu’il a pris fin et qu’on ne peut le retrouver, ne sachant que faire ; car on a beau s’anéantir à force de pénitences, d’oraison, et tout le reste, cela ne sert pas à grand-chose, si le Seigneur ne veut pas nous l’accorder. Dans sa grandeur, Dieu veut que cette âme comprenne que Sa Majesté est si près d’elle qu’elle n’a déjà plus besoin de lui envoyer de messagers, elle peut lui parler elle-même, et pas à grands cris, car elle est déjà si proche qu’il lui suffit de remuer les lèvres pour être comprise. 6 Il semble impertinent de parler ainsi, sachant que Dieu comprend toujours, et qu’il est avec nous. Nous ne pouvons douter ; mais cet Empereur Notre-Seigneur veut que nous comprenions qu’à ce degré d’oraison il nous comprend, et nous faire sentir les effets de sa présence ; il veut spécialement commencer à agir dans l’âme par la grande satisfaction intérieure et extérieure qu’il lui procure ; ces délices et ces contentements sont si différents de ceux d’ici-bas, comme je l’ai dit, qu’ils semblent combler le vide fait en notre âme par nos péchés. C’est au plus intime d’elle-même que notre âme ressent cette satisfaction, elle ne sait d’où elle lui vient ni comment, souvent même elle ne sait que faire, ni quoi vouloir, ni quoi demander. Il lui semble tout trouver à la fois, sans savoir ce qu’elle a trouvé, et je ne sais moi-même comment le faire comprendre ; car dans bien des cas il me faudrait être plus docte que je ne le suis… 7 Je voudrais donc faire comprendre ce que sont ces faveurs, car ce n’est qu’un début ; quand le Seigneur commence à les accorder, l’âme elle-même ne les comprend pas et ne sait que devenir. Car si Dieu la conduit par la voie de la crainte, comme il l’a fait pour moi, elle est bien en peine si personne ne comprend son état, et bien heureuse si elle se reconnaît dans le portrait qu’on lui fait d’elle-même ; elle voit alors clairement le chemin qu’elle suit. Elle a grand avantage à savoir ce qu’elle doit faire pour bénéficier de chacun de ces états, car j’ai beaucoup pâti et beaucoup perdu de temps faute de savoir que faire, j’ai grande pitié des âmes qui sont seules quand elles en arrivent là ; j’ai lu beaucoup de livres de spiritualité qui parlent de l’oraison de quiétude, mais ils l’expliquent fort peu, et même s’ils l’expliquaient longuement, l’âme qui n’est pas très exercée aura bien du mal à comprendre ce qui se passe en elle. »

La contemplation ou oraison de quiétude Qu’est-ce que la contemplation ? Elle va d’abord parler de la joie que l’âme obtient par la méditation, et qu’elle appelle les contentements 4D1, 4 « Mais je vous ai dit que je parlerais ici de la différence entre les contentements qu’on trouve dans l’oraison, ou les plaisirs. Je crois qu’on peut appeler contentement ce que nous obtenons nous-mêmes par la méditation et nos prières à Notre-Seigneur, cela procède de notre nature, avec, tout de même, l’aide de Dieu, car dans tout ce que je dis il faut comprendre que nous ne pouvons rien sans Lui ; mais le contentement procède de l’acte vertueux même que nous accomplissons, il nous semble l’avoir gagné par notre travail, et nous sommes contents, à juste titre, de nous être appliqués à ces choses. Mais tout bien considéré, bien des choses qui peuvent advenir sur terre peuvent nous causer le même contentement. Ainsi, une grande fortune qui nous échoit soudain, voir soudain une personne que nous aimons beaucoup, réussir une affaire importante, une grande chose, que tout le monde approuve ; la femme, aussi, à qui on a annoncé la mort de son mari, de son frère, ou de son fils, et qui le voit arriver, vivant. J’ai vu de grands contentements faire verser des larmes, cela m’est même arrivé quelquefois. Ces contentements sont naturels et il me semble qu’il en est de même de ceux que nous inspirent les choses de Dieu ; ils sont seulement de plus noble lignée, sans toutefois que les autres soient mauvais. Enfin, ils partent de notre nature elle-même et s’achèvent en Dieu. Les plaisirs partent de Dieu, notre nature les ressent, et elle en jouit autant que peuvent jouir les personnes dont j’ai parlé, et beaucoup plus. Ô Jésus ! Que je voudrais pouvoir m’expliquer à ce sujet ! Il me semble entendre qu’il y a là des différences certaines, et je n’ai pas la science de me faire comprendre ; plaise au Seigneur d’y pourvoir. »

4D2,2 : « Il en va tout autrement de ce que j’appelle les plaisirs de Dieu, et que j’ai nommé ailleurs oraison de quiétude, comme le comprendront celles d’entre vous qui y ont goûté, par la miséricorde de Dieu. Pour mieux comprendre, supposons que nous voyions deux fontaines qui emplissent d’eau deux bassins… 3 Ces deux bassins s’emplissent d’eau par des moyens différents ; pour l’un elle est amenée artificiellement de loin par de nombreux aqueducs, l’autre a été creusé à la source même de l’eau, et il s’emplit sans bruit. Si la source est aussi abondante que celle dont nous parlons, lorsque le bassin est plein, il en déborde un grand ruisseau ; il n’y a pas besoin d’artifices, peu importerait la ruine de l’aqueduc, l’eau jaillit toujours du même point. Telle est la différence : celle qui vient par les aqueducs s’assimile, ce me semble, aux contentements qu’on obtient par la méditation ; nos pensées nous les procurent, en nous aidant des choses créées pour méditer par un effort de l’entendement, et comme elle vient, enfin, de notre industrie, c’est avec bruit qu’elle répand quelque chose de profitable dans l’âme, comme je l’ai dit. 4 Dans l’autre bassin, l’eau naît de la source même, qui est Dieu ; donc, comme Sa Majesté le veut quand Sa volonté est d’accorder une faveur surnaturelle, elle émane avec une quiétude immense et paisible du plus intime de nous-mêmes, je ne sais où, ni comment il se fait que ce contentement et cette délectation ne se ressentent pas dans le cœur comme les joies d’ici-bas, du moins au début, car ils finissent par tout inonder ; cette eau se répand dans toutes les Demeures et toutes les puissances, elle atteint enfin le corps ; c’est pourquoi j’ai dit qu’elle commence en Dieu et finit en nous ; car vraiment, comme le verra quiconque l’éprouvera, l’homme extérieur tout entier jouit de ce plaisir et de cette douceur. 5 Tout en écrivant, je considérais tout à l’heure que le verset que j’ai cité : Dilatasti cor meum, dit que le cœur s’est dilaté ; il ne me semble pourtant pas que cela prenne naissance dans le cœur, mais en un point encore plus intérieur, comme en quelque chose de très profond. Je pense que ce doit être le centre de l’âme, comme je l’ai compris depuis 6 Pour en revenir au verset, s’il peut éclairer, ce me semble, ce que j’écris ici, c’est à propos de cette dilatation ; car il apparaît que lorsque cette eau céleste commence à couler de la source dont je parle au plus profond de nous, on dirait que tout notre intérieur se dilate et s’élargit, et on ne saurait exprimer tout le bien qui en résulte, l’âme elle-même ne peut comprendre ce qui lui est donné. Elle respire un parfum, disons-le maintenant, comme s’il y avait dans cette profondeur intérieure un brasero sur lequel on jetterait des parfums embaumés : on ne voit pas la braise, on ne sait où elle est, mais sa chaleur et la fumée odorante pénètrent l’âme tout entière, et même, comme je l’ai dit, le corps en a fort souvent sa part. Attention, comprenez-moi, on ne sent pas de chaleur, on ne respire pas une odeur, c’est chose plus délicate que ces choses-là, mais cela peut vous aider à comprendre, et les personnes qui n’en ont pas l’expérience sauront que cela se produit vraiment ainsi, qu’on le comprend plus clairement que je ne l’exprime. Ce n’est pas un de ces cas où l’on puisse se faire illusion, puisque nos plus grands efforts ne pourraient rien obtenir ; cela même nous prouve que ça n’est pas d’un métal courant, mais l’or infiniment pur de la sagesse divine. Ici, ce me semble, les puissances ne sont pas unies, mais ravies, et comme étonnées, elles considèrent tout cela. »

Au paragraphe suivant, elle insiste bien pour que nous comprenions que ce n’est pas qu’une question de désir de l’âme de recevoir ces faveurs, mais que c’est l’œuvre de Dieu en nous et ainsi que de nous élever à cette dimension de la contemplation : 4D2,8 : « Il me semble bien que la volonté doive être unie avec celle de Dieu d’une façon ou d’une autre, mais c’est aux effets et aux œuvres qui s’ensuivent qu’on reconnaît la vérité de cette oraison ; il n’est meilleur creuset pour l’éprouver. C’est une fort grande faveur de Dieu que de la reconnaître quand on la reçoit, c’en est une très grande si on ne retourne pas en arrière. Vous voudrez donc, mes filles, chercher à obtenir cette oraison, et vous avez raison, car, comme je l’ai dit, l’âme ne pourra jamais mesurer les grâces que le Seigneur lui accorde alors, et l’amour avec lequel il la rapproche encore de Lui ; vrai, vous voudriez bien savoir comment nous obtiendrons cette faveur. Je vais vous dire ce que j’ai compris à ce sujet. 9 Ne parlons pas de l’heure où le Seigneur consent à l’accorder : c’est au gré de Sa Majesté, uniquement. Elle a ses raisons, nous n’avons pas à nous en mêler. Lorsque vous aurez fait tout ce qu’on accomplit dans les précédentes Demeures, de l’humilité, de l’humilité ! C’est elle qui persuade le Seigneur de nous accorder tout ce que nous attendons de lui ; vous reconnaîtrez en tout premier lieu que vous la possédez à ce que vous ne croirez pas mériter ces faveurs et saveurs du Seigneur… Je veux dire que pour beaucoup que nous méditions, pour beaucoup que nous nous pressurions jusqu’à nous tirer des larmes cette eau ne vient pas de là. Dieu ne la donne qu’à qui il veut et souvent au moment où l’âme y pense le moins. » Elle donnera cinq critères pour que nous entrions dans la volonté de Dieu, et que nous prenions humblement patience si nous ne sommes pas élevés ces hauteurs.

On pourrait conclure cette étude par ces quelques lignes qu’elle écrit au chapitre trois des quatrièmes Demeures. Elle va bien insister que ce n’est pas en se procurant le silence intérieur par force, en s’éloignant volontairement de la méditation, que l’on avance. Il y avait tout un courant de pensée à son époque qui rejoint nos questions : « faut-il faire silence intérieurement pour s’approcher de Dieu ? » Elle dira que ce qui conte est de faire la volonté de Dieu en suivant Jésus en sa vie et en la méditant. L’effort ne consiste pas tant à arrêter la pensée qu’à aimer Dieu. Dieu est vivant en nous qui accomplit ses œuvres. A nous d’être attentifs à ce qu’il fait en notre cœur. Nous pouvons aussi prolonger par la lecture du livre du Chemin de la perfection au chapitre 52.

4D3, 3-7 : « tandis que ce recueillement ne s’obtient pas à volonté, mais lorsque Dieu veut nous accorder cette grâce. M’est avis que si Sa Majesté l’accorde, c’est à des personnes qui renoncent déjà aux choses du monde. Je ne dis pas que ceux que leur état retient dans le monde s’en éloignent effectivement, ils ne le peuvent point, mais leur désir, qui les invite particulièrement à être attentifs aux choses intérieures, s’en écarte ; je crois donc que si nous voulons faire place à Sa Majesté, elle ne donnera pas que cela à ceux qu’Elle appelle à monter plus haut. 4 Ceux qui découvriront cela en eux loueront Dieu avec ardeur, et leurs actions de grâces les disposeront à recevoir de plus grandes faveurs. Cela les disposera à écouter, comme le conseillent certains livres, en s’efforçant de ne point réfléchir, mais à être attentifs à ce que le Seigneur opère dans l’âme ; toutefois, si Sa Majesté n’a pas commencé à nous absorber en Elle, je n’arrive pas à comprendre comment la pensée peut s’arrêter sans plus de dommage que de profit ; ce fut toutefois un sujet de querelle fort discuté entre quelques spirituels ; quant à moi, je confesse mon manque d’humilité, car jamais je ne me suis ralliée aux raisons qu’ils m’ont données… on comprend que l’amour doit être déjà éveillé. Il se peut que je me trompe, mais voici mes raisons. 5 La première : dans ce travail spirituel, celui qui pense le moins et veut le moins obtient plus ; ce que nous devons faire, c’est demander comme le font de pauvres nécessiteux devant un grand et riche empereur ; ensuite, baisser les yeux et attendre humblement. Quand par ses voies secrètes il semble nous faire comprendre qu’il nous écoute, alors, il convient de nous taire dès lors qu’il nous permet de rester près de Lui, il n’est pas mauvais de tâcher de ne pas agir avec l’entendement, si nous le pouvons, dis-Je. Mais si nous n’avons pas encore le sentiment que ce Roi nous écoute, qu’il nous voit, nous n’allons pas rester là, tout nigauds, ce qui arrive souvent à l’âme forte quand elle s’est efforcée à faire taire l’entendement ; elle se trouve dans une bien plus grande sécheresse, et d’aventure, l’imagination est plus inquiète quand elle s’est fait violence pour ne penser à rien ; ce que veut le Seigneur, c’est que nous le priions et que nous considérions que nous sommes en sa présence, il sait, lui, ce qui nous convient. Je ne puis me résoudre à user de moyens humains en des choses où Sa Majesté semble avoir imposé des limites et qu’Elle semble vouloir se réserver ; il en est toutefois beaucoup d’autres que nous pouvons pratiquer avec son aide, qu’il s’agisse de pénitences, d’œuvres, d’oraison, autant que notre misère nous le permet. 6 Seconde raison : toutes ces œuvres intérieures sont douces et pacifiques, et faire quelque chose de pénible fait plus de tort que cela ne cause de profit. J’appelle pénible toute violence que nous voudrions nous faire, comme ce le serait de retenir notre souffle ; que l’âme s’abandonne donc dans les mains de Dieu, pour qu’il fasse d’elle ce qu’il veut, avec le moindre souci possible de ses intérêts, et le plus grand abandon à la volonté de Dieu. La troisième raison est que le soin même que nous avons de ne penser à rien excitera peut-être la pensée à beaucoup penser. La quatrième est que Dieu, essentiellement, tient pour agréable que nous nous souvenions de son honneur et de sa gloire, et que nous nous oubliions nous-mêmes, notre profit, notre bien-être, notre bon plaisir. S’oublie-t-il lui-même, celui qui, fort soucieux, n’ose remuer, qui ne permet même pas à son entendement ni à ses désirs d’être mus du désir d’une plus grande gloire de Dieu, ni de se réjouir de la gloire qui est la sienne ? Quand Sa Majesté veut que l’entendement se taise, Elle l’occupe autrement, et projette sur nos connaissances des lumiéres tellement au-dessus de ce que nous pouvons atteindre qu’il en est tout absorbé, et, sans savoir comment, il se trouve bien mieux instruit que par tous les efforts que nous faisons pour l’anéantir. Dieu nous a donné les puissances pour nous en servir, elles ont leur prix, nous n’avons pas à les enchanter, mais à les laisser faire leur office, jusqu’à ce que Dieu leur en donne un autre, plus important. 7 A ma connaissance, ce qui convient mieux à l’âme que le Seigneur a bien voulu introduire en cette Demeure, c’est de faire ce que j’ai dit ; sans violence et sans bruit, qu’elle cherche à empêcher l’entendement de discourir, mais non à le suspendre, et ainsi de la pensée ; sauf qu’il lui est bon de se rappeler qu’elle est devant Dieu, et qui est ce Dieu. »

Thérèse et Jean de la Croix Thérèse aborde le thème de la méditation et de la contemplation de façon moins systématique que Jean de la Croix. Celui-ci traite ce thème dans trois de ses écrits. On pourra se reporter à l’adresse ci-jointe pour approfondir : http://www.carmel.asso.fr/Saint-Jean-de-la-Croix-Meditation-et-contemplation.html

Et on notera de singulières différences dans l’approche de ce thème. Le passage de la méditation à la contemplation est développé de façon plus subtile chez Jean de la Croix, il est plus proche de notre expérience. On peut percevoir à la lecture que l’on vient de faire en compagnie de Thérèse qu’elle semble être de façon singulière sous l’emprise de Dieu.