Visite du P. Général : Homélie sur les Fondations

à l’occasion de la visite pastorale de la Province de Paris

A l’occasion de la visite pastorale de la Province de Paris qui s’est déroulée entre le 16 octobre et le 9 novembre 2011 et de la rencontre de quelques monastères de nos soeurs carmélites et des laïcs engagés au Carmel (OCDS), le Préposé Général de l’Ordre des Carmes Déchaux a proposé une réflexion personnelle sur le livre des Fondations. En voici le texte :

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Province de Paris

Pourquoi Thérèse a-t-elle écrit « les Fondations » ? Pour la même raison qui l’a conduite à raconter sa vie : chanter les miséricordes du Seigneur ! Si dans le livre de « la Vie », Thérèse a parlé des fruits de la miséricorde de Dieu dans son histoire personnelle, dans « le livre des Fondations », elle magnifie cette même miséricorde à l’œuvre dans l’histoire de la famille religieuse qu’elle a initiée. Thérèse insiste particulièrement dans cette œuvre sur l’obéissance pour montrer que cela ne provenait pas d’une volonté humaine, mais de la volonté de Dieu. Plus d’une fois, au cours de l’ouvrage, elle fait la réflexion suivante : « Si, vous y réfléchissez, vous verrez que la plupart de ces maisons n’ont pas été fondées par des hommes, mais par la puissante main de Dieu ; Sa Majesté aime parfaire ses œuvres, si nous n’y faisons pas obstacle » (F 27,11). Thérèse, qui se sent faible et limitée, se voit encouragée par la voix de Dieu : « Ma Fille, l’obéissance, donne la force ». Dans l’action apostolique, Thérèse est transportée par une force divine un peu à la manière de ce qu’elle a éprouvé dans ses expériences mystiques. Le vent de l’Esprit la met en mouvement hors de l’espace aimé et protégé de son monastère pour se risquer sur les routes poussiéreuses et ensoleillées de Castille et d’Andalousie. Elle s’expose ainsi à des rencontres enrichissantes, mais aussi à des conflits continuels et à des dangers de tout genre. Le récit des épreuves rencontrées en chacune des fondations montre comment Thérèse a connu « la fatigue de la charité » et la « patience persévérante de l’espérance » dont parle saint Paul. Elle ne se laisse pas arrêter ou effrayer par les obstacles, mais reconnaît la présence amie du Seigneur. L’amour et la providence de Dieu sont à l’œuvre au sein de l’adversité aussi bien qu’à travers des aides souvent imprévues. Les difficultés et les conflits qu’elle attribue à l’Adversaire stimulent son esprit combatif et chevaleresque.

A travers ce récit, Thérèse nous enseigne tout particulièrement qu’il est possible de vivre la contemplation dans l’action. Jusqu’à présent, elle situait la contemplation dans l’espace clos du monastère, de l’oratoire ou de la cellule. Maintenant, nous la voyons en chemin, à découvert, au milieu des gens. Son regard, toujours fixé sur Jésus, ne perd rien de son acuité contemplative : Thérèse discerne, à travers les événements, les combats entre le règne de Dieu et le règne de ce monde. Loin de s’en effrayer, elle voit là son poste « d’amie forte de Dieu » et de combattante pour le service du Seigneur et de son Evangile. Cette attitude de la Madre témoigne d’une indiscutable force prophétique. Elle révèle l’originalité de son charisme contemplatif et mystique au regard de celui de la vie monastique traditionnelle. Dans le monachisme bénédictin, la communauté monastique tente de devenir une préfiguration de la Jérusalem céleste, un lieu de paix, à l’abri des conflits du monde, d’où s’élèvent la louange liturgique, et le travail silencieux dans l’attente de la béatitude céleste ». La contemplation thérésienne est habitée quant à elle par une inquiétude interne liée aux anxiétés et aux angoisses de l’histoire. Elle est animée par le désir de porter aux hommes l’espérance de l’évangile et la joie d’avoir Jésus comme ami, frère et compagnon. En ce sens, la contemplation thérésienne est sans repos : « Oh, Charité de ceux qui aiment véritablement ce Seigneur, et le connaissent ! Ils ne se reposeront guère, s’ils voient qu’il dépend moindrement d’eux d’aider une seule âme à progresser et à aime Dieu davantage, de la consoler, ou de l’écarter d’un danger, ils se reposeront mal, s’ils se reposent seuls ! » (F5,5).

L’obéissance à la volonté de Dieu et la docilité aux motions de l’Esprit comportent un autre aspect auquel on pense rarement, celui de la créativité. Thérèse nous montre que l’obéissance, loin de limiter notre liberté et de réduire nos possibilités d’action, nous ouvre au contraire des perspectives nouvelles. Elle nous permet de découvrir des dimensions et des potentialités de notre être que nous n’avions pas explorées. Elle nous fait marcher par des chemins que nous ne connaissions pas et nous guide sur des sentiers inconnus (cf. Is 42,16). Thérèse a découvert qu’être fondatrice n’était pas la prérogative de celle qui commence une famille religieuse, mais était de la responsabilité de chacun des membres de cette même famille. Cette conviction traverse tout le livre des Fondations comme un Leitmotiv. Si fonder ne signifie pas simplement commencer, mais « être fondement », chacun de nous est fondement pour qui vient après nous (cf. F 4,6). En ce sens la fondation n’est jamais quelque chose de statique et d’achevé. Elle demeure toujours « en acte » de s’accomplir. C’est la seule manière d’être fidèle aux commencements que de participer de génération en génération à l’acte fondateur. « Nous commençons maintenant ; qu’ils s’efforcent de toujours commencer, et d’aller du bien au meilleur » (f 29,32). Fonder ne signifie pas construire matériellement, mais s’engager intérieurement à vivre un certain style de vie pour donner sens à ce que nous sommes et à ce que nous faisons. Aucun ne peut être exempté de cette œuvre continuelle de « fondation » et de refondation du sens. C’est une œuvre sainte, puisque c’est l’œuvre de Dieu. Au moment de remettre son œuvre entre les mains de ses sœurs, Thérèse éprouve une véritable crainte révérencielle au regard de ce que Dieu a fait par elle. Elle se préoccupe de leur inculquer ce sens du respect pour stimuler leur vigilance. Malheur à celui qui « déstructure » une telle construction, en altérant son équilibre. Comme le dit saint Paul (1 Co 3,10-11), chacun doit être attentif à la manière dont il construit. Nul ne peut mettre un fondement différent de celui qu’il a déjà trouvé, Jésus-Christ ». Sans la fidélité qui donne sens aux petites choses de chaque jour, le lien entre l’expérience quotidienne et son fondement qui est le Christ risque de s’éroder progressivement. Il n’y a plus alors de vie, de sens, ni de croissance. Voilà ce qui est grave selon Thérèse : « Ô mes Filles ! Tout est important, qui ne nous fait pas progresser ! » (F29,32).

Relire sainte Thérèse nous fait découvrir toujours plus la richesse de son enseignement. Demandons au Seigneur de savoir profiter de la grâce de ce temps de préparation au Centenaire de sa naissance afin de boire chaque jour à cette source. Puissions-nous retrouver ainsi la beauté de ce que nous sommes, de ce qui nous est donné et de ce que nous avons à transmettre aux hommes et aux femmes de notre temps.

P. Saverio Cannistrà, Préposé Général ocd