Un château à construire…

Engager chrétiennement sa liberté, c’est faire sien le projet de Dieu pour l’homme. Le bonheur sera d’autant plus grand que nous aurons été audacieux dans la foi et ambitieux dans nos désirs. Nous sommes habitués à expérimenter le désir comme réalité première de notre vie humaine. Savons-nous le prendre au sérieux ou le redoutons-nous comme puissance d’illusion ?

Quand ce désir s’exprime en terme de foi religieuse, l’illusion n’en paraît que plus redoutable. Et pourtant, l’homme ne peut accéder à la vie en plénitude que s’il en éprouve vraiment le désir et s’engage tout entier dans sa réalisation.

Un château à construire, un voyage à entreprendre…

2Désir et liberté2

La spiritualité du Carmel est une proposition de bonheur liée au développement de la vie intérieure. Choisir cette spiritualité engage donc sur un chemin d’intériorité. Cela suppose détermination, désir intense, courage, audace, persévérance dans une société qui encourage fortement à vivre de manière extravertie. Pour faire un tel choix, il faut avoir conscience de l’importance de l’enjeu : il s’agit d’entreprendre un voyage au cours duquel je construis peu à peu de l’intérieur ma véritable humanité. La liberté de déterminer soi-même son être est en effet une dimension essentielle du bonheur humain. C’est même la source de la joie la plus pure, car la liberté est la marque par excellence de la dignité spirituelle de l’homme.

2Foi chrétienne et désir2

La prière chrétienne fait grandir cette liberté en nous ouvrant à la plus haute conscience, celle de notre filiation divine dans le Christ. Nous faisons ainsi l’expérience de la singularité de notre existence personnelle et de notre capacité à marcher vers ce que nous choisissons d’être en plénitude. Pour le disciple de Jésus, cette liberté est à la fois donnée par « notre Père qui es aux cieux » et conquise par l’homme que l’Esprit pousse vers la plénitude de son être filial. En Jésus-Christ, Dieu nous appelle à vivre à son image et ressemblance (cf.Gn.1,26) une plénitude proprement divine, une relation personnelle avec lui qui fasse sa joie et la nôtre. L’écoute silencieuse de cet appel se vit à travers la méditation de l’Évangile et de toute l’Écriture. Elle nous révèle peu à peu la profondeur de notre désir et nous porte à le réaliser à travers des choix responsables.

2L’expérience de Thérèse d’Avila2

Nous voudrions faire appel ici au témoignage d’une grande mystique chrétienne du seizième siècle espagnol, Thérèse d’Avila, réformatrice de l’Ordre du Carmel et auteur d’ouvrages majeurs sur la vie spirituelle. Elle sut remarquablement traduire la fécondité étonnante du désir lorsque celui-ci n’espère rien moins que cette plénitude de vie, d’amour, de joie que nous appelons Dieu. Thérèse ne cesse de nous dire en effet que la condition première de l’expérience du bonheur est la foi en sa réalité, une réalité qui s’annonce elle-même en Jésus-Christ, actualité du Royaume de Dieu offert à notre humanité. Pour parler de ce bonheur, elle privilégie deux images qu’elle déploie à travers deux ouvrages majeurs : l’image du château ou de la demeure et celle du chemin ou du voyage.

Nous sommes un château puisque nous sommes rien moins que la Demeure de la Majesté divine (cf.Jn.14,23). Nous devons travailler à la construction de ce château pour en déployer les richesses, les potentialités et accueillir en nous Celui qui y demeure. Le bonheur a sa source au plus intime de notre être et non à l’extérieur. Chercher le Ciel au-dedans nous permet de prendre la mesure de notre autonomie. Je peux assumer en vérité ma responsabilité dans la réussite de ma vie, car j’ai en moi-même un Royaume où m’est donné l’accès à la joie. Ce Royaume s’éprouve à travers le bonheur d’exister et d’être ce que je suis, la joie de faire confiance à la vie, la décision d’en accueillir la grâce et d’en construire une Demeure digne de la Majesté divine.

Cette réponse à la volonté de Dieu de nous voir vivre de sa gloire et de son amour se réalise dans le temps. C’est un chemin à parcourir, un voyage à accomplir au sein de la richesse intérieure de l’être. Ce voyage où je ne cesse d’approfondir le mystère de ma liberté et de mon existence à la lumière de la Parole de Dieu, m’ouvre de plus en plus aux harmoniques de la nature et du monde, à la grâce du travail quotidien, à la joie dans les relations humaines, à la célébration artistique de la réalité à travers le champ immense de la culture humaine et enfin à mon propre goût pour la créativité. Ce voyage nous fait passer pourtant par des déserts, des chemins rocailleux ou envahis d’épines. Franchir les obstacles, persévérer dans l’effort sera une autre forme de la joie. Je pourrai croire à tort que des moments passagers de bonheur n’étaient que des mirages. Ces mirages témoignent en fait de la puissance anticipatrice d’un désir porté par l’espérance. Grâce à ce choix du plus grand bonheur, je fais l’expérience du caractère inaliénable de ma décision et de ma responsabilité. Ce voyage me fait aussi grandir dans ma capacité à assumer joyeusement ma solitude : ma personne est unique et son mystère n’est en fait pleinement accessible qu’à Dieu. Cette solitude intérieure fonde ma liberté à engager de véritables solidarités humaines et ma fidélité à les vivre devient une nouvelle expérience du Royaume.

Thérèse invite à construire ce château avec ces trois matériaux que sont l’humilité, le détachement et l’amour :

L’humilité nous donne de nous réjouir de ce que nous sommes sans nous attrister de nos limites, sans jalouser les autres ou leur reprocher plus ou moins consciemment nos frustrations. S’aimer soi-même tel que l’on est, ainsi que Dieu nous aime, nous permet de voir en nos limites non pas la désignation d’un manque, mais la détermination d’une plénitude et un espace de créativité.

Le détachement nous rend libres à l’égard de toute possessivité matérielle ou affective qui nous empêcherait d’être en voyage vers le plus haut bonheur. Il nous permet ainsi d’éprouver une réelle bienveillance envers tous.

L’amour est une surabondance partagée, car la liberté est surabondance de vie et d’existence. Un cœur libre peut communiquer sa joie et donc aimer. Nous pouvons alors offrir à d’autres notre foi dans la vie pour leur propre bonheur et le redoublement du nôtre.

Pour suivre ce chemin et construire ce château, nous avons pour Maître le Christ en qui Dieu a établi sa Demeure parmi les hommes. Lui-même demeure en nous par son Esprit pour nous enseigner la joie de dire à Dieu « Notre Père » :

« Considérez les paroles que prononce cette bouche divine, et dès la première, vous comprendrez l’amour qu’elle a pour nous… : » Notre Père qui êtes aux Cieux ! « … O Fils de Dieu et mon Seigneur ! Pourquoi donnez-vous tant à la fois dès le premier mot ? » (Thérèse d’Avila « Le Chemin de Perfection » XXVI,10 et XXVII,2)