Traduction contemporaine du poème

Cyprien de la Nativité, carme déchaux de Paris a traduit dans la langue du 17e siècle, avec grande liberté, les poèmes de Jean de la Croix. Paul Valery a reconnu en lui un grand poète de la langue française.

Dans notre langue, à l’aube du millénaire, avec plus de modestie, nous tentons une nouvelle traduction qui respecte la métrique et le jeu des rimes de l’original castillan.


[Essai de traduction contemporaine. L’ordre des strophes correspond à la Version A’]
L’épouse
 
I
 
En quel lieu t’es-tu caché,
 
Bien-Aimé, en me laissant gémir d’ennui ?
 
Tel le cerf effarouché,
 
M’ayant blessée, tu as fui ;
 
J’allai t’appelant, et tu étais parti.
 
II
 
Pasteurs, lorsque vous irez
 
Jusques au sommet, en rejoignant vos tentes,
 
Si par bonheur vous voyez
 
Celui dont l’amour me hante,
 
Dites-lui mon mal ; je souffre et suis mourante !
 
III
 
En quête de mes amours
 
Je partirai par ces monts et ces rivages,
 
Sans cueillir de fleurs en cours,
 
Sans peur des bêtes sauvages ;
 
Les forts et frontières me feront passage.
 
La demande aux créatures
 
IV
 
Ô forêts, sombres fourrés,
 
Plantations de la main de mon Bien-Aimé !
 
Ô espaces verts des prés
 
De tant de fleurs parsemés !
 
Dites-moi s’il a laissé sa renommée.
 
Fleurs
 
La réponse des créatures
 
V
 
Mille grâces il répandait
 
Dans ces bocages qu’en hâte il traversait ;
 
Alors il les regardait,
 
Son visage paraissait ;
 
Revêtus de sa beauté, il les laissait.
 
L’épouse
 
VI
 
Ah, qui pourra me guérir !
 
Envers moi, pour de bon, daigne t’obliger ;
 
Veuille ne plus requérir
 
Désormais de messagers ;
 
De mon désir, ils ne peuvent se charger.
 
VII
 
Car ceux qui sont à passer,
 
De toi mil grâces me viennent détaillant ;
 
Ils ne font que me blesser,
 
Ils me laissent mourir en
 
Un je-ne-sais-quoi qu’ils restent balbutiant.
 
VIII
 
Mais comment persévérer,
 
Ô vie, sans pouvoir vivre sa vie à soi ;
 
Et voir la mort arriver
 
Des flèches que tu reçois
 
De ce qu’en toi du Bien-Aimé tu conçois ?
 
IX
 
Pourquoi donc, ayant blessé
 
Ce cœur, ne l’as-tu pas toi-même guéri ?
 
Et m’en ayant détroussé,
 
Pourquoi me laisser marri
 
Et ne pas l’emporter, puisque tu l’as pris ?
 
X
 
À mes angoisses pourvoie,
 
Puisqu’il n’est personne qui m’en débarrasse ;
 
Que mes yeux enfin te voient,
 
Lumières nées de ta face ;
 
Et je veux que pour toi seul, usage ils fassent !
 
XI
 
Découvre-moi ta présence,
 
Et que me tue la vision de ta beauté !
 
Comprends que cette souffrance
 
D’amour, rien ne peut l’ôter,
 
Sinon ton visage et notre intimité.
 
XII
 
Ô cristalline fontaine,
 
Si dans le reflet de tes flots argentés
 
Tu montrais, vision soudaine,
 
Ces yeux tant sollicités
 
Qui sont en mes entrailles représentés !
 
XIII
 
Détourne-les, Bien-Aimé,
 
Voici que je m’envole !
 
L’époux
 
Reviens, colombe !
 
Le cerf blessé a bramé ;
 
Du sommet que tu surplombes,
 
Sur lui la brise fraîche de ton vol tombe !
 
L’épouse
 
XIV
 
Mon Bien-Aimé, les montagnes,
 
Et peuplées d’arbres, les vallées solitaires,
 
Les îles à vie de cocagne,
 
Le cours bruyant des rivières,
 
Le souffle des brises que l’amour préfère !
 
XV
 
La paix d’une nuit radieuse
 
Quand se fait proche le lever de l’aurore,
 
La musique silencieuse,
 
La solitude sonore,
 
La cène qui restaure et d’amour s’honore !
 
XVI
 
Notre lit, enclos fleuri,
 
De cavernes de lions l’entours enlacé,
 
Par toile pourpre ennobli,
 
De paix l’abord espacé,
 
De mil blasons d’or en couronne agencés !
 
XVII
 
Suivant tes traces elles excellent,
 
Les jeunes filles qui courent le chemin,
 
Au toucher de l’étincelle,
 
Avec l’arôme du vin
 
Dont les exhalaisons embaument divin.
 
XVIII
 
À l’intérieur du domaine
 
De mon Bien-Aimé, j’ai bu ; quand je sortis
 
Au large de cette plaine,
 
Mon savoir était parti ;
 
Et le troupeau jadis suivi, je perdis.
 
XIX
 
Là, son cœur il me fit don ;
 
Là, il m’enseigna une exquise sagesse ;
 
Et je vécus l’abandon
 
Lui laissant toute richesse :
 
Là, des épousailles je lui fis promesse.
 
XX
 
Mon âme s’est employée,
 
Avec son fonds tout entier, à son service ;
 
Plus de troupeau à soigner,
 
Et plus aucun autre office :
 
Aimer est devenu mon seul exercice.
 
XXI
 
Si donc au jardin public,
 
De ce jour, on ne m’a vue, ni rencontrée,
 
Que ma perte l’on explique :
 
M’en allant énamourée,
 
J’ai voulu me perdre, et j’ai été gagnée !
 
XXII
 
D’émeraudes et fleurs des landes
 
Aux fraîches matinées, choisies et cueillies,
 
Nous tresserons les guirlandes
 
Que ton amour a fleuries,
 
Et qu’un de mes cheveux entrelace et lie.
 
XXIII
 
Par un seul cheveu, d’un coup,
 
Dont le vol sur mon col tu considéras,
 
Tu l’admiras sur mon cou
 
Et, pris en lui, tu restas ;
 
Et avec l’un de mes yeux, tu te blessas.
 
XXIV
 
Lorsque tu me regardais,
 
C’est ta grâce qu’en moi tes yeux imprimaient,
 
Et pour cela, tu m’aimais ;
 
Alors les miens méritaient
 
D’adorer ce qu’en toi enfin ils voyaient.
 
XXV
 
Veuille ne pas me bouder,
 
Car si de couleur brune tu m’abordas
 
Tu peux bien me regarder ;
 
Déjà tu me regardas
 
Quand la grâce et la beauté tu me cédas.
 
XXVI
 
Attrapez-nous les renards,
 
Car la voici déjà fleurie notre vigne ;
 
Que de roses sans retard
 
Nous composions une pigne,
 
Et que nul ne paraisse sur la colline !
 
XXVII
 
Contiens-toi, Bise glaciale ;
 
Viens Auster, des amours tu as la saveur,
 
Souffle en mon jardin nuptial ;
 
Et que courent ses senteurs,
 
Et le Bien-Aimé paîtra parmi les fleurs.
 
L’Epoux
 
XXVIII
 
Elle a pénétré, l’épouse,
 
Dans l’agréable jardin tant désiré ;
 
Et repose, plus jalouse,
 
Le cou librement posé
 
Sur les bras pleins de douceur du Bien-Aimé.
 
XXIX
 
Alors au pied du pommier,
 
Là, avec moi tu as été fiancée ;
 
Là, ma main je t’octroyai,
 
Et tu étais réparée
 
Au lieu où ta mère avait été violée.
 
XXX
 
Oiseaux de légers plumages,
 
Et vous lions, cerfs, daims qui allez bondissants,
 
Montagnes, vallées, rivages,
 
Eaux, brises, rayons ardents,
 
Et crainte des nuits blanches avec leurs tourments !
 
XXXI
 
Par les agréables lyres
 
Et le chant des sirènes, je vous conjure
 
De laisser tomber vos ires ;
 
Et ne touchez pas au mur
 
Pour que l’épouse trouve un sommeil plus sûr.
 
L’épouse
 
XXXII
 
Ô vous, nymphes de Judée,
 
Pendant que parmi les fleurs et les rosiers
 
Monte l’ambre parfumé,
 
Demeurez dans vos quartiers ;
 
Et qu’approcher notre seuil vous ne tentiez !
 
XXXIII
 
Tiens-toi caché, doux Ami,
 
Et regarde avec ta face les montagnes,
 
Et je t’en prie, mot ne dis !
 
Mais regarde les compagnes
 
De celle qui court aux îles de cocagnes.
 
L’Époux
 
XXXIV
 
La colombe blanche et belle
 
Avec son rameau, dans l’arche est retournée ;
 
Et déjà la tourterelle,
 
Le compagnon désiré
 
Sur les rivages verdoyants a trouvé.
 
XXXV
 
En solitude vivait,
 
Et en solitude elle avait fait son nid ;
 
En solitude elle allait,
 
Guidé par son seul chéri,
 
Aussi en solitude, d’amour meurtri.
 
L’épouse
 
XXXVI
 
Bien-Aimé, s’esjouissant
 
Allons ensemble nous voir en ta beauté
 
Sur le mont ou son versant
 
D’où naît l’onde avec clarté ;
 
Entrons plus avant dans la compacité.
 
XXXVII
 
Et vite, aux plus élevées
 
Cavernes de la pierre nous monterons,
 
Elles qui sont bien cachées ;
 
C’est là que nous entrerons,
 
Et au suc des grenades nous goûterons.
 
XXXVIII
 
Alors tu me montrerais
 
Ce que mon âme prétendait jusque là ;
 
Et puis tu me donnerais,
 
Toi dont la vie me comblas,
 
Ce que l’autre jour déjà tu me donnas.
 
XXXIX
 
Le souffle de l’air en gage,
 
La mélodie de la douce Philomèle,
 
[Nom mythologique du rossignol,, souvent traduit par philomène.]
 
Tout le charme du bocage
 
Au cours de la nuit sereine,
 
Dans la flamme qui consume et plus ne peine !
 
XL
 
Personne ne regardait,
 
Aminadab ne paraissait plus là-haut,
 
[Personnage du Cantique des cantiques, personnifiant l’ennemi de l’âme.]
 
Le siège se distendait,
 
Les hommes sur leurs chevaux
 
Dévalaient les versants à la vue des eaux.