Traité sur la prière, l’humanité du Christ : ch. 22

Chapitre 22 : la sainte Humanité du Christ

Je veux parler ici, mon père, d’une chose qui me paraît importante. Ce que je vais dire, si vous l’approuvez, pourra n’être pas sans utilité pour quelques personnes.

Voici ce qu’on lit dans certains livres qui traitent de l’oraison. La contemplation étant entièrement surnaturelle et l’œuvre du Seigneur, l’âme ne peut, il est vrai, y arriver par elle-même ; mais quand elle a passé plusieurs années dans la voie purgative, et se trouve déjà avancée dans l’illuminative, elle peut s’aider, en retirant sa pensée de toutes les créatures, et en l’élevant humblement vers le Créateur. Je ne sais pas bien ce que ces auteurs entendent par illuminative ; c’est, je m’imagine, la voie de ceux qui font des progrès. Ils recommandent beaucoup d’éloigner de soi toute image corporelle, et de s’élever à la contemplation de la divinité ; car, disent-ils, pour ceux qui sont parvenus jusque-là, l’humanité de Jésus-Christ elle-même est un empêchement et un obstacle à la parfaite contemplation. Ils allèguent ce que Notre-Seigneur dit à ses apôtres, le jour de son Ascension, en leur annonçant l’arrivée du Saint-Esprit. Mais si alors ils avaient cru, aussi fermement qu’après la descente de ce divin Esprit, que Notre-Seigneur était Dieu et homme, ils n’auraient pas, je pense, rencontré un obstacle dans son humanité. Aussi le divin Maître n’adressa-t-il point ces paroles à sa mère, qui avait pour lui plus d’amour que tous les disciples ensemble. La contemplation étant une œuvre purement spirituelle, tout ce qui tombe sous les sens peut, disent ces auteurs, devenir un obstacle et un empêchement ; d’après eux, ce que l’on doit tâcher de faire, c’est de se considérer comme dans une enceinte, de toutes parts environné de Dieu, et entièrement abîmé en lui. Cela me semble bon quelquefois ; mais s’éloigner entièrement de Jésus-Christ, compter son corps divin parmi nos misères, le mettre au rang des autres créatures, c’est ce que je ne puis souffrir.

Plaise à sa Majesté que je sache me faire entendre ! Je ne voudrais pas donner un démenti à des hommes qui sont doctes, gens spirituels et sachant ce qu’ils disent ; Dieu, d’ailleurs, attire les âmes par bien des voies et par des moyens bien divers. Ce que je veux dire maintenant, sans me méler du reste, c’est comment il a conduit la mienne, et le péril où je me vis, en voulant me conformer à ce que je lisais. Je crois bien que celui qui sera arrivé à l’union, mais sans passer plus avant, je veux dire aux ravissements, aux visions et aux autres grâces que Dieu fait aux âmes, regardera ce qui est dit dans ces livres comme le meilleur, ainsi que je le faisais moi-même. Mais si j’en étais restée là, jamais, je crois, je ne serais arrivée où je suis maintenant ; à mon avis, c’était une illusion. Peut-être est-ce moi qui me trompe, mais je dirai ce qui m’arriva.

Comme je n’avais pas de maître, je lisais ces livres où je pensais pouvoir puiser peu à peu quelque connaissance ; mais j’ai compris depuis que si le Seigneur ne m’eût instruite, je n’eusse pu apprendre que fort peu de chose par mes lectures ; car ce que j’entendais n’était rien, jusqu’à ce qu’il plût à sa Majesté de me le faire apprendre par expérience. Je ne savais pas même ce que je faisais en tenant dans l’oraison la conduite que j’y tenais. Dès que je commençai à avoir un peu d’oraison surnaturelle, j’entends de quiétude, je tâchais d’écarter de ma pensée tout objet corporel. Toutefois, élever mon âme plus haut, je ne l’osais ; étant toujours si imparfaite, j’y voyais de la témérité. Il me semblait néanmoins sentir la présence de Dieu, ce qui était vrai, et je tâchais de me tenir recueillie en lui. C’est là une oraison agréable et où l’on trouve de grandes délices, pour peu que Dieu se fasse goûter à l’âme. Comme ce profit et ce plaisir se sentent, personne ne m’eût fait retourner à la sainte humanité du Sauveur, dans laquelle je croyais vraiment trouver un obstacle.

O Seigneur de mon âme et mon bien, Jésus crucifié ! je ne me souviens jamais sans douleur de cette opinion que j’ai eue. Je la considère comme une grande trahison, bien qu’elle vînt de mon ignorance : j’avais été toute ma vie si dévote à Notre-Seigneur ! Ceci, en effet, n’arriva que vers la fin, je veux dire avant l’époque où Dieu m’accorda des ravissements et des visions. Le temps où je fus dans cette opinion dura très peu, et ainsi je revenais toujours à ma coutume de chercher ma joie dans ce bon Maître, surtout lorsque je communiais. J’eusse voulu avoir toujours devant les yeux son portrait et son image, ne pouvant les avoir aussi profondément gravés en mon âme que je l’eusse souhaité.Ai-je bien pu, Seigneur, avoir en l’esprit, même une heure seulement, cette pensée que vous me dussiez être un obstacle dans la voie d’un plus grand bien ? Et d’où me sont venus à moi tous les biens, si ce n’est de vous ? Je ne veux point penser qu’en ceci j’aie commis de faute, carj’en éprouve une trop vive douleur, et certainement ce n’était que de l’ignorance. Aussi, vous avez voulu y apporter remède ; dans votre bonté, vous m’avez envoyé des personnes pour me tirer de cette erreur. Vous avez fait davantage, vous avez daigné vous montrer à moi très souvent, comme je le dirai dans la suite : c’était pour me faire comprendre plus clairement combien grande était cette erreur ; pour que je le fisse comprendre à un grand nombre d’autres, à qui je l’ai dit ; enfin, pour me le faire écrire maintenant en cet endroit. Quant à moi, je suis convaincue que si beaucoup d’âmes arrivées à l’oraison d’union n’avancent pas davantage, et ne parviennent pas à une très grande liberté d’esprit, ce qui les arrête, c’est cette fausse idée.

Il y a, ce me semble, deux raisons sur lesquelles je puis fonder mon sentiment ; peut-être ce que j’en dis n’a-t-il pas grande valeur, c’est du moins le fruit de mon expérience ; car jusqu’à ce qu’il plût au Seigneur de m’éclairer, mon âme était en fâcheux état ; elle ne recevait de consolations que par intervalles ; et hors de là, elle se trouvait, dans ses peines et ses tentations, sans cette compagnie du divin Maître, dont elle a eu ensuite le bonheur de jouir. La première raison sur laquelle je me fonde, c’est qu’il y a là un léger manque d’humilité, si couvert et si caché qu’on ne s’en aperçoit pas. Quel est celui, en effet, qui, même après avoir passé sa vie dans les oraisons et les pénitences, en butte à toutes les persécutions imaginables, ne regarde comme un précieux trésor et une magnifique récompense, la grâce que lui accorde la divin Maître de rester avec saint Jean au pied de la croix ? Il fallait pour cela mon orgueil et mes misères. Je ne sais en quel cerveau, si ce n’est dans le mien, il peut entrer de ne pas se contenter d’une telle faveur. Au reste, je n’ai fait que perdre de toutes manières, là où je croyais gagner.

Il peut arriver que notre sensibilité, ou la maladie, ne nous permette pas de toujours méditer la passion du Sauveur, ce qui en soi est pénible. Qui nous empêche alors de rester auprès de Jésus-Christ ressuscité, puisque nous l’avons si près de nous dans le très saint Sacrement, où il est déjà glorifié ? De cette manière nous ne le verrons pas accablé de douleurs, déchiré de verges, ruisselant de sang, épuisé de fatigue sur les chemins, persécuté par ceux qu’il comblait de biens, renoncé par des apôtres incrédules. Il est, je l’avoue, des âmes qui ne sauraient penser constamment à de si grands tourments. Eh bien ! le voici sans souffrances, plein de gloire, excitant les uns et encourageant les autres, avant de monter aux cieux ; le voici notre compagnon au très saint Sacrement, car il n’a pas été, ce semble, en son pouvoir de s’éloigner un moment de nous. Et moi, Seigneur, j’ai pu m’éloigner de vous, dans l’espoir de vous mieux servir ! Au moins, quand je vous offensais, je ne vous connaissais pas ; mais vous connaître, et penser par cet éloignement m’unir plus étroitement à vous ! Oh ! quel mauvais chemin je suivais, Seigneur ! ou plutôt, j’avais perdu tout chemin. Mais vous m’avez enfin remise dans la vraie voie, et je ne vous ai pas plus tôt vu près de moi, quej’ai vu tous les biens réunis. Quelque traverse qui me soit arrivée depuis, pour la supporter avec courage, je n’ai eu qu’à jeter les yeux sur vous, à vous considérer devant vos juges. Avec un si bon ami présent, avec un si bon capitaine qui marche en tête quand il s’agit de souffrir, tout se peut supporter. Il est là qui nous aide et nous donne du cœur, jamais il ne nous manque, c’est un ami véritable.

Pour moi, surtout depuis mon erreur, je l’ai reconnu et je le vois clairement : nous ne pouvons plaire à Dieu que par Jésus-Christ ; et sa volonté est de ne nous accorder de grandes grâces que par les mains de cette Humanité très sainte, en qui, comme il le dit, il met ses complaisances. C’est cent et cent fois que je l’ai vu par expérience, et je l’ai entendu de la bouche même de Notre-Seigneur. C’est par cette porte, comme je l’ai vu clairement, que nous devons entrer, si nous voulons que la souveraine Majesté nous découvre de grands secrets. Ainsi, mon père, ne cherchez point d’autre route, fussiez-vous au sommet de la contemplation. On marche sûrement par celle-là. Oui, c’est par notre bon Maître que nous viennent tous les biens. Lui-même il daignera vous enseigner ; étudiez sa vie, il n’est pas de plus parfait modèle. Que désirons-nous de plus qu’un si bon ami, qui, toujours à côté de nous, ne nous abandonne pas dans les travaux et les tribulations, comme font ceux du monde ? Bienheureux celui qui l’aime véritablement, et qui toujours le garde près de soi ! Jetons les yeux sur le glorieux saint Paul, dont les lèvres ne pouvaient se lasser de répéter : Jésus, tant il le possédait au plus intime de son cœur. J’ai considéré avec soin, depuis que j’ai compris cette vérité, la conduite de quelques saints, grands contemplatifs, et ils n’allaient pas par un autre chemin. Saint François nous en donne la preuve par les stigmates ; saint Antoine de Padoue, par son amour pour l’enfant Jésus ; saint Bernard trouvait ses délices dans la sainte Humanité ; sainte Catherine de Sienne et beaucoup d’autres, que vous connaîtrez mieux que moi, en faisaient autant.

Sans doute, il doit être bon de s’éloigner de tout ce qui est corporel, puisque des personnes si spirituelles le disent ; mais, à mon avis, on ne doit le faire que lorsque l’âme est très avancée, car jusque-là il est évident qu’il faut chercher le Créateur par les créatures. Cela dépend des grâces que le Seigneur accorde aux âmes, etje ne veux pas m’en occuper. Ce que je voudrais faire comprendre, c’est qu’on ne doit pas compter au nombre des obstacles la très sacrée humanité de Jésus-Christ ; et pour donner l’intelligence de cette vérité, je souhaiterais savoir m’expliquer avec une clarté parfaite.

Lorsque Dieu veut suspendre toutes les puissances de l’âme, comme nous avons vu qu’il le fait dans les degrés d’oraison déjà exposés, il est clair que, quand même nous ne le voudrions pas, cette présence de l’humanité sainte du Sauveur nous est enlevée. Qu’alors il en soit ainsi, fort bien ; heureuse une telle perte qui ne va qu’à nous faire mieux jouir de ce que nous semblons perdre ! Car alors l’âme s’occupe tout entière à aimer Celui que l’entendement travaillait à connaître ; elle aime ce qu’il ne comprenait pas, et elle jouit de ce dont elle n’aurait pu jouir parfaitement sans se perdre elle-même, afin, comme je l’ai dit, de se mieux retrouver. Mais que nous autres, au lieu de travailler de toutes nos forces à avoir toujours présente (et plût à Dieu que ce fût toujours !) cette Humanité très sainte, nous prenions volontairement et avec un soin attentif une habitude toute contraire, voilà ce qui ne me parait pas bien, et ce qui est pour l’âme marcher en l’air, comme on dit. Elle demeure, en effet, comme privée de tout appui, à quelque haut degré qu’elle se croie remplie de Dieu.

Faibles humains que nous sommes, il est d’une immense utilité pour nous, toute la vie, de nous représenter Jésus-Christ comme homme ; or, le second inconvénient de cette méthode est précisément de nous en détourner. J’ai déjà signalé le premier : c’est un petit défaut d’humilité pour l’âme, ai-je dit, de prétendre s’élever avant que le Seigneur l’élève, de ne pas se contenter de méditer sur cette Humanité sainte, et de vouloir être Marie avant d’avoir travaillé avec Marthe. Lorsque le Seigneur veut qu’elle soit Marie, quand ce serait dès le premier jour, il n’y a rien à craindre ; mais de grâce, ne nous invitons pas nous-mêmes, comme je l’ai, je crois, dit autre part. Ce petit défaut d’humilité, cet atome qui ne semble rien, nuit cependant beaucoup à l’âme qui veut avancer dans la contemplation.

Je reviens au second inconvénient d’une telle pratique : nous ne sommes pas des anges, nous avons un corps ; vouloir sur cette terre, surtout quand on y est aussi enfoncé queje l’étais, se faire des anges, c’est une folie. Il faut pour l’ordinaire un appui à la pensée ; quelquefois, il est vrai, l’âme sortira de soi ; souvent même elle sera si remplie de Dieu, qu’elle n’aura besoin d’aucun objet créé pour se recueillir ; mais ceci n’est pas habituel ; et lorsque les affaires, les persécutions, les peines troublent ce repos, lorsque la sécheresse se fait sentir, c’est un très bon ami pour nous que Jésus-Christ. Nous le considérons comme homme, et nous le voyons avec des infirmités et des souffrances ; il devient pour nous une compagnie, et quand on en a la coutume, il est très facile de le trouver près de soi. A la vérité, il viendra des temps où l’on ne pourra ni l’un ni l’autre. Voilà pourquoi il est bon, comme je l’ai dit, de ne pas nous habituer à rechercher les consolations de l’esprit ; advienne que pourra : tenir la croix embrassée, c’est une grande chose. Cet adorable Sauveur resta privé de toute consolation, on le laissa seul dans ses souffrances ; gardons-nous bien, nous autres, de le délaisser ainsi. Sa divine main, qu’il nous tendra, sera plus puissante que notre industrie pour nous faire monter plus haut. Il nous soustraira la vue de son humanité quand il verra que cela convient, et qu’il voudra élever l’âme au-dessus d’elle-même, ainsi que je l’ai dit. Dieu regarde avec complaisance une âme qui, par humilité, met entre elle et lui son divin Fils comme médiateur ; il aime à voir en elle un tel amour pour ce Fils bien-aimé, que, lors même qu’il veut l’élever à une très haute contemplation, elle s’en reconnaisse indigne, lui disant avec saint Pierre : « Retirez-vous de moi, Seigneur, car je suis un pécheur. » (Lc 5, 8)

Voilà ce que j’ai éprouvé ; c’est ainsi que Dieu a conduit mon âme. D’autres iront, comme je l’ai dit, par un chemin plus court. Ce que j’ai compris, c’est que tout cet édifice de l’oraison doit être fondé sur l’humilité, et que plus une âme s’abaisse dans l’oraison, plus Dieu l’élève. Je ne me souviens pas d’avoir reçu une seule de ces grâces signalées dont je vais parler, que ce ne fût dans ces moments où j’étais anéantie à la vue de ma misère. Dans sa bonté, Notre-Seigneur, pour m’aider à me connaître, allait même jusqu’à m’éclairer sur certaines choses que par moi-même je n’aurais pu découvrir.

J’en ai la conviction profonde : lorsqu’une âme fait quelque chose de son côté pour s’aider dans cette oraison d’union, elle ne tardera pas à voir s’évanouir le profit qu’il lui semble en retirer au premier moment ; c’est un édifice sans fondement qui s’écroulera bientôt, et je crains que jamais elle n’arrive à la véritable pauvreté d’esprit. Elle consiste, pour l’âme qui a déjà renoncé aux plaisirs d’ici-bas, à ne pas chercher des consolations et des douceurs dans l’oraison, mais à trouver son bonheur dans les souffrances pour l’amour de Celui qui y vécut toujours, et à rester en paix tant au milieu des croix qu’au milieu des sécheresses. Sans doute il en coûtera à la nature ; mais ce ne sera pas au point de causer à l’âme cette inquiétude ni cette peine qu’éprouvent certaines personnes. Si elles ne sont toujours à travailler avec l’entendement, et si elles n’ont pas toujours de la dévotion, elles pensent que tout va être perdu ; comme si par leur travail elles pouvaient mériter un si grand bien ! Qu’elles recherchent cette dévotion, et se tiennent soigneusement en la présence de Dieu, certes, je me garde de les en blâmer ; mais si elles ne peuvent avoir même une bonne pensée, qu’elles ne se tuent pas pour cela, ainsi que je l’ai déjà dit. Nous sommes des serviteurs inutiles ; que pensons-nous pouvoir ? Le Seigneur veut alors que nous reconnaissions notre impuissance, et que nous nous comportions comme ces ânons qui tournent la noria dont j’ai parlé. Ayant les yeux bandés, et sans savoir ce qu’ils font, ils tirent plus d’eau que le jardinier avec toute son industrie.

Dans ce chemin de l’oraison, il raut marcher avec liberté, nous remettant entièrement entre les mains de Dieu. Si sa Majesté veut nous faire monter jusqu’au rang de ses courtisans et de ses favoris, allons de bon cœur ; sinon, servons dans les derniers offices, et n’allons pas nous asseoir à la meilleure place, comme je l’ai dit quelquefois. Dieu a plus soin de nous que nous-mêmes, et il sait à quoi chacun est propre. De quoi sert de se gouverner soi-même, quand on a déjà donné toute sa volonté à Dieu ? Cela me semble moins tolérable encore ici que dans le premier état d’oraison, et nous nuit beaucoup plus, parce que les biens dont il s’agit sont des biens surnaturels. Si quelqu’un a une mauvaise voix, quelque effort qu’il fasse pour chanter, il ne parviendra pas à la rendre belle ; mais si Dieu veut lui en donner une belle, il n’a nul besoin de s’exercer auparavant. Supplions donc constamment le Seigneur de nous faire des grâces, mais avec abandon à son bon plaisir, et pleins de confiance en la grandeur de sa libéralité. Il veut bien nous permettre de nous tenir aux pieds de Jésus-Christ ; faisons tous nos efforts pour ne pas nous en éloigner, demeurons-y de quelque manière que ce soit, à l’imitation de sainte Madeleine : dès que notre âme sera forte, Dieu la conduira au désert.

Ainsi, mon père, jusqu’à ce que vous trouviez quelqu’un qui ait plus d’expérience, et qui le sache mieux que moi, tenez-vous en à ce qui vient d’être dit. Si ce sont des personnes qui commencent à goûter Dieu, ne les croyez pas quand elles vous diront qu’il leur semble faire plus de progrès, et trouver plus de douceur, en s’aidant elles-mêmes. Oh ! quand Dieu veut, comme il sait bien se montrer à découvert sans ces petits secours ! Quoi que nous fassions, il enlève l’esprit, comme un géant enlèverait une paille, sans qu’il y ait de résistance qui l’arrête. Et pense-t-on que s’il voulait qu’un crapaud volât, il attendît que cet animal prît l’essor de lui-même ? Eh bien ! selon moi, notre esprit a plus de difficulté, il se sent retenu par un poids plus grand encore ; il ne peut s’élever, si Dieu ne l’élève. Chargé de terre comme il l’est, et enchaîné par mille obstacles, il lui sert peu de vouloir voler. Sans doute, par sa nature il l’emporte sur le crapaud ; mais il est si enfoncé dans la boue, qu’il a perdu cet avantage par sa faute.

Je veux conclure par ceci : toutes les fois que nous pensons à Jésus-Christ, souvenons-nous de l’amour avec lequel il nous a fait tant de grâces, et du gage si précieux que son Père nous a donné de cette excessive charité dont il nous aime ; car l’amour attire l’amour. Quoique nous ne fassions que de commencer, et que notre Misère soit très grande, efforçons-nous cependant d’avoir toujours cette considération présente, et de nous exciter à aimer. Si une fois le Seigneur nous accorde la grâce d’imprimer cet amour en nos cœurs, tout nous deviendra facile ; nous ferons beaucoup en fort peu de temps, et sans la moindre peine. Daigne ce Dieu de bonté nous donner ce trésor, puisqu’il sait de quel prix il est pour nous ; je l’en conjure au nom de l’amour qu’il nous a porté, et au nom de son glorieux Fils qui nous a témoigné le sien par tant de sacrifices. Amen.

Je voudrais, mon père, vous demander une chose comment se fait-il que lorsque le Seigneur commence à accorder à une âme des faveurs aussi élevées, que le sont celles de la contemplation parfaite, elle ne monte pas aussitôt au comble de la perfection ? Certes, la raison le demanderait ; car qui reçoit une si grande grâce ne devrait plus vouloir des consolations de la terre. Coinment se fait-il qu’à mesure que les ravissements se multiplient, et que l’âme s’habitue à recevoir des faveurs, les effets qu’elle en ressent sont plus relevés ? Pourquoi enfin, à mesure que ces effets sont plus relevés, le détachement de l’âme est-il plus parfait ? Le Seigneur ne peut-il pas, dans une seule de ces visites, la laisser soudain aussi sainte que lorsqu’il la fait ensuite arriver par degrés à la perfection des vertus ? C’est là ce que je voudrais savoir, et ce que je ne sais pas. Mais je sais bien que la force que Dieu donne à l’âme au commencement quand cette grâce ne dure qu’un clin d’œil et ne se sent presque point, si ce n’est par les effets qu’elle laisse, est différente de celle qu’il communique quand cette grâce dure plus longtemps. Peut-être, comme je l’ai souvent pensé, cela pourrait-il venir de ce que l’âme ne se dispose pleinement et sans retard que lorsque le Seigneur, la fortifiant peu à peu, lui fait prendre une ferme résolution, et lui donne un mâle courage pour mettre d’un seul coup et en fort peu de temps le monde sous ses pieds, ainsi qu’il en usa à l’égard de Madeleine. Pour d’autres personnes, il le fait suivant le degré de liberté qu’elles lui laissent. Hélas ! nous avons de la peine à croire que, même dès cette vie, Dieu donne cent pour un.

Cette comparaison s’est aussi présentée à mon esprit : quoique ce que l’on donne aux plus avancés soit absolument ce que l’on donne à ceux qui commencent, c’est comme un mets dont mangent plusieurs personnes. A celles qui n’en prennent qu’un peu, il ne leur en reste qu’une saveur agréable durant quelques instants. Pour celles qui en prennent plus, ce mets les aide à se sustenter. Pour celles qui en mangent beaucoup, il leur donne de la vie et de la vigueur. De même, l’âme peut se nourrir si souvent de cet aliment de vie et tellement s’en rassasier, qu’il n’y ait plus rien au monde où elle trouve le moindre goût. Elle voit le profit qu’elle en retire ; de plus, son goût est déjà tellement fait à cette suavité qu’elle aimerait mieux cesser de vivre que d’avoir à se nourrir d’autres mots ; ils ne serviraient qu’à lui enlever la saveur agréable laissée par ce manger délicieux.

Voici une autre comparaison : la conversation d’une sainte personne, en la compagnie de qui nous vivons, ne nous fait pas en un jour le même bien qu’en plusieurs ; mais notre commerce avec elle peut tellement se prolonger, que nous lui devenions semblables, j’entends avec l’aide de Dieu. Enfin, tout dépend du bon plaisir de Notre-Seigneur : il accorde ses dons à qui il veut ; mais il est très important pour l’âme qui commence à recevoir cette grâce, de prendre la ferme résolution de se détacher de tout, et d’estimer cette faveur comme elle le mérite.

Il me semble aussi que le Seigneur se plaît à éprouver ceux qui l’aiment. Il se fait connaître à eux par de souveraines délices, capables de rallumer, si elle était éteinte, leur foi sur la félicité future, et il leur dit : Voyez, ce n’est là qu’une goutte de cet immense océan de biens. Il montre par là qu’il n’est rien qu’il ne veuille faire pour ceux qu’il aime ; et à peine voit-il qu’ils reçoivent ses grâces avec les dispositions dont je viens de parler, qu’il donne, et se donne lui-même. Il aime ceux qui l’aiment ; et quel bien-aimé ! et quel bon ami ! O Seigneur de mon âme, où trouver des paroles pour faire comprendre ce que vous donnez à ceux qui se confient en vous, et ce que perdent ceux qui, arrivés à cet état, restent encore avec eux-mêmes ? Ne permettez pas un si grand malheur, Seigneur ! Votre miséricorde peut faire davantage encore, puisque vous ne refusez pas de venir fixer votre séjour dans une hôtellerie aussi misérable que mon âme. Soyez-en à jamais béni !

Je vous supplie de nouveau, mon père, si vous voulez conférer de ces pages sur l’oraison avec des personnes spirituelles, de vous assurer qu’elles le soient en effet ; car, si ce sont des gens qui ne savent qu’un chemin, ou qui se sont arrêtés au milieu, ils ne pourront en juger sainement. Il se trouve aussi quelques âmes que Dieu, dès le premier instant, mène par une voie très élevée, et il leur semble que les autres pourront avancer de la même manière, et fixer leur entendement sans le secours des objets sensibles ; c’est une erreur, et ce qu’on gagnera à une pareille tentative, sera de rester sec comme un morceau de bois. Il s’en rencontre d’autres, enfin, qui, ayant eu un peu d’oraison de quiétude, pensent aussitôt pouvoir passer de celle-ci à une plus élevée et au lieu d’avancer, ces âmes ne feront que reculer, comme je l’ai dit. Ce qui montre qu’en tout l’ expérience et la discrétion sont nécessaires. Que le Seigneur nous les donne par sa bonté !