Vie d’oraison, combat spirituel et amour du prochain

article paru dans le Lien Fraternel n°67 - Automne 2006

Aimer notre prochain, à première vue, cela nous semble facile… Il y a tous les moments où nous vivons cet amour du frère tel qu’il nous est présenté dans l’Évangile. mais, chaque soir, nous constatons que nous avons parfois choisi notre petit confort…

Ainsi, dans l’oraison, nous percevons que notre attitude envers nos frères n’est pas aussi irénique que nous le voudrions. L’oraison est alors un lieu de combat et, dans ce cas, c’est souvent notre attitude par rapport à notre frère qui est en jeu.

Pourquoi cela ?

Comment l’oraison va-t-elle nous transformer pour nous rendre plus aimants pour nos frères ?

Comme point de départ, prenons la définition bien connue de Sainte Thérèse d’Avila : « L’oraison mentale n’est rien d’autre, à mon avis, qu’un commerce d’amitié où on s’entretient souvent et intimement avec Celui dont nous savons qu’il nous aime » (Vida 8, 5)

On pourrait déduire de cette définition que l’oraison est un seul à seul avec Dieu et par conséquent nous détourne de nos frères : quand un moment est consacré à l’oraison, pendant ce temps, nous ne pouvons pas être au service de nos frères ! Or nous constatons que chez Sainte Thérèse elle-même l’oraison n’est pas une prière égocentrée car elle inclut et conduit à l’autre. Si le Dieu à qui je m’adresse dans l’oraison est bien le Père du Fils éternel, cette prière n’est possible que par la grâce de l’Esprit d’amour, l’Esprit de communion, communion avec Dieu et communion avec les autres hommes. Dans la prière, on ne peut être seul avec Dieu, même dans l’adoration silencieuse : nous y emmenons nos proches, nos moins proches, ceux avec qui nous avons des difficultés et même l’humanité entière. C’est tout le corps du Christ en ses multiples membres qui, par la grâce de l’Esprit, prie, aime, supplie, loue, adore le Père. Alors, si nous prions avec tous les membres du Corps du Christ, notre attitude envers ces mêmes membres va en être modifiée.

2L’oraison est parfois un lieu de combat2

Le combat de Jacob avec l’ange (Gn 32, 25 à 33, 11)

C’est un texte curieux qui va nous guider. Jacob n’est pas un personnage très sympathique : il a usurpé le droit d’aînesse de son frère Esaü et il a volé la bénédiction de son père. Son frère avait des raisons de lui en vouloir et Jacob a dû fuir. Il fonde une famille et travaille chez Laban : il s’enrichit au détriment de celui qui l’a accueilli puis, sur ordre de Dieu, il s’enfuit à nouveau et cherche à retourner dans sa patrie. Mais Esaü y est aussi et ne va sûrement pas bien l’accueillir. Sur le chemin du retour, Jacob s’arrête. Il craint la jalousie d’Esaü. Par ruse, il fait partir en avant femmes, enfants, troupeaux, pour essayer d’amadouer son frère. Puis il se retrouve seul, seul avec sa conscience et avec Dieu…Et il passe sa nuit à combattre avec Dieu.

Dans ce texte, c’est Dieu lui-même qui vient chercher Jacob pour le combat.

Nous arrivons à l’oraison pour y trouver le repos. Et voilà que Dieu veut engager le combat ! Pour garder notre tranquillité, inconsciemment, nous avons parfois l’habitude de laisser Dieu à distance, le plus loin possible, de la partie obscure de notre être. Or le combat avec Dieu va apporter une lumière parfois crue sur nos relations avec les autres. Il y a tellement de lieux où nous ne voulons pas que Dieu entre ! C’est donc Dieu qui engage le combat et ce combat est nécessaire car il porte sur notre péché. Mais c’est de là que pourra jaillir la lumière de la vérité.

L’oraison est donc souvent un lieu de combat car elle porte une lumière crue sur ce que nous sommes vraiment : des êtres blessés par le péché.

2Mais ce combat est source de transformation2

Jacob résiste toute la nuit. Peut-être cette durée symbolise t-elle toute une existence ? Le texte loue Jacob de cette longue résistance : il est celui qui est resté fort face à Dieu. « On ne t’appellera plus Jacob mais Israël car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l’as emporté. »(Gn 32, 29). Jacob ne consent pas trop vite : il va combattre jusqu’à ce que son adversaire le blesse à l’articulation de la hanche. C’est à ce moment là qu’il va demander grâce : en fait, il va demander la bénédiction de Dieu. Mais cette bénédiction n’est pas volée comme la première. Là, il se situe humblement devant son adversaire, reconnaissant que celui-ci est plus fort que lui. Dans ce combat, Jacob est enfin entré dans une relation juste avec Dieu. Toute sa vie, en souvenir de cette défaite (qui se révèle être une victoire), il va rester marqué par cette blessure et va boiter. Jacob entre dans une attitude juste car il est humble devant Dieu. En fait, de ce combat, Jacob sort transformé ! Et c’est ainsi transformé qu’il part à la rencontre de son frère. Voilà un fruit de l’oraison : nous transformer parce que nous aurons cheminé vers la lumière de la vérité. Voilà un fruit de l’oraison : nous transformer parce que nous aurons cheminé vers la lumière de la vérité.

La lumière de la vérité, issue de ce combat, nous permet de mieux nous connaître :

Sainte Thérèse nous dit aussi qu’un des fruits de l’oraison est la connaissance de nous-mêmes et de notre péché : elle est « le pain avec lequel, sur le chemin de l’oraison, nous devons manger tous les mets. » (Vida 13, 15). Il y a beaucoup de mauvaises herbes à arracher et nous sommes impuissants : seul Dieu peut opérer ce travail de purification et nos efforts ne sont qu’une collaboration à l’œuvre de Dieu en nous. Et c’est l’oraison qui rend ce travail possible. L’âme doit persévérer avec courage, fidélité, dans l’oraison, même quand elle est dans la sécheresse. C’est une première manière de collaborer à l’œuvre de Dieu en nous.

De plus en plus, nous avons la conviction de notre grande misère et nous constatons notre totale impuissance. Nous voyons que tout le positif en nous vient de Dieu : accueillir ce positif comme venant de Dieu nécessite un don de soi absolu. Dieu attend, pour nous donner tout, cette remise de soi totale car, dans sa bonté, Il se refuse à forcer notre liberté. Avec une infinie patience, Dieu mendie une réponse d’amour. Nous pouvons alors regarder le Fils qui donne cette réponse parfaite au Père. Comme Fils, sans cesse, il s’est reçu de son Père.

Cette connaissance de soi développe une attitude humble :

On voit que dans ce récit de la Genèse, la rencontre de Jacob avec Dieu conditionne la rencontre qu’il aura avec son frère. Dans ce texte, il est étonnant de voir que c’est la prière de Jacob qui va transformer le cœur de son frère, et pourtant il a des raisons de lui en vouloir. Or Esaü a abandonné tout désir de vengeance. Cela ne peut s’expliquer que parce que Jacob a changé et que cela se voit. Il va aborder son frère dans une autre attitude d’esprit : boiteux, sans défense, vulnérable, pauvre. C’est alors qu’il va se rendre compte qu’Esaü vient vers lui et l’accueille comme un frère. Il fait alors l’expérience de l’amour vrai. Comme la relation avec Dieu a été humble, sa relation avec son frère devient humble à son tour. Cela change tout ! Dieu n’attendait que son consentement comme Il attend aujourd’hui le nôtre.

De cette humilité découle un esprit d’obéissance :

Quand nous voulons avancer vers le Christ, nous ne décidons pas à l’avance le chemin que nous allons emprunter mais nous cherchons à être attentifs à celui que nous indique le Seigneur. Or toute action vécue dans une obéissance amoureuse a une valeur mystique car elle nous fait progresser dans la charité, à condition de rester tourné vers Celui qui est notre Père, en obéissant. C’est ce que nous dit sainte Thérèse d’Avila « Il sied, lorsque nous sommes dans l’action, même si nous n’agissons que par obéissance et charité, de ne pas négliger de nous tourner intérieurement vers dieu. croyez-moi : ce n’est pas la longueur du temps passé dans l’oraison qui profite à notre âme ; son bon emploi dans l’action nous est d’un grand profit et quelques instants de travail nous embrasent d’amour d’amour mieux que de nombreuses heures de considération. Tout doit nous venir de la main du Seigneur. » (Fondations 5, 17). Ce qui est source de progrès, c’est la disponibilité totale à Dieu, que ce soit dans l’oraison ou dans l’action. Se refuser à un appel au service serait le signe que nous recherchons, dans l’oraison, d’abord notre propre satisfaction.

Mais, pour nous qui sommes dans le monde, l’écueil inverse est aussi dangereux : lorsque nous choisissons systématiquement l’action au détriment de l’oraison. Deux signes nous indiquent que nous ne tombons pas dans cet écueil : le premier est de constater que nous souffrons de ne pas vivre ce temps d’oraison en raison d’un appel au service ; le deuxième est de sentir en nous un désir de solitude avec Dieu.

Nous faisons souvent l’expérience que plus nos responsabilités sont importantes, plus il est nécessaire de garder un peu de temps pour la prière. Les moments de prière un peu prolongés sont la source de notre vie carmélitaine. Ne pas les vivre pendant une longue période provoquerait une anémie spirituelle. La solitude avec Dieu doit donc être choisie quand l’amour et l’obéissance ne nous imposent pas une autre utilisation de notre temps. Car nous savons que, « en agissant, l’âme contemplative ne perd pas Dieu, elle le retrouve par la foi et s’unit à lui au sein de son activité. Dans les degrés supérieurs de la vie spirituelle, on reste contemplatif en agissant, on est agissant dans l’acte même de la contemplation »1. En ce discernement, soyons donc attentifs aux motions que ne manque pas de nous donner l’Esprit !

L’oraison nous a donc transformés : elle nous rend plus humbles devant Dieu et par voie de conséquence devant nos frères.

2Par ce combat, nous sommes mieux armés pour aimer vraiment notre prochain.2

Dans ce combat, nous expérimentons la force de la miséricorde :

Àprès avoir bien combattu, Jacob a supplié l’Ange de lui accorder sa bénédiction. Elle lui est accordée. Croyons, nous aussi, à cette miséricorde de Dieu dans le combat spirituel, même si nous avons conscience de graves manquements vis-à-vis de notre frère ?

Il ne faut donc pas se décourager de se voir si peu avancé dans l’amour du prochain, de constater nos trop nombreuses chutes. Le constat de ce qu’est notre misère fait croître en nous l’humilité : sans la force de Dieu, nous sommes réduits à l’impuissance. Ainsi, nous devons nous défier de nous pour nous livrer à la force et à la miséricorde que Dieu seul peut nous donner. « Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse. » (2 Cor 12, 9)

Dans l’oraison nous est donnée la force qui vient de Dieu.

En effet, arrive un moment de la vie spirituelle où nos illusions sur notre vie « vertueuse » tombent. Si Dieu permet cela, c’est pour que nous comprenions une vérité essentielle : c’est Dieu qui donne la croissance spirituelle : « Hors de moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jn 15, 5). Ce moment est nécessaire pour nous contraindre à ne nous appuyer que sur Dieu.

Dieu donne alors la force de dépasser nos craintes, la peur du jugement des hommes. Dans l’oraison, la rencontre avec Dieu présent au plus profond de l’âme entraîne l’âme à vouloir ce que Dieu veut, malgré les difficultés d’une action toute à son service et à ne compter que sur Lui.

Dans l’oraison, nous puisons aux sources de l’amour.

Or, c’est l’amour qui donne sa valeur à nos relations avec les autres. St Paul nous dit admirablement en 1 Co 13 que toutes les actions généreuses en faveur de nos frères n’atteignent pas leur but si l’amour en est absent. Le témoignage des mendiants nous redit souvent qu’une pièce, sans un sourire qui l’accompagne, est dure à recevoir. La qualité de notre service du prochain découle donc de notre union aimante au Christ.

Dans la vie spirituelle, il y a croissance de l’amour sous deux formes : dans notre désir d’être avec Dieu et dans notre désir de Le servir dans nos frères.

2Comment allons-nous aimer notre prochain ?2

Pour nous parler de l’équilibre entre l’oraison et l’action, Sainte Thérèse d’Avila s’appuie sur le texte de la Samaritaine (Jn 4)

L’eau vive y est le symbole de la contemplation. Boire l’eau vive, c’est boire à la source de l’amour qu’est le Christ, c’est expérimenter que le cœur du Christ est le foyer de l’amour miséricordieux. Dans ce texte, la Samaritaine n’est pas restée repliée sur son intimité avec le Christ : elle est partie vers ceux de son village. Ce texte est merveilleux pour nous parler de la façon qu’a eue la Samaritaine d’aimer ses frères : il fallait les amener à rencontrer le Christ !

Action et contemplation se nourrissent mutuellement.

L’âme d’oraison aime prendre ses délices auprès du Christ, mais elle est heureuse d’y renoncer pour servir Dieu auprès de ses frères (Pensées sur l’amour de Dieu 7,3). Ce service de Dieu dans le service du frère s’accompagne de peine, de souffrance, de renoncement à soi : c’est le moment des tribulations, c’est le passage par la croix. Se souvenir que d’autres âmes se perdent est de plus en plus douloureux. D’où la prière d’intercession.

« Seul l’amour donne de la valeur à toutes choses. Il doit être si grand que rien n’empêche d’aimer ; c’est là le plus nécessaire. »(Exclamations 5). Les exigences de l’amour peuvent conduire à privilégier tantôt la contemplation, tantôt le service des frères. Contemplation et service sont les deux faces d’un même amour de Dieu. Ce qui compte, c’est l’obéissance à ce que Dieu nous appelle à vivre.

L’amour du prochain est alors missionnaire.

Quand l’âme est saisie par Dieu, avant toute mission précise, elle donne envie aux autres d’approcher de Dieu. Aimer les autres, c’est vouloir qu’ils soient attirés par Dieu à leur tour ! C’est alors que notre prière prend un sens missionnaire. Mais il y faut, là aussi, une attitude humble et un haut degré de charité, car ce que nous donnons à l’autre ne vient pas de nous mais de Dieu. Si nous agissons avec notre intelligence et notre bonne volonté, mettant en œuvre tous les dons confiés par Dieu, il ne s’agit que d’une infime coopération humaine au dessein de Dieu. En fait Dieu fait tout ! Croire que cela vient de nous serait de l’orgueil. L’oraison permet d’être humble vis-à-vis de nos talents : on ne compte que sur la puissance de la grâce !

L’oraison apporte la paix

C’est bien ce qui est manifesté dans le récit du combat de Jacob avec l’ange : là où régnait la jalousie et le désir de vengeance, ne subsistent plus que la fraternité retrouvée, la joie et la paix. Le plus souvent, l’oraison apporte la paix intérieure et cette paix déborde dans nos relations avec les autres. Comme avec Jacob, les conflits s’apaisent. Mais Sainte Thérèse nous invite à distinguer entre les fausses paix du monde, celles qui sont liées à notre péché (recherche de nos aises, du bien être, d’où une certaine tiédeur) et la vraie paix, celle qui vient de Dieu et qui est liée à la vérité, à la justice et à l’amour. Cette vraie paix est le fruit de l’union de notre volonté à la volonté de Dieu. C’est dans des actes bien concrets d’amour que l’on peut vérifier la conformité à la volonté de Dieu. Cette vraie paix ne dispense pas de la lutte, des craintes, de la persécution, du labeur…

L’oraison ne nous éloigne donc pas de l’amour du prochain, au contraire ! Mais c’est un amour humble, confiant, miséricordieux et qui ne s’appuie que sur Dieu.

C’est aussi un amour orienté : il cherche le salut des hommes et cet amour est douloureux quand il comprend que l’autre se perd…

L’amour du prochain qui jaillit de la vie d’oraison acquiert alors une force extraordinaire !

Un membre de la Communauté Eau Vive, Paris

1 François-Régis Wilhélem, Dieu dans l’action, Éditions du Carmel, 1992 p. 249