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		<title>Manuscrit A - Le Carmel (68v&#176;-84v&#176;)</title>
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		<dc:subject>Sommaire</dc:subject>
		<dc:subject>Quoi de neuf ?</dc:subject>

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&lt;p&gt;I - Les premiers pas 1) L'entr&#233;e au Carmel Le lundi 9 Avril, jour o&#249; le Carmel c&#233;l&#233;brait la f&#234;te de l'Annonciation, remise &#224; cause du car&#234;me, fut choisi pour mon entr&#233;e. La veille toute la famille &#233;tait r&#233;unie autour de la table o&#249; je devais m'asseoir une derni&#232;re fois. Ah ! que ces r&#233;unions intimes sont d&#233;chirantes !&#8230; Alors qu'on voudrait se voir oubli&#233;e, les caresses, les paroles les plus tendres sont prodigu&#233;es et font sentir le sacrifice de la s&#233;paration&#8230; Papa ne disait presque rien (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.carmel.asso.fr/+-Quoi-de-neuf-+.html" rel="tag"&gt;Quoi de neuf ?&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I - Les premiers pas&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) L'entr&#233;e au Carmel&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le lundi 9 Avril, jour o&#249; le Carmel c&#233;l&#233;brait la f&#234;te de l'Annonciation, remise &#224; cause du car&#234;me, fut choisi pour mon entr&#233;e. La veille toute la famille &#233;tait r&#233;unie autour de la table o&#249; je devais m'asseoir une derni&#232;re fois. Ah ! que ces r&#233;unions intimes sont d&#233;chirantes !&#8230; Alors qu'on voudrait se voir oubli&#233;e, les caresses, les paroles les plus tendres sont prodigu&#233;es et font sentir le sacrifice de la s&#233;paration&#8230; Papa ne disait presque rien mais son regard se posait sur moi avec amour&#8230; Ma Tante pleurait de temps en temps et mon Oncle me faisait mille compliments affectueux. Jeanne et Marie &#233;taient aussi remplies de d&#233;licatesses pour moi, surtout Marie qui me [69r&#176;] prenant &#224; l'&#233;cart, me demanda pardon des peines qu'elle croyait m'avoir caus&#233;es. Enfin ma ch&#232;re petite L&#233;onie, revenue de la Visitation depuis quelques mois, me comblait plus encore de baisers et de caresses. Il n'y a que de C&#233;line dont je n'ai pas parl&#233;, mais vous devinez, ma M&#232;re ch&#233;rie, comment se passa la derni&#232;re nuit o&#249; nous avons couch&#233; ensemble&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le matin du grand jour, apr&#232;s avoir jet&#233; un dernier regard sur les Buissonnets, ce nid gracieux de mon enfance que je ne devais plus revoir, je partis au bras de mon Roi ch&#233;ri pour gravir la montagne du Carmel&#8230; Comme la veille toute la famille se trouva r&#233;unie pour entendre la Sainte Messe et y communier. Aussit&#244;t que J&#233;sus fut descendu dans le c&#339;ur de mes parents ch&#233;ris, je n'entendis autour de moi que des sanglots, il n'y eut que moi qui ne versai pas de larmes, mais je sentis mon c&#339;ur battre avec une telle violence qu'il me sembla impossible d'avancer lorsqu'on vint nous faire signe de venir &#224; la porte conventuelle ; j'avan&#231;ai cependant tout en me demandant si je n'allais pas mourir par la force des battements de mon c&#339;ur&#8230; Ah ! quel moment que celui-l&#224; ! Il faut y avoir pass&#233; pour savoir ce qu'il est&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon &#233;motion ne se traduisit pas au dehors : apr&#232;s avoir embrass&#233; tous les membres de ma famille ch&#233;rie, je me mis &#224; genoux devant mon incomparable P&#232;re, lui demandant sa b&#233;n&#233;diction ; pour me la donner il se mit lui-m&#234;me &#224; genoux et me b&#233;nit en pleurant&#8230; C'&#233;tait un spectacle qui devait faire sourire les anges que celui de ce vieillard pr&#233;sentant au Seigneur son enfant encore au printemps de la vie !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques instants apr&#232;s, les portes de l'arche sainte se fermaient sur moi Gn 7,16 et l&#224; je recevais les embrassements des s&#339;urs ch&#233;ries qui m'avaient servi de m&#232;res et que j'allais d&#233;sormais prendre pour mod&#232;les de mes actions&#8230; Enfin mes d&#233;sirs &#233;taient accomplis, mon &#226;me ressentait une PAIX si douce et si profonde qu'il me serait impossible [69v&#176;] de l'exprimer et depuis sept ans et demi cette paix intime est rest&#233;e mon partage, elle ne m'a pas abandonn&#233;e au milieu des plus grandes &#233;preuves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme toutes les postulantes je fus conduite au ch&#339;ur aussit&#244;t apr&#232;s mon entr&#233;e ; il &#233;tait sombre &#224; cause du Saint Sacrement expos&#233; et ce qui frappa d'abord mes regards, furent les yeux de notre sainte M&#232;re Genevi&#232;ve qui se fix&#232;rent sur moi ; je restai un moment &#224; genoux &#224; ses pieds remerciant le bon Dieu de la gr&#226;ce qu'Il m'accordait de conna&#238;tre une sainte et puis je suivis la M&#232;re Marie de Gonzague dans les diff&#233;rents endroits de la communaut&#233; ; tout me semblait ravissant, je me croyais transport&#233;e dans un d&#233;sert, notre petite cellule surtout me charmait, mais la joie que je ressentais &#233;tait calme, le plus l&#233;ger z&#233;phyr ne faisait pas onduler les eaux tranquilles sur lesquelles voguait ma petite nacelle, aucun nuage n'obscurcissait mon ciel d'azur&#8230; ah ! j'&#233;tais pleinement r&#233;compens&#233;e de toutes mes &#233;preuves&#8230; Avec quelle joie profonde je r&#233;p&#233;tais ces paroles : &#171; C'est pour toujours, toujours que je suis ici !&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce bonheur n'&#233;tait pas &#233;ph&#233;m&#232;re, il ne devait point s'envoler avec &#171; les illusions des premiers jours. &#187; Les illusions, le bon Dieu m'a fait la gr&#226;ce de n'en avoir AUCUNE en entrant au Carmel ; j'ai trouv&#233; la vie religieuse telle que je me l'&#233;tais figur&#233;e, aucun sacrifice ne m'&#233;tonna et cependant, vous le savez, ma M&#232;re ch&#233;rie, mes premiers pas ont rencontr&#233; plus d'&#233;pines que (de) roses !&#8230; Oui, la souffrance m'a tendu les bras et je m'y suis jet&#233;e avec amour&#8230; Ce que je venais faire au Carmel, je l'ai d&#233;clar&#233; aux pieds de J&#233;sus-Hostie, dans l'examen qui pr&#233;c&#233;da ma profession : &#171; je suis venue pour sauver les &#226;mes et surtout afin de prier pour les pr&#234;tres. &#187; Lorsqu'on veut atteindre un but, il faut en prendre les moyens ; J&#233;sus me fit comprendre que c'&#233;tait par la croix qu'Il voulait me donner des &#226;mes et mon attrait pour la souffrance grandit &#224; mesure que la souffrance augmentait. Pendant cinq ann&#233;es cette voie fut la mienne ; mais [70r&#176;] &#224; l'ext&#233;rieur, rien ne traduisait ma souffrance d'autant plus douloureuse que j'&#233;tais seule &#224; la conna&#238;tre. Ah ! quelle surprise &#224; la fin du monde nous aurons en lisant l'histoire des &#226;mes !&#8230; Qu'il y aura de personnes &#233;tonn&#233;es en voyant la voie par laquelle la mienne a &#233;t&#233; conduite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;MereMarieDeGonzague&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) La confession g&#233;n&#233;rale&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Cela est si vrai que, deux mois apr&#232;s mon entr&#233;e, le P&#232;re Pichon &#233;tant venu pour la profession de S&#339;ur Marie du Sacr&#233;-C&#339;ur, il fut surpris de voir ce que le Bon Dieu faisait en mon &#226;me et me dit que la veille, m'ayant consid&#233;r&#233;e priant au ch&#339;ur, il croyait ma ferveur tout enfantine et ma voie bien douce. Mon entrevue avec le bon P&#232;re fut pour moi une consolation bien grande, mais voil&#233;e de larmes &#224; cause de la difficult&#233; que j'&#233;prouvais &#224; ouvrir mon &#226;me. Je fis cependant une confession g&#233;n&#233;rale, comme jamais je n'en avais faite ; &#224; la fin le P&#232;re me dit ces paroles, les plus consolantes qui soient venues retentir &#224; l'oreille de mon &#226;me : &#171; En pr&#233;sence du Bon Dieu, de la Sainte Vierge et de tous les Saints, JE DECLARE QUE JAMAIS VOUS N'AVEZ COMMIS UN SEUL PECHE MORTEL. &#187; Puis il ajouta : remerciez le Bon Dieu de ce qu'il fait pour vous, car s'il vous abandonnait, au lieu d'&#234;tre un petit ange, vous deviendriez un petit d&#233;mon. Ah ! je n'avais pas de peine &#224; le croire, je sentais combien j'&#233;tais faible et imparfaite, mais la reconnaissance remplissait mon &#226;me ; j'avais une si grande crainte d'avoir terni la robe de mon Bapt&#234;me, qu'une telle assurance sortie de la bouche d'un directeur comme les d&#233;sirait Notre Sainte M&#232;re Th&#233;r&#232;se, c'est-&#224;-dire unissant la science &#224; la vertu, me paraissait sortie de la bouche m&#234;me de J&#233;sus&#8230; Le bon P&#232;re me dit encore ces paroles qui se sont doucement grav&#233;es dans mon c&#339;ur : &#171; Mon enfant, que Notre Seigneur soit toujours votre Sup&#233;rieur et votre Ma&#238;tre des novices. &#187; Il le fut en effet et aussi &#171; Mon directeur &#187;. Ce n'est pas que je veuille dire par l&#224; que mon &#226;me ait &#233;t&#233; ferm&#233;e pour mes Sup&#233;rieures, ah ! loin de l&#224;, j'ai toujours essay&#233; qu'elle leur soit un livre [70v&#176;] ouvert ; mais notre M&#232;re, souvent malade, avait peu le temps de s'occuper de moi. Je sais qu'elle m'aimait beaucoup et disait de moi tout le bien possible, cependant le Bon Dieu permettait qu'&#224; son insu, elle f&#251;t TRES SEVERE ; je ne pouvais la rencontrer sans baiser la terre, il en &#233;tait de m&#234;me dans les rares directions que j'avais avec elle&#8230; Quelle gr&#226;ce inappr&#233;ciable !&#8230; Comme le Bon Dieu agissait visiblement en celle qui tenait sa place !&#8230; Que serais-je devenue si, comme le croyaient les personnes du monde, j'avais &#233;t&#233; &#171; le joujou &#187; de la communaut&#233; ?&#8230; Peut-&#234;tre au lieu de voir Notre-Seigneur en mes Sup&#233;rieures n'aurais-je consid&#233;r&#233; que les personnes et mon c&#339;ur, si bien gard&#233; dans le monde, se serait attach&#233; humainement dans le clo&#238;tre&#8230; Heureusement je fus pr&#233;serv&#233;e de ce malheur. Sans doute, j'aimais beaucoup notre M&#232;re, mais d'une affection pure qui m'&#233;levait vers L'&#201;poux de mon &#226;me&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) J&#233;sus, le Directeur de Th&#233;r&#232;se&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Notre ma&#238;tresse &#233;tait une vraie sainte, le type achev&#233; des premi&#232;res carm&#233;lites ; toute la journ&#233;e j'&#233;tais avec elle, car elle m'apprenait &#224; travailler. Sa bont&#233; pour moi &#233;tait sans bornes et cependant mon &#226;me ne se dilatait pas&#8230; Ce n'&#233;tait qu'avec effort qu'il m'&#233;tait possible de faire direction, n'&#233;tant pas habitu&#233;e &#224; parler de mon &#226;me je ne savais comment exprimer ce qui s'y passait. Une bonne vieille m&#232;re comprit un jour ce que je ressentais, elle me dit en riant &#224; la r&#233;cr&#233;ation : &#171; Ma petite fille, il me semble que vous ne devez pas avoir grand'chose &#224; dire &#224; vos sup&#233;rieures. &#187; &#171; Pourquoi, ma M&#232;re, dites-vous cela ?&#8230; &#187; &#034;Parce que votre &#226;me est extr&#234;mement simple, mais quand vous serez parfaite, vous serez encore plus simple, &lt;strong&gt;plus on s'approche du Bon Dieu, plus on se simplifie.&lt;/strong&gt;&#034; La bonne M&#232;re avait raison ; cependant la difficult&#233; que j'avais &#224; ouvrir mon &#226;me, tout en venant de ma simplicit&#233;, &#233;tait une v&#233;ritable &#233;preuve, je le reconnais maintenant, car sans cesser d'&#234;tre simple [71r&#176;] j'exprime mes pens&#233;es avec une tr&#232;s grande facilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai dit que J&#233;sus avait &#233;t&#233; &#034;mon Directeur&#034; En entrant au Carmel je fis connaissance avec celui qui devait m'en servir, mais &#224; peine m'avait-il admise au nombre de ses enfants qu'il partit pour l'exil&#8230; Ainsi je ne l'avais connu que pour en &#234;tre aussit&#244;t priv&#233;e&#8230; R&#233;duite &#224; recevoir de lui une lettre par an, sur douze que je lui &#233;crivais, mon c&#339;ur se tourna bien vite vers le Directeur des directeurs et ce fut Lui qui m'instruisit de cette science cach&#233;e aux savants et aux sages qu'Il daigne r&#233;v&#233;ler aux petits&#8230; Lc 10,21&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II - La prise d'habit&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Introduction&lt;/h3&gt;&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;a) Place centrale de la Sainte Face&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;La petite fleur transplant&#233;e sur la montagne du Carmel devait s'&#233;panouir &#224; l'ombre de la Croix ; les larmes, le sang de J&#233;sus devinrent sa ros&#233;e et son Soleil fut sa Face Adorable voil&#233;e de pleurs&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;b) R&#244;le de M&#232;re Agn&#232;s dans cette d&#233;votion&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'alors je n'avais pas sond&#233; la profondeur des tr&#233;sors cach&#233;s dans la Sainte Face, ce fut par vous, ma M&#232;re ch&#233;rie, que j'appris &#224; les conna&#238;tre, de m&#234;me qu'autrefois vous nous aviez toutes pr&#233;c&#233;d&#233;es au Carmel, de m&#234;me vous aviez p&#233;n&#233;tr&#233; la premi&#232;re les myst&#232;res d'amour cach&#233;s dans le Visage de notre &#201;poux ; alors vous m'avez appel&#233;e et j'ai compris&#8230; J'ai compris ce qu'&#233;tait la v&#233;ritable gloire. Celui dont le royaume n'est pas de ce monde me montra que la vraie sagesse consiste &#224; &#171; vouloir &#234;tre ignor&#233;e et compt&#233;e pour rien, &#224; mettre sa joie dans le m&#233;pris de soi-m&#234;me &#187;&#8230; Ah ! comme celui de J&#233;sus, je voulais que : &#171; Mon visage soit vraiment cach&#233;, que sur la terre personne ne me reconnaisse. &#187; J'avais soif de souffrir et d'&#234;tre oubli&#233;e&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;c) Mis&#233;ricorde de Dieu&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Qu'elle est mis&#233;ricordieuse la voie par laquelle le Bon Dieu m'a toujours conduite, jamais Il ne m'a fait d&#233;sirer quelque chose sans me le donner, aussi son calice amer me parut-il d&#233;licieux&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Le r&#233;cit proprement dit&lt;/h3&gt;&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;a) Introduction&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s les radieuses f&#234;tes du moi de Mai, f&#234;tes de la profession et prise de voile de notre ch&#232;re Marie, l'a&#238;n&#233;e de la famille que la derni&#232;re eut le bonheur de couronner au jour de ses noces, il fallait bien que l'&#233;preuve v&#238;nt, nous visiter&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;MaladieDeMrMartin&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;b) Prodromes de la maladie&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente au mois de Mai, Papa avait &#233;t&#233; atteint d'une attaque de paralysie dans les jambes, notre inqui&#233;tude fut bien grande alors, mais le fort temp&#233;rament de mon Roi ch&#233;ri prit bient&#244;t le dessus et nos craintes disparurent ; cependant plus d'une fois pendant le voyage de Rome, nous avions remarqu&#233; qu'il se fatiguait facilement, qu'il n'&#233;tait plus aussi gai que d'habitude&#8230; Ce que surtout j'avais remarqu&#233; c'&#233;tait les progr&#232;s que Papa faisait dans la perfection ; &#224; l'exemple de Saint Fran&#231;ois de Sales, il &#233;tait parvenu &#224; se rendre ma&#238;tre de sa vivacit&#233; naturelle au point qu'il paraissait avoir la nature la plus douce du monde&#8230; Les choses de la terre semblaient &#224; peine l'effleurer, il prenait facilement le dessus des contrari&#233;t&#233;s de cette vie, enfin le Bon Dieu l'inondait de consolations ; pendant ses visites journali&#232;res au Saint Sacrement ses yeux se remplissaient souvent de larmes et son visage respirait une b&#233;atitude c&#233;leste&#8230; Lorsque L&#233;onie sortit de le Visitation, il ne s'affligea pas, ne fit aucun reproche au Bon Dieu de n'avoir pas exauc&#233; les pri&#232;res qu'il Lui avait faites pour obtenir la vocation de sa ch&#232;re fille, ce fut m&#234;me avec une certaine joie qu'il partit la chercher&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici avec quelle foi Papa accepta la s&#233;paration de sa petite reine, il l'annon&#231;ait en ces termes &#224; ses amis d'Alen&#231;on : &#171; Bien chers Amis, Th&#233;r&#232;se, ma petite reine, est entr&#233;e hier au Carmel !&#8230; Dieu seul peut exiger un tel sacrifice&#8230; Ne me plaignez pas, car mon c&#339;ur surabonde de joie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;c) Interpr&#233;tation de Th&#233;r&#232;se&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait temps qu'un aussi fid&#232;le serviteur re&#231;&#251;t le prix de ses travaux, il &#233;tait juste que son salaire ressembl&#226;t &#224; celui que Dieu donna au Roi du Ciel, son Fils unique&#8230; Papa venait d'offrir &#224; Dieu un Autel, ce fut lui la victime choisie pour y &#234;tre immol&#233;e avec l'Agneau sans tache. Vous connaissez, ma M&#232;re ch&#233;rie, nos amertumes du mois de Juin et surtout du 24 de l'ann&#233;e 1888, ces souvenirs sont trop bien grav&#233;s au fond de nos c&#339;urs pour qu'il soit n&#233;cessaire de les &#233;crire&#8230; O ma M&#232;re ! que nous avons souffert !&#8230; et ce n'&#233;tait encore que le commencement de notre &#233;preuve&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;d) La f&#234;te de la prise d'habit&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Cependant l'&#233;poque de ma prise d'habit &#233;tant arriv&#233;e ; je fus re&#231;ue par le chapitre, mais comment songer &#224; faire une c&#233;r&#233;monie ? D&#233;j&#224; l'on parlait de me donner le saint habit sans me faire sortir, lorsqu'on d&#233;cida d'attendre. Contre toute esp&#233;rance, notre P&#232;re ch&#233;ri se remit de sa seconde attaque et Monseigneur fixa la c&#233;r&#233;monie au 10 Janvier. L'attente avait &#233;t&#233; longue, mais aussi, quelle belle f&#234;te !&#8230; rien n'y manquait, rien, pas m&#234;me la neige&#8230; Je ne sais pas si d&#233;j&#224; je vous ai parl&#233; de mon amour pour la neige ?&#8230; Toute petite, sa blancheur me ravissait ; un des plus grands plaisirs &#233;tait de me promener sous les flocons neigeux. D'o&#249; me venait ce go&#251;t pour la neige ?&#8230; Peut-&#234;tre de ce qu'&#233;tant une petite fleur d'hiver la premi&#232;re parure dont mes yeux d'enfant virent la nature embellie dut &#234;tre son blanc manteau&#8230; Enfin j'avais toujours d&#233;sir&#233; que le jour de ma prise d'habit la nature f&#251;t comme moi par&#233;e de blanc. La veille de ce beau jour je regardais tristement le ciel gris d'o&#249; s'&#233;chappait de temps en temps une pluie fine et la temp&#233;rature &#233;tait si douce que je n'esp&#233;rais plus la neige. Le matin suivant, le Ciel n'avait pas chang&#233; ; cependant la f&#234;te fut ravissante, et la plus belle, la plus ravissante fleur &#233;tait mon Roi ch&#233;ri, jamais il n'avait &#233;t&#233; plus beau, plus digne&#8230; Il fit l'admiration de tout le monde, ce jour fut son triomphe, sa derni&#232;re f&#234;te ici-bas. Il avait donn&#233; tous ses enfants au Bon Dieu, car C&#233;line lui ayant confi&#233; sa vocation, il avait pleur&#233; de joie et &#233;tait all&#233; avec elle remercier Celui qui &#171; lui faisait l'honneur de prendre tous ses enfants &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la fin de la c&#233;r&#233;monie Monseigneur entonna le Te Deum, un pr&#234;tre essaya de faire remarquer que ce cantique ne se chantait qu'aux professions, mais l'&#233;lan &#233;tait donn&#233; et l'hymne d'action de gr&#226;ces se continua jusqu'au bout. Ne fallait-il pas que la f&#234;te f&#251;t compl&#232;te puisqu'en elle se r&#233;unissaient toutes les autres ?&#8230; Apr&#232;s avoir embrass&#233; une derni&#232;re fois mon Roi ch&#233;ri, je rentrai dans la cl&#244;ture, la premi&#232;re chose que j'aper&#231;us sous le clo&#238;tre fut &#171; mon petit J&#233;sus rose &#187; me souriant au milieu des fleurs et des lumi&#232;res et puis aussit&#244;t mon regard se porta sur des flocons de neige&#8230; le pr&#233;au &#233;tait blanc comme moi. Quelle d&#233;licatesse de J&#233;sus ! Pr&#233;venant les d&#233;sirs de sa petite fianc&#233;e, il lui donnait de la neige&#8230; De la neige, quel est donc le mortel, si puissant f&#251;t-il, qui puisse en faire tomber du Ciel pour charmer sa bien-aim&#233;e ?&#8230; Peut-&#234;tre les personnes du monde se firent-elles cette question, ce qu'il y a de certain, c'est que la neige de ma prise d'habit leur parut un petit miracle et que toute la ville s'en &#233;tonna. On trouva que j'avais un dr&#244;le de go&#251;t d'aimer la neige&#8230; Tant mieux ! cela fit encore ressortir davantage l'incompr&#233;hensible condescendance de l'&#201;poux des vierges&#8230; de Celui qui ch&#233;rit les Lys blancs comme la neige !&#8230;Monseigneur entra apr&#232;s la c&#233;r&#233;monie, il fut d'une bont&#233; toute paternelle pour moi. Je crois bien qu'il &#233;tait fier de voir que j'avais r&#233;ussi, il disait &#224; tout le monde que j'&#233;tais &#171; sa petite fille &#187;. A chaque fois qu'elle revint depuis cette belle f&#234;te, sa Grandeur fut toujours bien bonne pour moi, je me souviens surtout de sa visite &#224; l'occasion du centenaire de N. P. St Jean de la Croix. Il me prit la t&#234;te dans ses mains, me fit mille caresses de toutes sortes, jamais je n'avais &#233;t&#233; aussi honor&#233;e ! En m&#234;me temps le Bon Dieu me fit penser aux caresses qu'Il voudra bien me prodiguer devant les anges et les Saints et dont il me donnait une faible image d&#232;s ce monde, aussi la consolation que je ressentis fut bien grande&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;e) Passion de Mr Martin et souffrance de Th&#233;r&#232;se&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Comme je viens de le dire la journ&#233;e du 10 Janvier fut le triomphe de mon Roi, je le compare &#224; l'entr&#233;e de J&#233;sus &#224; J&#233;rusalem le jour des rameaux ; comme celle de notre Divin Ma&#238;tre, sa gloire d'un jour fut suivie d'une passion douloureuse et cette passion ne fut pas pour lui seul ; de m&#234;me que les douleurs de J&#233;sus perc&#232;rent d'un glaive le c&#339;ur de sa Divine M&#232;re, ainsi nos c&#339;urs ressentirent les souffrances de celui que nous ch&#233;rissions le plus tendrement sur la terre&#8230; Je me rappelle qu'au mois de Juin 1888, au moment de nos premi&#232;res &#233;preuves, je disais : &#171; Je souffre beaucoup, mais je sens que je puis encore supporter de plus grandes &#233;preuves. &#187; Je ne pensais pas alors &#224; celles qui m'&#233;taient r&#233;serv&#233;es&#8230; Je ne pensais pas que le 12 F&#233;vrier, un mois apr&#232;s ma prise d'habit, notre P&#232;re ch&#233;ri boirait &#224; la plus am&#232;re, &#224; la plus humiliante de toutes les coupes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! ce jour-l&#224; je n'ai pas dit pouvoir souffrir encore davantage !!!&#8230; Les paroles ne peuvent exprimer nos angoisses, aussi je ne vais pas essayer de les d&#233;crire. Un jour, au Ciel, nous aimerons &#224; nous parler de nos glorieuses &#233;preuves, d&#233;j&#224; ne sommes-nous pas heureuses de les avoir souffertes ?&#8230; Oui les trois ann&#233;es du martyre de Papa me paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de toute notre vie, je ne les donnerais pas pour toutes les extases et les r&#233;v&#233;lations des Saints, mon c&#339;ur d&#233;borde de reconnaissance en pensant &#224; ce tr&#233;sor inestimable qui doit causer une sainte jalousie aux Anges de la C&#233;leste cour&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) Conclusion sur les fruits de l'&#233;preuve&lt;/h3&gt;&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;a) D&#233;sir des souffrances combl&#233;&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Mon d&#233;sir des souffrances &#233;tait combl&#233;, cependant mon attrait pour elles ne diminuait pas, aussi mon &#226;me partagea-t-elle bient&#244;t les souffrances de mon c&#339;ur. La s&#233;cheresse &#233;tait mon pain quotidien et priv&#233;e de toute consolation j'&#233;tais cependant la plus heureuse des cr&#233;atures, puisque tous mes d&#233;sirs &#233;taient satisfaits&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;b) Communion des 5 s&#339;urs dans l'amour de J&#233;sus&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;O ma M&#232;re ch&#233;rie ! qu'elle a &#233;t&#233; douce notre grande &#233;preuve, puisque de tous nos c&#339;urs ne sont sortis que des soupirs d'amour et de reconnaissance !&#8230; Nous ne marchions plus dans les sentiers de la perfection, nous volions toutes les 5. Les deux pauvres petites exil&#233;es de Caen, tout en &#233;tant encore dans le monde, n'&#233;taient plus du monde&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;c) Communion entre C&#233;line et Th&#233;r&#232;se&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Ah ! quelles merveilles l'&#233;preuve a faites dans l'&#226;me de ma C&#233;line ch&#233;rie !&#8230; Toutes les lettres qu'elle &#233;crivait &#224; cette &#233;poque sont empreintes de r&#233;signation et d'amour&#8230; Et qui pourra dire les parloirs que nous avions ensemble ?&#8230; Ah ! loin de nous s&#233;parer les grilles du Carmel unissaient plus fortement nos &#226;mes, nous avions les m&#234;mes pens&#233;es, les m&#234;mes d&#233;sirs, le m&#234;me amour de J&#233;sus et des &#226;mes&#8230; Lorsque C&#233;line et Th&#233;r&#232;se se parlaient, jamais un mot des choses de la terre ne se m&#234;lait &#224; leurs conversations qui d&#233;j&#224; &#233;taient toutes dans le Ciel. Comme autrefois dans le belv&#233;d&#232;re, elles r&#234;vaient les choses de l'&#233;ternit&#233; et pour jouir bient&#244;t de ce bonheur sans fin, elles choisissaient ici-bas pour unique partage &#171; La souffrance et le m&#233;pris &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) Le temps des fian&#231;ailles&lt;/h3&gt;&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;a) La profession diff&#233;r&#233;e&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Ainsi s'&#233;coula le temps de mes fian&#231;ailles&#8230; Il fut bien long pour la pauvre petite Th&#233;r&#232;se ! Au bout de mon ann&#233;e, Notre M&#232;re me dit de ne pas songer &#224; demander la profession, que certainement Monsieur le Sup&#233;rieur repousserait ma pri&#232;re, je dus attendre encore huit mois&#8230; Au premier moment il me fut bien difficile d'accepter ce grand sacrifice, mais bient&#244;t la lumi&#232;re se fit dans mon &#226;me ; je m&#233;ditais alors les &#034;Fondements de la vie spirituelle&#034; par le P&#232;re Surin ; un jour pendant l'oraison je compris que mon d&#233;sir si vif de faire profession &#233;tait m&#233;lang&#233; d'un grand amour-propre ; puisque je m'&#233;tais donn&#233;e &#224; J&#233;sus pour lui faire plaisir, le consoler, [64r&#176;] je ne devais pas l'obliger &#224; faire ma volont&#233; au lieu de la sienne ; je compris encore qu'une fianc&#233;e devait &#234;tre par&#233;e pour le jour de ses noces et moi je n'avais rien fait dans ce but&#8230; alors je dis J&#233;sus : &#034;O mon Dieu ! je ne vous demande pas de prononcer mes saints v&#339;ux, j'attendrai autant que vous le voudrez, seulement je ne veux pas que par ma faute mon union avec vous soit diff&#233;r&#233;e, aussi je vais mettre tous mes soins &#224; me faire une belle robe enrichie de pierreries ; quand vous la trouverez assez richement orn&#233;e je suis s&#251;re que toutes les cr&#233;atures ne vous emp&#234;cheront pas de descendre vers moi afin de m'unir pour toujours &#224; vous, &#244; mon Bien-Aim&#233; !&#8230;&#034;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;b)Le v&#339;u de pauvret&#233;&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Depuis ma prise d'habit, j'avais d&#233;j&#224; re&#231;u d'abondantes lumi&#232;res sur la perfection religieuse, principalement au sujet du v&#339;u de Pauvret&#233;. Pendant mon postulat, j'&#233;tais contente d'avoir de gentilles choses &#224; mon usage et de trouver sous la main tout ce qui m'&#233;tait n&#233;cessaire. &#034;Mon Directeur&#034; souffrait cela patiemment, car Il n'aime pas &#224; tout montrer aux &#226;mes en m&#234;me temps. Il donne ordinairement sa lumi&#232;re petit &#224; petit. (Au commencement de ma vie spirituelle, vers l'&#226;ge de treize &#224; quatorze ans, je me demandais ce que plus tard j'aurais &#224; gagner, car je croyais qu'il m'&#233;tait impossible de mieux comprendre la perfection ; j'ai reconnu bien vite que plus on avance dans ce chemin, plus on se croit &#233;loign&#233; du terme, aussi maintenant je me r&#233;signe &#224; me voir toujours imparfaite et j'y trouve ma joie&#8230;) je reviens aux le&#231;ons que me donna &#034;mon Directeur&#034;. Un soir apr&#232;s complies je cherchai vainement notre petite lampe sur les planches r&#233;serv&#233;es &#224; cet usage, c'&#233;tait grand silence, impossible de la r&#233;clamer&#8230; je compris qu'une s&#339;ur croyant prendre sa lampe avait pris la n&#244;tre dont j'avais un tr&#232;s grand besoin ; au lieu de ressentir du chagrin d'en &#234;tre priv&#233;e, je fus bien heureuse, sentant que la pauvret&#233; consiste &#224; se voir priv&#233;e non pas seulement des choses agr&#233;ables mais encore [74v&#176;] des choses indispensables, ainsi dans les t&#233;n&#232;bres ext&#233;rieures je fus illumin&#233;e int&#233;rieurement&#8230; Je fus prise &#224; cette &#233;poque d'un v&#233;ritable amour pour les objets les plus laids et les moins commodes, ainsi ce fut avec joie que je me vis enlever la jolie petite cruche de notre cellule et donner &#224; sa place une grosse cruche tout &#233;br&#233;ch&#233;e&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;c) L'humilit&#233;&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Je faisais aussi bien des efforts pour ne pas m'excuser, ce qui me semblait bien difficile surtout avec notre Ma&#238;tresse &#224; laquelle je n'aurais voulu rien cacher ; voici ma premi&#232;re victoire, elle n'est pas grande mais elle m'a bien co&#251;t&#233;. Un petit vase plac&#233; derri&#232;re une fen&#234;tre se trouva bris&#233;, notre Ma&#238;tresse croyant que c'&#233;tait moi qui l'avais laiss&#233; tra&#238;ner, me le montra en disant de faire plus attention une autre fois. Sans rien dire je baisai la terre, ensuite je promis d'avoir plus d'ordre &#224; l'avenir. A cause de mon peu de vertu ces petites pratiques me co&#251;taient beaucoup et j'avais besoin de penser qu'au jugement dernier tout serait r&#233;v&#233;l&#233;, Mt 25,31-40 car je faisais cette remarque, lorsqu'on fait son devoir, ne s'excusant jamais, personne ne le sait, au contraire, les imperfections paraissent tout de suite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;d) pratiquer les petites vertus&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Je m'appliquais surtout &#224; pratiquer les petites vertus, n'ayant pas la facilit&#233; d'en pratiquer de grandes, ainsi j'aimais &#224; plier les manteaux oubli&#233;s par les s&#339;urs et &#224; leur rendre tous les petits services que je pouvais. L'amour de la mortification me fut aussi donn&#233;, il fut d'autant plus grand que rien ne m'&#233;tait permis pour le satisfaire&#8230; La seule petite mortification que je faisais dans le monde et qui consistait &#224; ne pas m'appuyer le dos lorsque j'&#233;tais assise me fut d&#233;fendue &#224; cause de ma propension &#224; me vo&#251;ter. H&#233;las ! mon ardeur n'aurait sans doute pas &#233;t&#233; de longue dur&#233;e si l'on m'avait accord&#233; beaucoup de p&#233;nitences&#8230; Celles qu'on m'accordait sans que je les demande consistaient &#224; mortifier mon amour-propre, ce qui me faisait beaucoup plus de bien que les p&#233;nitences corporelles&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[75r&#176;] Le r&#233;fectoire qui fut mon emploi aussit&#244;t apr&#232;s ma prise d'habit me fournit plus d'une occasion de mettre mon amour-propre &#224; sa place, c'est-&#224;-dire sous les pieds&#8230; Il est vrai que j'avais une grande consolation d'&#234;tre dans le m&#234;me emploi que vous ma M&#232;re ch&#233;rie et de pouvoir contempler de pr&#232;s vos vertus, mais ce rapprochement &#233;tait un sujet de souffrance ; je ne me sentais pas comme autrefois, libre de tout vous dire, il y avait la r&#232;gle &#224; observer, je ne pouvais pas vous ouvrir mon &#226;me, enfin j'&#233;tais au Carmel et non plus aux Buissonnets sous le toit paternel !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;e) Ma robe de noces &#233;tait pr&#234;te&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Cependant, la Ste Vierge m'aidait &#224; pr&#233;parer la robe de mon &#226;me ; aussit&#244;t qu'elle fut achev&#233;e les obstacles s'en all&#232;rent d'eux-m&#234;mes. Monseigneur m'envoya la permission que j'avais sollicit&#233;e, la communaut&#233; voulut bien me recevoir et ma profession fut fix&#233;e au 8 Septembre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ce que je viens d'&#233;crire en peu de mots demanderait bien des pages de d&#233;tails, mais ces pages ne se liront jamais sur la terre ; bient&#244;t, ma M&#232;re ch&#233;rie, je vous parlerai de toutes ces choses dans notre maison paternelle, au beau Ciel vers lequel montent les soupirs de nos c&#339;urs !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma robe de noces &#233;tait pr&#234;te, elle &#233;tait enrichie des anciens joyaux que m'avait donn&#233;s mon Fianc&#233;, cela ne suffisait pas &#224; sa lib&#233;ralit&#233;. Il voulut me donner un nouveau diamant aux reflets sans nombre. L'&#233;preuve de Papa &#233;tait avec toutes ses douloureuses circonstances les anciens joyaux, et le nouveau fut une &#233;preuve bien petite en apparence, mais qui me fit beaucoup souffrir. Depuis quelque temps, notre pauvre petit P&#232;re, se trouvant un peu mieux, on le faisait sortir en voiture, il &#233;tait m&#234;me question de le faire voyager en chemin de fer pour venir nous voir. Naturellement C&#233;line pensa tout de suite qu'il fallait choisir le jour de ma prise de voile. &#034;Afin de ne pas le fatiguer, disait-elle, je ne le ferai [75v&#176;] pas assister &#224; toute la c&#233;r&#233;monie, seulement &#224; la fin, j'irai le chercher et je le conduirai tout doucement jusqu'aupr&#232;s de la grille afin que Th&#233;r&#232;se re&#231;oive sa b&#233;n&#233;diction.&#034; Ah ! je reconnais bien l&#224; le c&#339;ur de ma C&#233;line ch&#233;rie&#8230; c'est bien vrai que &#034;jamais l'amour ne pr&#233;texte d'impossibilit&#233; parce qu'il se croit tout possible et tout permis&#8230;&#034; La prudence humaine au contraire tremble &#224; chaque pas et n'ose pour ainsi dire poser le pied, aussi le Bon Dieu qui voulait m'&#233;prouver se servit-Il d'elle comme d'un instrument docile et le jour de mes noces je fus vraiment orpheline, n'ayant pas de P&#232;re sur la terre mais pouvant regarder le Ciel avec confiance et dire en toute v&#233;rit&#233; : &#034;Notre P&#232;re qui &#234;tes aux Cieux.&#034; Mt 6,9&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;f) La retraite de profession&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Avant de vous parler de cette &#233;preuve j'aurais d&#251;, ma M&#232;re ch&#233;rie, vous parler de la retraite qui pr&#233;c&#233;da ma profession ; elle fut loin de m'apporter des consolations, l'aridit&#233; la plus absolue et presque l'abandon furent mon partage. J&#233;sus dormait comme toujours dans ma petite nacelle ; ah ! je vois bien que rarement les &#226;mes laissent dormir tranquillement en elles. J&#233;sus est si fatigu&#233; de toujours faire des frais et des avances qu'Il s'empresse de profiter du repos que je lui offre. Il ne se r&#233;veillera pas sans doute avant ma grande retraite de l'&#233;ternit&#233;, mais au lieu de me faire de la peine cela me fait un extr&#234;me plaisir&#8230; Mc 4,37-39&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vraiment je suis loin d'&#234;tre une sainte, rien que cela en est une preuve ; je devrais au lieu de me r&#233;jouir de ma s&#233;cheresse, l'attribuer &#224; mon peu de ferveur et de fid&#233;lit&#233;, je devrais me d&#233;soler de dormir (depuis sept ans) pendant mes oraisons et mes actions de gr&#226;ces ; eh bien, je ne me d&#233;sole pas&#8230; je pense que les petits enfants plaisent autant &#224; leurs parents lorsqu'ils dorment que lorsqu'ils sont &#233;veill&#233;s, je pense que pour faire des op&#233;rations, les m&#233;decins [76r&#176;] endorment leurs malades. Enfin je pense que : &#034;Le Seigneur voit notre fragilit&#233;, qu'Il se souvient que nous ne sommes que poussi&#232;re.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma retraite de profession fut donc comme toutes celles qui la suivirent une retraite de grande aridit&#233; ; cependant le Bon Dieu me montrait clairement sans que je m'en aper&#231;oive, le moyen de Lui plaire et de pratiquer les plus sublimes vertus. J'ai remarqu&#233; bien des fois que J&#233;sus ne veut pas me donner de provisions, il me nourrit &#224; chaque instant d'une nourriture toute nouvelle, Ps 103,14 je la trouve en moi sans savoir comment elle y est&#8230; Je crois tout simplement que c'est J&#233;sus Lui-m&#234;me cach&#233; au fond de mon pauvre petit c&#339;ur qui me fait la gr&#226;ce d'agir en moi et me fait penser tout ce qu'Il veut que je fasse au moment pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques jours avant celui de ma profession, j'eus le bonheur de recevoir la b&#233;n&#233;diction du Souverain Pontife ; je l'avais sollicit&#233;e par le bon Fr&#232;re Sim&#233;on pour Papa et pour moi et ce me fut une grande consolation de pouvoir rendre &#224; mon petit P&#232;re ch&#233;ri la gr&#226;ce qu'il m'avait procur&#233;e en me conduisant &#224; Rome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;Profession&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;g) Une tentation&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Enfin le beau jour de mes noces arriva, il fut sans nuages, mais la veille il s'&#233;leva dans mon &#226;me une temp&#234;te comme jamais je n'en avais vue&#8230; Pas un seul doute sur ma vocation ne m'&#233;tait encore venu &#224; la pens&#233;e, il fallait que je connaisse cette &#233;preuve. Le soir, en faisant mon chemin de la Croix apr&#232;s matines, ma vocation m'apparut comme un r&#234;ve, une chim&#232;re&#8230; je trouvais la vie du Carmel bien belle, mais le d&#233;mon m'inspirait l'assurance qu'elle n'&#233;tait pas faite pour moi, que je tromperais les sup&#233;rieures en avan&#231;ant dans une voie o&#249; je n'&#233;tais pas appel&#233;e&#8230; Mes t&#233;n&#232;bres &#233;taient si grandes que je ne voyais ni ne comprenais [76v&#176;] qu'une chose : Je n'avais pas la vocation !&#8230; Ah ! comment d&#233;peindre l'angoisse de mon &#226;me ?&#8230; Il me semblait (chose absurde qui montre que cette tentation &#233;tait du d&#233;mon) que si je disais mes craintes ma ma&#238;tresse elle allait m'emp&#234;cher de prononcer mes Saints V&#339;ux ; cependant je voulais faire la volont&#233; du bon Dieu et retourner dans le monde plut&#244;t que rester au Carmel en faisant la mienne ; je fis donc sortir ma ma&#238;tresse et remplie de confusion je lui dis l'&#233;tat de mon &#226;me&#8230; Heureusement elle vit plus clair que moi et me rassura compl&#232;tement ; d'ailleurs l'acte d'humilit&#233; que j'avais fait venait de mettre en fuite le d&#233;mon qui pensait peut-&#234;tre que je n'allais pas oser avouer ma tentation. Aussit&#244;t que j'eus fini de parler mes doutes s'en all&#232;rent, cependant pour rendre plus complet mon acte d'humilit&#233;, je voulus encore confier mon &#233;trange tentation &#224; notre M&#232;re qui se contenta de rire de moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;Mon union avec J&#233;sus&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;h) Mon union avec J&#233;sus&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Le matin du 8 Septembre, je me sentis inond&#233;e d'un fleuve de paix et ce fut dans cette paix &#171; surpassant tout sentiment &#187; que je pronon&#231;ai mes Saints V&#339;ux&#8230; Ph 4,7 ; Is 66,12 Mon union avec J&#233;sus se fit, non pas au milieu des foudres et des &#233;clairs, c'est-&#224;-dire des gr&#226;ces extraordinaires, mais au sein d'un l&#233;ger z&#233;phyr, semblable &#224; celui qu'entendit sur la montagne notre p&#232;re Saint Elie&#8230; 1R 19,11-13 Que de gr&#226;ces n'ai-je pas demand&#233;es ce jour-l&#224; !&#8230; Je me sentais vraiment la REINE, aussi je profitais de mon titre pour d&#233;livrer les captifs, obtenir les faveurs du Roi envers ses sujets ingrats, enfin je voulais d&#233;livrer toutes les &#226;mes du purgatoire et convertir les p&#233;cheurs,&#8230; J'ai beaucoup pri&#233; pour ma M&#232;re, mes S&#339;urs ch&#233;ries&#8230; pour toute la famille, mais surtout pour mon petit P&#232;re, si &#233;prouv&#233; et si saint&#8230; Je me suis offerte &#224; J&#233;sus afin qu'Il accomplisse parfaitement en moi sa volont&#233; sans que jamais les cr&#233;atures y mettent obstacle&#8230; Mt 6,10&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[77r&#176;] Ce beau jour passa comme les plus tristes, puisque les plus radieux ont un lendemain, mais ce fut sans tristesse que je d&#233;posai ma couronne aux pieds de la Sainte Vierge, je sentais que le temps n'emporterait pas mon bonheur&#8230; Quelle belle f&#234;te que la nativit&#233; de Marie pour devenir l'&#233;pouse de J&#233;sus ! C'&#233;tait la petite Sainte Vierge d'un jour qui pr&#233;sentait sa petite fleur au petit J&#233;sus&#8230; ce jour-l&#224; tout &#233;tait petit except&#233; les gr&#226;ces et la paix que j'ai re&#231;ues, except&#233; la joie paisible que j'ai ressentie le soir, en regardant les &#233;toiles scintiller au firmament, en pensant que bient&#244;t le beau Ciel s'ouvrirait &#224; mes yeux ravis et que je pourrais m'unir &#224; mon &#201;poux au sein d'une all&#233;gresse &#233;ternelle&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;i) la prise de voile&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Le 24 eut lieu la c&#233;r&#233;monie de ma prise de voile il fut tout entier voil&#233; de larmes&#8230; Papa n'&#233;tait pas l&#224; pour b&#233;nir sa Reine&#8230; Le P&#232;re &#233;tait au Canada&#8230; Monseigneur qui devait venir et d&#238;ner chez mon Oncle se trouva malade et ne vint pas non plus, enfin tout fut tristesse et amertume&#8230; Cependant la paix, toujours la paix, se trouvait au fond du calice&#8230; Ce jour-l&#224; J&#233;sus permit que je ne puisse retenir mes larmes et mes larmes ne furent pas comprises&#8230; en effet j'avais support&#233; sans pleurer de bien plus grandes &#233;preuves, mais alors j'&#233;tais aid&#233;e d'une gr&#226;ce puissante ; au contraire le 24, J&#233;sus me laissa &#224; mes propres forces et je montrai combien elles &#233;taient petites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Huit jours apr&#232;s ma prise de voile eut lieu le mariage de Jeanne. Vous dire, ma M&#232;re ch&#233;rie, combien son exemple m'instruisit sur les d&#233;licatesses qu'une &#233;pouse doit prodiguer &#224; son &#233;poux, cela me serait impossible ; j'&#233;coutais avidement tout ce que je pouvais en apprendre, car je ne voulais pas faire moins pour mon J&#233;sus bien-aim&#233; que Jeanne pour Francis, une cr&#233;ature sans doute bien parfaite, mais enfin une cr&#233;ature&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[77v&#176;] Je m'amusai m&#234;me &#224; composer une lettre d'invitation afin de la comparer &#224; la sienne, voici comment elle &#233;tait con&#231;ue :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lettre d'Invitation aux Noces de s&#339;ur Th&#233;r&#232;se de l'Enfant J&#233;sus de la Sainte Face : Le Dieu Tout-Puissant, Cr&#233;ateur du Ciel et de la terre, Souverain Dominateur du Monde et la Tr&#232;s glorieuse Vierge Marie, Reine de la Cour c&#233;leste, veulent bien vous faire part du Mariage de leur Auguste Fils, J&#233;sus, Roi des Rois et Seigneur des seigneurs, avec Mademoiselle Th&#233;r&#232;se Martin, maintenant Dame et Princesse des royaumes apport&#233;s en dot par son Divin &#201;poux, savoir : L'Enfance de J&#233;sus et sa Passion, ses titres de noblesse &#233;tant : de l'Enfant J&#233;sus et de la Sainte Face. Monsieur Louis Martin, Propri&#233;taire et Ma&#238;tre des Seigneuries de la Souffrance et de l'Humiliation et Madame Martin, Princesse et Dame d'Honneur de la Cour C&#233;leste, veulent bien vous faire part du Mariage de leur Fille, Th&#233;r&#232;se, avec J&#233;sus le Verbe de Dieu, Jn 1,1-3 seconde Personne de l'Adorable Trinit&#233; qui par l'op&#233;ration du Saint-Esprit s'est fait Homme et Fils de Marie, la Reine des Cieux. N'ayant pu vous inviter &#224; la b&#233;n&#233;diction Nuptiale qui leur a &#233;t&#233; donn&#233;e sur la montagne du Carmel, le 8 Septembre 1890 (la cour c&#233;leste seule y &#233;tant admise) vous &#234;tes n&#233;anmoins pri&#233;s de vous rendre au Retour de Noces qui aura lieu Demain, Jour de l'Eternit&#233;, auquel jour J&#233;sus, Fils de Dieu, viendra sur les Nu&#233;es du Ciel dans l'&#233;clat de sa Majest&#233;, pour juger les Vivants et les Morts. Mt 25,31-40 L'heure &#233;tant encore incertaine, vous &#234;tes invit&#233;s &#224; vous tenir pr&#234;ts et &#224; veiller. Mt 24,42-44&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;5) La vie de la jeune professe&lt;/h3&gt;&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;a) M&#232;re Genevi&#232;ve&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[78r&#176;] Maintenant, ma M&#232;re ch&#233;rie, que me reste-t-il &#224; vous dire ?. Ah ! je croyais avoir fini mais je ne vous ai encore rien dit de mon bonheur d'avoir connu notre Sainte M&#232;re Genevi&#232;ve&#8230; C'est une gr&#226;ce inappr&#233;ciable que celle-l&#224; ; eh bien, le Bon Dieu qui m'en avait d&#233;j&#224; tant accord&#233;, a voulu que je vive avec une Sainte, non point inimitable, mais une Sainte sanctifi&#233;e par des vertus cach&#233;es et ordinaires&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus d'une fois j'ai re&#231;u d'elle de grandes consolations, surtout un dimanche. Me rendant comme &#224; l'ordinaire afin de lui faire ma petite visite, je trouvai deux S&#339;urs aupr&#232;s de M&#232;re Genevi&#232;ve ; je la regardai en souriant et je m'appr&#234;tais &#224; sortir puisqu'on ne peut pas &#234;tre trois aupr&#232;s d'une malade, mais elle, me regardant avec un air inspir&#233;, me dit : &#034;Attendez, ma petite fille, je vais seulement vous dire un petit mot. A chaque fois que vous venez, vous me demandez de vous donner un bouquet spirituel, eh bien, aujourd'hui je vais vous donner celui-ci :&lt;strong&gt; Servez Dieu avec paix et avec Joie, rappelez-vous, mon enfant, que notre Dieu, c'est le Dieu de la paix.&#034; 1Co 14,33&lt;/strong&gt; Apr&#232;s l'avoir simplement remerci&#233;e, je sortis &#233;mue jusqu'aux larmes et convaincue que le Bon Dieu lui avait r&#233;v&#233;l&#233; l'&#233;tat de mon &#226;me ; ce jour-l&#224; j'&#233;tais extr&#234;mement &#233;prouv&#233;e, presque triste, dans une nuit telle que je ne savais plus si j'&#233;tais aim&#233;e du Bon Dieu, mais la joie et la consolation que je sentis, vous les devinez, ma M&#232;re ch&#233;rie !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Dimanche suivant, je voulus savoir quelle r&#233;v&#233;lation M&#232;re Genevi&#232;ve avait eue ; elle m'assura n'en avoir re&#231;u aucune, alors mon admiration fut encore plus grande, voyant &#224; quel degr&#233; &#233;minent J&#233;sus vivait en elle et la faisait agir et parler. Ah ! cette saintet&#233;-l&#224; me para&#238;t la plus vraie, la plus sainte et c'est elle que je d&#233;sire car il ne s'y rencontre aucune illusion&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[78v&#176;] Le jour de ma profession je fus aussi bien consol&#233;e d'apprendre de la bouche de M&#232;re Genevi&#232;ve qu'elle avait pass&#233; par la m&#234;me &#233;preuve que moi avant de prononcer ses v&#339;ux&#8230; Au moment de nos grandes peines, vous vous rappelez, ma M&#232;re ch&#233;rie, les consolations que nous avons trouv&#233;es aupr&#232;s d'elle ? Enfin le souvenir que M&#232;re Genevi&#232;ve a laiss&#233; dans mon c&#339;ur est un souvenir embaum&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jour de son d&#233;part pour le Ciel je me suis sentie particuli&#232;rement touch&#233;e, c'&#233;tait la premi&#232;re fois que j'assistais &#224; une mort, vraiment ce spectacle &#233;tait ravissant&#8230; J'&#233;tais plac&#233;e juste au pied du lit de la sainte mourante, je voyais parfaitement ses plus l&#233;gers mouvements. Il me semblait, pendant les deux heures que j'ai pass&#233;es ainsi, que mon &#226;me aurait d&#251; se sentir remplie de ferveur, au contraire, une esp&#232;ce d'insensibilit&#233; s'&#233;tait empar&#233;e de moi, mais au moment m&#234;me de la naissance au Ciel de notre Sainte M&#232;re Genevi&#232;ve, ma disposition int&#233;rieure a chang&#233;, en un clin d'&#339;il je me suis sentie remplie d'une joie et d'une ferveur indicibles, c'&#233;tait comme si M&#232;re Genevi&#232;ve m'avait donn&#233; une partie de la f&#233;licit&#233; dont elle jouissait car je suis bien persuad&#233;e qu'elle est all&#233;e droit au Ciel&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant sa vie je lui dis un jour : &#171; O ma M&#232;re ! vous n'irez pas en purgatoire !&#8230; &#187; &#171; Je l'esp&#232;re &#187; me r&#233;pondit-elle avec douceur&#8230; Ah ! bien s&#251;r que le Bon Dieu n'a pu tromper une esp&#233;rance si remplie d'humilit&#233;, toutes les faveurs que nous avons re&#231;ues en sont la preuve&#8230; Chaque s&#339;ur s'empressa de r&#233;clamer quelque relique ; vous savez, ma M&#232;re ch&#233;rie, celle que j'ai le bonheur de poss&#233;der&#8230; Pendant l'agonie de M&#232;re Genevi&#232;ve, j'ai remarqu&#233; une larme scintillant &#224; sa paupi&#232;re, comme un diamant ; cette larme, la derni&#232;re de toutes celles qu'elle a r&#233;pandues ne tomba pas, je la vis encore briller au ch&#339;ur ans que personne pense &#224; la recueillir, alors prenant un petit linge fin, j'osai m'approcher le soir sans &#234;tre vue et prendre pour relique la derni&#232;re larme d'une Sainte&#8230; Depuis je l'ai toujours port&#233;e dans le petit [79r&#176;] sachet o&#249; mes v&#339;ux sont renferm&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'attache pas d'importance &#224; mes r&#234;ves, d'ailleurs j'en ai rarement de symboliques et je me demande m&#234;me comment il se fait que pensant toute la journ&#233;e au Bon Dieu, je ne m'en occupe pas davantage pendant mon sommeil&#8230; ordinairement je r&#234;ve les bois, les fleurs, les ruisseaux et la mer et presque toujours, je vois de jolis petits enfants, j'attrape des papillons et des oiseaux comme jamais je n'en ai vus. Vous voyez, ma M&#232;re, que si mes r&#234;ves ont une apparence po&#233;tique, ils sont loin d'&#234;tre mystiques&#8230; Une nuit apr&#232;s la mort de M&#232;re Genevi&#232;ve j'en fis un plus consolant : je r&#234;vai qu'elle faisait son testament, donnant &#224; chaque s&#339;ur une chose qui lui avait appartenu ; quand vint mon tour, je croyais ne rien recevoir, car il ne lui restait plus rien, mais se soulevant elle me dit par trois fois avec un accent p&#233;n&#233;trant : &#171; A vous, je laisse mon c&#339;ur. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;b) L'&#233;pid&#233;mie de grippe&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Un mois apr&#232;s le d&#233;part de notre Sainte M&#232;re, l'influenza se d&#233;clara dans la communaut&#233; j'&#233;tais seule debout avec deux autres s&#339;urs, jamais je ne pourrai dire tout ce que j'ai vu, ce que m'a paru la vie et tout ce qui passe&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jour de mes dix-neuf ans fut f&#234;t&#233; par une mort, bient&#244;t suivie de deux autres. A cette &#233;poque j'&#233;tais seule &#224; la sacristie, ma premi&#232;re d'emploi &#233;tant tr&#232;s gravement malade, c'&#233;tait moi qui devais pr&#233;parer les enterrements, ouvrir les grilles du ch&#339;ur &#224; la messe, etc. Le Bon Dieu m'a donn&#233; bien des gr&#226;ces de force &#224; ce moment, je me demande maintenant comment j'ai pu faire sans frayeur tout ce que j'ai fait ; la mort r&#233;gnait partout, les plus malades &#233;taient soign&#233;es par celles qui se tra&#238;naient &#224; peine, aussit&#244;t qu'une s&#339;ur avait rendu le dernier soupir on &#233;tait oblig&#233; de la laisser seule. Un matin en me levant, j'eus le pressentiment que S&#339;ur Madeleine &#233;tait morte ; le dortoir &#233;tait dans l'obscurit&#233;, personne ne sortait des cellules, enfin je me d&#233;cidai [79v&#176;] &#224; entrer dans celle de ma S&#339;ur Madeleine dont la porte &#233;tait ouverte ; je la vis en effet, habill&#233;e et couch&#233;e sur sa paillasse, je n'eus pas la moindre frayeur. Voyant qu'elle n'avait pas de cierge j'allai lui en chercher, ainsi qu'une couronne de roses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir de la mort de M&#232;re Sous-Prieure j'&#233;tais seule avec l'infirmi&#232;re ; il est impossible de se figurer le triste &#233;tat de la communaut&#233; &#224; ce moment, celles qui &#233;taient debout peuvent seules s'en faire une id&#233;e, mais au milieu de cet abandon, je sentais que le Bon Dieu veillait sur nous. C'&#233;tait sans effort que les mourantes passaient &#224; une vie meilleure, aussit&#244;t apr&#232;s leur mort une expression de joie et de paix se r&#233;pandait sur leurs traits, on aurait dit un doux sommeil ; c'en &#233;tait bien un v&#233;ritablement puisque apr&#232;s que la figure de ce monde aura pass&#233;, 1Co 7,31 elles se r&#233;veilleront pour jouir &#233;ternellement des d&#233;lices r&#233;serv&#233;es aux &#233;lus&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;c)La communion quotidienne&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Tout le temps que la communaut&#233; fut ainsi &#233;prouv&#233;e, je pus avoir l'ineffable consolation de faire tous les jours la Sainte Communion&#8230; Ah ! que c'&#233;tait doux !&#8230; J&#233;sus me g&#226;ta longtemps, plus longtemps que ses fid&#232;les &#233;pouses, car il permit qu'on me Le donn&#226;t sans que les autres aient le bonheur de Le recevoir. J'&#233;tais aussi bien heureuse de toucher aux vases sacr&#233;s, de pr&#233;parer les petits langes destin&#233;s &#224; recevoir J&#233;sus, je sentais qu'il me fallait &#234;tre bien fervente et je me rappelais souvent cette parole adress&#233;e &#224; un saint diacre : &#171; Soyez saint, vous qui touchez les vases du Seigneur. &#187; Is 52,11&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne puis pas dire que j'aie souvent re&#231;u des consolations pendant mes actions de gr&#226;ces, c'est peut-&#234;tre le moment o&#249; j'en ai le moins&#8230; je trouve cela tout naturel puisque je me suis offerte &#224; J&#233;sus non comme une personne qui d&#233;sire recevoir sa visite pour sa propre consolation, mais au contraire pour le plaisir de Celui qui se donne &#224; moi. Je me figure mon &#226;me comme un terrain libre et je prie la Sainte Vierge d'&#244;ter les d&#233;combres qui pourraient l'emp&#234;cher [80r&#176;] d'&#234;tre libre, ensuite je la supplie de dresser elle-m&#234;me une vaste tente digne du Ciel, de l'orner de ses propres parures et puis j'invite tous les Saints et les Anges &#224; venir faire un magnifique concert. Il me semble lorsque J&#233;sus descend dans mon c&#339;ur, qu'Il est content de se trouver si bien re&#231;u et moi je suis contente aussi&#8230; Tout cela n'emp&#234;che pas les distractions et le sommeil de venir me visiter, mais au sortir de l'action de gr&#226;ces voyant que je l'ai si mal faite je prends la r&#233;solution d'&#234;tre tout le reste de la journ&#233;e en action de gr&#226;ces&#8230; Vous voyez, ma M&#232;re ch&#233;rie, que je suis loin d'&#234;tre conduite par la voie de la crainte, je sais toujours trouver le moyen d'&#234;tre heureuse et de profiter de mes mis&#232;res&#8230; sans doute cela ne d&#233;pla&#238;t pas &#224; J&#233;sus, car Il semble m'encourager dans ce chemin. Un jour, contrairement &#224; mon habitude, j'&#233;tais un peu troubl&#233;e en allant &#224; la Communion, il me semblait que le Bon Dieu n'&#233;tait pas content de moi et je me disais : &#171; Ah ! si je ne re&#231;ois aujourd'hui que la moiti&#233; d'une hostie, cela va me faire bien de la peine, je vais croire que J&#233;sus vient comme &#224; regret dans mon c&#339;ur. &#187; Je m'approche&#8230; oh bonheur ! pour la premi&#232;re fois de ma vie, je vois le pr&#234;tre prendre deux hosties bien s&#233;par&#233;es et me les donner !&#8230; Vous comprenez ma joie et les douces larmes que j'ai r&#233;pandues, en voyant une si grande mis&#233;ricorde&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;LesDesirs&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;6) Les d&#233;sirs&lt;/h3&gt;&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;a) La pr&#233;dication du P&#232;re Prou&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e qui suivit ma profession, c'est-&#224;-dire deux mois avant la mort de m&#232;re Genevi&#232;ve, je re&#231;us de grandes gr&#226;ces pendant la retraite. Ordinairement les retraites pr&#234;ch&#233;es me sont encore plus douloureuses que celles que je fais toute seule, mais cette ann&#233;e-l&#224; il en fut autrement. J'avais fait une neuvaine pr&#233;paratoire avec beaucoup de ferveur, malgr&#233; le sentiment intime que j'avais, car il me semblait que le pr&#233;dicateur ne pourrait me comprendre, &#233;tant surtout destin&#233; &#224; faire du bien aux grands p&#233;cheurs mais pas [80v&#176;] aux &#226;mes religieuses. Le Bon Dieu voulant me montrer que c'&#233;tait Lui seul le directeur de mon &#226;me se servit justement de ce P&#232;re qui ne fut appr&#233;ci&#233; que de moi&#8230; J'avais alors de grandes &#233;preuves int&#233;rieures de toutes sortes (jusqu'&#224; me demander parfois s'il y avait un Ciel.) Je me sentais dispos&#233;e &#224; ne rien dire de mes dispositions intimes, ne sachant comment les exprimer, mais &#224; peine entr&#233;e dans le confessionnal je sentis mon &#226;me se dilater. Apr&#232;s avoir dit peu de mots, je fus comprise d'une fa&#231;on merveilleuse et m&#234;me devin&#233;e&#8230; mon &#226;me &#233;tait comme un livre dans lequel le P&#232;re lisait mieux que moi-m&#234;me&#8230; Il me lan&#231;a &#224; pleines voiles sur les flots de la confiance et de l'amour qui m'attiraient si fort mais sur lesquels je n'osais avancer&#8230; Il me dit que mes fautes ne faisaient pas de peine au Bon Dieu, que tenant sa place, il me disait de sa part qu'Il &#233;tait tr&#232;s content de moi&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oh ! que je fus heureuse en &#233;coutant ces consolantes paroles !&#8230; Jamais je n'avais entendu dire que les fautes pouvaient ne pas faire de peine au bon Dieu, cette assurance me combla de joie, elle me fit supporter patiemment l'exil de la vie.. . Je sentais bien au fond de mon c&#339;ur que c'&#233;tait vrai car le Bon Dieu est plus tendre qu'une M&#232;re, eh bien, vous, ma M&#232;re ch&#233;rie, n'&#234;tes-vous pas toujours pr&#234;te &#224; me pardonner les petites ind&#233;licatesses que je vous fais involontairement ?&#8230; Que de fois n'en ai-je pas fait la douce exp&#233;rience !&#8230; Nul reproche ne m'aurait autant touch&#233;e qu'une seule de vos caresses. Je suis d'une nature telle que la crainte me fait reculer ; avec l'amour non seulement j'avance mais je vole&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;b) L'&#233;lection de M&#232;re Agn&#232;s&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;O ma M&#232;re ce fut surtout depuis le jour b&#233;ni de votre &#233;lection que je volai dans les voies de l'amour&#8230; Ce jour-l&#224;, Pauline devint mon J&#233;sus vivant&#8230; Elle devint pour la seconde fois : &#171; Maman !&#8230; &#187; [81r&#176;] Depuis longtemps d&#233;j&#224;, j'ai le bonheur de contempler les merveilles que J&#233;sus op&#232;re par le moyen de ma M&#232;re ch&#233;rie&#8230; Je vois que la souffrance seule peut enfanter les &#226;mes et plus que jamais ces sublimes paroles de J&#233;sus me d&#233;voilent leur profondeur : &#171; En v&#233;rit&#233;, en v&#233;rit&#233;, je vous le dis, si le grain de bl&#233; &#233;tant tomb&#233; &#224; terre ne vient &#224; mourir il demeure seul, mais s'il meurt il rapporte beaucoup de fruits. &#187; Jn 12,24-Quelle abondante moisson n'avez-vous pas r&#233;colt&#233;e !&#8230; Vous avez sem&#233; dans les larmes, mais bient&#244;t vous verrez le fruit de vos travaux, vous reviendrez remplie de joie portant des gerbes en vos mains&#8230; Ps 126,5-6 O ma M&#232;re, parmi ces gerbes fleuries, la petite fleur blanche se tient cach&#233;e mais au Ciel elle aura une voix pour chanter votre douceur et les vertus qu'elle vous voit pratiquer chaque jour dans l'ombre et le silence de la vie d'exil&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui depuis deux ans, j'ai compris bien des myst&#232;res jusque l&#224; cach&#233;s pour moi. Le bon Dieu m'a montr&#233; la m&#234;me mis&#233;ricorde qu'Il montra au roi Salomon. Il n'a pas voulu que j'aie un seul d&#233;sir qui ne soit rempli, non seulement mes d&#233;sirs de perfection, mais encore ceux dont je comprenais la vanit&#233;, sans l'avoir exp&#233;riment&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III - D&#233;sirs de cr&#233;ativit&#233; artistique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Vous ayant toujours, ma M&#232;re ch&#233;rie, regard&#233;e comme mon id&#233;al, je d&#233;sirais vous ressembler en tout ; vous voyant faire de belles peintures et de ravissantes po&#233;sies, je me disais : &#171; Ah ! que je serais heureuse de pouvoir peindre, de savoir exprimer mes pens&#233;es en vers et de faire aussi du bien aux &#226;mes&#8230; &#187;Je n'aurais pas voulu demander ces dons naturels et mes d&#233;sirs restaient cach&#233;s au fond de mon c&#339;ur. J&#233;sus cach&#233; lui aussi dans ce pauvre petit c&#339;ur se plut &#224; lui montrer que tout est vanit&#233; et affliction d'esprit sous le soleil. Qo 2,11 Au grand &#233;tonnement des s&#339;urs, on me fit peindre et le Bon Dieu permit que je sache profiter des le&#231;ons que ma M&#232;re ch&#233;rie me donna&#8230; Il voulut encore [81v&#176;] que je puisse &#224; son exemple faire des po&#233;sies, composer des pi&#232;ces qui furent trouv&#233;es jolies&#8230; De m&#234;me que Salomon se tournant vers les ouvrages de ses mains, o&#249; il avait pris une peine si inutile, vit que tout est vanit&#233; et affliction d'esprit, Qo 2,11 de m&#234;me, j'ai reconnu par EXP&#201;RIENCE que le bonheur ne consiste qu'&#224; se cacher, &#224; rester dans l'ignorance des choses cr&#233;&#233;es. J'ai compris que sans l'amour, toutes les &#339;uvres ne sont que n&#233;ant, m&#234;me les plus &#233;clatantes, comme de ressusciter les morts ou de convertir les peuples&#8230; 1Co 11,1-4 Au lieu de me faire du mal, de me porter &#224; la vanit&#233;, les dons que le Bon Dieu m'a prodigu&#233;s (sans que je les lui demande) me portent vers Lui, je vois que Lui seul est immuable, que Lui seul peut remplir mes immenses d&#233;sirs&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IV - Le d&#233;sir de contempler les fleurs&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il est encore d'autres d&#233;sirs d'un autre genre, que J&#233;sus s'est plu &#224; combler, d&#233;sirs enfantins semblables &#224; ceux de la neige de ma prise d'habit. Vous savez, ma M&#232;re ch&#233;rie, combien j'aime les fleurs ; en me faisant prisonni&#232;re &#224; quinze ans, je renon&#231;ai pour toujours au bonheur de courir dans les campagnes &#233;maill&#233;es des tr&#233;sors du printemps ; eh bien ! jamais je n'ai poss&#233;d&#233; plus de fleurs que depuis mon entr&#233;e au Carmel. Il est d'usage que les fianc&#233;s offrent souvent des bouquets &#224; leurs fianc&#233;es, J&#233;sus ne l'oublia pas, il m'envoya &#224; foison des gerbes de bluets, grandes p&#226;querettes, coquelicots, etc. toutes les fleurs qui me ravissent le plus. Il y avait m&#234;me une petite fleur appel&#233;e la Nielle des bl&#233;s, que je n'avais pas trouv&#233;e depuis notre s&#233;jour &#224; Lisieux, je d&#233;sirais beaucoup la revoir, cette fleur de mon enfance cueillie par moi dans les campagnes d'Alen&#231;on ; ce fut au Carmel qu'elle vint me sourire et me montrer que dans les plus petites choses comme dans les grandes, le Bon Dieu donne le centuple d&#232;s cette vie aux &#226;mes qui pour son amour ont tout quitt&#233;.&#034; Mt 19,29&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;V - Le d&#233;sir de l'entr&#233;e de C&#233;line au Carmel&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais le plus intime de mes d&#233;sirs, le plus grand de tous, que je pensais ne jamais [82r&#176;] voir se r&#233;aliser, &#233;tait l'entr&#233;e de ma C&#233;line ch&#233;rie dans le m&#234;me Carmel que nous&#8230; ce r&#234;ve me semblait invraisemblable : vivre sous le m&#234;me toit, partager les joies et les peines de la compagne de mon enfance ; aussi j'avais fait compl&#232;tement mon sacrifice, j'avais confi&#233; &#224; J&#233;sus l'avenir de ma s&#339;ur ch&#233;rie &#233;tant r&#233;solue &#224; la voir partir au bout du monde s'il le fallait. La seule chose que je ne pouvais accepter, c'&#233;tait qu'elle ne soit pas l'&#233;pouse de J&#233;sus, car j'aimais autant que moi-m&#234;me, il m'&#233;tait impossible de la voir donner son c&#339;ur &#224; un mortel. J'avais d&#233;j&#224; beaucoup souffert en la sachant expos&#233;e dans le monde &#224; des dangers qui m'avaient &#233;t&#233; inconnus. Je puis dire que mon affection pour C&#233;line &#233;tait depuis mon entr&#233;e au Carmel un amour de m&#232;re autant que de s&#339;ur&#8230; Un jour qu'elle devait aller en soir&#233;e cela me faisait tant de peine que je suppliai le Bon Dieu de l'emp&#234;cher de danser et m&#234;me (contre mon habitude) je versai un torrent de larmes. J&#233;sus daigna m'exaucer. Il ne permit pas que sa petite fianc&#233;e p&#251;t danser ce soir-l&#224; (quoiqu'elle ne f&#251;t pas embarrass&#233;e pour le faire gracieusement lorsqu'il &#233;tait n&#233;cessaire). Ayant &#233;t&#233; invit&#233;e sans qu'elle p&#251;t refuser, son cavalier se trouva dans l'impuissance totale de la faire danser ; &#224; sa grande confusion, il fut condamn&#233; &#224; marcher simplement pour la reconduire &#224; sa place puis il s'esquiva et ne reparut pas de la soir&#233;e. Cette aventure, unique en son genre, me fit grandir en confiance et en l'amour de Celui qui posant son signe sur mon front, l'avait en m&#234;me temps imprim&#233; sur celui de ma C&#233;line ch&#233;rie&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 29 Juillet de l'ann&#233;e derni&#232;re, le Bon Dieu rompant les liens de son incomparable serviteur Ps 116,16 et l'appelant &#224; la r&#233;compense &#233;ternelle, rompit en m&#234;me temps ceux qui retenaient au monde sa fianc&#233;e ch&#233;rie, elle avait rempli sa premi&#232;re mission ; charg&#233;e de nous repr&#233;senter toutes aupr&#232;s de notre P&#232;re si tendrement aim&#233;, cette mission elle l'avait accomplie comme un ange&#8230; et les anges ne restent [82v&#176;] pas sur la terre, lorsqu'ils ont accompli la volont&#233; du Bon Dieu, ils retournent aussit&#244;t vers lui, c'est pour cela qu'ils ont des ailes&#8230; Notre ange aussi secoua ses ailes blanches, il &#233;tait pr&#234;t &#224; voler bien loin pour trouver J&#233;sus, mais J&#233;sus le fit voler tout pr&#232;s&#8230; Il se contenta de l'acceptation du grand sacrifice qui fut bien douloureux pour la petite Th&#233;r&#232;se&#8230; Pendant deux ans sa C&#233;line lui avait cach&#233; un secret Ah ! qu'elle avait souffert elle aussi !&#8230; Enfin du haut du Ciel, mon Roi ch&#233;ri, qui sur la terre n'aimait pas les lenteurs, se h&#226;ta d'arranger les affaires si embrouill&#233;es de sa C&#233;line et le 14 Septembre elle se r&#233;unissait &#224; nous !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour que les difficult&#233;s semblaient insurmontables, je dis &#224; J&#233;sus pendant mon action de gr&#226;ces : &#171; Vous savez, mon Dieu, combien je d&#233;sire savoir si Papa est all&#233; tout droit au Ciel, je ne vous demande pas de me parler, mais donnez-moi un signe. Si ma S&#339;ur Aim&#233;e de J&#233;sus consent &#224; l'entr&#233;e de C&#233;line ou n'y met pas d'obstacle, ce sera la r&#233;ponse que Papa est all&#233; tout droit avec vous. &#187;Cette s&#339;ur, comme vous le savez, ma M&#232;re ch&#233;rie, trouvait que nous &#233;tions d&#233;j&#224; trop de trois et par cons&#233;quent ne voulait pas en admettre une autre, mais le Bon Dieu, qui tient en sa main le c&#339;ur des cr&#233;atures et l'incline comme il veut, P&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;r&lt;/sup&gt; 21,1 changea les dispositions de la s&#339;ur ; la premi&#232;re personne que je rencontrai apr&#232;s l'action de gr&#226;ces, ce fut elle qui m'appela d'un air aimable, me dit de monter chez vous et me parla de C&#233;line, les larmes aux yeux&#8230; Ah ! combien de sujets n'ai-je pas de remercier J&#233;sus qui sut combler tous mes d&#233;sirs !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;Misericordes&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VI - Le d&#233;sir de s'offrir &#224; l'Amour&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, je n'ai plus aucun d&#233;sir, si ce n'est celui d'aimer J&#233;sus &#224; la folie&#8230; Mes d&#233;sirs enfantins sont envol&#233;s, sans doute j'aime encore &#224; parer de fleurs l'autel du Petit J&#233;sus, mais depuis qu'il m'a donn&#233; la Fleur que je d&#233;sirais, ma C&#233;line ch&#233;rie, je n'en d&#233;sire plus d'autre, c'est elle que je lui [83r&#176;] offre comme mon plus ravissant bouquet&#8230; Je ne d&#233;sire pas non plus la souffrance, ni la mort, et cependant je les aime toutes les deux,mais c'est l'amour seul qui m'attire&#8230; Longtemps je les ai d&#233;sir&#233;es ; j'ai poss&#233;d&#233; la souffrance et j'ai cru toucher au rivage du Ciel, j'ai cru que la petite fleur serait cueillie en son printemps&#8230; maintenant c'est l'abandon seul qui me guide, je n'ai point d'autre boussole !&#8230; Je ne puis plus rien demander avec ardeur, except&#233; l'accomplissement parfait de la volont&#233; du Bon Dieu Mt 6,10 sur mon &#226;me sans que les cr&#233;atures puissent y mettre obstacle. Je puis dire ces paroles du cantique spirituel de Notre P&#232;re St Jean de la Croix ; &#171; Dans le cellier int&#233;rieur de mon Bien-Aim&#233;, j'ai bu et quand je suis sortie, dans toute cette plaine je ne connaissais plus rien et je perdis le troupeau que je suivais auparavant&#8230; Mon &#226;me s'est employ&#233;e avec toutes ses ressources &#224; son service, je ne garde plus de troupeau, je n'ai plus d'autre office, parce que maintenant tout mon exercice est d'AIMER !&#8230; &#187; ou bien encore : &#171; Depuis que j'en ai l'exp&#233;rience, l'amour est si puissant en &#339;uvres qu'il sait tirer profit de tout, du bien et du mal qu'il trouve en moi, et transformer mon &#226;me en SOI &#187; O ma M&#232;re ch&#233;rie ! qu'elle est douce la voie de l'amour. Sans doute, on peut bien tomber, on peut commettre des infid&#233;lit&#233;s, mais, l'amour sachant tirer profit de tout, a bien vite consum&#233; tout ce qui peut d&#233;plaire &#224; J&#233;sus, ne laissant qu'une humble et profonde paix au fond du c&#339;ur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! que de lumi&#232;res n'ai-je pas puis&#233;es dans les &#338;uvres de notre P&#232;re Saint Jean de la Croix !&#8230; A l'&#226;ge de dix-sept et dix-huit ans je n'avais pas d'autre nourriture spirituelle, mais plus tard tous les livres me laiss&#232;rent dans l'aridit&#233; et je suis encore dans cet &#233;tat. Si j'ouvre un livre compos&#233; par un auteur spirituel (m&#234;me le plus beau, le plus touchant), je sens aussit&#244;t mon c&#339;ur se serrer et je lis sans pour ainsi dire comprendre, ou si je comprends, mon esprit s'arr&#234;te sans pouvoir m&#233;diter&#8230; Dans cette impuissance, l'&#233;criture Sainte et l'Imitation [83v&#176;] viennent &#224; mon secours ; en elles je trouve une nourriture solide et toute pure.&lt;strong&gt; Mais c'est par dessus tout l'&#201;vangile qui m'entretient pendant mes oraisons, en lui je trouve tout ce qui est n&#233;cessaire &#224; ma pauvre petite &#226;me.&lt;/strong&gt; J'y d&#233;couvre toujours de nouvelles lumi&#232;res, des sens cach&#233;s et myst&#233;rieux&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je comprends et je sais par exp&#233;rience &#171; Que le royaume de Dieu est au-dedans de nous. &#187;&lt;/strong&gt; Lc 17,21 J&#233;sus n'a point besoin de livres ni de docteurs pour instruire les &#226;mes ; Lui, le Docteur des docteurs, il enseigne sans bruit de paroles&#8230; Jamais je ne l'ai entendu parler, mais je sens qu'Il est en moi, &#224; chaque instant, Il me guide et m'inspire ce que je dois dire ou faire. Je d&#233;couvre juste au moment o&#249; j'en ai besoin des lumi&#232;res que je n'avais pas encore vues, ce n'est pas le plus souvent pendant mes oraisons qu'elles sont le plus abondantes, c'est plut&#244;t au milieu des occupations de ma journ&#233;e&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O ma M&#232;re ch&#233;rie ! apr&#232;s tant de gr&#226;ces ne puis-je pas chanter avec le psalmiste : &#171; Que le Seigneur est BON, que sa MIS&#201;RICORDE est &#233;ternelle. &#187; Ps 118,1 Il me semble que si toutes les cr&#233;atures avaient les m&#234;mes gr&#226;ces que moi, le Bon Dieu ne serait craint de personne, mais aim&#233; jusqu'&#224; la folie, et que par amour, et non pas en tremblant, jamais aucune &#226;me ne consentirait &#224; Lui faire de la peine&#8230; Je comprends cependant que toutes les &#226;mes ne peuvent pas se ressembler, il faut qu'il y en ait de diff&#233;rentes familles afin d'honorer sp&#233;cialement chacune des perfections du Bon Dieu. A moi Il a donn&#233; sa Mis&#233;ricorde infinie c'est &#224; travers elle que je contemple et adore les autres perfections Divines !&#8230; (cf.Ms.A 2v&#176;-3r&#176;) Alors toutes m'apparaissent rayonnantes d'amour, la Justice m&#234;me (et peut-&#234;tre encore plus que toute autre) me semble rev&#234;tue d'amour&#8230; Quelle douce joie de penser que le Bon Dieu est juste, c'est-&#224;-dire qu'Il tient compte de nos faiblesses, qu'Il conna&#238;t parfaitement la fragilit&#233; de notre nature. De quoi donc aurais-je peur ? Ah ! le Dieu infiniment juste qui daigna [84r&#176;] pardonner avec tant de bont&#233; toutes les fautes de l'enfant prodigue, Lc 15,21-24 ne doit-Il pas &#234;tre juste aussi envers moi qui &#034;suis toujours avec Lui ?&#8230; Lc 15,31&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;Offrande&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;a) L'acte d'offrande&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Cette ann&#233;e, le 9 Juin, f&#234;te de la Sainte Trinit&#233;, j'ai re&#231;u la gr&#226;ce de comprendre plus que jamais combien J&#233;sus d&#233;sire &#234;tre aim&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pensais aux &#226;mes qui s'offrent comme victimes &#224; la Justice de Dieu afin de d&#233;tourner et d'attirer sur elles es ch&#226;timents r&#233;serv&#233;s aux coupables, cette offrande me semblait grande et g&#233;n&#233;reuse, mais j'&#233;tais loin de me sentir port&#233;e &#224; la faire. &#171; O mon Dieu ! m'&#233;criai-je au fond de mon c&#339;ur, n'y aura-t-il que votre Justice qui recevra des &#226;mes s'immolant en victimes ?&#8230; Votre Amour Mis&#233;ricordieux n'en a-t-il pas besoin lui aussi ?&#8230; De toutes parts il est m&#233;connu, rejet&#233; ; les c&#339;urs auxquels vous d&#233;sirez le prodiguer se tournent vers les cr&#233;atures leur demandant le bonheur avec leur mis&#233;rable affection, au lieu de se jeter dans vos bras et d'accepter votre Amour infini&#8230; O mon Dieu ! votre Amour m&#233;pris&#233; va-t-il rester en votre C&#339;ur ? Il me semble que si vous trouviez des &#226;mes s'offrant en Victimes d'holocaustes &#224; votre Amour, vous les consumeriez rapidement, il me semble que vous seriez heureux de ne point comprimer les flots d'infinies tendresses qui sont en vous&#8230; Si votre Justice aime &#224; se d&#233;charger, elle qui ne s'&#233;tend que sur la terre, combien plus votre Amour Mis&#233;ricordieux d&#233;sire-t-il embraser les &#226;mes, puisque votre Mis&#233;ricorde s'&#233;l&#232;ve jusqu'aux Cieux&#8230; O mon J&#233;sus ! que ce soit moi cette heureuse victime, consumez votre holocauste par le feu de votre Divin Amour !&#8230; &#187; Ps 36,6&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re ch&#233;rie, vous qui m'avez permis de m'offrir ainsi au Bon Dieu, vous savez les fleuves ou plut&#244;t les oc&#233;ans de gr&#226;ces qui sont venus inonder mon &#226;me&#8230; Ah ! depuis cet heureux jour, il me semble que l'Amour me p&#233;n&#232;tre et m'environne, il me semble qu'&#224; chaque instant cet Amour Mis&#233;ricordieux me renouvelle, purifie mon &#226;me et n'y laisse aucune trace de p&#233;ch&#233;, aussi [84v&#176;] je ne puis craindre le purgatoire&#8230; Je sais que par moi-m&#234;me je ne m&#233;riterais pas m&#234;me d'entrer dans ce lieu d'expiation, puisque les &#226;mes saintes peuvent seules y avoir acc&#232;s, mais je sais aussi que le Feu de l'Amour est plus sanctifiant que celui du purgatoire, je sais que J&#233;sus ne peut d&#233;sirer pour nous de souffrances inutiles et qu'Il ne m'inspirerait pas les d&#233;sirs que je ressens, s'Il ne voulait les combler&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;La voie de l'Amour&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;b) &#171; qu'elle est douce la voie de l'Amour !&#8230; &#187;&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Oh ! qu'elle est douce la voie de l'Amour !&#8230; Comme je veux m'appliquer &#224; faire toujours avec le plus grand abandon, la volont&#233; du Bon Dieu !&#8230; Mt 6,10 Voil&#224;, ma M&#232;re ch&#233;rie, tout ce que je puis vous dire de la vie de votre petite Th&#233;r&#232;se, vous connaissez bien mieux par vous-m&#234;me, ce qu'elle est et ce que J&#233;sus a fait pour elle, aussi vous me pardonnerez d'avoir beaucoup abr&#233;g&#233; l'histoire de sa vie religieuse&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment s'ach&#232;vera-t-elle, cette &#034;histoire d'une petite fleur blanche ?&#034; Peut-&#234;tre la petite fleur sera-t-elle cueillie dans sa fra&#238;cheur ou bien transplant&#233;e sur d'autres rivages&#8230; Je l'ignore, mais ce dont je suis certaine, c'est que la Mis&#233;ricorde du Bon Dieu l'accompagnera toujours, Ps 23,6 c'est que jamais elle ne cessera de b&#233;nir la M&#232;re ch&#233;rie qui l'a donn&#233;e &#224; J&#233;sus ; &#233;ternellement elle se r&#233;jouira d'&#234;tre une des fleurs de sa couronne&#8230; &#201;ternellement elle chantera avec cette M&#232;re ch&#233;rie le cantique toujours nouveau de l'Amour&#8230; Ap 14,3&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Copyright Cerf/DDB&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Une course de g&#233;ant (44r&#176;-68v&#176;)</title>
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		<dc:subject>Sommaire</dc:subject>

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&lt;p&gt;I - La gr&#226;ce de No&#235;l (44r&#176;-46v&#176;) 1) Les 4 petits anges Lorsque Marie entra au Carmel, j'&#233;tais encore bien scrupuleuse. Ne pouvant plus me confier &#224; elle je me tournai du c&#244;t&#233; des Cieux. Ce fut aux quatre petits anges qui m'avaient pr&#233;c&#233;d&#233;e l&#224;-haut que je m'adressai, car je pensais que ces &#226;mes innocentes n'ayant jamais connu les troubles ni la crainte devaient avoir piti&#233; de leur pauvre petite s&#339;ur qui souffrait sur la terre. Je leur parlai avec une simplicit&#233; d'enfant, leur faisant (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.carmel.asso.fr/-Manuscrit-A-.html" rel="directory"&gt;Manuscrit A&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.carmel.asso.fr/+-Sommaire-+.html" rel="tag"&gt;Sommaire&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;GraceDeNoel&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I - La gr&#226;ce de No&#235;l (44r&#176;-46v&#176;)&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Les 4 petits anges&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Lorsque Marie entra au Carmel, j'&#233;tais encore bien scrupuleuse. Ne pouvant plus me confier &#224; elle je me tournai du c&#244;t&#233; des Cieux. Ce fut aux quatre petits anges qui m'avaient pr&#233;c&#233;d&#233;e l&#224;-haut que je m'adressai, car je pensais que ces &#226;mes innocentes n'ayant jamais connu les troubles ni la crainte devaient avoir piti&#233; de leur pauvre petite s&#339;ur qui souffrait sur la terre. Je leur parlai avec une simplicit&#233; d'enfant, leur faisant remarquer qu'&#233;tant la derni&#232;re de la famille, j'avais toujours &#233;t&#233; la plus aim&#233;e, la plus combl&#233;e des tendresses de mes s&#339;urs, que s'ils &#233;taient rest&#233;s sur la terre ils m'auraient sans doute aussi donn&#233; des preuves d'affection&#8230; Leur d&#233;part pour le Ciel ne me paraissait pas une raison de m'oublier, au contraire se trouvant &#224; m&#234;me de puiser dans les tr&#233;sors Divins, ils devaient y prendre pour moi la paix et me montrer ainsi qu'au Ciel on sait encore aimer !&#8230; La r&#233;ponse ne se fit pas attendre, bient&#244;t la paix vint inonder mon &#226;me de ses flots d&#233;licieux et j&lt;strong&gt;e compris que si j'&#233;tais aim&#233;e sur la terre, je l'&#233;tais aussi dans le Ciel&lt;/strong&gt;&#8230; Depuis ce moment ma d&#233;votion grandit pour mes petits fr&#232;res et s&#339;urs et j'aime &#224; m'entretenir souvent avec eux, &#224; leur parler des tristesses de l'exil&#8230; de mon d&#233;sir d'aller bient&#244;t les rejoindre dans la Patrie !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Infantilisme de Th&#233;r&#232;se&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Si le Ciel me comblait de gr&#226;ces, ce n'&#233;tait pas parce que je les m&#233;ritais, j'&#233;tais encore bien imparfaite ; j'avais, il est vrai, un grand d&#233;sir de pratiquer [44v&#176;] la vertu, mais je m'y prenais d'une dr&#244;le de fa&#231;on, en voici un exemple : &#201;tant la derni&#232;re, je n'&#233;tais pas habitu&#233;e &#224; me servir. C&#233;line faisait la chambre o&#249; nous couchions ensemble et moi je ne faisais aucun travail de m&#233;nage ; apr&#232;s l'entr&#233;e de Marie au Carmel, il m'arrivait quelquefois pour faire plaisir au Bon Dieu d'essayer de faire le lit, ou bien d'aller en l'absence de C&#233;line rentrer le soir ses pots de fleurs ; comme je l'ai dit, c'&#233;tait pour le Bon Dieu tout seul que je faisais ces choses, ainsi je n'aurais pas d&#251; attendre le merci des cr&#233;atures. H&#233;las ! il en &#233;tait tout autrement, si C&#233;line avait le malheur de n'avoir pas l'air d'&#234;tre heureuse et surprise de mes petits services, je n'&#233;tais pas contente et le lui prouvais par mes larmes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais vraiment insupportable par ma trop grande sensibilit&#233; ; ainsi, s'il m'arrivait de faire involontairement une petite peine &#224; une personne que j'aimais, au lieu de prendre le dessus et de ne pas pleurer, ce qui augmentait ma faute au lieu de la diminuer, je pleurais comme une Madeleine et lorsque je commen&#231;ais &#224; me consoler de la chose en elle-m&#234;me, je pleurais d'avoir pleur&#233;&#8230; Tous les raisonnements &#233;taient inutiles et je ne pouvais arriver &#224; me corriger de ce vilain d&#233;faut. Je ne sais comment je me ber&#231;ais de la douce pens&#233;e d'entrer au Carmel, &#233;tant encore dans les langes de l'enfance !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) Interpr&#233;tation de la gr&#226;ce : compl&#232;te conversion&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Il fallut que le Bon Dieu fasse un petit miracle pour me faire grandir en un moment et ce miracle il le fit au jour inoubliable de No&#235;l ; en cette nuit lumineuse qui &#233;claire les d&#233;lices de la Trinit&#233; Sainte, J&#233;sus, le doux petit Enfant d'une heure, changea la nuit de mon &#226;me en torrents de lumi&#232;re&#8230; En cette nuit o&#249; Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me rev&#234;tit de ses armes et depuis cette nuit b&#233;nie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commen&#231;ai pour ainsi dire, &#171; une course de g&#233;ant !&#8230; &#187; [45r&#176;] La source de mes larmes fut tarie et ne s'ouvrit depuis que rarement et difficilement ce qui justifia cette parole qui m'avait &#233;t&#233; dite : &#171; Tu pleures tant dans ton enfance que plus tard tu n'auras plus de larmes &#224; verser !&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut le 25 d&#233;cembre 1886 que je re&#231;us la gr&#226;ce de sortir de l'enfance, en un mot la gr&#226;ce de ma compl&#232;te conversion.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) Le r&#233;cit&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Nous revenions de la messe de minuit o&#249; j'avais eu le bonheur de recevoir le Dieu fort et puissant. En arrivant aux Buissonnets je me r&#233;jouissais d'aller prendre mes souliers dans la chemin&#233;e, cet antique usage nous avait caus&#233; tant de joie pendant notre enfance que C&#233;line voulait continuer &#224; me traiter comme un b&#233;b&#233; puisque j'&#233;tais la plus petite de la famille&#8230; Papa aimait &#224; voir mon bonheur, &#224; entendre mes cris de joie en tirant chaque surprise des souliers enchant&#233;s, et la ga&#238;t&#233; de mon Roi ch&#233;ri augmentait beaucoup mon bonheur, mais J&#233;sus voulant me montrer que je devais me d&#233;faire des d&#233;fauts de l'enfance m'en retira aussi les innocentes joies ; il permit que Papa, fatigu&#233; de la messe de minuit, &#233;prouv&#226;t de l'ennui en voyant mes souliers dans la chemin&#233;e et qu'il d&#238;t ces paroles qui me perc&#232;rent le c&#339;ur : &#171; Enfin, heureusement que c'est la derni&#232;re ann&#233;e !&#8230; &#187; Je montais alors l'escalier pour aller d&#233;faire mon chapeau, C&#233;line connaissant ma sensibilit&#233; et voyant des larmes briller dans mes yeux eut aussi bien envie d'en verser, car elle m'aimait beaucoup et comprenait mon chagrin : &#171; O Th&#233;r&#232;se ! me dit-elle, ne descends pas, cela te ferait trop de peine de regarder tout de suite dans tes souliers. &#187; Mais Th&#233;r&#232;se n'&#233;tait plus la m&#234;me, J&#233;sus avait chang&#233; son c&#339;ur ! Refoulant mes larmes, je descendis rapidement l'escalier et comprimant les battements de mon c&#339;ur, je pris mes souliers et les posant devant Papa, je tirai joyeusement tous les objets, ayant l'air heureuse comme une reine. Papa riait, il &#233;tait aussi redevenu joyeux et C&#233;line croyait r&#234;ver !&#8230; Heureusement c'&#233;tait une douce r&#233;alit&#233;, la petite Th&#233;r&#232;se avait retrouv&#233; la force d'&#226;me qu'elle avait perdue &#224; 4 ans et demi et c'&#233;tait pour toujours qu'elle devait la conserver !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;5) Interpr&#233;tation de Th&#233;r&#232;se : fruits apostoliques&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;[45v&#176;] En cette nuit de lumi&#232;re commen&#231;a la troisi&#232;me p&#233;riode de ma vie, la plus belle de toutes, la plus remplie des gr&#226;ces du Ciel&#8230; En un instant l'ouvrage que je n'avais pu faire en 10 ans, J&#233;sus le fit se contentant de ma bonne volont&#233; qui jamais ne me fit d&#233;faut. Comme ses ap&#244;tres, je pouvais Lui dire : &#171; Seigneur, j'ai p&#234;ch&#233; toute la nuit sans rien prendre. &#187; Plus mis&#233;ricordieux encore pour moi qu'Il ne le fut pour ses disciples, J&#233;sus prit Lui-m&#234;me le filet, le jeta et le retira rempli de poissons&#8230; Il fit de moi un p&#234;cheur d'&#226;mes, &lt;strong&gt;je sentis un grand d&#233;sir de travailler &#224; la conversion des p&#233;cheurs&lt;/strong&gt;, d&#233;sir que je n'avais pas senti aussi vivement&#8230; Je sentis en un mot la charit&#233; entrer dans mon c&#339;ur, le besoin de m'oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un Dimanche en regardant une photographie de Notre Seigneur en Croix, je fus frapp&#233;e par le sang qui tombait d'une des ses mains Divines, j'&#233;prouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait &#224; terre sans que personne ne s'empresse de le recueillir, et je r&#233;solus de me tenir en esprit au pied de [la] Croix pour recevoir la Divine ros&#233;e qui en d&#233;coulait, comprenant qu'il me faudrait ensuite la r&#233;pandre sur les &#226;mes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cri de J&#233;sus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon c&#339;ur : &#171; J'ai soif ! &#187; Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et tr&#232;s vive&#8230; Je voulais donner &#224; boire &#224; mon Bien-Aim&#233; et je me sentais moi-m&#234;me d&#233;vor&#233;e de la soif des &#226;mes&#8230; Ce n'&#233;tait pas encore les &#226;mes de pr&#234;tres qui m'attiraient, mais celles des grands p&#233;cheurs, je br&#251;lais du d&#233;sir de les arracher aux flammes &#233;ternelles&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;Pranzini&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;6) Pranzini&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Afin d'exciter mon z&#232;le le Bon Dieu me montra qu'il avait mes d&#233;sirs pour agr&#233;ables. J'entendis parler d'un grand criminel qui venait d'&#234;tre condamn&#233; &#224; mort pour des crimes horribles, tout portait &#224; croire qu'il mourrait dans l'imp&#233;nitence. Je voulus &#224; tout prix l'emp&#234;cher de tomber en enfer, afin d'y parvenir j'employai tous les moyens imaginables ; sentant que de moi-m&#234;me je ne pouvais rien, j'offris [46r&#176;] au Bon Dieu tous les m&#233;rites infinis de Notre Seigneur, les tr&#233;sors de la Sainte &#201;glise, enfin je priai C&#233;line de faire dire une messe dans mes intentions, n'osant pas la demander moi-m&#234;me dans la crainte d'&#234;tre oblig&#233;e d'avouer que c'&#233;tait pour Pranzini, le grand criminel. Je ne voulais pas non plus le dire &#224; C&#233;line, mais elle me fit de si tendres et si pressantes questions que je lui confiai mon secret ; bien loin de se moquer de moi, elle me demanda de m'aider &#224; convertir mon p&#233;cheur, j'acceptai avec reconnaissance, car j'aurais voulu que toutes les cr&#233;atures s'unissent &#224; moi pour implorer la gr&#226;ce du coupable. Je sentais au fond de mon c&#339;ur la certitude que nos d&#233;sirs seraient satisfaits, mais afin de me donner du courage pour continuer &#224; prier pour les p&#233;cheurs, je dis au Bon Dieu que j'&#233;tais bien s&#251;re qu'Il pardonnerait au pauvre malheureux Pranzini, que je le croirais m&#234;me s'il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de repentir, &lt;strong&gt;tant j'avais de confiance en la mis&#233;ricorde infinie de J&#233;sus&lt;/strong&gt;, mais que je lui demandais seulement &#171; un signe &#187; de repentir pour ma simple consolation&#8230; Ma pri&#232;re fut exauc&#233;e &#224; la lettre ! Malgr&#233; la d&#233;fense que Papa nous avait faite de lire aucun journal, je ne croyais pas d&#233;sob&#233;ir en lisant les passages qui parlaient de Pranzini. Le lendemain de son ex&#233;cution je trouve sous ma main le journal : &#171; La Croix &#187;. Je l'ouvre avec empressement et que vois-je ?&#8230; Ah ! mes larmes trahirent mon &#233;motion et je fus oblig&#233;e de me cacher&#8230; Pranzini ne s'&#233;tait pas confess&#233;, il &#233;tait mont&#233; sur l'&#233;chafaud et s'appr&#234;tait &#224; passer la t&#234;te dans le lugubre trou, quand tout &#224; coup, saisi d'une inspiration subite, il se retourne, saisit un Crucifix que lui pr&#233;sentait le pr&#234;tre et baise par trois fois ses plaies sacr&#233;es !&#8230; Puis son &#226;me alla recevoir la sentence mis&#233;ricordieuse de Celui qui d&#233;clare qu'au Ciel il y aura plus de joie pour un seul p&#233;cheur qui fait p&#233;nitence que pour 99 justes qui n'ont pas besoin de p&#233;nitence !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;7) Interpr&#233;tation de l'&#233;pisode : la vocation de Th&#233;r&#232;se&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;J'avais obtenu &#171; le signe &#187; demand&#233; et ce signe &#233;tait la reproduction fid&#232;le de [46v&#176;] gr&#226;ces que J&#233;sus m'avait faites pour m'attirer &#224; prier pour les p&#233;cheurs. N'&#233;tait-ce pas devant les plaies [de] J&#233;sus, en voyant couler son sang Divin que la soif des &#226;mes &#233;tait entr&#233;e dans mon c&#339;ur ? Je voulais leur donner &#224; boire ce sang immacul&#233; qui devait les purifier de leurs souillures, et les l&#232;vres de &#171; mon premier enfant &#187; all&#232;rent se coller sur les plaies sacr&#233;es !!!&#8230; Quelle r&#233;ponse ineffablement douce !&#8230; Ah ! depuis cette gr&#226;ce unique, mon d&#233;sir de sauver les &#226;mes grandit chaque jour, il me semblait entendre J&#233;sus me dire comme &#224; la samaritaine : &#171; Donne-moi &#224; boire ! &#187; C'&#233;tait un v&#233;ritable &#233;change d'amour ; aux &#226;mes je donnais le sang de J&#233;sus, &#224; J&#233;sus j'offrais ces m&#234;mes &#226;mes rafra&#238;chies par sa ros&#233;e Divine ; ainsi il me semblait le d&#233;salt&#233;rer et plus je lui donnais &#224; boire, plus la soif de ma pauvre petite &#226;me augmentait et c'&#233;tait cette soif ardente qu'Il me donnait comme le plus d&#233;licieux breuvage de son amour&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II - Le temps de la maturit&#233;&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) La soif de conna&#238;tre&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;En peu de temps le Bon Dieu avait su me faire sortir du cercle &#233;troit o&#249; je tournais ne sachant comment en sortir. En voyant le chemin qu'Il me fit parcourir, ma reconnaissance est grande, mais il faut bien que j'en convienne, si le plus grand pas &#233;tait fait il me restait encore bien des choses &#224; quitter. D&#233;gag&#233; de ses scrupules, de sa sensibilit&#233; excessive, mon esprit se d&#233;veloppa. J'avais toujours aim&#233; le grand, le beau, mais &#224; cette &#233;poque je fus prise d'un d&#233;sir extr&#234;me de savoir. Ne me contentant pas des le&#231;ons et des devoirs que me donnait ma ma&#238;tresse, je m'appliquais seule &#224; des &#233;tudes sp&#233;ciales d'histoire et de science. Les autres &#233;tudes me laissaient indiff&#233;rente, mais ces deux parties attiraient toute mon attention ; aussi, en peu de mois j'acquis plus de connaissances que pendant mes ann&#233;es d'&#233;tudes. Ah ! cela n'&#233;tait bien que vanit&#233; et affliction d'esprit&#8230; Le chapitre de l'Imitation o&#249; il est parl&#233; de sciences me revenait souvent &#224; la pens&#233;e, mais je trouvais le moyen de continuer quand m&#234;me, me disant qu'&#233;tant en &#226;ge d'&#233;tudier, il n'y avait pas [47r&#176;] de mal &#224; le faire. Je ne crois pas avoir offens&#233; le Bon Dieu (bien que je reconnaisse avoir pass&#233; l&#224; un temps inutile) car je n'y employais qu'un certain nombre d'heures que je ne voulais pas d&#233;passer afin de mortifier mon d&#233;sir trop vif de savoir&#8230; J'&#233;tais &#224; l'&#226;ge le plus dangereux pour les jeunes filles, mais le bon Dieu a fait pour moi ce que rapporte Ez&#233;chiel dans ses proph&#233;ties : &#171; Passant aupr&#232;s de moi, J&#233;sus a vu que le temps &#233;tait venu pour moi d'&#234;tre aim&#233;e, Il a fait alliance avec moi et je suis devenue sienne&#8230; Il a &#233;tendu sur moi son manteau, il m'a lav&#233;e dans les parfums pr&#233;cieux, m'a rev&#234;tue de robes brod&#233;es, me donnant des colliers et des parures sans prix&#8230; Il m'a nourrie de la plus pure farine, de miel et d'huile en abondance&#8230; alors je suis devenue belle &#224; ses yeux et Il a fait de moi une puissante reine !&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui J&#233;sus a fait tout cela pour moi, je pourrais reprendre chaque mot que je viens d'&#233;crire et prouver qu'il s'est r&#233;alis&#233; en ma faveur, mais les gr&#226;ces que j'ai rapport&#233;es plus haut en sont une preuve suffisante, je vais seulement parler de (la) nourriture qu'Il m'a prodigu&#233;e &#034;en abondance.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;AbbeArminjon&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Les nourritures spirituelles&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Depuis longtemps je me nourrissais de &#171; la pure farine &#187; contenue dans l'Imitation, c'&#233;tait le seul livre qui me fit du bien, car je n'avais pas encore trouv&#233; les tr&#233;sors cach&#233;s dans l'Evangile. Is 45,3 Je savais par c&#339;ur presque tous les chapitres de ma ch&#232;re Imitation, ce petit livre ne me quittait jamais ; en &#233;t&#233;, je le portais dans ma poche, en hiver, dans mon manchon, aussi &#233;tait-il devenu traditionnel ; chez ma Tante on s'en amusait beaucoup et l'ouvrant au hasard, on me faisait r&#233;citer le chapitre qui se trouvait devant les yeux. A quatorze ans, avec mon d&#233;sir de science, le Bon Dieu trouva qu'il &#233;tait n&#233;cessaire de joindre &#171; &#224; la pure farine &#187; du &#171; miel et de l'huile en abondance. &#187; Ce miel et cette huile, il me les fit trouver dans les conf&#233;rences de Monsieur l'abb&#233; Arminjon, sur la fin du monde pr&#233;sent et les myst&#232;res de la vie future. Ce livre avait &#233;t&#233; pr&#234;t&#233; &#224; Papa par mes ch&#232;res carm&#233;lites, aussi contrairement &#224; mon [47v&#176;] habitude (car je ne lisais pas les livres de papa) je demandai &#224; le lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette lecture fut encore une des plus grandes gr&#226;ces de ma vie, je la fis &#224; la fen&#234;tre de ma chambre d'&#233;tude, et l'impression que j'en ressens est trop intime et trop douce pour que je puisse la rendre&#8230; Toutes les grandes v&#233;rit&#233;s de la religion, les myst&#232;res de l'&#233;ternit&#233;, plongeaient mon &#226;me dans un bonheur qui n'&#233;tait pas de la terre&#8230; 1Co 2,9 Je pressentais d&#233;j&#224; ce que Dieu r&#233;serve &#224; ceux qui l'aiment (non pas avec l'&#339;il de l'homme mais avec celui du c&#339;ur) et voyant que les r&#233;compenses &#233;ternelles n'avaient nulle proportion avec les l&#233;gers sacrifices de la vie &lt;strong&gt;je voulais aimer, aimer J&#233;sus avec passion&lt;/strong&gt;, lui donner mille marques d'amour pendant que je le pouvais encore&#8230; Gn 15,1 Je copiai plusieurs passages sur le parfait amour et sur la r&#233;ception que le Bon Dieu doit faire &#224; ses &#233;lus au moment o&#249; Lui-m&#234;me deviendra leur grande et &#233;ternelle r&#233;compense, je redisais sans cesse les paroles d'amour qui avaient embras&#233; mon c&#339;ur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) C&#233;line, une confidente intime&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;C&#233;line &#233;tait devenue la confidente intime de mes pens&#233;es ; depuis No&#235;l nous pouvions nous comprendre, la distance d'&#226;ge n'existait plus puisque j'&#233;tais devenue grande en taille et surtout en gr&#226;ce&#8230; Avant cette &#233;poque je me plaignais souvent de ne point savoir les secrets de C&#233;line, elle me disait que j'&#233;tais trop petite, qu'il me faudrait grandir &#171; de la hauteur d'un tabouret &#187; afin qu'elle puisse avoir confiance en moi&#8230; J'aimais &#224; monter sur ce pr&#233;cieux tabouret lorsque j'&#233;tais &#224; c&#244;t&#233; d'elle et je lui disais de me parler intimement, mais mon industrie &#233;tait inutile, une distance nous s&#233;parait encore&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J&#233;sus qui voulait nous faire avancer ensemble, forma dans nos c&#339;urs des liens plus forts que ceux du sang. Il nous fit devenir s&#339;urs d'&#226;mes, en nous se r&#233;alis&#232;rent ces paroles du Cantique de Saint Jean de la Croix (parlant &#224; l'Epoux, l'&#233;pouse s'&#233;crie) : &#171; En suivant vos traces, les jeunes filles parcourent l&#233;g&#232;rement le chemin, l'attouchement de [48r&#176;] l'&#233;tincelle, le vin &#233;pic&#233; leur font produire des aspirations divinement embaum&#233;es. &#187; Oui, c'&#233;tait bien l&#233;g&#232;rement que nous suivions les traces de J&#233;sus ; les &#233;tincelles d'amour qu'il semait &#224; pleines mains dans nos &#226;mes, le vin d&#233;licieux et fort qu'Il nous donnait &#224; boire faisait dispara&#238;tre &#224; nos yeux les choses passag&#232;res et de nos l&#232;vres sortaient des aspirations d'amour inspir&#233;es par Lui. Qu'elles &#233;taient douces les conversations que nous avions chaque soir dans le belv&#233;d&#232;re ! Le regard plong&#233; dans le lointain, nous consid&#233;rions la blanche lune s'&#233;levant doucement derri&#232;re les grands arbres&#8230; les reflets argent&#233;s qu'elle r&#233;pandait sur la nature endormie&#8230; les brillantes &#233;toiles scintillant dans l'azur profond&#8230; le souffle l&#233;ger de la brise du soir faisant flotter les nuages neigeux, tout &#233;levait nos &#226;mes vers le Ciel, le beau Ciel dont nous ne contemplions encore &#171; que l'envers limpide&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que l'&#233;panchement de nos &#226;mes ressemblait &#224; celui de Sainte Monique avec son fils lorsqu'au port d'Ostie ils restaient perdus dans l'extase &#224; la vue des merveilles du Cr&#233;ateur&#8230; Il me semble que nous recevions des gr&#226;ces d'un ordre aussi &#233;lev&#233; que celles accord&#233;es aux grands saints. Comme dit l'Imitation, le Bon Dieu se communique parfois au milieu d'une vive splendeur ou bien &#171; doucement voil&#233; sous des ombres et des figures, &#187; c'&#233;tait de cette mani&#232;re qu'Il daignait se manifester &#224; nos &#226;mes, mais qu'il &#233;tait transparent et l&#233;ger le voile qui d&#233;robait J&#233;sus &#224; nos regards !&#8230; Le doute n'&#233;tait pas possible, d&#233;j&#224; la Foi et l'Esp&#233;rance n'&#233;taient plus n&#233;cessaires, l'amour nous faisait trouver sur la terre Celui que nous cherchions. &#171; L'ayant trouv&#233; seul, il nous avait donn&#233; son baiser, afin qu'&#224; l'avenir personne ne puisse nous m&#233;priser. &#187; Ct 8,1&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) La communion eucharistique&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Des gr&#226;ces aussi grandes ne devaient pas rester sans fruits, aussi furent-ils abondants, la pratique de la vertu nous devint douce et naturelle ; au commencement mon visage trahissait souvent le combat, mais peu &#224; peu cette impression disparut et le renoncement me devint facile m&#234;me au premier instant. J&#233;sus l'a dit : &#171; A [48v&#176;] celui qui poss&#232;de, on donnera encore et il sera dans l'abondance. &#187; Mt 3,12 ; Mt 25,29 Pour une gr&#226;ce fid&#232;lement re&#231;ue, Il m'en accordait une multitude d'autres&#8230; Il se donnait Lui-m&#234;me &#224; moi dans la Sainte Communion plus souvent que je n'aurais os&#233; l'esp&#233;rer. J'avais pris pour r&#232;gle de conduite de faire, sans en manquer une seule, les communions que mon confesseur me donnerait, mais de le laisser en r&#233;gler le nombre, sans jamais lui en demander. Je n'avais point &#224; cette &#233;poque l'audace que je poss&#232;de maintenant, sans cela j'aurais agi autrement, car je suis bien s&#251;re qu'une &#226;me doit dire &#224; son confesseur l'attrait qu'elle sent &#224; recevoir son Dieu ; Gn 1,26 ce n'est pas pour rester dans le ciboire d'or qu'Il descend chaque jour du Ciel, c'est afin de trouver un autre Ciel qui lui est infiniment plus cher que le premier : le Ciel de notre &#226;me, faite &#224; son image, le temple vivant de l'adorable Trinit&#233; !&#8230; 1Co 3,16&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J&#233;sus qui voyait mon d&#233;sir et la droiture de mon c&#339;ur permit que pendant le mois de mai, mon confesseur me dit de faire la Sainte Communion quatre fois par semaine et ce beau mois pass&#233;, il en ajouta une cinqui&#232;me &#224; chaque fois qu'il se trouverait une f&#234;te. De bien douces larmes coul&#232;rent de mes yeux en sortant du confessionnal ; il me semblait que c'&#233;tait J&#233;sus Lui-m&#234;me qui voulait se donner &#224; moi, car je n'&#233;tais que tr&#232;s peu de temps &#224; confesse jamais je ne disais un mot de mes sentiments int&#233;rieurs, la voie par laquelle je marchais &#233;tait si droite, si lumineuse qu'il ne me fallait pas d'autre guide que J&#233;sus&#8230; Je comparais les directeurs &#224; des miroirs fid&#232;les qui refl&#233;taient J&#233;sus dans les &#226;mes et je disais que pour moi le Bon Dieu ne se servait pas d'interm&#233;diaire mais agissait directement ! &#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'un jardinier entoure de soins un fruit qu'il veut faire m&#251;rir avant la saison, ce n'est jamais pour le laisser suspendu &#224; l'arbre, mais afin de le pr&#233;senter sur une table brillamment servie. C'&#233;tait dans une intention semblable [49r&#176;] que J&#233;sus prodiguait ses gr&#226;ces &#224; sa petite fleurette&#8230; Lui qui s'&#233;criait aux jours de sa vie mortelle dans un transport de joie : &#171; Mon P&#232;re, je vous b&#233;nis de ce que vous avez cach&#233; ces choses aux sages et aux prudents et que vous les avez r&#233;v&#233;l&#233;es aux plus petits, &#187; Lc 10,21 voulait faire &#233;clater en moi sa mis&#233;ricorde ; parce que j'&#233;tais petite et faible il s'abaissait vers moi, il m'instruisait en secret des choses de son amour. Ah ! si des savants ayant pass&#233; leur vie dans l'&#233;tude &#233;taient venus m'interroger, sans doute auraient-ils &#233;t&#233; &#233;tonn&#233;s de voir une enfant de quatorze ans comprendre les secrets de la perfection, secrets que toute leur science ne leur peut d&#233;couvrir, puisque pour les poss&#233;der il faut &#234;tre pauvre d'esprit !&#8230; Mt 5,3&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III - Le d&#233;sir du Carmel&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comme le dit Saint Jean de la Croix en son cantique : &#171; Je n'avais ni guide, ni lumi&#232;re, except&#233; celle qui brillait dans mon c&#339;ur, cette lumi&#232;re me guidait plus s&#251;rement que celle du midi au lieu o&#249; m'attendait Celui qui me conna&#238;t parfaitement. &#187; Ce lieu, c'&#233;tait le Carmel ; avant de &#171; me reposer &#224; l'ombre de Celui que je d&#233;sirais, &#187; je devais passer par bien des &#233;preuves, Ct 2,3 mais l'appel Divin &#233;tait si pressant que m'e&#251;t-il fallu traverser les flammes, je l'aurais fait pour &#234;tre fid&#232;le &#224; J&#233;sus&#8230; Pour m'encourager dans ma vocation, je ne trouvai qu'une seule &#226;me, ce fut celle de ma M&#232;re ch&#233;rie&#8230; mon c&#339;ur trouva dans le sien un &#233;cho fid&#232;le et sans elle je ne serais sans doute pas arriv&#233;e au rivage b&#233;ni qui l'avait re&#231;ue depuis cinq ans sur son sol impr&#233;gn&#233; de la ros&#233;e c&#233;leste&#8230; Oui depuis cinq ans j'&#233;tais &#233;loign&#233;e de vous, ma M&#232;re ch&#233;rie, je croyais vous avoir perdue, mais au moment de l'&#233;preuve c'est votre main qui m'indiqua la route qu'il me fallait suivre&#8230; J'avais besoin de ce soulagement, car mes parloirs au Carmel m'&#233;taient devenus de plus en plus p&#233;nibles, je ne pouvais parler de mon d&#233;sir d'entrer sans me sentir repouss&#233;e. Marie trouvant que j'&#233;tais trop jeune, faisait tout son possible pour emp&#234;cher mon entr&#233;e ; vous-m&#234;me, ma M&#232;re, afin de m'&#233;prouver, essayiez quelquefois de ralentir mon ardeur ; [49v&#176;] enfin si je n'avais pas eu vraiment (la) vocation, je me serais arr&#234;t&#233;e d&#232;s le d&#233;but car je rencontrai des obstacles aussit&#244;t que je commen&#231;ai &#224; r&#233;pondre &#224; l'appel de J&#233;sus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne voulus pas dire &#224; C&#233;line mon d&#233;sir d'entrer si jeune au Carmel et cela me fit souffrir davantage car il m'&#233;tait bien difficile de lui cacher quelque chose&#8230; Cette souffrance ne dura pas longtemps, bient&#244;t ma petite S&#339;ur ch&#233;rie apprit ma d&#233;termination et loin d'essayer de me d&#233;tourner, elle accepta avec un courage admirable le sacrifice que le Bon Dieu lui demandait ; pour comprendre combien il fut grand, il faudrait savoir &#224; quel point nous &#233;tions unies&#8230; c'&#233;tait pour ainsi dire la m&#234;me &#226;me qui nous faisait vivre ; depuis peu de mois nous jouissions ensemble de la vie la plus douce que des jeunes filles puissent r&#234;ver ; tout, autour de nous, r&#233;pondait &#224; nos go&#251;ts, la libert&#233; la plus grande nous &#233;tait donn&#233;e, enfin je disais que notre vie &#233;tait sur la terre l'Id&#233;al du bonheur&#8230; A peine avions-nous eu le temps de go&#251;ter cet id&#233;al du bonheur, qu'il fallait s'en d&#233;tourner librement, et ma C&#233;line ch&#233;rie ne se r&#233;volta pas un instant. Ce n'&#233;tait pas elle cependant que J&#233;sus appelait la premi&#232;re, aussi aurait-elle pu se plaindre&#8230; ayant la m&#234;me vocation que moi, c'&#233;tait &#224; elle de partir !&#8230; Mais comme au temps des martyrs, ceux qui restaient dans la prison donnaient joyeusement le baiser de paix &#224; leurs fr&#232;res partant les premiers pour combattre dans l'ar&#232;ne et se consolaient dans la pens&#233;e que peut-&#234;tre ils &#233;taient r&#233;serv&#233;s pour des combats plus grands encore, ainsi C&#233;line laissa-t-elle sa Th&#233;r&#232;se s'&#233;loigner et resta seule pour le glorieux et sanglant combat auquel J&#233;sus la destinait comme la privil&#233;gi&#233;e de son amour !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IV - La grande confidence&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C&#233;line devint donc la confidente de mes luttes et de mes souffrances, elle prit la m&#234;me part que s'il se fut agi de sa propre vocation ; de son c&#244;t&#233; je n'avais pas &#224; craindre d'opposition, mais je ne savais quel moyen prendre pour l'annoncer &#224; Papa&#8230; Comment lui parler de quitter sa reine, lui qui venait de sacrifier ses trois a&#238;n&#233;es ? Ah ! que (de) luttes intimes n'ai-je pas souffertes avant [50r&#176;] de me sentir le courage de parler !&#8230; Cependant il fallait me d&#233;cider, j'allais avoir quatorze ans et demi, six mois seulement nous s&#233;paraient encore de la belle nuit de No&#235;l o&#249; j'avais r&#233;solu d'entrer, &#224; l'heure m&#234;me o&#249; l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente j'avais re&#231;u &#171; ma gr&#226;ce. &#187; Pour faire ma grande confidence je choisis le jour de la Pentec&#244;te toute la journ&#233;e je suppliai les Saints Ap&#244;tres de prier pour moi, de m'inspirer les paroles que j'allais avoir &#224; dire&#8230; N'&#233;tait-ce pas eux en effet qui devaient aider l'enfant timide que Dieu destinait &#224; devenir l'ap&#244;tre des ap&#244;tres par la pri&#232;re et le sacrifice ?&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce ne fut que l'apr&#232;s-midi en revenant des v&#234;pres que je trouvai l'occasion de parler &#224; mon petit P&#232;re ch&#233;ri ; il &#233;tait all&#233; s'asseoir au bord de la citerne et l&#224;, les mains jointes, il contemplait les merveilles de la nature, le soleil dont les feux avaient perdu leur ardeur dorait le sommet des grands arbres, o&#249; les petits oiseaux chantaient joyeusement leur pri&#232;re du soir. La belle figure de Papa avait une expression c&#233;leste, je sentais que la paix inondait son c&#339;ur ; sans dire un seul mot j'allai m'asseoir &#224; ses c&#244;t&#233;s, les yeux d&#233;j&#224; mouill&#233;s de larmes, il me regarda avec tendresse et prenant ma t&#234;te il I'appuya sur son c&#339;ur, me disant : &#171; Qu'as-tu ma petite reine ?&#8230; confie-moi cela&#8230; &#187; puis se levant comme pour dissimuler sa propre &#233;motion, il marcha lentement, tenant toujours ma t&#234;te sur son c&#339;ur. A travers mes larmes je lui confiai mon d&#233;sir d'entrer au Carmel, alors ses larmes vinrent se m&#234;ler aux miennes, mais il ne dit pas un mot pour me d&#233;tourner de ma vocation, se contentant simplement de me faire remarquer que j'&#233;tais encore bien jeune pour prendre une d&#233;termination aussi grave. Mais je d&#233;fendis si bien ma cause, qu'avec la nature simple et droite de Papa, il fut bient&#244;t convaincu que mon d&#233;sir &#233;tait celui de Dieu lui-m&#234;me et dans sa foi profonde il s'&#233;cria que le Bon Dieu lui faisait un grand honneur de lui demander ainsi ses enfants ; nous continu&#226;mes longtemps notre promenade, mon c&#339;ur soulag&#233; par la bont&#233; avec laquelle mon incomparable P&#232;re avait accueilli ses confidences, [50v&#176;] s'&#233;panchait doucement dans le sien. Papa semblait jouir de cette joie tranquille que donne le sacrifice accompli, il me parla comme un saint et je voudrais me rappeler ses paroles pour les &#233;crire ici, ais je n'en ai conserv&#233; qu'un souvenir trop embaum&#233; pour qu'il puisse se traduire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dont je me souviens parfaitement ce fut de l'action symbolique que mon Roi ch&#233;ri accomplit sans le savoir. S'approchant d'un mur peu &#233;lev&#233;, il me montra de petites fleurs blanches semblables a des lys en miniature et prenant une de ces fleurs, il me la donna, m'expliquant avec quel soin le Bon Dieu l'avait fait na&#238;tre et l'avait conserv&#233;e jusqu'&#224; ce jour ; en l'entendant parler, je croyais &#233;couter mon histoire tant il y avait de ressemblance entre ce que J&#233;sus avait fait pour la petite fleur et la petite Th&#233;r&#232;se&#8230; Je re&#231;us cette fleurette comme une relique et je vis qu'en voulant la cueillir, Papa avait enlev&#233; toutes ses racines sans les briser, elle semblait destin&#233;e &#224; vivre encore dans une autre terre plus fertile que la mousse tendre o&#249; s'&#233;taient &#233;coul&#233;s ses premiers matins&#8230; C'&#233;tait bien cette m&#234;me action que Papa venait de faire pour moi quelques instants plus t&#244;t, en me permettant de gravir la montagne du Carmel et de quitter la douce vall&#233;e t&#233;moin de mes premiers pas dans la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pla&#231;ai ma petite fleur blanche dans mon Imitation, au chapitre intitul&#233; : &#171; Qu'il faut aimer J&#233;sus par-dessus toutes choses, &#187; c'est l&#224; qu'elle est encore, seulement la tige s'est bris&#233;e tout pr&#232;s de la racine et le Bon Dieu semble me dire par l&#224; qu'il brisera bient&#244;t les liens de sa petite fleur Ps 116,16 et ne la laissera pas se faner sur la terre !&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VI - Une vocation &#233;prouv&#233;e&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) L'oncle Gu&#233;rin&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir obtenu le consentement de Papa, je croyais pouvoir m'envoler sans crainte au Carmel, mais de bien douloureuses &#233;preuves devaient encore &#233;prouver ma vocation. Ce ne fut qu'en tremblant que je confiai &#224; mon oncle la r&#233;solution que j'avais prise. Il me prodigua toutes les marques de tendresse possibles, cependant il ne me donna pas la permission de partir, au contraire il me d&#233;fendit de lui [51r&#176;] parler de ma vocation avant l'&#226;ge de dix-sept ans. C'&#233;tait contraire &#224; la prudence humaine disait-il, de faire entrer au Carmel une enfant de quinze ans, cette vie de carm&#233;lite &#233;tant aux yeux du monde une vie de philosophe, ce serait faire grand tort &#224; la religion de laisser une enfant sans exp&#233;rience l'embrasser&#8230; Tout le monde en parlerait, etc&#8230; etc&#8230; Il dit m&#234;me que pour le d&#233;cider &#224; me laisser partir il faudrait un miracle. Je vis bien que tous les raisonnements seraient inutiles, aussi je me retirai, le c&#339;ur plong&#233; dans l'amertume la plus profonde ; ma seule consolation &#233;tait la pri&#232;re, je suppliais J&#233;sus de faire le miracle demand&#233; puisqu'&#224; ce prix seulement je pourrais r&#233;pondre &#224; son appel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un temps assez long se passa avant que j'ose parler de nouveau &#224; mon oncle ; cela me co&#251;tait extr&#234;mement d'aller chez lui, de son c&#244;t&#233; il paraissait ne plus penser &#224; ma vocation, mais j'ai su plus tard que ma grande tristesse l'influen&#231;a beaucoup en ma faveur. Avant de faire luire sur mon &#226;me un rayon d'esp&#233;rance, le Bon Dieu voulut m'envoyer un martyre bien douloureux qui dura trois jours Oh ! jamais je n'ai si bien compris que pendant cette &#233;preuve, la douleur de la Ste Vierge et de St Joseph cherchant le divin Enfant J&#233;sus&#8230; Lc 2,41-50 J'&#233;tais dans un triste d&#233;sert ou plut&#244;t mon &#226;me &#233;tait semblable au fragile esquif livr&#233; sans pilote &#224; la merci des flots orageux&#8230; Je le sais J&#233;sus &#233;tait l&#224; dormant sur ma nacelle, Mc 4,27-29 mais la nuit &#233;tait si noire qu'il m'&#233;tait impossible de le voir, rien ne m'&#233;clairait, pas m&#234;me un &#233;clair ne venait sillonner les sombres nuages&#8230; Sans doute c'est une bien triste lueur que celle des &#233;clairs, mais au moins, si l'orage avait &#233;clat&#233; ouvertement, j'aurais pu apercevoir un instant J&#233;sus&#8230; c'&#233;tait la nuit, la nuit profonde de l'&#226;me&#8230; comme J&#233;sus au jardin de l'agonie, Lc 22,39-46 je me sentais seule, ne trouvant de consolation ni sur la terre ni du c&#244;t&#233; des Cieux, le Bon Dieu paraissait m'avoir d&#233;laiss&#233;e !&#8230; La nature semblait prendre part &#224; ma tristesse am&#232;re, pendant ces trois jours, le soleil ne fit pas luire un seul de [51v&#176;] ses rayons et la pluie tomba par torrents. &lt;strong&gt;(J'ai remarqu&#233; que dans toutes les circonstances graves de ma vie, la nature &#233;tait l'image de mon &#226;me. Les jours de larmes, le Ciel pleurait avec moi, les jours de joie, le Soleil envoyait &#224; profusion ses gais rayons et l'azur n'&#233;tait obscurci d'aucun nuage&#8230;)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin le quatri&#232;me jour qui se trouvait &#234;tre un samedi, jour consacr&#233; &#224; la douce Reine des Cieux, j'allai voir mon oncle. Quelle ne fut pas ma surprise en le voyant me regarder et me faire entrer dans son cabinet sans que je lui en eusse t&#233;moign&#233; le d&#233;sir !&#8230; Il commen&#231;a par me faire de doux reproches de ce que je paraissais avoir peur de lui et puis il me dit qu'il n'&#233;tait pas n&#233;cessaire de demander un miracle, qu'il avait seulement pri&#233; le Bon Dieu de lui donner &#171; une simple inclination de c&#339;ur &#187; et qu'il &#233;tait exauc&#233;&#8230; Ah ! je ne fus pas tent&#233;e d'implorer de miracle, car pour moi le miracle &#233;tait accord&#233;, mon oncle n'&#233;tait plus le m&#234;me. Sans faire aucune allusion &#224; &#171; la prudence humaine &#187; il me dit que j'&#233;tais une petite fleur que le Bon Dieu voulait cueillir et qu'il ne s'y opposerait plus !&#8230; Cette r&#233;ponse d&#233;finitive &#233;tait vraiment digne de lui. Pour la troisi&#232;me fois ce Chr&#233;tien d'un autre &#226;ge permettait qu'une des filles adoptives de son c&#339;ur all&#226;t s'ensevelir loin du monde. Ma Tante aussi fut admirable de tendresse et de prudence, je ne me souviens pas que pendant mon &#233;preuve elle m'ait dit un mot qui p&#251;t l'augmenter, je voyais qu'elle avait grand'piti&#233; de sa pauvre petite Th&#233;r&#232;se, aussi lorsque j'eus obtenu le consentement de mon cher Oncle, elle me donna le sien mais non sans me prouver de mille mani&#232;res que mon d&#233;part lui causerait du chagrin&#8230; H&#233;las ! nos chers parents &#233;taient loin de s'attendre alors qu'il leur faudrait renouveler deux fois encore le m&#234;me sacrifice&#8230; Mais en tendant la main pour demander toujours, le Bon Dieu ne la pr&#233;senta pas vide, ses amis les plus chers purent y puiser abondamment la force et le courge qui leur &#233;taient si n&#233;cessaires&#8230; Mais mon c&#339;ur m'emporte bien loin de mon sujet, j'y retourne presque &#224; regret : apr&#232;s la r&#233;ponse de mon Oncle, vous comprenez, ma M&#232;re, avec quelle all&#233;gresse je repris le chemin des Buissonnets, sous &#171; le beau Ciel, dont les nuages s'&#233;taient compl&#232;tement dissip&#233;s !&#8230; &#187; Dans mon &#226;me aussi la nuit avait cess&#233;. J&#233;sus en se r&#233;veillant m'avait rendu la joie, le bruit des vagues s'&#233;tait apais&#233; ; au lieu du vent de l'&#233;preuve une brise l&#233;g&#232;re enflait ma voile et je croyais arriver bient&#244;t sur le rivage b&#233;ni Mc 4,37-39 que j'apercevais tout pr&#232;s de moi. Il &#233;tait en effet bien pr&#232;s de ma nacelle, mais plus d'un orage devait encore s'&#233;lever et lui d&#233;robant la vue de son phare lumineux, lui faire craindre de s'&#234;tre &#233;loign&#233;e sans retour de la plage si ardemment d&#233;sir&#233;e&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Le Sup&#233;rieur du Carmel&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Peu de jours apr&#232;s avoir obtenu le consentement de mon oncle, j'allais vous voir, ma M&#232;re ch&#233;rie, et je vous dis ma joie de ce que toutes mes &#233;preuves &#233;taient pass&#233;es, mais quelle ne fut pas ma surprise et mon chagrin en vous entendant me dire que Monsieur [52r&#176;] le Sup&#233;rieur ne consentait pas &#224; mon entr&#233;e avant l'&#226;ge de vingt-et-un ans&#8230; Personne n'avait pens&#233; &#224; cette opposition, la plus invincible de toutes ; cependant sans perdre courage j'allai moi-m&#234;me avec Papa et C&#233;line chez notre P&#232;re, afin d'essayer de le toucher en lui montrant que j'avais bien la vocation du Carmel. Il nous re&#231;ut tr&#232;s froidement, mon incomparable petit P&#232;re eut beau joindre ses instances aux miennes, rien ne put changer sa disposition. Il me dit qu'il n'y avait pas de p&#233;ril &#224; la demeure, que je pouvais mener une vie de carm&#233;lite &#224; la maison, que si je ne prenais pas la discipline tout ne serait pas perdu&#8230; etc&#8230; etc&#8230; enfin il finit par ajouter qu'il n'&#233;tait que le d&#233;l&#233;gu&#233; de Monseigneur et que s'il voulait me permettre d'entrer au Carmel, lui n'aurait plus rien &#224; dire&#8230; Je sortis tout en larmes du presbyt&#232;re, heureusement j'&#233;tais cach&#233;e par mon parapluie, car la pluie tombait par torrents. Papa ne savait comment me consoler&#8230; il me promit de me conduire &#224; Bayeux aussit&#244;t que j'en t&#233;moignai le d&#233;sir, car j'&#233;tais r&#233;solue d'arriver &#224; mes fins, je dis m&#234;me que j'irais jusqu'au Saint P&#232;re, si Monseigneur ne voulait pas me permettre d'entrer au Carmel &#224; quinze ans&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) Exp&#233;riences de la vie&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Bien des &#233;v&#233;nements se pass&#232;rent avant mon voyage &#224; Bayeux &#224; l'ext&#233;rieur ma vie paraissait la m&#234;me, j'&#233;tudiais, je prenais des le&#231;ons de dessin avec C&#233;line et mon habile ma&#238;tresse trouvait en moi beaucoup de dispositions &#224; son art. Surtout je grandissais dans l'amour du Bon Dieu, je sentais en mon c&#339;ur des &#233;lans inconnus jusqu'alors, parfois j'avais de v&#233;ritables transports d'amour. Un soir ne sachant comment dire &#224; J&#233;sus que je l'aimais et combien je d&#233;sirais qu'Il soit partout aim&#233; et glorifi&#233;, je pensais avec douleur qu'il ne pourrait jamais recevoir de l'enfer un seul acte d'amour ; alors je dis au Bon Dieu que pour lui faire plaisir je consentirais bien &#224; m'y voir plong&#233;e, afin qu'il soit aim&#233; &#233;ternellement dans ce lieu de blasph&#232;me&#8230; Je savais que cela ne pouvait pas le glorifier, puisqu'Il ne d&#233;sire que notre bonheur, mais quand on [52v&#176;] aime, on &#233;prouve le besoin de dire mille folies ; si je parlais de la sorte, ce n'&#233;tait pas que le Ciel n'excit&#226;t mon envie, mais alors mon Ciel &#224; moi n'&#233;tait autre que l'Amour et je sentais comme Saint Paul que rien ne pourrait me d&#233;tacher de l'objet divin qui m'avait ravie !&#8230; Rm 8,35-39&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de quitter le monde, le Bon Dieu me donna la consolation de contempler de pr&#232;s des &#226;mes d'enfants ; &#233;tant la plus petite de la famille, je n'avais jamais eu ce bonheur, voici les tristes circonstances qui me le procur&#232;rent : Une pauvre femme, parente de notre bonne, mourut &#224; la fleur de l'&#226;ge laissant trois enfants tout petits ; pendant sa maladie nous pr&#238;mes &#224; la maison les deux petites filles dont l'a&#238;n&#233;e n'avait pas six ans, je m'en occupais toute la journ&#233;e et c'&#233;tait un grand plaisir pour moi de voir avec quelle candeur elles croyaient tout ce que je leur disais. Il faut que le saint Bapt&#234;me d&#233;pose dans les &#226;mes un germe bien profond des vertus th&#233;ologales puisque d&#232;s l'enfance elles se montrent d&#233;j&#224; et que l'esp&#233;rance de biens futurs suffit pour faire accepter des sacrifices. Lorsque je voulais voir mes deux petites filles bien conciliantes l'une pour l'autre, au lieu de promettre des jouets et des bonbons &#224; celle qui c&#233;derait &#224; sa s&#339;ur, je leur parlais des r&#233;compenses &#233;ternelles que le petit J&#233;sus donnerait dans le Ciel aux petits enfants sages ; l'a&#238;n&#233;e, dont la raison commen&#231;ait &#224; se d&#233;velopper, me regardait avec des yeux brillants de joie, me faisait mille questions charmantes sur le petit J&#233;sus et son beau Ciel et me promettait avec enthousiasme de toujours c&#233;der &#224; sa s&#339;ur ; elle disait que jamais de sa vie elle n'oublierait ce que lui avait dit &#171; la grande demoiselle, &#187; car c'est ainsi qu'elle m'appelait&#8230; En voyant de pr&#232;s ces &#226;mes innocentes, j'ai compris quel malheur c'&#233;tait de ne pas bien les former d&#232;s leur &#233;veil, alors qu'elles ressemblent &#224; une cire molle sur laquelle on peut d&#233;poser l'empreinte des vertus mais aussi celle du mal&#8230; j'ai compris ce qu'a dit J&#233;sus en l'Evangile : &#171; Qu'il vaudrait mieux &#234;tre jet&#233; &#224; la mer que de scandaliser un seul de ces petits enfants. &#187; Mt 18,6 [53r&#176;]&lt;strong&gt; Ah ! que d'&#226;mes arriveraient &#224; la saintet&#233;, si elles &#233;taient bien dirig&#233;es !&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le sais, le Bon Dieu n'a besoin de personne pour faire son &#339;uvre, mais de m&#234;me qu'Il permet &#224; un habile jardinier d'&#233;lever des plantes rares et d&#233;licates et qu'il lui donne pour cela la science n&#233;cessaire, se r&#233;servant pour Lui-m&#234;me le soin de f&#233;conder, ainsi J&#233;sus veut &#234;tre aid&#233; dans sa Divine culture des &#226;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'arriverait-il si un jardinier maladroit ne greffait pas bien ses arbustes ? s'il ne savait pas reconna&#238;tre la nature de chacun et voulait faire &#233;clore des roses sur un p&#234;cher ?&#8230; Il ferait mourir l'arbre qui cependant &#233;tait bon et capable de produire des fruits. C'est ainsi qu'il faut savoir reconna&#238;tre d&#232;s l'enfance ce que le Bon Dieu demande aux &#226;mes et seconder l'action de sa gr&#226;ce, sans jamais la devancer ni la ralentir. Comme les petits oiseaux apprennent a chanter en &#233;coutant leurs parents, de m&#234;me les enfants apprennent la science des vertus, le chant sublime de l'Amour Divin, aupr&#232;s des &#226;mes charg&#233;es de les former &#224; la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens que parmi mes oiseaux, j'avais un serin qui chantait &#224; ravir, j'avais aussi un petit linot auquel je prodiguais mes soins &#171; maternels, &#187; l'ayant adopt&#233; avant qu'il ait pu jouir du bonheur de sa libert&#233;. Ce pauvre petit prisonnier n'avait pas de parents pour lui apprendre chanter, mais entendant du matin au soir son compagnon le serin faire de joyeuses roulades, il voulut l'imiter&#8230; Cette entreprise &#233;tait difficile pour un linot, aussi sa douce voix eut-elle bien de la peine &#224; s'accorder avec la voix vibrante de son ma&#238;tre en musique. C'&#233;tait charmant de voir les efforts du pauvre petit, mais ils furent enfin couronn&#233;s de succ&#232;s, car son chant tout en conservant une bien plus grande douceur fut absolument le m&#234;me que celui du serin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[53v&#176;] O ma M&#232;re ch&#233;rie ! c'est vous qui m'avez appris &#224; chanter&#8230; c'est votre voix qui m'a charm&#233;e d&#232;s l'enfance, et maintenant j'ai la consolation d'entendre dire que je vous ressemble !&#8230; Je sais combien j'en suis encore loin, mais j'esp&#232;re malgr&#233; ma faiblesse redire &#233;ternellement le m&#234;me cantique que vous !&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) Le voyage &#224; Bayeux&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Avant mon entr&#233;e au Carmel, je fis encore bien des exp&#233;riences sur la vie et les mis&#232;res du monde, mais ces d&#233;tails m'entra&#238;neraient trop loin, je vais reprendre le r&#233;cit de ma vocation. Le 31 octobre fut le jour fix&#233; pour mon voyage &#224; Bayeux. Je partis seule avec Papa, le c&#339;ur rempli d'esp&#233;rance, mais aussi bien &#233;mue par la pens&#233;e de me pr&#233;senter &#224; l'&#233;v&#234;ch&#233;. Pour la premi&#232;re fois de ma vie, je devais aller faire une visite sans &#234;tre accompagn&#233;e de mes s&#339;urs et cette visite &#233;tait &#224; un Ev&#234;que ! Moi qui n'avais jamais besoin de parler que pour r&#233;pondre aux questions que l'on m'adressait, je devais expliquer moi-m&#234;me le but de ma visite, d&#233;velopper les raisons qui me faisaient solliciter l'entr&#233;e au Carmel, en un mot je devais montrer la solidit&#233; de ma vocation. Ah ! qu'il m'en a co&#251;t&#233; de faire ce voyage ! Il a fallu que le Bon Dieu m'accorde une gr&#226;ce toute sp&#233;ciale pour que j'aie pu surmonter ma grande timidit&#233;&#8230; Il est aussi bien vrai que &#171; Jamais l'Amour ne trouve d'impossibilit&#233;s, parce qu'il se croit tout possible et tout permis. &#187; C'&#233;tait vraiment le seul amour de J&#233;sus qui pouvait me faire surmonter ces difficult&#233;s et celles qui suivirent car il se plut &#224; me faire acheter ma vocation par de bien grandes &#233;preuves&#8230; Aujourd'hui que je jouis de la solitude du Carmel (me reposant &#224; l'ombre de Celui que j'ai si ardemment d&#233;sir&#233;) Ct 2,3 je trouve avoir achet&#233; mon bonheur &#224; bien peu de frais et je serais pr&#234;te &#224; supporter de bien plus grandes peines pour l'acqu&#233;rir si je ne L'avais pas encore !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il pleuvait &#224; verse quand nous arriv&#226;mes &#224; Bayeux, Papa qui ne voulait pas voir sa petite reine entrer &#224; l'&#233;v&#234;ch&#233; avec sa belle toilette toute tremp&#233;e la fit monter dans un omnibus et conduire &#224; la cath&#233;drale. L&#224; commenc&#232;rent mes mis&#232;res, Monseigneur et tout son clerg&#233; assistaient &#224; un grand enterrement. L'&#233;glise &#233;tait remplie de dames en deuil et j'&#233;tais regard&#233;e de tout le monde avec ma [54r&#176;] robe claire et mon chapeau blanc, j'aurais voulu sortir de l'&#233;glise mais il ne fallait pas y penser, &#224; cause de la pluie, et pour m'humilier encore davantage le Bon Dieu permit que Papa avec sa simplicit&#233; patriarcale me f&#238;t monter jusqu'au haut de la cath&#233;drale ; ne voulant pas lui faire de peine je m'ex&#233;cutai de bonne gr&#226;ce et procurai cette distraction aux bons habitants de Bayeux que j'aurais souhait&#233; n'avoir jamais connus&#8230; Enfin je pus respirer &#224; mon aise dans une chapelle qui se trouvait derri&#232;re le ma&#238;tre-autel et j'y restai longtemps, priant avec ferveur en attendant que la pluie cess&#226;t et nous permit de sortir. En redescendant, Papa me fit admirer la beaut&#233; de l'&#233;difice qui paraissait beaucoup plus grand &#233;tant d&#233;sert, mais une seule pens&#233;e m'occupait et je ne pouvais prendre de plaisir &#224; rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous all&#226;mes directement chez Monsieur R&#233;v&#233;rony qui &#233;tait instruit de notre arriv&#233;e ayant lui-m&#234;me fix&#233; le jour du voyage, mais il &#233;tait absent ; il nous fallut donc errer dans les rues qui me parurent bien tristes ; enfin nous rev&#238;nmes pr&#232;s de l'&#233;v&#234;ch&#233; et Papa me fit entrer dans un bel h&#244;tel o&#249; je ne fis pas honneur &#224; l'habile cuisinier. Ce pauvre petit P&#232;re &#233;tait d'une tendresse pour moi presque incroyable, il me disait de ne pas me faire de chagrin, que bien s&#251;r Monseigneur allait m'accorder ma demande. Apr&#232;s nous &#234;tre repos&#233;s, nous retourn&#226;mes chez Monsieur R&#233;v&#233;rony ; un monsieur arriva en m&#234;me temps, mais le grand vicaire lui demanda poliment d'attendre et nous fit entrer les premiers dans son cabinet (le pauvre monsieur eut le temps de s'ennuyer car la visite fut longue). Monsieur R&#233;v&#233;rony se montra tr&#232;s aimable, mais je crois que le motif de notre voyage l'&#233;tonna beaucoup ; apr&#232;s m'avoir regard&#233;e en souriant et adress&#233; quelques questions, il nous dit : &#171; Je vais vous pr&#233;senter &#224; Monseigneur, voulez-vous avoir la bont&#233; de me suivre. &#187; Voyant des larmes perler dans mes yeux il ajouta : &#171; Ah ! je vois des diamants&#8230; il ne faut pas les montrer &#224; Monseigneur !&#8230; &#187; Il nous fit traverser plusieurs pi&#232;ces tr&#232;s vastes, garnies [54v&#176;] de portraits d'&#233;v&#234;ques ; en me voyant dans ces grands salons, je me faisais l'effet d'une pauvre petite fourmi et je me demandais ce que j'allais oser dire &#224; Monseigneur ; il se promenait entre deux pr&#234;tres sur une galerie, je vis Monsieur R&#233;v&#233;rony lui dire quelques mots et revenir avec lui, nous l'attendions dans son cabinet ; l&#224;, trois &#233;normes fauteuils &#233;taient plac&#233;s devant la chemin&#233;e o&#249; p&#233;tillait un feu ardent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En voyant entrer sa Grandeur, Papa se mit &#224; genoux &#224; c&#244;t&#233; de moi pour recevoir sa b&#233;n&#233;diction, puis Monseigneur fit placer Papa dans un des fauteuils, se mit en face de lui et Monsieur R&#233;v&#233;rony voulut me faire prendre celui du milieu ; je refusai poliment, mais il insista, me disant de montrer si j'&#233;tais capable d'ob&#233;ir, aussit&#244;t je m'assis sans faire de r&#233;flexion et j'eus la confusion de le voir prendre une chaise pendant que j'&#233;tais enfonc&#233;e dans un fauteuil o&#249; quatre comme moi auraient &#233;t&#233; &#224; l'aise (plus &#224; l'aise que moi, car j'&#233;tais loin d'y &#234;tre !&#8230;) J'esp&#233;rais que Papa allait parler mais il me dit d'expliquer moi-m&#234;me &#224; Monseigneur le but de notre visite ; je le fis le plus &#233;loquemment possible, sa Grandeur habitu&#233;e &#224; l'&#233;loquence ne parut pas tr&#232;s touch&#233;e de mes raisons, au lieu d'elles un mot de Monsieur le Sup&#233;rieur m'e&#251;t plus servi, malheureusement je n'en avais pas et son opposition ne plaidait aucunement en ma faveur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monseigneur me demanda s'il y avait longtemps que je d&#233;sirais entrer au carmel : &#171; Oh oui ! Monseigneur, bien longtemps&#8230; &#187; &#171; Voyons, reprit en riant Mr R&#233;v&#233;rony, vous ne pouvez toujours pas dire qu'il y a quinze ans que vous avez ce d&#233;sir. &#187; &#171; C'est vrai, repris-je en souriant aussi, mais il n'y a pas beaucoup d'ann&#233;es &#224; retrancher car j'ai d&#233;sir&#233; me faire religieuse d&#232;s l'&#233;veil de ma raison et j'ai d&#233;sir&#233; le carmel aussit&#244;t que je l'ai bien connu, parce que dans cet ordre je trouvais que toutes les aspirations de mon &#226;me seraient remplies. &#187; Je ne sais pas, ma M&#232;re, si ce sont tout &#224; fait mes paroles, je crois que c'&#233;tait encore plus mal tourn&#233;, mais enfin c'est le sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monseigneur croyant &#234;tre agr&#233;able &#224; Papa essaya de me faire rester encore quelques ann&#233;es aupr&#232;s de lui, aussi ne fut-il pas peu surpris et &#233;difi&#233; de le voir prendre mon parti, interc&#233;dant pour que j'obtienne la permission de m'envoler &#224; quinze ans. Cependant tout fut inutile, il dit qu'avant de se d&#233;cider un entretien avec le Sup&#233;rieur du Carmel &#233;tait indispensable. Je ne pouvais rien entendre qui me f&#238;t plus de peine, car je connaissais l'opposition formelle de notre P&#232;re, aussi sans tenir compte de la recommandation de Monsieur R&#233;v&#233;rony je fis plus que montrer des diamants &#224; Monseigneur, je lui en donnai !&#8230; Je vis bien qu'il &#233;tait touch&#233; ; me prenant par le cou, il appuyait ma t&#234;te sur son &#233;paule et me faisait des caresses, comme jamais, para&#238;t-il, personne n'en [55r&#176;] avait re&#231;u de lui. Il me dit que tout n'&#233;tait pas perdu, qu'il &#233;tait bien content que je fasse le voyage de Rome afin d'affermir ma vocation et qu'au lieu de pleurer je devais me r&#233;jouir ; il ajouta que la semaine suivante, devant aller &#224; Lisieux, il parlerait de moi &#224; Monsieur le cur&#233; de Saint Jacques et que certainement je recevrais sa r&#233;ponse en Italie. Je compris qu'il &#233;tait inutile de faire de nouvelles instances, d'ailleurs je n'avais plus rien &#224; dire ayant &#233;puis&#233; toutes les ressources de mon &#233;loquence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monseigneur nous reconduisit jusqu'au jardin. Papa l'amusa beaucoup en lui disant qu'afin de para&#238;tre plus &#226;g&#233;e, je m'&#233;tais fait relever les cheveux. (Ceci ne fut pas perdu car Monseigneur ne parle pas de &#171; sa petite fille &#187; sans raconter l'histoire des cheveux&#8230;) Monsieur R&#233;v&#233;rony voulut nous accompagner jusqu'au bout du jardin de l'&#233;v&#234;ch&#233;, il dit &#224; Papa que jamais chose pareille ne s'&#233;tait vue : &#171; Un p&#232;re aussi empress&#233; de donner son enfant au Bon Dieu que cette enfant de s'offrir elle-m&#234;me ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Papa lui demanda plusieurs explications sur le p&#232;lerinage, entre autres comment il fallait s'habiller pour para&#238;tre devant le St P&#232;re. Je le vois encore se tourner devant Monsieur R&#233;v&#233;rony en lui disant : &#171; Suis-je assez bien comme cela ? &#187; Il avait aussi dit &#224; Monseigneur que s'il ne me permettait pas d'entrer au Carmel je demanderais cette gr&#226;ce au Souverain Pontife. Il &#233;tait bien simple dans ses paroles et ses mani&#232;res mon Roi ch&#233;ri, mais il &#233;tait si beau&#8230; il avait une distinction toute naturelle qui dut plaire beaucoup &#224; Monseigneur habitu&#233; &#224; se voir entour&#233; de personnages connaissant toutes les r&#232;gles de l'&#233;tiquette des salons mais pas le Roi de France et de Navarre en personne avec sa petite reine&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je fus dans la rue mes larmes recommenc&#232;rent &#224; couler, non pas tant &#224; cause de mon chagrin, qu'en voyant mon petit P&#232;re ch&#233;ri qui venait de faire un voyage inutile&#8230; Lui qui se faisait une f&#234;te d'envoyer une d&#233;p&#234;che au Carmel, annon&#231;ant l'heureuse r&#233;ponse de Monseigneur, &#233;tait oblig&#233; de [55v&#176;] revenir sans en avoir aucune&#8230; Ah ! que j'avais de peine !&#8230; Il me semblait que mon avenir &#233;tait bris&#233; pour jamais ; plus j'approchais du terme, plus je voyais mes affaires s'embrouiller. Mon &#226;me &#233;tait plong&#233;e dans l'amertume, mais aussi dans la paix car je ne cherchais que la volont&#233; du Bon Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussit&#244;t en arrivant &#224; Lisieux, j'allai chercher de la consolation au Carmel et j'en trouvai pr&#232;s de vous, ma M&#232;re ch&#233;rie. Oh non ! jamais je n'oublierai tout ce que vous avez souffert &#224; cause de moi. Si je ne craignais de les profaner en m'en servant, je pourrais dire les paroles que J&#233;sus adressait &#224; ses ap&#244;tres, le soir de sa Passion : &#171; C'est vous qui avez &#233;t&#233; toujours avec moi dans toutes mes &#233;preuves&#8230; &#187; Lc 22,28 Mes bien-aim&#233;es s&#339;urs m'offrirent aussi de bien douces consolations&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;Lep&#232;lerinage&#224;Rome&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VII -Le p&#232;lerinage &#224; Rome&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Appr&#233;ciation g&#233;n&#233;rale&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Trois jours apr&#232;s le voyage de Bayeux, je devais en faire un beaucoup plus long, celui de la ville &#233;ternelle&#8230; Ah ! quel voyage que celui-l&#224; !&#8230; Lui seul m'a plus instruite que de longues ann&#233;es d'&#233;tudes, il m'a montr&#233; la vanit&#233; de tout ce qui passe et que tout est affliction d'esprit sous le soleil&#8230; Qo 2,11 Cependant j'ai vu de bien belles choses, j'ai contempl&#233; toutes les merveilles de l'art et de la religion, surtout j'ai foul&#233; la m&#234;me terre que les Saints Ap&#244;tres, la terre arros&#233;e du sang des Martyrs et mon &#226;me s'est agrandie au contact des choses saintes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis bien heureuse d'avoir &#233;t&#233; &#224; Rome, mais je comprends les personnes du monde qui pens&#232;rent que Papa m'avait fait faire ce grand voyage afin de changer mes id&#233;es de vie religieuse ; il y avait en effet de quoi &#233;branler une vocation peu affermie. N'ayant jamais v&#233;cu parmi le grand monde, C&#233;line et moi, nous nous trouv&#226;mes au milieu de la noblesse qui composait presque exclusivement le p&#232;lerinage. Ah ! bien loin de nous &#233;blouir, tous ces titres et ces &#171; de &#187; ne nous parurent qu'une fum&#233;e&#8230; De loin cela m'avait quelquefois jet&#233; un peu de poudre aux yeux, mais de pr&#232;s, j'ai vu que &#171; tout ce qui brille n'est pas or &#187; et j'ai compris cette parole [56r&#176;] de l'Imitation : &#171; Ne poursuivez pas cette ombre qu'on appelle un grand nom, ne d&#233;sirez ni de nombreuses liaisons ni l'amiti&#233; particuli&#232;re d'aucun homme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'ai compris que la vraie grandeur se trouve dans l'&#226;me et pas dans le nom&lt;/strong&gt;, puisque, comme le dit Isa&#239;e : &#171; Le Seigneur donnera un AUTRE NOM &#224; ses &#233;lus. &#187; Is 65,15 et St Jean dit aussi : &#171; Que le vainqueur recevra un NOM NOUVEAU que nul ne conna&#238;t que celui qui le re&#231;oit. &#187; Ap 2,17 C'est donc au ciel que nous saurons quels sont nos titres de noblesse. Alors chacun recevra de Dieu la louange qu'il m&#233;rite 1Co 4,3 et &lt;strong&gt;celui qui sur la terre aura voulu &#234;tre le plus pauvre, le plus oubli&#233; pour l'amour de J&#233;sus, celui-l&#224; sera le premier, le plus noble et le plus riche !&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde exp&#233;rience que j'ai faite regarde les pr&#234;tres. N'ayant jamais v&#233;cu dans leur intimit&#233;, je ne pouvais comprendre le but principal de la r&#233;forme du Carmel. Prier pour les p&#233;cheurs me ravissait, mais prier pour les &#226;mes des pr&#234;tres, que je croyais plus pures que le cristal, me semblait &#233;tonnant !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! j'ai compris ma vocation en Italie, ce n'&#233;tait pas aller chercher trop loin une si utile connaissance&#8230; Penchant un mois j'ai v&#233;cu avec beaucoup de saints pr&#234;tres et j'ai vu que, si leur sublime dignit&#233; les &#233;l&#232;ve au-dessus des anges, ils n'en sont pas moins des hommes faibles et fragiles&#8230; Si de saints pr&#234;tres que J&#233;sus appelle dans son Evangile : &#171; Le sel de la terre &#187; montrent dans leur conduite qu'ils ont un extr&#234;me besoin de pri&#232;res, que faut-il dire de ceux qui sont ti&#232;des ? J&#233;sus n'a-t-Il pas dit encore : &#171; Si le sel vient &#224; s'affadir avec quoi l'assaisonnera-t-on ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;O ma M&#232;re ! qu'elle est belle la vocation ayant pour but de conserver le sel destin&#233; aux &#226;mes ! Cette vocation est celle du Carmel, puisque l'unique fin de nos pri&#232;res et de nos sacrifices est d'&#234;tre l'ap&#244;tre des ap&#244;tres, Mt 5,13&lt;/strong&gt; priant pour eux pendant qu'ils &#233;vang&#233;lisent les &#226;mes par leurs paroles et surtout par leurs exemples&#8230; [56v&#176;] Il faut que je m'arr&#234;te, si je continuais de parler sur ce sujet, je ne finirais pas !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais, ma M&#232;re ch&#233;rie, vous raconter mon voyage avec quelques d&#233;tails ; pardonnez-moi si je vous en donne trop, je ne r&#233;fl&#233;chis pas avant d'&#233;crire, et je le fais en tant de fois diff&#233;rentes, &#224; cause de mon peu de temps libre, que mon r&#233;cit vous para&#238;tra peut-&#234;tre ennuyeux&#8230; Ce qui me console c'est de penser qu'au Ciel je vous reparlerai des gr&#226;ces que j'ai re&#231;ues et que je pourrai le faire alors en termes agr&#233;ables et charmants&#8230; Plus rien ne viendra interrompre nos &#233;panchements intimes et dans un seul regard, vous aurez tout compris&#8230; H&#233;las, puisqu'il me faut encore employer le langage de la triste terre, je vais essayer de le faire avec la simplicit&#233; d'un petit enfant qui conna&#238;t l'amour de sa M&#232;re&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Paris&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ce fut le 7 novembre que le p&#232;lerinage partit de Paris, mais Papa nous conduisit dans cette ville quelques jours avant pour nous la faire visiter. Un matin &#224; trois heures, je traversai la ville de Lisieux encore endormie ; bien des impressions pass&#232;rent dans mon &#226;me &#224; ce moment. Je sentais que j'allais vers l'inconnu et que de grandes choses m'attendaient l&#224;-bas&#8230; Papa &#233;tait joyeux ; lorsque le train se mit en marche, il chanta ce vieux refrain : &#171; Roule, roule ma diligence, nous voil&#224; sur le grand chemin. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233;s &#224; Paris dans la matin&#233;e, nous commen&#231;&#226;mes aussit&#244;t &#224; le visiter. Ce pauvre petit P&#232;re se fatigua beaucoup afin de nous faire plaisir, aussi nous e&#251;mes bient&#244;t vu toutes les merveilles de la capitale. Pour moi je n'en trouvai qu'une seule qui me ravit, cette merveille fut : &#171; Notre-Dame des Victoires &#187; Ah ! ce que j'ai senti &#224; ses pieds, je ne pourrais le dire&#8230; Les gr&#226;ces qu'elle m'accorda m'&#233;murent si profond&#233;ment que mes larmes seules traduisirent mon bonheur, comme au jour de ma premi&#232;re communion&#8230; La Sainte Vierge m'a fait sentir que c'&#233;tait vraiment elle qui m'avait souri et qui m'avait gu&#233;rie. J'ai compris qu'elle veillait sur moi, que j'&#233;tais son enfant, aussi je ne pouvais plus lui donner que [57r&#176;] le nom de &#171; Maman &#187; car il me semblait encore plus tendre que celui de M&#232;re&#8230; Avec quelle ferveur ne l'ai-je pas pri&#233;e de me garder toujours et de r&#233;aliser bient&#244;t mon r&#234;ve en me cachant &#224; l'ombre de son manteau virginal !&#8230; Ah ! c'&#233;tait l&#224; un de mes premiers d&#233;sirs d'enfant&#8230; En grandissant, j'avais compris que c'&#233;tait au Carmel qu'il me serait possible de trouver v&#233;ritablement le manteau de la Sainte Vierge et c'&#233;tait vers cette montagne fertile que tendaient mes d&#233;sirs&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suppliai encore Notre-Dame des Victoires d'&#233;loigner de moi tout ce qui aurait pu ternir ma puret&#233; ; je n'ignorais pas qu'en un voyage comme celui d'Italie, il se rencontrerait bien des choses capables de me troubler, surtout parce que ne connaissant pas le mal je craignais de le d&#233;couvrir, n'ayant pas exp&#233;riment&#233; que tout est pur pour les purs Tt 1,15 et que l'&#226;me simple et droite ne voit de mal &#224; rien, puisqu'en effet le mal n'existe que dans les c&#339;urs impurs et non dans les objets insensibles&#8230; Je priai aussi Saint Joseph de veiller sur moi ; depuis mon enfance j'avais pour lui une d&#233;votion qui se confondait avec mon amour pour la Sainte Vierge. Chaque jour je r&#233;citais la pri&#232;re : &#171; O Saint Joseph, p&#232;re et protecteur des vierges &#187; aussi ce fut sans crainte que j'entrepris mon lointain voyage, j'&#233;tais si bien prot&#233;g&#233;e qu'il me semblait impossible d'avoir peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s nous &#234;tre consacr&#233;es au Sacr&#233; C&#339;ur dans la basilique de Montmartre nous part&#238;mes de Paris le lundi 7 d&#232;s le matin ; bient&#244;t nous e&#251;mes fait connaissance avec les personnes du p&#232;lerinage. Moi si timide qu'ordinairement j'osais &#224; peine parler, je me trouvai compl&#232;tement d&#233;barrass&#233;e de ce g&#234;nant d&#233;faut ; &#224; ma grande surprise je parlais librement avec toutes les grandes dames, les pr&#234;tres et m&#234;me Monseigneur de Coutances. Il me semblait avoir toujours v&#233;cu dans ce monde. Nous &#233;tions, je crois, [57v&#176;] bien aim&#233;es de tout le monde et Papa semblait fier de ses deux filles ; mais s'il &#233;tait fier de nous, nous l'&#233;tions &#233;galement de lui, car il n'y avait pas dans tout le p&#232;lerinage un monsieur plus beau ni plus distingu&#233; que mon Roi ch&#233;ri ; il aimait &#224; se voir entour&#233; de C&#233;line et de moi, souvent lorsque nous n'&#233;tions pas en voiture et que je n'&#233;loignais de lui, il m'appelait afin que je lui donne le bras comme &#224; Lisieux&#8230; Monsieur l'abb&#233; R&#233;v&#233;rony examinait soigneusement toutes nos actions, je le voyais souvent de loin qui nous regardait ; &#224; table lorsque je n'&#233;tais pas en face de lui, il trouvait moyen de se pencher pour me voir et entendre ce que je disais. Sans doute il voulait me conna&#238;tre pour savoir si vraiment j'&#233;tais capable d'&#234;tre carm&#233;lite ; je pense qu'il a d&#251; &#234;tre satisfait de son examen car &#224; la fin du voyage il parut bien dispos&#233; pour moi, mais &#224; Rome il a &#233;t&#233; loin de m'&#234;tre favorable comme je vais le dire plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) La Suisse&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Avant d'arriver &#224; cette &#171; ville &#233;ternelle, &#187; but de notre p&#232;lerinage, il nous fut donn&#233; de contempler bien des merveilles. D'abord ce fut la Suisse avec ses montagnes dont le sommet se perd dans les nuages, ses cascades gracieuses jaillissant de mille mani&#232;res diff&#233;rentes, ses vall&#233;es profondes remplies de foug&#232;res gigantesques et de bruy&#232;res roses. Ah ! ma M&#232;re ch&#233;rie, que ces beaut&#233;s de la nature r&#233;pandues &#224; profusion ont fait de bien &#224; mon &#226;me ! Comme elles l'ont &#233;lev&#233;e vers Celui qui s'est plu &#224; jeter de pareils chefs-d'&#339;uvre sur une terre d'exil qui ne doit durer qu'un jour&#8230; Je n'avais pas assez d'yeux pour regarder. Debout &#224; la porti&#232;re je perdais presque la respiration ; j'aurais voulu &#234;tre des deux c&#244;t&#233;s du wagon car en me d&#233;tournant, je voyais des paysages d'un aspect enchanteur et tout diff&#233;rents de ceux qui s'&#233;tendaient devant moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois nous nous trouvions au sommet d'une montagne, &#224; nos pieds des [58r&#176;] pr&#233;cipices dont le regard ne pouvait sonder la profondeur semblaient pr&#234;ts &#224; nous engloutir&#8230; ou bien c'&#233;tait un ravissant petit village avec ses gracieux chalets et son clocher, au-dessus duquel se balan&#231;aient mollement quelques nuages &#233;clatants de blancheur&#8230; Plus loin c'&#233;tait un vaste lac que doraient les derniers rayons du soleil ; les flots calmes et purs empruntant la teinte azur&#233;e du Ciel qui se m&#234;lait aux feux du couchant, pr&#233;sentaient &#224; nos regards &#233;merveill&#233;s le spectacle le plus po&#233;tique et le plus enchanteur qui se puisse voir&#8230; Au fond du vaste horizon on apercevait les montagnes dont les contours ind&#233;cis auraient &#233;chapp&#233; &#224; nos yeux si leurs sommets neigeux que le soleil rendait &#233;blouissants n'&#233;taient venus ajouter un charme de plus au beau lac qui nous ravissait&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En regardant toutes ces beaut&#233;s, il naissait en mon &#226;me des pens&#233;es bien profondes. Il me semblait comprendre d&#233;j&#224; la grandeur de Dieu et les merveilles du Ciel&#8230; La vie religieuse m'apparaissait telle qu'elle est avec ses assujettissements, ses petits sacrifices accomplis dans l'ombre. Je comprenais combien il est facile de se replier sur soi-m&#234;me, d'oublier le but sublime de sa vocation et je me disais : plus tard, &#224; l'heure de l'&#233;preuve, lorsque prisonni&#232;re au Carmel, je ne pourrai contempler qu'un petit coin du Ciel &#233;toil&#233;, je me souviendrai de ce que je vois aujourd'hui ; cette pens&#233;e me donnera du courage, j'oublierai facilement mes pauvres petits int&#233;r&#234;ts en voyant la grandeur et la puissance du Dieu que je veux aimer uniquement. &lt;strong&gt;Je n'aurai pas le malheur de m'attacher &#224; des pailles, maintenant que &#171; Mon COEUR a PRESSENTI ce que J&#233;sus r&#233;serve &#224; ceux qui l'aiment !&#8230; &#187;&lt;/strong&gt; 1Co 2,9&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) Milan&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir admir&#233; la puissance du Bon Dieu, je pus encore admirer celle qu'Il a donn&#233;e &#224; ses cr&#233;atures. La premi&#232;re ville d'Italie que nous avons visit&#233;e fut Milan. Sa cath&#233;drale toute en marbre blanc, avec ses statues assez nombreuses pour former un peuple presque innombrable, [58v&#176;] fut visit&#233;e par nous dans ses plus petits d&#233;tails. C&#233;line et moi nous &#233;tions intr&#233;pides, toujours les premi&#232;res et suivant imm&#233;diatement Monseigneur ; afin de tout voir en ce qui concernait les reliques des Saints et bien entendre les explications ; ainsi pendant qu'il offrait le Saint Sacrifice sur le tombeau de Saint Charles, nous &#233;tions avec papa derri&#232;re l'Autel, la t&#234;te appuy&#233;e sur la ch&#226;sse qui renferme le corps du saint, rev&#234;tu de ses habits pontificaux. C'&#233;tait ainsi partout&#8230; (Except&#233; lorsqu'il s'agissait de monter l&#224; o&#249; la dignit&#233; d'un &#201;v&#234;que ne le permettait pas car alors nous savions bien quitter sa Grandeur)&#8230; Laissant les dames timides se cacher la figure dans les mains apr&#232;s avoir gravi les premiers clochetons qui couronnent la cath&#233;drale, nous suivions les p&#232;lerins les plus hardis et arrivions jusqu'au sommet du dernier clocher de marbre, d'o&#249; nous avions le plaisir de voir &#224; nos pieds la ville de Milan dont les nombreux habitants ressemblaient &#224; une petite fourmili&#232;re&#8230; Descendues de notre pi&#233;destal, nous commen&#231;&#226;mes nos promenades en voiture qui devaient durer un mois, et me rassasier pour toujours de mon d&#233;sir de rouler sans fatigue ! Le campo santo nous ravit encore plus que la cath&#233;drale, toutes ses statues de marbre blanc qu'un ciseau de g&#233;nie semble avoir anim&#233;es, sont plac&#233;es sur le vaste champ des morts avec une sorte de n&#233;gligence, ce qui pour moi augmente leur charme&#8230; On serait tent&#233; de consoler les id&#233;als personnages qui vous entourent. Leur expression est si vraie, leur douleur si calme et si r&#233;sign&#233;e qu'on ne peut s'emp&#234;cher de reconna&#238;tre les pens&#233;es d'immortalit&#233; qui doivent remplir le c&#339;ur des artistes ex&#233;cutant ces chefs-d'&#339;uvre. Ici c'est une enfant jetant des fleurs sur la tombe de ses parents, le marbre semble avoir perdu sa pesanteur et les p&#233;tales d&#233;licats semblent glisser entre les doigts de l'enfant, le vent para&#238;t d&#233;j&#224; les disperser, [59r&#176;] il para&#238;t aussi faire flotter le voile l&#233;ger des veuves et les rubans dont sont orn&#233;s les cheveux des jeunes filles. Papa &#233;tait aussi ravi que nous ; en Suisse il avait &#233;t&#233; fatigu&#233; mais alors, sa ga&#238;t&#233; ayant reparu, il jouissait du beau spectacle que nous contemplions ; son &#226;me d'artiste se r&#233;v&#233;lait dans les expressions de foi et d'admiration qui paraissaient sur son beau visage. Un vieux monsieur (fran&#231;ais) qui sans doute n'avait pas l'&#226;me aussi po&#233;tique, nous regardait du coin de l'&#339;il et disait avec mauvaise humeur, tout en ayant l'air de regretter ne pas pouvoir partager notre admiration : &#171; Ah ! que les Fran&#231;ais sont donc enthousiastes ! &#187; Je crois que ce pauvre monsieur aurait mieux fait de rester chez lui, car il ne m'a pas paru &#234;tre content de son voyage, il se trouvait souvent pr&#232;s de nous et toujours des plaintes sortaient de sa bouche, il &#233;tait m&#233;content des voitures, des h&#244;tels, des personnes, des villes, enfin de tout&#8230; Papa avec sa grandeur d'&#226;me habituelle essayait de le consoler, lui offrait sa place, etc&#8230; et il se trouvait toujours bien partout, &#233;tant d'un caract&#232;re directement oppos&#233; &#224; celui de son d&#233;sobligeant voisin&#8230; Ah ! que nous avons vu de personnages diff&#233;rents, quelle int&#233;ressante &#233;tude que celle du monde quand on est pr&#232;s de le quitter ! &#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;5) Venise&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;A Venise, la sc&#232;ne changea compl&#232;tement ; au lieu du bruit des grandes villes on n'entend au milieu du silence que les cris des gondoliers et le murmure de l'onde agit&#233;e par les rames. Venise n'est pas sans charmes, mais je trouve cette ville triste. Le palais des doges est splendide, cependant il est triste lui aussi avec ses vastes appartements o&#249; s'&#233;talent l'or, le bois, les marbres les plus pr&#233;cieux et les peintures des plus grands ma&#238;tres. Depuis longtemps ses vo&#251;tes sonores ont cess&#233; d'entendre la voix des gouverneurs qui pronon&#231;aient des arr&#234;ts de vie et de mort dans les salles que nous avons travers&#233;es&#8230; Ils ont cess&#233; de souffrir, les malheureux prisonniers renferm&#233;s par les doges dans les cachots et les [59v&#176;] oubliettes souterraines&#8230; En visitant ces affreuses prisons je me croyais au temps des martyrs et j'aurais voulu pouvoir y rester afin de les imiter !&#8230; Mais il fallut promptement en sortir et passer sur le pont &#171; des soupirs &#187;, ainsi appel&#233; &#224; cause des soupirs de soulagement que poussaient les condamn&#233;s en se voyant d&#233;livr&#233;s de l'horreur des souterrains auxquels ils pr&#233;f&#233;raient la mort&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;6) Bologne, Padoue, Lorette&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s Venise, nous sommes all&#233;s &#224; Padoue, o&#249; nous avons v&#233;n&#233;r&#233; la langue de Saint Antoine puis &#224; Bologne o&#249; nous avons vu Sainte Catherine qui garde l'empreinte du baiser de l'Enfant J&#233;sus. Il est bien des d&#233;tails int&#233;ressants que je pourrais donner sur chaque ville et sur les mille petites circonstances particuli&#232;res de notre voyage mais je n'en finirais pas, aussi je ne vais &#233;crire que les d&#233;tails principaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut avec joie que je quittai Bologne, cette ville m'&#233;tait devenue insupportable par les &#233;tudiants dont elle est remplie et qui formaient une haie quand nous avions le malheur de sortir &#224; pied, et surtout &#224; cause de la petite aventure qui m'est arriv&#233;e avec l'un d'eux, je fus heureuse de prendre la route de Lorette. Je ne suis pas surprise que la Ste Vierge ait choisi cet endroit pour y transporter sa maison b&#233;nie, la paix, la joie, la pauvret&#233; y r&#232;gnent en souveraines ; tout est simple et primitif, les femmes ont conserv&#233; leur gracieux costume italien et n'ont pas, comme celles des autres villes, adopt&#233; la mode de Paris ; enfin Lorette m'a charm&#233;e ! Que dirai-je de la sainte maison ? Ah ! mon &#233;motion a &#233;t&#233; profonde en me trouvant sous le m&#234;me toit que la Sainte Famille, en contemplant les murs sur lesquels J&#233;sus avait fix&#233; ses yeux divins, en foulant la terre que Saint Joseph avait arros&#233;e de sueurs, o&#249; Marie avait port&#233; J&#233;sus entre ses bras, apr&#232;s l'avoir port&#233; dans son sein virginal&#8230; J'ai vu la petite chambre o&#249; l'ange descendit aupr&#232;s de la Sainte Vierge&#8230; J'ai d&#233;pos&#233; mon chapelet dans la petite &#233;cuelle de l'Enfant J&#233;sus&#8230; Que ces souvenirs sont ravissants !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[60r&#176;] Mais notre plus grande consolation fut de recevoir J&#233;sus Lui-m&#234;me dans sa maison et d'&#234;tre son temple vivant 1Co 3,16 au lieu m&#234;me qu'il avait honor&#233; de sa pr&#233;sence. Suivant un usage d'Italie, le Saint ciboire ne se conserve dans chaque &#233;glise que sur un autel, et l&#224; seulement on peut recevoir la Sainte communion ; cet autel &#233;tait dans la basilique m&#234;me o&#249; se trouve la Sainte maison, renferm&#233;e comme un diamant pr&#233;cieux dans un &#233;crin de marbre blanc. Cela ne fit pas notre bonheur ! C'&#233;tait dans le diamant lui-m&#234;me et non pas dans l'&#233;crin que nous voulions faire la communion&#8230; Papa avec sa douceur ordinaire fit comme tout le monde, mais C&#233;line et moi all&#226;mes trouver un pr&#234;tre qui nous accompagnait partout et qui justement se pr&#233;parait &#224; c&#233;l&#233;brer sa messe dans la Santa Casa, par un privil&#232;ge sp&#233;cial. Il demanda deux petites hosties qu'il pla&#231;a sur sa pat&#232;ne avec sa grande hostie et vous comprenez, ma M&#232;re ch&#233;rie, quel fut notre ravissement de faire toutes les deux la Sainte communion dans cette maison b&#233;nie !&#8230; C'&#233;tait un bonheur tout c&#233;leste que les paroles sont impuissantes &#224; traduire. Que sera-ce donc quand nous recevrons la communion dans l'&#233;ternelle demeure du Roi des Cieux ? Alors nous ne verrons plus finir notre joie, il n'y aura plus la tristesse du d&#233;part et pour emporter un souvenir il ne nous sera pas n&#233;cessaire de gratter furtivement les murs sanctifi&#233;s par la pr&#233;sence Divine, puisque sa maison sera la n&#244;tre pour l'&#233;ternit&#233;&#8230; Il ne veut pas nous donner celle de la terre, il se contente de nous la montrer pour nous faire aimer la pauvret&#233; et la vie cach&#233;e ; celle qu'il nous r&#233;serve est son Palais de gloire o&#249; nous ne le verrons plus cach&#233; sous l'apparence d'un enfant ou d'une blanche hostie mais tel qu'Il est, dans l'&#233;clat de sa splendeur infinie !&#8230; 1Jn 3,2&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;7)Rome&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;C'est maintenant de Rome qu'il me reste &#224; parler, de Rome but de [60v&#176;] notre voyage, l&#224; o&#249; je croyais rencontrer la consolation mais o&#249; je trouvai la croix&#8230; A notre arriv&#233;e, il faisait nuit et nous &#233;tant endormies nous f&#251;mes r&#233;veill&#233;es par les employ&#233;s de la gare qui criaient : &#171; Roma, Roma. &#187; Ce n'&#233;tait pas un r&#234;ve, j'&#233;tais &#224; Rome !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;a) Le Colis&#233;e&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re journ&#233;e se passa hors les murs et ce fut peut-&#234;tre la plus d&#233;licieuse, car tous les monuments ont conserv&#233; leur cachet d'antiquit&#233; au lieu qu'au centre de Rome l'on pourrait se croire &#224; Paris en voyant la magnificence des h&#244;tels et des magasins. Cette promenade dans les campagnes romaines m'a laiss&#233; un bien doux souvenir. Je ne parlerai point des lieux que nous avons visit&#233;s, il y a assez de livres qui les d&#233;crivent dans toute leur &#233;tendue, mais seulement des principales impressions que j'ai ressenties.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des plus douces fut celle qui me fit tressaillir &#224; la vue du Colis&#233;e. Je la voyais donc enfin cette ar&#232;ne o&#249; tant de martyrs avaient vers&#233; leur sang pour J&#233;sus ; d&#233;j&#224; je m'appr&#234;tais &#224; baiser la terre qu'ils avaient sanctifi&#233;e, mais quelle d&#233;ception ! le centre n'est qu'un amas de d&#233;combres que les p&#232;lerins doivent se contenter de regarder car une barri&#232;re en d&#233;fend l'entr&#233;e, d'ailleurs personne n'est tent&#233; d'essayer de p&#233;n&#233;trer au milieu de ces ruines&#8230; Fallait-il &#234;tre venue &#224; Rome sans descendre au Colis&#233;e ?&#8230; Cela me paraissait impossible, je n'&#233;coutais plus les explications du guide, une seule pens&#233;e m'occupait : descendre dans l'ar&#232;ne&#8230; voyant un ouvrier qui passait avec une &#233;chelle je fus sur le point de la lui demander, heureusement je ne mis pas mon id&#233;e &#224; ex&#233;cution car il m'aurait prise pour une folle&#8230; Il est dit dans l'Evangile que Madeleine restant toujours aupr&#232;s du tombeau et se baissant &#224; plusieurs reprises pour regarder &#224; l'int&#233;rieur finit par voir deux anges &#171; Comme elle, tout en ayant reconnu l'impossibilit&#233; de voir mes d&#233;sirs r&#233;alis&#233;s, je [61r&#176;] continuai de me baisser vers les ruines o&#249; je voulais descendre &#224; la fin je ne vis pas d'anges, mais ce que je cherchais&#8230; Jn 20,11-12 je poussai un cri de joie et dis &#224; C&#233;line : &#187;Viens vite, nous allons pouvoir passer !&#8230;&#034; Aussit&#244;t nous franchissons la barri&#232;re que les d&#233;combres atteignaient en cet endroit et nous voil&#224; escaladant les ruines qui croulaient sous nos pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Papa nous regardait tout &#233;tonn&#233; de notre audace, bient&#244;t il nous dit de revenir, mais les deux fugitives n'entendaient plus rien ; de m&#234;me que les guerriers sentent leur courage augmenter au milieu du p&#233;ril, ainsi notre joie grandissait en proportion de la peine que nous avions pour atteindre l'objet de nos d&#233;sirs. C&#233;line, plus pr&#233;voyante que moi, avait &#233;cout&#233; le guide et se rappelant qu'il venait de signaler un certain petit pav&#233; crois&#233;, comme &#233;tant celui o&#249; combattaient les martyrs, se mit &#224; le chercher ; bient&#244;t, l'ayant trouv&#233; et nous &#233;tant agenouill&#233;es sur cette terre sacr&#233;e, nos &#226;mes se confondirent en une m&#234;me pri&#232;re&#8230; Mon c&#339;ur battait bien fort lorsque mes l&#232;vres s'approch&#232;rent de la poussi&#232;re empourpr&#233;e du sang des premiers chr&#233;tiens, je demandai la gr&#226;ce d'&#234;tre aussi martyre pour J&#233;sus et je sentis au fond du c&#339;ur que ma pri&#232;re &#233;tait exauc&#233;e !&#8230; Tout ceci fut accompli en tr&#232;s peu de temps ; apr&#232;s avoir pris quelques pierres, nous rev&#238;nmes vers les murs en ruine pour recommencer notre p&#233;rilleuse entreprise. Papa nous voyant si heureuses ne put pas nous gronder et je vis bien qu'il &#233;tait fier de notre courage&#8230; Le Bon Dieu nous prot&#233;gea visiblement, car les p&#232;lerins ne s'aper&#231;urent pas de notre absence &#233;tant plus loin que nous, occup&#233;s &#224; regarder sans doute les magnifiques arcades, o&#249; le guide faisait remarquer &#171; les petits CORNICHONS et les CUPIDES pos&#233;s dessus &#187;, aussi ni lui, ni &#171; messieurs les abb&#233;s &#187; ne connurent la joie qui remplissait nos c&#339;urs&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;b) Les catacombes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Les catacombes m'ont aussi laiss&#233; une bien douce impression : elles sont telles que [61v&#176;] je me les &#233;tais figur&#233;es en lisant leur description dans la vie des martyrs. Apr&#232;s y avoir pass&#233; une partie de l'apr&#232;s-midi, il me semblait y &#234;tre seulement depuis quelques instants, tant l'atmosph&#232;re qu'on y respire me paraissait embaum&#233;e&#8230; Il fallait bien remporter quelque souvenir des catacombes, aussi ayant laiss&#233; la procession s'&#233;loigner un peu, C&#233;line et Th&#233;r&#232;se se coul&#232;rent ensemble jusqu'au fond de l'ancien tombeau de Sainte C&#233;cile et prirent de la terre sanctifi&#233;e par sa pr&#233;sence. Avant mon voyage de Rome je n'avais pour cette sainte aucune d&#233;votion particuli&#232;re, mais en visitant sa maison chang&#233;e en &#233;glise, le lieu de son martyre, en apprenant qu'elle avait &#233;t&#233; proclam&#233;e reine de l'harmonie, non pas &#224; cause de sa belle voix ni de son talent pour la musique, mais en m&#233;moire du chant virginal qu'elle fit entendre &#224; son Epoux C&#233;leste cach&#233; au fond de son c&#339;ur, je sentis pour elle plus que de la d&#233;votion : une v&#233;ritable tendresse d'amie&#8230; Elle devint ma sainte de pr&#233;dilection, ma confidente intime&#8230; Tout en elle me ravit, surtout son abandon, sa confiance illimit&#233;e qui l'ont rendue capable de virginiser des &#226;mes n'ayant jamais d&#233;sir&#233; d'autres joies que celles de la vie pr&#233;sente&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sainte C&#233;cile est semblable &#224; l'&#233;pouse des cantiques, en elle je vois &#171; Un ch&#339;ur dans un camp d'arm&#233;e !&#8230; &#187; Sa vie n'a pas &#233;t&#233; autre chose qu'un chant m&#233;lodieux au milieu m&#234;me des plus grandes &#233;preuves Ct 7,1 et cela ne m'&#233;tonne pas, puisque &#171; l'&#201;vangile sacr&#233; reposait dans son c&#339;ur ! &#187; et que dans son c&#339;ur reposait l'&#201;poux des Vierges !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La visite &#224; l'&#233;glise Sainte Agn&#232;s me fut aussi bien douce, c'&#233;tait une amie d'enfance que j'allais visiter chez elle, je lui parlai longuement de celle qui porte si bien son nom et je fis tous mes efforts pour obtenir une des reliques de l'Ang&#233;lique patronne de ma M&#232;re ch&#233;rie afin de la lui rapporter, [62r&#176;] mais il nous fut impossible d'en avoir d'autre qu'une petite pierre rouge qui se d&#233;tacha d'une riche mosa&#239;que dont l'origine remonte au temps de Ste Agn&#232;s et qu'elle a d&#251; souvent regarder. N'&#233;tait-ce pas charmant que l'aimable Sainte nous donn&#226;t elle-m&#234;me ce que nous cherchions et qu'il nous &#233;tait interdit de prendre ?&#8230; J'ai toujours regard&#233; cela comme une d&#233;licatesse et une preuve de l'amour avec lequel la douce Ste Agn&#232;s regarde et prot&#232;ge ma M&#232;re ch&#233;rie !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;c) L&#233;on XIII&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Six jours se pass&#232;rent &#224; visiter les principales merveilles de Rome et ce fut le septi&#232;me que je vis la plus grande de toutes : &#171; L&#233;on XIII&#8230; &#187; Ce jour, je le d&#233;sirais et le redoutais en m&#234;me temps, c'&#233;tait de lui que ma vocation d&#233;pendait, car la r&#233;ponse que je devais recevoir de Monseigneur n'&#233;tait pas arriv&#233;e et j'avais appris par une lettre de vous, Ma M&#232;re, qu'il n'&#233;tait plus tr&#232;s bien dispos&#233; pour moi, aussi mon unique planche de salut &#233;tait la permission du Saint P&#232;re&#8230; mais pour l'obtenir, il fallait lui demander, Il fallait devant tout le monde oser parler ; &#171; au Pape, &#187; cette pens&#233;e me faisait trembler ; ce que j'ai souffert avant l'audience, le Bon Dieu seul le sait, avec ma ch&#232;re C&#233;line, Jamais je n'oublierai la part qu'elle a prise &#224; toutes mes &#233;preuves, il semblait que ma vocation &#233;tait la sienne. (Notre amour mutuel &#233;tait remarqu&#233; par les pr&#234;tres du p&#232;lerinage : un soir, &#233;tant en soci&#233;t&#233; si nombreuse que les si&#232;ges manquaient, C&#233;line me prit sur ses genoux et nous nous regardions si gentiment qu'un pr&#234;tre s'&#233;cria : &#171; Comme elles s'aiment ! Ah ! jamais ces deux s&#339;urs ne pourront se s&#233;parer ! &#187; oui, nous nous aimions, mais notre affection &#233;tait si pure et si forte que la pens&#233;e de la s&#233;paration ne nous troublait pas, car nous sentions que rien, m&#234;me l'oc&#233;an, ne pourrait nous &#233;loigner l'une de l'autre&#8230; C&#233;line voyait avec calme ma petite [62v&#176;] nacelle aborder au rivage du Carmel, elle se r&#233;signait &#224; rester aussi longtemps que le Bon Dieu voudrait sur la mer orageuse du monde, s&#251;re d'aborder &#224; son tour sur la rive, objet de nos d&#233;sirs&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Dimanche 20 Novembre apr&#232;s nous &#234;tre habill&#233;es suivant le c&#233;r&#233;monial du Vatican (c'est-&#224;-dire en noir, avec une mantille de dentelle pour coiffure) et nous &#234;tre d&#233;cor&#233;es d'une large m&#233;daille de L&#233;on XIII, suspendue &#224; un ruban bleu et blanc, nous avons fait notre entr&#233;e au Vatican dans la chapelle du Souverain Pontife. A huit heures notre &#233;motion fut profonde en le voyant entrer pour c&#233;l&#233;brer la Ste Messe&#8230; Apr&#232;s avoir b&#233;ni les nombreux p&#232;lerins r&#233;unis autour de lui, il gravit les degr&#233;s du St Autel et nous montra, par sa pi&#233;t&#233; digne du Vicaire de J&#233;sus, qu'il &#233;tait v&#233;ritablement &#171; Le Saint P&#232;re. &#187; Mon c&#339;ur battait bien fort et mes pri&#232;res &#233;taient bien ardentes pendant que J&#233;sus descendait entre les mains de son Pontife ; cependant j'&#233;tais remplie de confiance, l'&#201;vangile de ce jour renfermait ces ravissantes paroles : &#171; Ne craignez pas, petit troupeau, car il a plu &#224; mon P&#232;re de vous donner son royaume. &#187; Lc 12,32 Non je ne craignais pas, j'esp&#233;rais que le royaume du Carmel m'appartiendrait bient&#244;t, Je ne pensais pas alors &#224; ces autres paroles de J&#233;sus : &#171; Je vous pr&#233;pare mon royaume comme mon P&#232;re me l'a pr&#233;par&#233;. &#187; Lc 22,29 C'est-&#224;-dire je vous r&#233;serve des croix et des &#233;preuves, c'est ainsi que vous serez digne de poss&#233;der ce royaume apr&#232;s lequel vous soupirez ; puisqu'il a &#233;t&#233; n&#233;cessaire que le Christ souffr&#238;t et qu'il entr&#226;t par l&#224; dans sa gloire, si vous d&#233;sirez avoir place &#224; ses c&#244;t&#233;s, buvez le calice qu'il a bu Lui-m&#234;me ! Ce calice, il me fut pr&#233;sent&#233; par le Saint-P&#232;re et mes larmes se m&#234;l&#232;rent &#224; l'amer breuvage qui m'&#233;tait offert. Lc 24,26 ; Mt 20,21-23&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la messe d'action de gr&#226;ces qui suivit celle de Sa Saintet&#233;, l'audience commen&#231;a. L&#233;on XIII &#233;tait assis sur un grand fauteuil, Il &#233;tait v&#234;tu simplement [63r&#176;] d'une soutane blanche, d'un camail de m&#234;me couleur et n'avait sur la t&#234;te qu'une petite calotte. Autour de lui se tenaient des cardinaux, archev&#234;ques et &#233;v&#234;ques mais je ne les ai vus qu'en g&#233;n&#233;ral, &#233;tant occup&#233;e du Saint-P&#232;re ; nous passions devant lui en procession, chaque p&#232;lerin s'agenouillait &#224; son tour, baisait le pied et la main de L&#233;on XIII, recevait sa b&#233;n&#233;diction et deux gardes nobles le touchaient par c&#233;r&#233;monie, lui indiquant par l&#224; de se lever (au p&#232;lerin, car je m'explique si mal qu'on pourrait croire que c'&#233;tait au Pape). Avant de p&#233;n&#233;trer dans l'appartement pontifical j'&#233;tais bien r&#233;solue &#224; parler, mais je sentis mon courage faiblir en voyant &#224; la droite du St P&#232;re &#171; Monsieur R&#233;v&#233;rony&#8230; &#187; presque au m&#234;me instant on nous dit de sa part qu'il d&#233;fendait de parler &#224; L&#233;on XIII, l'audience se prolongeant trop longtemps&#8230; Je me tournai vers ma C&#233;line ch&#233;rie, afin de savoir son avis : &#171; Parle ! &#187; me dit-elle. Un instant apr&#232;s j'&#233;tais aux pieds du Saint-P&#232;re ; ayant bais&#233; sa mule, il me pr&#233;sentait la main, mais au lieu de la baiser, je joignis les miennes et levant vers son visage mes yeux baign&#233;s de larmes, je m'&#233;criai : &#171; Tr&#232;s Saint-P&#232;re, j'ai une grande gr&#226;ce &#224; vous demander !&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors le Souverain Pontife baissa la t&#234;te vers moi, de mani&#232;re que ma figure touchait presque la sienne, et je vis ses yeux noirs et profonds se fixer sur moi et sembler me p&#233;n&#233;trer jusqu'au fond de l'&#226;me. &#171; Tr&#232;s Saint-P&#232;re, lui dis-je, en l'honneur de votre jubil&#233;, permettez-moi d'entrer au Carmel &#224; quinze ans !&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;motion avait sans doute fait trembler ma voix, aussi se retournant vers Monsieur R&#233;v&#233;rony qui me regardait avec &#233;tonnement et m&#233;contentement, le St P&#232;re dit : &#171; Je ne comprends pas tr&#232;s bien. &#187; Si le Bon Dieu l'e&#251;t permis il e&#251;t &#233;t&#233; facile que Mr R&#233;v&#233;rony m'obt&#238;nt ce que je d&#233;sirais, mais c'&#233;tait la croix et non la consolation qu'Il voulait me donner. &#171; Tr&#232;s Saint-P&#232;re, r&#233;pondit le Grand Vicaire, c'est une enfant qui d&#233;sire entrer au Carmel &#224; quinze ans, mais les sup&#233;rieurs examinent la question en ce moment. &#187; &#171; Eh bien, mon enfant, reprit le St P&#232;re en me regardant avec bont&#233;, faites ce que les sup&#233;rieurs vous diront. &#187;M'appuyant alors les mains [63v&#176;] sur ses genoux, je tentai un dernier effort et je dis d'une voix suppliante : &#171; Oh ! Tr&#232;s Saint-P&#232;re, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien !&#8230; &#187; Il me regarda fixement et pronon&#231;a ces mots en appuyant sur chaque syllabe : &#171; Allons&#8230; Allons&#8230; Vous entrerez si le Bon Dieu le veut !&#8230; &#187; (Son accent avait quelque chose de si p&#233;n&#233;trant et de si convaincu qu'il me semble encore l'entendre). La bont&#233; du St P&#232;re m'encourageant, je voulais encore parler mais les deux gardes nobles me touch&#232;rent les mains pour me faire lever ; voyant que cela ne suffisait pas, ils me prirent par les bras et Monsieur R&#233;v&#233;rony leur aida &#224; me soulever, car je restais encore les mains jointes, appuy&#233;es sur les genoux de L&#233;on XIII et ce fut de force qu'ils m'arrach&#232;rent de ses pieds&#8230; au moment o&#249; j'&#233;tais ainsi enlev&#233;e, le St P&#232;re posa sa main sur mes l&#232;vres, puis il la leva pour me b&#233;nir alors mes yeux se remplirent de larmes et Monsieur R&#233;v&#233;rony put contempler au moins autant de diamants qu'il en avait vus &#224; Bayeux. Les deux gardes nobles me port&#232;rent pour ainsi dire jusqu'&#224; la porte et l&#224;, un troisi&#232;me me donna une m&#233;daille de L&#233;on XIII.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&#233;line qui me suivait, avait &#233;t&#233; t&#233;moin de la sc&#232;ne qui venait de se passer ; presque aussi &#233;mue que moi, elle eut cependant le courage de demander au St P&#232;re une b&#233;n&#233;diction pour le Carmel. Mr R&#233;v&#233;rony d'une voix m&#233;contente r&#233;pondit : &#171; Il est d&#233;j&#224; b&#233;ni le Carmel : &#187;Le bon St P&#232;re reprit avec douceur : Oh Oui ! il est d&#233;j&#224; b&#233;ni.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant nous Papa &#233;tait venu aux pieds de L&#233;on XIII (avec les messieurs) Mr R&#233;v&#233;rony avait &#233;t&#233; charmant pour lui, le pr&#233;sentant comme le P&#232;re de deux Carm&#233;lites. Le Souverain Pontife, en signe de particuli&#232;re bienveillance, posa sa main sur la t&#234;te v&#233;n&#233;rable de mon Roi ch&#233;ri, semblant ainsi le marquer d'un sceau myst&#233;rieux, au nom de Celui dont il est le v&#233;ritable repr&#233;sentant&#8230; Ah ! maintenant qu'il est au Ciel, ce P&#232;re de quatre Carm&#233;lites, ce n'est plus la main du Pontife qui repose sur son front, lui [64r&#176;] proph&#233;tisant le martyre&#8230; C'est la main de l'&#233;poux des Vierges, du Roi de Gloire, qui fait resplendir la t&#234;te de son Fid&#232;le Serviteur, Mt 25,21 et plus jamais cette main ador&#233;e ne cessera de reposer sur le front qu'elle a glorifi&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon Papa ch&#233;ri eut bien de la peine de me trouver tout en larmes au sortir de l'audience, il fit tout ce qu'il put pour me consoler, mais en vain&#8230; Au fond du c&#339;ur je sentais une grande paix, puisque j'avais fait absolument tout ce qui &#233;tait en mon pouvoir de faire pour r&#233;pondre &#224; ce que le Bon Dieu demandait de moi, mais cette paix &#233;tait au fond et l'amertume remplissait mon &#226;me, car J&#233;sus se taisait. Il semblait absent, rien ne me r&#233;v&#233;lait sa pr&#233;sence&#8230; Ce jour-l&#224; encore le soleil n'osa pas briller et le beau ciel bleu d'Italie, charg&#233; de nuages sombres, ne cessa de pleurer avec moi&#8230; Ah ! c'&#233;tait fini, mon voyage n'avait plus aucun charme &#224; mes yeux puisque le but en &#233;tait manqu&#233;. Cependant les derni&#232;res paroles du Saint-P&#232;re auraient d&#251; me consoler : n'&#233;taient-elles pas en effet une v&#233;ritable proph&#233;tie ? Malgr&#233; tous les obstacles, ce que le Bon Dieu a voulu s'est accompli. Il n'a pas permis aux cr&#233;atures de faire ce qu'elles voulaient, mais sa volont&#233; &#224; Lui&#8230; Depuis quelque temps je m'&#233;tais offerte &#224; l'Enfant J&#233;sus pour &#234;tre son petit jouet, je Lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d'un jouet de prix que les enfants se contentent de regarder sans oser y toucher, mais comme d'une petite balle de nulle valeur qu'il pouvait jeter &#224; terre, pousser du pied, percer, laisser dans un coin ou bien presser sur son c&#339;ur si cela Lui faisait plaisir ; en un mot, je voulais amuser le petit J&#233;sus, lui faire plaisir, je voulais me livrer &#224; ses caprices enfantins&#8230; Il avait exauc&#233; ma pri&#232;re&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Rome J&#233;sus per&#231;a son petit jouet, il voulait voir ce qu'il y avait dedans et puis l'ayant vu, content de sa d&#233;couverte, Il laissa tomber sa petite [64v&#176;] balle et s'endormit&#8230; Que fit-Il pendant son doux sommeil et que devint la petite balle abandonn&#233;e ?&#8230; J&#233;sus r&#234;va qu'il s'amusait encore avec son jouet, le laissant et le prenant tour &#224; tour, et puis qu'apr&#232;s l'avoir fait rouler bien loin Il le pressait sur son c&#339;ur, ne permettant plus qu'il s'&#233;loigne jamais de sa petite main&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous comprenez, ma M&#232;re ch&#233;rie, combien la petite balle &#233;tait triste de se voir par terre&#8230; Cependant je ne cessais d'esp&#233;rer contre toute esp&#233;rance. Rm 4,18 Quelques jours apr&#232;s l'audience du St P&#232;re, Papa &#233;tant all&#233; voir le bon fr&#232;re Sim&#233;on trouva chez lui Monsieur R&#233;v&#233;rony qui fut tr&#232;s aimable. Papa lui reprocha gaiement de ne m'avoir pas aid&#233;e dans ma difficile entreprise, puis il raconta l'histoire de sa Reine au fr&#232;re Sim&#233;on. Le v&#233;n&#233;rable vieillard &#233;couta son r&#233;cit avec beaucoup d'int&#233;r&#234;t, en prit m&#234;me des notes et dit avec &#233;motion : &#171; On ne voit pas cela en Italie ! &#187; Je crois que cette entrevue fit une tr&#232;s bonne impression &#224; Monsieur R&#233;v&#233;rony ; dans la suite il ne cessa de me prouver qu'il &#233;tait enfin convaincu de ma vocation.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;8) Naples, Pomp&#233;i&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Au lendemain de la m&#233;morable journ&#233;e, il nous fallut partir d&#232;s le matin pour Naples et Pomp&#233;i. En notre honneur, le V&#233;suve fit du bruit toute la journ&#233;e, laissant avec ses coups de canon &#233;chapper une &#233;paisse colonne de fum&#233;e. Les traces qu'il a laiss&#233;es sur les ruines de Pomp&#233;i sont effrayantes, elles montrent la puissance du Dieu : &#171; Qui regarde la terre et la fait trembler, qui touche les montagnes et les r&#233;duit en fum&#233;e. &#187; Ps 104,32&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aurais aim&#233; &#224; me promener seule au milieu des ruines, &#224; r&#234;ver sur la fragilit&#233; des choses humaines, mais le nombre des voyageurs enlevait une grande partie du charme m&#233;lancolique de la cit&#233; d&#233;truite&#8230; A Naples ce fut tout le contraire, le grand nombre de voitures &#224; deux chevaux rendit magnifique notre promenade au monast&#232;re San Martino plac&#233; sur [65r&#176;] une haute colline dominant toute la ville, malheureusement les chevaux qui nous conduisaient prenaient &#224; chaque instant le mors aux dents et plus d'une fois je me suis crue &#224; ma derni&#232;re heure. Le cocher avait beau r&#233;p&#233;ter constamment la parole magique des conducteurs italiens : &#171; Appipau, appipau&#8230; &#187; les pauvres chevaux voulaient renverser la voiture, enfin gr&#226;ce au secours de nos anges gardiens, nous arriv&#226;mes &#224; notre magnifique h&#244;tel. Pendant tout le cours de notre voyage, nous avons &#233;t&#233; log&#233;s dans des h&#244;tels princiers, jamais je n'avais &#233;t&#233; entour&#233;e de tant de luxe, c'est bien le cas de dire que la richesse ne fait pas le bonheur, car j'aurais &#233;t&#233; plus heureuse sous un toit de chaume avec l'esp&#233;rance du Carmel, qu'aupr&#232;s des lambris dor&#233;s, des escaliers de marbre blanc, des tapis de soie, avec l'amertume dans le c&#339;ur&#8230; Ah ! je l'ai bien senti, &lt;strong&gt;la joie ne se trouve pas dans les objets qui nous entourent, elle se trouve au plus intime de l'&#226;me, on peut aussi bien la poss&#233;der dans une prison que dans un palais, la preuve, c'est que je suis plus heureuse au Carmel, m&#234;me au milieu des &#233;preuves int&#233;rieures et ext&#233;rieures que dans le monde, entour&#233;e des commodit&#233;s de la vie et surtout des douceurs du foyer paternel !&lt;/strong&gt;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais l'&#226;me plong&#233;e dans la tristesse, cependant &#224; l'ext&#233;rieur, j'&#233;tais la m&#234;me, car je croyais cach&#233;e la demande que j'avais faite au St P&#232;re ; bient&#244;t je pus me convaincre du contraire, &#233;tant rest&#233;e seule dans le wagon avec C&#233;line (les autres p&#232;lerins &#233;taient descendus au buffet pendant les quelques minutes d'arr&#234;t) je vis Monsieur Legoux, vicaire g&#233;n&#233;ral de Coutances ouvrir la porti&#232;re et me regardant en souriant, il me dit : &#171; Eh bien, comment va notre petite carm&#233;lite ?&#8230; &#187; Je compris alors que tout le p&#232;lerinage savait mon secret, heureusement personne ne m'en parla, mais je vis &#224; la mani&#232;re sympathique dont on me regardait, que ma demande n'avait pas produit un mauvais [65v&#176;] effet, au contraire&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;9) Assise&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;A la petite ville d'Assise j'eus l'occasion de monter dans la voiture de Monsieur R&#233;v&#233;rony, faveur qui ne fut accord&#233;e &#224; aucune dame pendant tout le voyage. Voici comment j'obtins ce privil&#232;ge. Apr&#232;s avoir visit&#233; les lieux embaum&#233;s par les vertus de Saint Fran&#231;ois et de Sainte Claire, nous avions termin&#233; par le monast&#232;re de Sainte Agn&#232;s, s&#339;ur de Sainte Claire ; j'avais contempl&#233; &#224; mon aise la t&#234;te de la Sainte, lorsque me retirant une des derni&#232;res je m'aper&#231;us avoir perdu ma ceinture ; je la cherchai au milieu de la foule, un pr&#234;tre eut piti&#233; de moi et m'aida, mais apr&#232;s me l'avoir trouv&#233;e, je le vis s'&#233;loigner et je restai seule &#224; chercher, car j'avais bien la ceinture, mais impossible de la mettre, la boucle manquait&#8230; Enfin je la vis briller dans un coin, la saisir et l'ajuster au ruban ne fut pas long, mais le travail pr&#233;c&#233;dent l'avait &#233;t&#233; davantage, aussi mon &#233;tonnement fut grand de me trouver seule aupr&#232;s de l'&#233;glise, toutes les nombreuses voitures avaient disparu, &#224; l'exception de celle de Mr R&#233;v&#233;rony. Quel parti prendre ? Fallait-il courir apr&#232;s les voitures que je ne voyais plus, m'exposer &#224; manquer le train et mettre mon Papa ch&#233;ri dans l'inqui&#233;tude, ou bien demander une place dans la cal&#232;che de Mr R&#233;v&#233;rony ?&#8230; Je me d&#233;cidai &#224; ce dernier parti. Avec mon air le plus gracieux et le moins embarrass&#233; possible malgr&#233; mon extr&#234;me embarras, je lui exposai ma situation critique et le mis dans l'embarras lui-m&#234;me, car sa voiture &#233;tait garnie des messieurs les plus distingu&#233;s du p&#232;lerinage, Pas moyen de trouver une place de plus, mais un monsieur tr&#232;s galant se h&#226;ta de descendre, me fit monter &#224; sa place et se pla&#231;a modestement aupr&#232;s du cocher. Je ressemblais &#224; un &#233;cureuil pris dans un pi&#232;ge et j'&#233;tais loin d'&#234;tre &#224; l'aise, entour&#233;e de tous ces grands personnages et surtout du plus redoutable en face duquel j'&#233;tais plac&#233;e&#8230; Il fut cependant tr&#232;s [66r&#176;] aimable pour moi, interrompant de temps en temps sa conversation avec les messieurs pour me parler du Carmel. Avant d'arriver &#224; la gare tous les grands personnages tir&#232;rent leurs grands porte-monnaie afin de donner de l'argent au cocher (d&#233;j&#224; pay&#233;), je fis comme eux et pris mon tout petit porte-monnaie, mais Monsieur R&#233;v&#233;rony ne consentit pas &#224; ce que j'en fisse sortir de jolies petites pi&#232;ces, il aima mieux en donner une grande pour nous deux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre fois je me trouvai &#224; c&#244;t&#233; de lui en omnibus, il fut encore plus aimable et me promit de faire tout ce qu'il pourrait afin que j'entre au Carmel&#8230; Tout en mettant un peu de baume sur mes plaies, ces petites rencontres n'emp&#234;ch&#232;rent pas le retour d'&#234;tre beaucoup moins agr&#233;able que l'aller, car je n'avais plus l'espoir &#171; du St P&#232;re &#187; je ne trouvais aucun secours sur la terre qui me paraissait un d&#233;sert aride et sans eau, Ps 63,2 toute mon esp&#233;rance &#233;tait dans le Bon Dieu seul&#8230; je venais de faire l'exp&#233;rience qu'il vaut mieux avoir recours &#224; Lui qu'&#224; ses saints&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;10) Florence&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La tristesse de mon &#226;me ne m'emp&#234;cha pas de prendre un grand int&#233;r&#234;t aux saints lieux que nous visitions &#224; Florence je fus heureuse de contempler Sainte Madeleine de Pazzi au milieu du ch&#339;ur des carm&#233;lites qui nous ouvrirent la grande grille ; comme nous ne savions pas jouir de ce privil&#232;ge beaucoup de personnes d&#233;sirant faire toucher leurs chapelets au tombeau de la sainte, il n'y eut que moi &#224; pouvoir passer la main dans la grille qui nous en s&#233;parait, aussi tout le monde m'apportait des chapelets et j'&#233;tais bien fi&#232;re de mon office&#8230; Il fallait toujours que je trouve le moyen de toucher &#224; tout, ainsi dans l'&#201;glise de Sainte Croix en J&#233;rusalem (de Rome) nous p&#251;mes v&#233;n&#233;rer plusieurs morceaux de la vraie Croix, deux &#233;pines et l'un des clous sacr&#233;s renferm&#233; dans un magnifique reliquaire d'or ouvrag&#233;, mais sans verre, aussi je trouvai moyen, en v&#233;n&#233;rant la pr&#233;cieuse relique, de couler mon petit doigt dans [66v&#176;] dans un des jours du reliquaire et je pus toucher au clou qui fut baign&#233; du sang de J&#233;sus&#8230; J'&#233;tais vraiment par trop audacieuse !&#8230; Heureusement le bon Dieu qui voit le fond des choses sait que mon intention &#233;tait pure et que pour rien au monde je n'aurais voulu lui d&#233;plaire, &lt;strong&gt;j'agissais avec Lui comme un enfant qui se croit tout permis et regarde les tr&#233;sors de son p&#232;re comme les siens.&lt;/strong&gt; Lc 15,31 Je ne puis encore comprendre pourquoi les femmes sont si facilement excommuni&#233;es en Italie, &#224; chaque instant on nous disait : &#171; N'entrez pas ici&#8230; N'entrez pas l&#224;, vous seriez excommuni&#233;es !&#8230; &#187; Cependant elles aiment le bon Dieu en bien plus grand nombre que les hommes et pendant la Passion de Notre Seigneur les femmes eurent plus de courage que les ap&#244;tres, Lc 23,27 puisqu'elles brav&#232;rent les insultes des soldats et os&#232;rent essuyer la Face adorable de J&#233;sus,.. C'est sans doute pour cela qu'Il permet que le m&#233;pris soit leur partage sur la terre, puisqu'Il l'a choisi pour Lui-m&#234;me&#8230; Au Ciel, Il saura bien montrer que ses pens&#233;es ne sont pas celles des hommes, Is 55,8-9 car alors les derni&#232;res seront les premi&#232;res&#8230; Mt 20,16 Plus d'une fois pendant le voyage, je n'ai pas eu la patience d'attendre le Ciel pour &#234;tre la premi&#232;re&#8230; Un jour que nous visitions un monast&#232;re de Carmes, ne me contentant pas de suivre les p&#232;lerins dans les galeries ext&#233;rieures, je m'avan&#231;ai sous les clo&#238;tres inf&#233;rieurs&#8230; tout &#224; coup je vis un bon vieux carme qui de loin me faisait signe de m'&#233;loigner, mais au lieu de m'en aller, je m'approchai de lui et montrant les tableaux du clo&#238;tre, je lui fis signe qu'ils &#233;taient jolis. Il reconnut sans doute &#224; mes cheveux sur le dos et &#224; mon air jeune que j'&#233;tais une enfant, il me sourit avec bont&#233; et s'&#233;loigna voyant qu'il n'avait pas une ennemie devant lui ; si j'avais pu lui parler italien, je lui aurais dit &#234;tre une future carm&#233;lite, mais &#224; cause des constructeurs de la tour de Babel, cela me fut impossible. Gn 11,9&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;11) Le retour&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir encore visit&#233; Pise et G&#234;nes nous rev&#238;nmes en France. Sur le parcours [67r&#176;] la vue &#233;tait magnifique, tant&#244;t nous longions la mer et le chemin de fer en &#233;tait si pr&#232;s qu'il me semblait que les vagues allaient arriver jusqu'&#224; nous (ce spectacle fut caus&#233; par une temp&#234;te, c'&#233;tait le soir, ce qui rendait la sc&#232;ne encore plus imposante), tant&#244;t des plaines couvertes d'orangers aux fruits m&#251;rs, de verts oliviers au feuillage l&#233;ger, de palmiers gracieux&#8230; &#224; la tomb&#233;e du jour, nous voyions les nombreux petits ports de mer s'&#233;clairer d'une multitude de lumi&#232;res, pendant qu'au Ciel scintillaient les premi&#232;res &#233;toiles&#8230; Ah ! quelle po&#233;sie remplissait mon &#226;me &#224; la vue de toutes ces choses que je regardais pour la premi&#232;re et la derni&#232;re fois de ma vie !&#8230; C'&#233;tait sans regret que je les voyais s'&#233;vanouir, mon c&#339;ur aspirait &#224; d'autres merveilles il avait assez contempl&#233; les beaut&#233;s de la terre, celles du Ciel &#233;taient l'objet de ses d&#233;sirs et pour les donner aux &#226;mes, je voulais devenir prisonni&#232;re !&#8230; Avant de voir s'ouvrir devant moi les portes de la prison b&#233;nie apr&#232;s laquelle je soupirais, il me fallait encore lutter et souffrir ; je le sentais en revenant en France, cependant ma confiance &#233;tait si grande que je ne cessai pas d'esp&#233;rer qu'il me serait permis d'entrer le 25 D&#233;cembre&#8230; A peine arriv&#233;s Lisieux, notre premi&#232;re visite fut pour le Carmel. Quelle entrevue que celle-l&#224; !&#8230; Nous avions tant de choses &#224; nous dire, depuis un mois de s&#233;paration, mois qui m'a sembl&#233; plus long et pendant lequel j'ai plus appris que pendant plusieurs ann&#233;es&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O ma M&#232;re ch&#233;rie ! qu'il m'a &#233;t&#233; doux de vous revoir, de vous ouvrir ma pauvre petite &#226;me bless&#233;e. A vous qui saviez si bien me comprendre, &#224; qui une parole, un regard suffisaient pour tout deviner ! Je m'abandonnai compl&#232;tement, j'avais fait tout ce qui d&#233;pendait de moi, tout, jusqu'&#224; parler au Saint P&#232;re, aussi je ne savais ce que je devais encore faire. Vous me d&#238;tes d'&#233;crire &#224; Monseigneur et de lui rappeler sa promesse ; je le fis aussit&#244;t, le mieux qu'il me fut possible, mais dans des termes que mon Oncle trouva un peu trop [67v&#176;] simples, Il refit ma lettre ; au moment o&#249; j'allais la faire partir, j'en re&#231;us une de vous, me disant de ne pas &#233;crire, d'attendre quelques jours ; j'ob&#233;is aussit&#244;t, car j'&#233;tais s&#251;re que c'&#233;tait le meilleur moyen de ne pas me tromper. Enfin dix jours avant No&#235;l, ma lettre partit ! Bien convaincue que la r&#233;ponse ne se ferait pas attendre, j'allais tous les matins apr&#232;s la messe &#224; la poste avec Papa, croyant y trouver la permission de m'envoler, mais chaque matin amenait une nouvelle d&#233;ception qui cependant, n'&#233;branlait pas ma foi&#8230; je demandais &#224; J&#233;sus de briser mes liens, Il les brisa, Ps 116,16 mais d'une mani&#232;re toute diff&#233;rente de celle que j'attendais&#8230; La belle f&#234;te de No&#235;l arriva et J&#233;sus ne se r&#233;veilla pas&#8230; Il laissa par terre sa petite balle, sans m&#234;me jeter sur elle un regard&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VIII - La douloureuse attente&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mon c&#339;ur &#233;tait bris&#233; en me rendant &#224; la messe de minuit, je comptais si bien y assister derri&#232;re les grilles du Carmel&#8230; Cette &#233;preuve fut bien grande pour ma foi, mais Celui dont le c&#339;ur veille pendant son sommeil, me fit comprendre qu'&#224; ceux dont la foi &#233;gale un grain de s&#233;nev&#233;, Mt 17,19 il accorde des miracles et fait changer de place les montagnes, afin d'affermir cette foi si petite ; mais pour ses intimes, pour sa M&#232;re, il ne fait pas de miracles avant d'avoir &#233;prouv&#233; leur foi. Ct 5,2 Ne laissa-t-Il pas mourir Lazare, bien que Marthe et Marie Lui aient fait dire qu'il &#233;tait malade ?&#8230; Jn 11,1-4 Aux noces de Cana, la Sainte Vierge ayant demand&#233; &#224; J&#233;sus de secourir le Ma&#238;tre de la maison, ne Lui r&#233;pondit-Il pas que son heure n'&#233;tait pas encore venue ?&#8230; Jn 2,1-11 Mais apr&#232;s l'&#233;preuve, quelle r&#233;compense ! l'eau se change en vin&#8230; Lazare ressuscite !&#8230; Ainsi J&#233;sus agit-Il envers sa petite Th&#233;r&#232;se : apr&#232;s l'avoir longtemps &#233;prouv&#233;e, il combla tous les d&#233;sirs de son c&#339;ur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apr&#232;s-midi de la radieuse f&#234;te pass&#233;e pour moi dans les larmes, j'allai voir les carm&#233;lites ; ma surprise fut bien grande d'apercevoir lorsqu'on ouvrit la [68r&#176;] grille un ravissant petit J&#233;sus, tenant en sa main une balle sur laquelle &#233;tait &#233;crit mon nom. Les carm&#233;lites, &#224; la place de J&#233;sus, trop petit pour parler, me chant&#232;rent un cantique compos&#233; par ma M&#232;re ch&#233;rie ; chaque parole r&#233;pandait en mon &#226;me une bien douce consolation, jamais je n'oublierai cette d&#233;licatesse de c&#339;ur maternel qui toujours me combla des plus exquises tendresses&#8230; Apr&#232;s avoir remerci&#233; en r&#233;pandant de douces larmes, je racontai la surprise que ma C&#233;line ch&#233;rie m'avait faite en revenant de la messe de minuit. J'avais trouv&#233; dans ma chambre, au milieu d'un charmant bassin, un petit navire qui portait le petit J&#233;sus dormant avec une petite balle aupr&#232;s de Lui, sur la voile blanche C&#233;line avait &#233;crit ces mots : &lt;strong&gt;&#171; Je dors mais mon c&#339;ur veille &#187; Ct 5,2&lt;/strong&gt; et sur le vaisseau ce seul mot : &#171; Abandon ! &#187; Ah ! si J&#233;sus ne parlait pas encore &#224; sa petite fianc&#233;e, si toujours ses yeux divins restaient ferm&#233;s, du moins, Il se r&#233;v&#233;lait &#224; elle par le moyen d'&#226;mes comprenant toutes les d&#233;licatesses et l'amour de son c&#339;ur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier jour de l'ann&#233;e 1888 J&#233;sus me fit encore pr&#233;sent de sa croix mais cette fois je fus seule &#224; la porter, car elle fut d'autant plus douloureuse qu'elle &#233;tait incomprise&#8230; Une lettre de Pauline (M&#232;re Marie de Gonzague) m'annon&#231;a que la r&#233;ponse de Monseigneur &#233;tait arriv&#233;e le 28, f&#234;te des Sts Innocents, mais qu'elle ne me l'avait pas fait savoir, ayant d&#233;cid&#233; que mon entr&#233;e n'aurait lieu qu'apr&#232;s le car&#234;me. Gn 7,13-16 Je ne pus retenir mes larmes &#224; la pens&#233;e d'un si long d&#233;lai. Cette &#233;preuve eut pour moi un caract&#232;re tout particulier, je voyais mes liens rompus du c&#244;t&#233; du monde et cette fois c'&#233;tait l'arche sainte qui refusait son entr&#233;e &#224; la pauvre petite colombe&#8230; Ps 116,16 Gn 7,13-16 Je veux bien croire que je dus para&#238;tre d&#233;raisonnable en n'acceptant pas joyeusement mes trois mois d'exil, mais je crois aussi que, sans le para&#238;tre, cette &#233;preuve fut tr&#232;s grande et me fit beaucoup grandir dans l'abandon et dans les autres vertus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[68v&#176;] Comment se pass&#232;rent ces trois mois si riches en gr&#226;ces pour mon &#226;me ?. .. D'abord il me vint &#224; la pens&#233;e de ne pas me g&#234;ner &#224; mener une vie aussi bien r&#233;gl&#233;e que j'en avais l'habitude, mais bient&#244;t je compris le prix du temps qui m'&#233;tait offert et je r&#233;solus de me livrer plus que jamais &#224; une vie s&#233;rieuse et mortifi&#233;e. Lorsque je dis mortifi&#233;e, ce n'est pas afin de faire croire que je faisais des p&#233;nitences, h&#233;las ! je n'en ai jamais fait aucune, bien loin de ressembler aux belles &#226;mes qui d&#232;s leur enfance pratiquaient toute esp&#232;ce de mortifications, je ne sentais pour elles aucun attrait ; sans doute cela venait de ma l&#226;chet&#233;, car j'aurais pu, comme C&#233;line, trouver mille petites inventions pour me faire souffrir, au lieu de cela je me suis toujours laiss&#233;e dorloter dans du coton et emp&#226;ter comme un petit oiseau qui n'a pas besoin de faire p&#233;nitence&#8230; &lt;strong&gt;Mes mortifications consistaient &#224; briser ma volont&#233;, toujours pr&#234;te &#224; s'imposer, &#224; retenir une parole de r&#233;plique, &#224; rendre de petits services sans les faire valoir, &#224; ne point m'appuyer le dos quand j'&#233;tais assise, etc., etc&#8230; Ce fut par la pratique de ces riens que je me pr&#233;parai &#224; devenir la fianc&#233;e de J&#233;sus, et je ne puis dire combien cette attente m'a laiss&#233; de doux souvenirs&#8230;&lt;/strong&gt; Trois mois passent bien vite, enfin le moment si ardemment d&#233;sir&#233; arriva.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Copyright Cerf/DDB&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='http://www.carmel.asso.fr/Manuscrit-A-Le-Carmel-68vo-84vo.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;page suivante&#8230;&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les cinq ann&#233;es les plus tristes de ma vie (22r&#176;-44r&#176;)</title>
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		<dc:subject>Sommaire</dc:subject>

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&lt;p&gt;I - &#201;l&#232;ve &#224; l'Abbaye J'avais huit ans et demi lorsque L&#233;onie sortit de pension et je la rempla&#231;ai &#224; l'Abbaye. J'ai souvent entendu dire que le temps pass&#233; au pensionnat est le meilleur et le plus doux de la vie, il n'en fut pas ainsi pour moi, les cinq ann&#233;es que j'y passai furent les plus tristes de ma vie ; si je n'avais pas eu avec moi ma C&#233;line ch&#233;rie, je n'aurais pas pu y rester un seul mois sans tomber malade&#8230; La pauvre petite fleur avait &#233;t&#233; habitu&#233;e &#224; plonger ses fragiles racines (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.carmel.asso.fr/-Manuscrit-A-.html" rel="directory"&gt;Manuscrit A&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.carmel.asso.fr/+-Sommaire-+.html" rel="tag"&gt;Sommaire&lt;/a&gt;

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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I - &#201;l&#232;ve &#224; l'Abbaye&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'avais huit ans et demi lorsque L&#233;onie sortit de pension et je la rempla&#231;ai &#224; l'Abbaye. J'ai souvent entendu dire que le temps pass&#233; au pensionnat est le meilleur et le plus doux de la vie, il n'en fut pas ainsi pour moi, les cinq ann&#233;es que j'y passai furent les plus tristes de ma vie ; si je n'avais pas eu avec moi ma C&#233;line ch&#233;rie, je n'aurais pas pu y rester un seul mois sans tomber malade&#8230; La pauvre petite fleur avait &#233;t&#233; habitu&#233;e &#224; plonger ses fragiles racines dans une terre choisie, faite expr&#232;s pour elle, aussi lui sembla-t-il bien dur de se voir au milieu de fleurs de toute esp&#232;ce, aux racines souvent bien peu d&#233;licates, et d'&#234;tre oblig&#233;e de trouver dans une terre commune le suc n&#233;cessaire &#224; sa subsistance !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous m'aviez si bien instruite, ma M&#232;re ch&#233;rie, en arrivant en pension j'&#233;tais la plus avanc&#233;e des enfants de mon &#226;ge ; je fus plac&#233;e dans [22v&#176;] une classe d'&#233;l&#232;ves toutes plus grandes que moi, l'une d'elles &#226;g&#233;e de treize &#224; quatorze ans &#233;tait peu intelligente, mais savait cependant en imposer aux &#233;l&#232;ves et m&#234;me aux ma&#238;tresses. Me voyant si jeune, presque toujours la premi&#232;re de ma classe et ch&#233;rie de toutes les religieuses, elle en &#233;prouva sans doute une jalousie bien pardonnable &#224; une pensionnaire et me fit payer de mille mani&#232;res mes petits succ&#232;s&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ma nature timide et d&#233;licate, je ne savais pas me d&#233;fendre et me contentais de pleurer sans rien dire, ne me plaignant pas m&#234;me &#224; vous de ce que je souffrais, mais je n'avais pas assez de vertu pour m'&#233;lever au-dessus de ces mis&#232;res de la vie et mon pauvre petit c&#339;ur souffrit beaucoup&#8230; Heureusement chaque soir je retrouvais le foyer paternel, alors mon c&#339;ur s'&#233;panouissait, je sautais sur les genoux de mon Roi, lui disant les notes qui m'avaient &#233;t&#233; donn&#233;es et son baiser me faisait oublier toutes mes peines&#8230; Avec quelle joie j'annon&#231;ai le r&#233;sultat de ma premi&#232;re composition (une composition d'Histoire Sainte), un seul point me manquait pour avoir le maximum, n'ayant pas su le nom du p&#232;re de Mo&#239;se. J'&#233;tais donc la premi&#232;re et j'apportais une belle d&#233;coration d'argent. Pour me r&#233;compenser Papa me donna une jolie petite pi&#232;ce de quatre sous que je pla&#231;ai dans une bo&#238;te et qui fut destin&#233;e &#224; recevoir presque chaque Jeudi une nouvelle pi&#232;ce, toujours de m&#234;me grandeur&#8230; (c'&#233;tait dans cette bo&#238;te que j'allais puiser quand &#224; certaines grandes f&#234;tes je voulais faire une aum&#244;ne de ma bourse &#224; la qu&#234;te, soit pour la propagation de la Foi ou autres &#339;uvres semblables). Pauline, ravie du succ&#232;s de sa petite &#233;l&#232;ve, lui fit cadeau d'un [23r&#176;] joli cerceau pour l'encourager &#224; continuer d'&#234;tre bien studieuse. La pauvre petite avait un r&#233;el besoin de ces joies de la famille, sans elles, la vie de pension lui aurait &#233;t&#233; trop dure.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II - Le jeudi&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'apr&#232;s-midi de chaque Jeudi c'&#233;tait cong&#233;, mais ce n'&#233;tait pas comme les cong&#233;s de Pauline, je n'&#233;tais pas dans le belv&#233;d&#232;re avec Papa&#8230; Il fallait jouer non pas avec ma C&#233;line, ce qui me plaisait quand j'&#233;tais toute seule avec elle, mais avec mes petites cousines et les petites Maudelonde, c'&#233;tait pour moi une vraie peine, ne sachant pas jouer comme les autres enfants, je n'&#233;tais pas une compagne agr&#233;able, cependant je faisais de mon mieux pour imiter les autres sans y r&#233;ussir et je m'ennuyais beaucoup, surtout quand il fallait passer toute une apr&#232;s-midi &#224; danser des quadrilles. La seule chose qui me plaisait c'&#233;tait d'aller au jardin de l'&#233;toile, alors j'&#233;tais la premi&#232;re partout, cueillant les fleurs &#224; profusion et sachant trouver les plus jolies j'excitais l'envie de mes petites compagnes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui me plaisait encore c'&#233;tait lorsque par hasard j'&#233;tais seule avec la petite Marie, n'ayant plus C&#233;line Maudelonde pour l'entra&#238;ner &#224; des jeux ordinaires, elle me laissait libre de choisir et je choisissais un jeu tout &#224; fait nouveau. Marie et Th&#233;r&#232;se devenaient deux solitaires n'ayant qu'une pauvre cabane, un petit champ de bl&#233; et quelques l&#233;gumes &#224; cultiver. Leur vie se passait dans une contemplation continuelle, c'est-&#224;-dire que l'un des solitaires rempla&#231;ait l'autre &#224; l'oraison lorsqu'il fallait s'occuper de la vie active. Tout se faisait avec une entente, un silence et des mani&#232;res si religieuses que c'&#233;tait parfait. Lorsque ma Tante venait nous chercher pour la promenade, notre jeu continuait m&#234;me dans la rue. Les deux solitaires r&#233;citaient [23v&#176;] ensemble le chapelet, se servant de leurs doigts afin de ne pas montrer leur d&#233;votion &#224; l'indiscret public, cependant un jour le plus jeune solitaire s'oublia : ayant re&#231;u un g&#226;teau pour sa collation, il fit avant de le manger, un grand signe de croix, ce qui fit rire tous les profanes du si&#232;cle&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marie et moi &#233;tions toujours du m&#234;me avis, nous avions si bien les m&#234;mes go&#251;ts qu'une fois notre union de volont&#233; passa les bornes. Revenant un soir de l'Abbaye, je dis &#224; Marie : &#034;Conduis-moi, je vais fermer les yeux.&#034; &#034;Je veux les fermer aussi, me r&#233;pondit-elle.&#034; Aussit&#244;t dit, aussit&#244;t fait, sans discuter chacune fit sa volont&#233;&#8230; Nous &#233;tions sur un trottoir, il n'y avait pas &#224; craindre les voitures ; apr&#232;s une agr&#233;able promenade de quelques minutes, ayant savour&#233; les d&#233;lices de marcher sans y voir, les deux petites &#233;tourdies tomb&#232;rent ensemble sur des caisses pos&#233;es &#224; la porte d'un magasin, ou plut&#244;t elles les firent tomber, le marchand sortit tout en col&#232;re pour relever sa marchandise, les deux aveugles volontaires s'&#233;taient bien relev&#233;es toutes seules et marchaient &#224; grands pas, les yeux grands ouverts, &#233;coutant les justes reproches de Jeanne qui &#233;tait aussi f&#226;ch&#233;e que le marchand !&#8230; Aussi pour nous punir, elle r&#233;solut de nous s&#233;parer et depuis ce jour Marie et C&#233;line all&#232;rent ensemble pendant que je fis route avec Jeanne. Cela mit fin &#224; notre trop grande union de volont&#233; et ce ne fut pas un mal pour les a&#238;n&#233;es qui au contraire n'&#233;taient jamais du m&#234;me avis et se disputaient tout au long du chemin. La paix fut ainsi compl&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III - &#171; Mes rapports intimes avec C&#233;line &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai rien dit encore de mes rapports intimes avec C&#233;line, ah ! [24r&#176;] s'il me fallait tout raconter, je ne pourrais finir&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Lisieux les r&#244;les avaient chang&#233;, c'&#233;tait C&#233;line qui &#233;tait devenue un malin petit lutin et Th&#233;r&#232;se n'&#233;tait plus qu'une petite fille bien douce mais peureuse &#224; l'exc&#232;s,.. Cela n'emp&#234;chait pas que C&#233;line et Th&#233;r&#232;se s'aimaient de plus en plus ; parfois il y avait quelques petites discussions mais ce n'&#233;tait pas grave et dans le fond elles &#233;taient toujours du m&#234;me avis. Je puis dire que jamais ma petite s&#339;ur ch&#233;rie ne m'a fait de peine, mais qu'elle a &#233;t&#233; pour moi comme un rayon de soleil, me r&#233;jouissant et me consolant toujours&#8230; Elle prenait tant de soin de ma sant&#233; que cela m'ennuyait quelquefois.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Les jeux&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ce qui ne m'ennuyait pas c'&#233;tait de la regarder s'amuser ; elle rangeait toute la troupe de nos petites poup&#233;es et leur faisait la classe comme une habile ma&#238;tresse, seulement elle avait le soin que ses filles soient toujours sages au lieu que les miennes &#233;taient souvent mises &#224; la porte &#224; cause de leur mauvaise conduite&#8230; Elle me disait toutes les choses nouvelles qu'elle venait d'apprendre dans sa classe, ce qui m'amusait beaucoup, et je la regardais comme un puits de science, j'avais re&#231;u le titre de &#034;petite fille &#224; C&#233;line&#034;, aussi quand elle &#233;tait f&#226;ch&#233;e contre moi, sa plus grande marque de m&#233;contentement &#233;tait de me dire : &#034;Tu n'es plus ma petite fille, c'est fini, je m'en rappellerai toujours&#8230;&#034; Alors je n'avais plus qu'&#224; pleurer comme une Madeleine, la suppliant de me regarder encore comme sa petite fille, bient&#244;t elle m'embrassait et me promettait de ne plus se rappeler de rien !&#8230; Pour me consoler elle prenait une de ses poup&#233;es et lui [24v&#176;] disait : &#034;Ma ch&#233;rie, embrasse ta tante.&#034; Une fois la poup&#233;e fut si empress&#233;e de m'embrasser tendrement qu'elle me passa ses deux petits bras dans le nez&#8230; C&#233;line qui ne l'avait pas fait expr&#232;s me regardait stup&#233;faite, la poup&#233;e pendue au nez ; la tante ne fut pas longtemps &#224; repousser les &#233;treintes trop tendres de sa ni&#232;ce et se mit &#224; rire de tout son c&#339;ur d'une aussi singuli&#232;re aventure.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Les &#233;trennes&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le plus amusant &#233;tait de nous voir acheter nos &#233;trennes, ensemble au bazar, nous nous cachions soigneusement l'une de l'autre. Ayant dix sous d&#233;penser il nous fallait au moins cinq ou six objets diff&#233;rents, c'&#233;tait &#224; laquelle ach&#232;terait les plus belles choses. Ravies de nos emplettes, nous attendions avec impatience le premier jour de l'an afin de pouvoir nous offrir nos magnifiques cadeaux. Celle qui se r&#233;veillait avant l'autre s'empressait de lui souhaiter la bonne ann&#233;e, ensuite on se donnait les tr&#233;sors : et chacune s'extasiait sur les tr&#233;sors donn&#233;s pour dix sous !&#8230; Ces petits cadeaux nous faisaient presque autant de plaisir que les belles &#233;trennes de mon oncle, d'ailleurs ce n'&#233;tait que le commencement des joies. Ce jour-l&#224; nous &#233;tions vite habill&#233;es et chacune se tenait au guet pour sauter au cou de Papa ; d&#232;s qu'il sortait de sa chambre, c'&#233;taient des cris de joie dans toute la maison et ce pauvre petit p&#232;re paraissait heureux de nous voir si contentes&#8230; les &#233;trennes que Marie et Pauline donnaient &#224; leur petites filles n'avaient pas une grande valeur mais elles leur donnaient aussi une grande joie&#8230; Ah ! qu'&#224; cet &#226;ge nous n'&#233;tions pas blas&#233;es, notre &#226;me dans toute sa fra&#238;cheur s'&#233;panouissait comme une fleur heureuse de recevoir la ros&#233;e du matin&#8230; le m&#234;me souffle faisait balancer nos corolles et ce qui faisait de la joie &#224; [25r&#176;] l'une en faisait en m&#234;me temps &#224; l'autre. Oui nos joies &#233;taient communes, je l'ai bien senti au beau jour de la premi&#232;re Communion de ma C&#233;line ch&#233;rie. Je n'allais pas encore &#224; l'Abbaye n'ayant que sept ans mais j'ai conserv&#233; en mon c&#339;ur le tr&#232;s doux souvenir de la pr&#233;paration que vous, ma M&#232;re ch&#233;rie avez fait faire &#224; C&#233;line ; chaque soir vous la preniez sur vos genoux et lui parliez de la grande action qu'elle allait faire ; moi j'&#233;coutais avide de me pr&#233;parer aussi, mais bien souvent vous me disiez de m'en aller parce que j'&#233;tais trop petite, alors mon c&#339;ur &#233;tait bien gros et je pensais que ce n'&#233;tait pas trop de quatre ann&#233;es pour se pr&#233;parer recevoir le Bon Dieu&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) La premi&#232;re communion de C&#233;line&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Un soir, je vous entendis qui disiez qu'&#224; partir de la premi&#232;re Communion, il fallait commencer une nouvelle vie, aussit&#244;t je r&#233;solus de ne pas attendre ce jour-l&#224; mais d'en commencer une en m&#234;me temps que C&#233;line&#8230; Jamais je n'avais autant senti que je l'aimais comme je le sentis pendant sa retraite de trois jours ; pour la premi&#232;re fois de ma vie, j'&#233;tais loin d'elle, et ne couchais pas dans son lit&#8230; Le premier jour, ayant oubli&#233; qu'elle n'allait pas revenir, j'avais gard&#233; un petit bouquet de cerises que Papa m'avait achet&#233; pour le manger avec elle, ne la voyant pas arriver j'eus bien du chagrin. Papa me consola en me disant qu'il me conduirait &#224; l'Abbaye le lendemain pour voir ma C&#233;line et que je lui donnerais un autre bouquet de cerises ! &#8230; Le jour de la premi&#232;re communion de C&#233;line me laissa une impression semblable &#224; celle de la mienne ; en me r&#233;veillant le matin toute seule dans le grand lit, je me sentis inond&#233;e de joie. &#034;C'est aujourd'hui !&#8230; Le grand jour est arriv&#233;&#8230;&#034; je ne me lassais pas de [25v&#176;] r&#233;p&#233;ter ces paroles. Il me semblait que c'&#233;tait moi qui allais faire ma premi&#232;re Communion.&lt;strong&gt; Je crois que j'ai re&#231;u de grandes gr&#226;ces ce jour-l&#224; et je le consid&#232;re comme un des plus beaux de ma vie&#8230; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;Sourire&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IV - Le sourire de la Vierge&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) J&#233;sus ravit Pauline &#224; Th&#233;r&#232;se&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je suis retourn&#233;e un peu en arri&#232;re pour rappeler ce d&#233;licieux et doux souvenir, maintenant je dois parler de la douloureuse &#233;preuve qui vint briser le c&#339;ur de la petite Th&#233;r&#232;se, lorsque J&#233;sus lui ravit sa ch&#232;re maman, sa Pauline si tendrement aim&#233;e !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, j'avais dit &#224; Pauline que je voudrais &#234;tre solitaire, m'en aller avec elle dans un d&#233;sert lointain, elle m'avait r&#233;pondu que mon d&#233;sir &#233;tait le sien et qu'elle attendrait que je sois assez grande pour partir. Sans doute ceci n'&#233;tait pas dit s&#233;rieusement, mais la petite Th&#233;r&#232;se l'avait pris au s&#233;rieux ; aussi quelle ne fut pas sa douleur d'entendre un jour sa ch&#232;re Pauline parler avec Marie de son entr&#233;e prochaine au Carmel&#8230; Je ne savais pas ce qu'&#233;tait le Carmel, mais je comprenais que Pauline allait me quitter pour entrer dans un couvent, je comprenais qu'elle ne m'attendrait pas et que j'allais perdre ma seconde M&#232;re !&#8230; Ah ! Comment pourrais-je dire l'angoisse de mon c&#339;ur ?&#8230; &lt;strong&gt;En un instant je compris ce qu'&#233;tait la vie ; jusqu'alors je ne l'avais pas vue si triste, mais elle m'apparut dans toute sa r&#233;alit&#233;, je vis qu'elle n'&#233;tait qu'une souffrance et qu'une s&#233;paration continuelle. &lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Je versai des larmes bien am&#232;res, car je ne comprenais pas encore la joie du sacrifice, j'&#233;tais faible, si faible que je regarde comme une grande gr&#226;ce d'avoir pu supporter une &#233;preuve qui semblait &#234;tre bien au-dessus de mes forces !&lt;/strong&gt; &#8230; Si j'avais appris tout doucement le d&#233;part de ma Pauline ch&#233;rie, je n'aurais peut-&#234;tre pas autant souffert mais [26r&#176;] &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt; Ms A Folio 26, r&#176; &lt;/em&gt; l'ayant appris par surprise, ce fut comme si un glaive s'&#233;tait enfonc&#233; dans mon c&#339;ur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) La vocation de Th&#233;r&#232;se&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Je me souviendrai toujours, ma M&#232;re ch&#233;rie, avec quelle tendresse vous m'avez consol&#233;e&#8230; Puis vous m'avez expliqu&#233; la vie du Carmel qui me sembla bien belle ! En repassant dans mon esprit tout ce que vous m'aviez dit, je sentis que le Carmel &#233;tait le d&#233;sert o&#249; le Bon Dieu voulait que j'aille aussi me cacher&#8230; Je le sentis avec tant de force qu'il n'y eut pas le moindre doute dans mon c&#339;ur : ce n'&#233;tait pas un r&#234;ve d'enfant qui se laisse entra&#238;ner, mais la certitude d'un appel Divin ;&lt;strong&gt; je voulais aller au Carmel non pour Pauline mais pour J&#233;sus seul&lt;/strong&gt;&#8230; Je pensai beaucoup de choses que les paroles ne peuvent rendre, mais qui laiss&#232;rent une grande paix dans mon &#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain je confiai mon secret &#224; Pauline qui regardant mes d&#233;sirs comme la volont&#233; du Ciel, me dit que bient&#244;t j'irais avec elle voir la M&#232;re Prieure du Carmel et qu'il faudrait lui dire ce que le Bon Dieu me faisait sentir&#8230; Un Dimanche fut choisi pour cette solennelle visite, mon embarras fut grand quand j'appris que Marie G. devait rester avec moi, &#233;tant encore assez petite pour voir les carm&#233;lites ; il fallait cependant que je trouve le moyen de rester seule, voici ce qui me vint &#224; la pens&#233;e : je dis &#224; Marie qu'ayant le privil&#232;ge de voir la M&#232;re Prieure, il fallait &#234;tre bien gentilles et tr&#232;s polies, pour cela nous devions lui confier nos secrets, donc chacune &#224; notre tour il fallait sortir un moment et laisser l'autre toute seule. Marie me crut sur parole et malgr&#233; sa r&#233;pugnance &#224; confier des secrets qu'elle n'avait pas, nous rest&#226;mes seules, l'une apr&#232;s l'autre, aupr&#232;s de notre M&#232;re. [26v&#176;] &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt; Ms A Folio 26, v&#176; &lt;/em&gt; Ayant entendu mes grandes confidences M&#232;re Marie de Gonzague crut &#224; ma vocation, mais elle me dit qu'on ne recevait pas de postulantes de 9 ans et qu'il faudrait attendre mes 16 ans&#8230; Je me r&#233;signai malgr&#233; mon vif d&#233;sir d'entrer le plus t&#244;t possible et de faire ma premi&#232;re Communion le jour de la prise d'Habit de Pauline&#8230; Ce fut ce jour-l&#224; que je re&#231;us des compliments pour la seconde fois. S&#339;ur Th. de Saint Augustin &#233;tant venue me voir, ne se lassait pas de dire que j'&#233;tais gentille&#8230; je ne comptais pas venir au Carmel pour recevoir des louanges, aussi apr&#232;s le parloir, je ne cessai de r&#233;p&#233;ter au Bon Dieu que c'&#233;tait pour Lui tout seul que je voulais &#234;tre carm&#233;lite.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) La s&#233;paration&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Je t&#226;chai de bien profiter de ma Pauline ch&#233;rie pendant les quelques semaines qu'elle resta encore dans le monde ; chaque jour, C&#233;line et moi lui achetions un g&#226;teau et des bonbons, pensant que bient&#244;t elle n'en mangerait plus ; nous &#233;tions toujours &#224; ses c&#244;t&#233;s ne lui laissant pas une minute de repos. Enfin le 2 Octobre arriva, jour de larmes et de b&#233;n&#233;dictions o&#249; J&#233;sus cueillit la premi&#232;re de ses fleurs, qui devait &#234;tre la m&#232;re de celles qui viendraient la rejoindre peu d'ann&#233;es apr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois encore la place o&#249; je re&#231;us le dernier baiser de Pauline, ensuite ma Tante nous emmena toutes &#224; la messe pendant que Papa allait sur la montagne du Carmel offrir son premier sacrifice&#8230; Toute la famille &#233;tait en larmes en sorte que nous voyant entrer dans l'&#233;glise les personnes nous regardaient avec &#233;tonnement, mais cela m'&#233;tait bien &#233;gal et ne m'emp&#234;chait pas de pleurer, je crois que si tout avait croul&#233; autour de moi je n'y aurais fait aucune attention, je regardais le beau Ciel bleu et je m'&#233;tonnais que le Soleil puisse luire avec [27r&#176;] autant d'&#233;clat, alors que mon &#226;me &#233;tait inond&#233;e de tristesse !&#8230; Peut-&#234;tre, ma M&#232;re ch&#233;rie, trouvez-vous que j'exag&#232;re la peine que j'ai ressentie ?&#8230; Je me rends bien compte qu'elle n'aurait pas d&#251; &#234;tre aussi grande, puisque j'avais l'espoir de vous retrouver au Carmel ; mais mon &#226;me &#233;tait loin d'&#234;tre m&#251;rie, je devais passer par bien des creusets avant d'atteindre le terme tant d&#233;sir&#233;..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 2 Octobre &#233;tait le jour fix&#233; pour la rentr&#233;e de l'Abbaye, il me fallut donc y aller malgr&#233; ma tristesse&#8230; L'apr&#232;s-midi ma Tante vint nous chercher pour aller au Carmel et je vis ma Pauline ch&#233;rie derri&#232;re les grilles&#8230; Ah ! que j'ai souffert de ce parloir au Carmel ! Puisque j'&#233;cris l'histoire de mon &#226;me, je dois tout dire &#224; ma M&#232;re ch&#233;rie, et j'avoue que les souffrances qui avaient pr&#233;c&#233;d&#233; son entr&#233;e ne furent rien en comparaison de celles qui suivirent&#8230; Tous les Jeudis nous allions en famille au Carmel et moi, habitu&#233;e &#224; m'entretenir c&#339;ur &#224; c&#339;ur avec Pauline, j'obtenais &#224; grand'peine deux ou trois minutes &#224; la fin du parloir, bien entendu je les passais &#224; pleurer et m'en allais le c&#339;ur d&#233;chir&#233;&#8230; Je ne comprenais pas que c'&#233;tait par d&#233;licatesse pour ma Tante que vous adressiez de pr&#233;f&#233;rence la parole &#224; Jeanne et &#224; Marie au lieu de parler &#224; vos petites filles&#8230; je ne comprenais pas et je disais au fond de mon c&#339;ur : &#171; Pauline est perdue pour moi !!! &#187; Il est surprenant de voir combien mon esprit se d&#233;veloppa au sein de la souffrance ; il se d&#233;veloppa &#224; tel point que je ne tardai pas &#224; tomber malade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;LEtrangeMaladie&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt; 4) Circonstances de la maladie&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;(1) La maladie dont je fus atteinte venait certainement du d&#233;mon, furieux de votre entr&#233;e au Carmel, il voulut se venger sur moi du tort que notre famille devait lui faire dans l'avenir, mais il ne savait pas que la [27v&#176;] douce Reine du Ciel veillait sur sa fragile petite fleur, qu'elle lui souriait du haut de son tr&#244;ne et s'appr&#234;tait &#224; faire cesser la temp&#234;te au moment o&#249; sa fleur devait se briser sans retour&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2a) Vers la fin de l'ann&#233;e je fus prise d'un mal de t&#234;te continuel mais qui ne me faisait presque pas souffrir, je pouvais poursuivre mes &#233;tudes et personne ne s'inqui&#233;tait de moi, ceci dura jusqu'&#224; la f&#234;te de P&#226;ques de 1883.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2b) Papa &#233;tant all&#233; &#224; Paris avec Marie et L&#233;onie, ma Tante me prit chez elle avec C&#233;line.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3a) Un soir mon Oncle m'ayant emmen&#233;e avec lui, il me parla de Maman, des souvenirs pass&#233;s, avec une bont&#233; qui me toucha profond&#233;ment et me fit pleurer ; alors il dit que j'avais trop de c&#339;ur, qu'il me fallait beaucoup de distraction et r&#233;solut avec ma Tante de nous procurer du plaisir pendant les vacances de P&#226;ques. Ce soir-l&#224; nous devions aller au cercle catholique, mais trouvant que j'&#233;tais trop fatigu&#233;e, ma Tante me fit coucher ; en me d&#233;shabillant, je fus prise d'un tremblement &#233;trange, croyant que j'avais froid ma Tante m'entoura de couvertures et de bouteilles chaudes, mais rien ne put diminuer mon agitation qui dura presque toute la nuit. Mon Oncle, en revenant du cercle catholique avec mes cousines et C&#233;line, fut bien surpris de me trouver en cet &#233;tat qu'il jugea tr&#232;s grave, mais il ne voulut pas le dire afin de ne pas effrayer ma Tante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3b) Le lendemain il alla trouver le docteur Notta qui jugea comme mon Oncle que j'avais une maladie tr&#232;s grave et dont jamais une enfant si jeune n'avait &#233;t&#233; atteinte. Tout le monde &#233;tait constern&#233;, ma Tante fut oblig&#233;e de me garder chez elle et me soigna avec une sollicitude vraiment maternelle. Lorsque Papa revint de Paris avec mes grandes s&#339;urs, Aim&#233;e les re&#231;ut avec une figure si triste que Marie [28r&#176;] &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt; Ms A Folio 28, r&#176; &lt;/em&gt; crut que j'&#233;tais morte&#8230; &lt;strong&gt;Mais cette maladie n'&#233;tait pas pour que je meure, elle &#233;tait plut&#244;t comme celle de Lazare afin que Dieu soit glorifi&#233;&#8230; &lt;/strong&gt; Il le fut en effet, par la r&#233;signation admirable de mon pauvre petit P&#232;re qui crut que &#171; sa petite fille allait devenir folle ou bien qu'elle allait mourir. &#187; Il le fut aussi par celle de Marie !&#8230; Ah ! qu'elle a souffert &#224; cause de moi&#8230; combien je lui suis reconnaissante des soins qu'elle m'a prodigu&#233;s avec tant de d&#233;sint&#233;ressement&#8230; son c&#339;ur lui dictait ce qui m'&#233;tait n&#233;cessaire et vraiment un c&#339;ur de M&#232;re est bien plus savant que celui d'un m&#233;decin, il sait deviner ce qui convient &#224; la maladie de son enfant&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(4a) Cette pauvre Marie &#233;tait oblig&#233;e de venir s'installer chez mon Oncle car il &#233;tait impossible de me transporter alors aux Buissonnets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(4b) Cependant la prise d'habit de Pauline approchait ; on &#233;vitait d'en parler devant moi sachant la peine que je ressentais de n'y pouvoir aller, mais moi j'en parlais souvent disant que je serais assez bien pour aller voir ma Pauline ch&#233;rie. En effet le Bon Dieu ne voulut pas me refuser cette consolation ou plut&#244;t Il voulut consoler sa Fianc&#233;e ch&#233;rie qui avait tant souffert de la maladie de sa petite fille&#8230; J'ai remarqu&#233; que J&#233;sus ne veut pas &#233;prouver ses enfants le jour de leurs fian&#231;ailles, cette f&#234;te doit &#234;tre sans nuages, un avant-go&#251;t des joies du Paradis, ne l'a-t-Il pas montr&#233; d&#233;j&#224; 5 fois ?&#8230; Je pus donc embrasser ma M&#232;re ch&#233;rie, m'asseoir sur ses genoux et la combler de caresses&#8230; Je pus la contempler si ravissante, sous la blanche parure de Fianc&#233;e&#8230; Ah ! ce fut un beau jour, au milieu de ma sombre &#233;preuve, mais ce jour passa vite&#8230; Bient&#244;t il me fallut monter dans la voiture qui m'emporta bien loin de Pauline&#8230; bien loin de mon Carmel ch&#233;ri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(5a) En arrivant aux Buissonnets, on me fit coucher, malgr&#233; moi car j'assurais [28v&#176;] &#234;tre parfaitement gu&#233;rie et n'avoir plus besoin de soins. H&#233;las, je n'&#233;tais encore qu'au d&#233;but de mon &#233;preuve !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(5b) Le lendemain je fus reprise comme je l'avais &#233;t&#233; et la maladie devint si grave que je ne devais pas en gu&#233;rir suivant les calculs humains&#8230; Je ne sais comment d&#233;crire une si &#233;trange maladie, je suis persuad&#233;e maintenant qu'elle &#233;tait l'&#339;uvre du d&#233;mon, mais longtemps apr&#232;s ma gu&#233;rison j'ai cru que j'avais fait expr&#232;s d'&#234;tre malade et ce fut l&#224; un vrai martyre pour mon &#226;me&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le dis &#224; Marie qui me rassura de son mieux avec sa bont&#233; ordinaire, je le dis &#224; confesse et l&#224; encore mon confesseur essaya de me tranquilliser, disant que ce n'&#233;tait pas possible d'avoir fait semblant d'&#234;tre malade au point o&#249; je l'avais &#233;t&#233;. Le Bon Dieu qui voulait sans doute me purifier et surtout m'humilier me laissa ce martyre intime jusqu'&#224; mon entr&#233;e au Carmel o&#249; le P&#232;re de nos &#226;mes m'enleva tous mes doutes comme avec la main et depuis je suis parfaitement tranquille.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;5) Description de la maladie&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;(1) Il n'est pas surprenant que j'aie craint d'avoir paru malade sans l'&#234;tre en effet, car je disais et je faisais des choses que je ne pensais pas, presque toujours je paraissais en d&#233;lire, disant des paroles qui n'avaient pas de sens et cependant je suis s&#251;re de n'avoir pas &#233;t&#233; priv&#233;e un seul instant de l'usage de ma raison&#8230; Je paraissais souvent &#233;vanouie, ne faisant pas le plus l&#233;ger mouvement, alors je me serais laiss&#233; faire tout ce qu'on aurait voulu, m&#234;me tuer, pourtant j'entendais tout ce qui se disait autour de moi et je me rappelle encore de tout&#8230; Il m'est arriv&#233; une fois d'&#234;tre longtemps sans pouvoir ouvrir les yeux et de les ouvrir un instant pendant que je me trouvais seule&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Je crois que le d&#233;mon avait re&#231;u un pouvoir ext&#233;rieur sur moi mais [29r&#176;] qu'il ne pouvait approcher de mon &#226;me ni de mon esprit, si ce n'est pour m'inspirer des frayeurs tr&#232;s grandes de certaines choses, par exemple pour des rem&#232;des tr&#232;s simples qu'on essayait en vain de me faire accepter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) Mais si le Bon Dieu permettait au d&#233;mon de s'approcher de moi il m'envoyait aussi des anges visibles&#8230; Marie &#233;tait toujours aupr&#232;s de mon lit me soignant et me consolant avec la tendresse d'une M&#232;re, jamais elle ne t&#233;moigna le plus petit ennui et cependant je lui donnais beaucoup de mal, ne souffrant pas qu'elle s'&#233;loigne de moi. Il fallait bien cependant qu'elle aille au repas avec Papa, mais je ne cessais de l'appeler tout le temps qu'elle &#233;tait partie, Victoire qui me gardait &#233;tait parfois oblig&#233;e d'aller chercher ma ch&#232;re &#171; Mama &#187; comme je l'appelais&#8230; Lorsque Marie voulait sortir il fallait que ce soit pour aller &#224; la messe ou bien pour voir Pauline, alors je ne disais rien&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon Oncle et ma Tante &#233;taient aussi bien bons pour moi ; ma ch&#232;re petite Tante venait tous les jours me voir et m'apportait mille g&#226;teries. D'autres personnes amies de la famille vinrent aussi me visiter, mais je suppliai Marie de leur dire que je ne voulais pas recevoir de visites ; cela me d&#233;plaisait de &#171; voir des personnes assises autour de mon lit en rang d'oignons et me regardant comme une b&#234;te curieuse. &#187; La seule visite que j'aimais &#233;tait celle de mon Oncle et ma Tante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis cette maladie je ne saurais dire combien mon affection pour eux augmenta, je compris mieux que jamais qu'ils n'&#233;taient pas pour nous des parents ordinaires. Ah ! ce pauvre petit P&#232;re avait bien raison quand il nous r&#233;p&#233;tait souvent les paroles que je viens d'&#233;crire. Plus tard il exp&#233;rimenta qu'il ne s'&#233;tait pas tromp&#233; et maintenant il doit prot&#233;ger et b&#233;nir ceux qui lui prodigu&#232;rent des soins si d&#233;vou&#233;s&#8230; Moi je suis encore exil&#233;e et ne sachant pas montrer ma reconnaissance, je n'ai qu'un seul moyen pour soulager mon c&#339;ur : Prier pour les parents que j'aime, qui furent et qui sont encore si bons pour moi !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;onie &#233;tait aussi bien bonne pour moi, essayant de m'amuser de son mieux, moi je lui faisais quelquefois de la peine car elle voyait bien que Marie ne pouvait &#234;tre remplac&#233;e aupr&#232;s de moi&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ma C&#233;line ch&#233;rie, que n'a-t-elle pas fait pour sa Th&#233;r&#232;se ?&#8230; Le Dimanche au lieu d'aller se promener elle venait s'enfermer des heures enti&#232;res avec une pauvre petite fille qui ressemblait &#224; une idiote ; vraiment [29v&#176;] il fallait de l'amour pour ne pas me fuir&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(4) Ah ! mes ch&#232;res petites S&#339;urs, que je vous ai fait souffrir !&#8230; personne ne vous avait fait autant de peine que moi et personne n'avait re&#231;u autant d'amour que vous m'en avez prodigu&#233;&#8230; Heureusement, j'aurai le Ciel pour me venger, mon Epoux est tr&#232;s riche et je puiserai dans ses tr&#233;sors d'amour afin de vous rendre au centuple tout ce que vous avez souffert &#224; cause de moi&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(5) Ma plus grande consolation pendant que j'&#233;tais malade, c'&#233;tait de recevoir une lettre de Pauline&#8230; Je la lisais, la relisais jusqu'&#224; la savoir par c&#339;ur&#8230; Une fois, ma M&#232;re ch&#233;rie, vous m'avez envoy&#233; un sablier et une de mes poup&#233;es habill&#233;e en carm&#233;lite, dire ma joie est chose impossible&#8230; Mon Oncle n'&#233;tait pas content, il disait qu'au lieu de me faire penser au Carmel il faudrait l'&#233;loigner de mon esprit, mais je sentais au contraire que c'&#233;tait l'esp&#233;rance d'&#234;tre un jour carm&#233;lite qui me faisait vivre&#8230; Mon plaisir &#233;tait de travailler pour Pauline, je lui faisais des petits ouvrages en papier bristol et ma plus grande occupation &#233;tait de faire des couronnes de p&#226;querettes et de myosotis pour la Sainte Vierge, nous &#233;tions au beau mois de mai, toute la nature se parait de fleurs et respirait la ga&#238;t&#233;, seule la &#171; petite fleur &#187; languissait et semblait &#224; jamais fl&#233;trie&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;6) La gr&#226;ce du sourire&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;(1) Cependant elle avait un Soleil aupr&#232;s d'elle, ce Soleil &#233;tait la Statue miraculeuse de la Sainte Vierge qui avait parl&#233; deux fois &#224; Maman, et souvent, bien souvent, la petite fleur tournait sa corolle vers cet Astre b&#233;ni&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Un jour je vis Papa entrer dans la chambre de Marie o&#249; j'&#233;tais couch&#233;e ; il lui donna plusieurs pi&#232;ces d'or avec une expression de grande tristesse et lui dit d'&#233;crire &#224; Paris et de faire dire des messes &#224; Notre-Dame des Victoires pour qu'elle gu&#233;risse sa pauvre petite fille. Ah ! que je fus touch&#233;e en voyant la Foi et l'Amour de mon Roi ch&#233;ri ! [30r&#176;] J'aurais voulu pouvoir lui dire que j'&#233;tais gu&#233;rie, mais je lui avais d&#233;j&#224; fait assez de fausses joies, ce n'&#233;tait pas mes d&#233;sirs qui pouvaient faire un miracle, car il en fallait un pour me gu&#233;rir&#8230; Il fallait un miracle et ce fut Notre-Dame des Victoires qui le fit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) Un Dimanche (pendant la neuvaine de messes), Marie sortit dans le jardin me laissant avec L&#233;onie qui lisait aupr&#232;s de la fen&#234;tre, au bout de quelques minutes je me mis &#224; appeler presque tout bas : &#171; Mama&#8230; Mama&#8230; &#187;. L&#233;onie &#233;tant habitu&#233;e &#224; m'entendre toujours appeler ainsi, ne fit pas attention &#224; moi. Ceci dura longtemps, alors j'appelai plus fort et enfin Marie revint, je la vis parfaitement entrer, mais je ne pouvais dire que je la reconnaissais et je continuais d'appeler toujours plus fort : &#171; Mama&#8230; &#187;. Je souffrais beaucoup de cette lutte forc&#233;e et inexplicable et Marie en souffrait peut-&#234;tre encore plus que moi ; apr&#232;s de vains efforts pour me montrer qu'elle &#233;tait aupr&#232;s de moi, elle se mit &#224; genoux aupr&#232;s de mon lit avec L&#233;onie et C&#233;line puis se tournant vers la Sainte Vierge et la priant avec la ferveur d'une M&#232;re qui demande la vie de son enfant, Marie obtint ce qu'elle d&#233;sirait&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne trouvant aucun secours sur la terre, la pauvre petite Th&#233;r&#232;se s'&#233;tait aussi tourn&#233;e vers sa M&#232;re du Ciel, elle la priait de tout son c&#339;ur d'avoir enfin piti&#233; d'elle&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(4) &lt;strong&gt;Tout &#224; coup la Sainte Vierge me parut belle, si belle que jamais je n'avais rien vu de si beau, son visage respirait une bont&#233; et une tendresse ineffable, mais ce qui me p&#233;n&#233;tra jusqu'au fond de l'&#226;me ce fut le &#171; ravissant sourire de la Ste Vierge &#187;.&lt;/strong&gt; Alors toutes mes peines s'&#233;vanouirent, deux grosses larmes jaillirent de mes paupi&#232;res et coul&#232;rent silencieusement sur mes joues, mais c'&#233;tait des larmes de joie sans m&#233;lange&#8230; Ah ! pensai-je, la Sainte Vierge m'a souri, que je suis heureuse&#8230; oui [30v&#176;] mais jamais je ne le dirai &#224; personne, car alors mon bonheur dispara&#238;trait. Sans aucun effort je baissai les yeux, et je vis Marie qui me regardait avec amour ; elle semblait &#233;mue et paraissait se douter de la faveur que la Sainte Vierge m'avait accord&#233;e&#8230; Ah ! c'&#233;tait bien &#224; elle, &#224; ses pri&#232;res touchantes que je devais la gr&#226;ce du sourire de la Reine des Cieux. En voyant mon regard fix&#233; sur la Sainte Vierge, elle s'&#233;tait dit : &#171; Th&#233;r&#232;se est gu&#233;rie ! &#187; Oui, la petite fleur allait rena&#238;tre &#224; la vie, le Rayon lumineux qui l'avait r&#233;chauff&#233;e ne devait pas arr&#234;ter ses bienfaits ; il n'agit pas tout d'un coup, mais doucement, suavement, il releva sa fleur et la fortifia de telle sorte que cinq ans apr&#232;s elle s'&#233;panouissait sur la montagne fertile du Carmel.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;7) Confession de la gr&#226;ce et naissance des scrupules&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;(1) Comme je l'ai dit, Marie avait devin&#233; que la Sainte Vierge m'avait accord&#233; quelque gr&#226;ce cach&#233;e, aussi lorsque je fus seule avec elle, me demandant ce que j'avais vu, je ne pus r&#233;sister &#224; ses questions si tendres et si pressantes ; &#233;tonn&#233;e de voir mon secret d&#233;couvert sans que je l'aie r&#233;v&#233;l&#233;, je le confiai tout entier &#224; ma ch&#232;re Marie&#8230; H&#233;las ! comme je l'avais senti, mon bonheur allait dispara&#238;tre et se changer en amertume ; pendant quatre ans le souvenir de la gr&#226;ce ineffable que j'avais re&#231;ue fut pour moi une vraie peine d'&#226;me, je ne devais retrouver mon bonheur qu'aux pieds de Notre-Dame des Victoires, mais alors il me fut rendu dans toute sa pl&#233;nitude&#8230; je reparlerai plus tard de cette seconde gr&#226;ce de la Sainte Vierge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Maintenant il me faut vous dire, ma M&#232;re ch&#233;rie, comment ma joie se changea en tristesse. Marie apr&#232;s avoir entendu le r&#233;cit na&#239;f et sinc&#232;re de &#171; ma gr&#226;ce &#187; me demanda la permission de la dire au Carmel, je ne pouvais dire non&#8230; A ma premi&#232;re visite &#224; ce Carmel ch&#233;ri, je fus remplie de joie en voyant Pauline avec l'habit de la Sainte Vierge, [31r&#176;] ce fut un moment bien doux pour nous deux&#8230; Il y avait tant de choses &#224; se dire que je ne pouvais rien dire du tout, mon c&#339;ur &#233;tait trop plein&#8230; La bonne M&#232;re M. de Gonzague &#233;tait l&#224; aussi, me donnant mille marques d'affection ; je vis encore d'autres s&#339;urs et devant elles, on me questionna sur la gr&#226;ce que j'avais re&#231;ue, me demandant si la Sainte Vierge portait le petit J&#233;sus, ou bien s'il y avait beaucoup de lumi&#232;re, etc. Toutes ces questions me troubl&#232;rent et me firent de la peine, je ne pouvais dire qu'une chose : &#171; La Sainte Vierge m'avait sembl&#233; tr&#232;s belle&#8230; et je l'avais vue me sourire. &#187; C'&#233;tait sa figure seule qui m'avait frapp&#233;e, aussi voyant que les carm&#233;lites s'imaginaient tout autre chose (mes peines d'&#226;mes commen&#231;ant d&#233;j&#224; au sujet de ma maladie), je me figurai avoir menti&#8230; Sans doute, si j'avais gard&#233; mon secret, j'aurais aussi gard&#233; mon bonheur, mais la Sainte Vierge a permis ce tourment pour le bien de mon &#226;me, peut-&#234;tre aurais-je eu sans lui quelque pens&#233;e de vanit&#233;, au lieu que l'humiliation devenant mon partage, je ne pouvais me regarder sans un sentiment de profonde horreur&#8230; Ah ! ce que j'ai souffert, je ne pourrai le dire qu'au Ciel !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;8) Le nom de Th&#233;r&#232;se de l'Enfant J&#233;sus&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;En parlant de visite aux carm&#233;lites je me souviens de la premi&#232;re, qui eut lieu peu de temps apr&#232;s l'entr&#233;e de Pauline, j'ai oubli&#233; d'en parler plus haut mais il est un d&#233;tail que je ne dois pas omettre. Le matin du jour o&#249; je devais aller au parloir, r&#233;fl&#233;chissant toute seule dans mon lit (car c'&#233;tait l&#224; que je faisais mes plus profondes oraisons et contrairement &#224; l'&#233;pouse des cantiques j'y trouvais toujours mon Bien-Aim&#233;), je me demandai quel nom j'aurais au Carmel ; je savais qu'il y avait une S&#339;ur Th&#233;r&#232;se de J&#233;sus, cependant mon beau nom de Th&#233;r&#232;se ne pouvait pas m'&#234;tre enlev&#233;. Tout &#224; coup je pensai [31v&#176;] au Petit J&#233;sus que j'aimais tant et je me dis : &lt;strong&gt;&#171; Oh ! que je serais heureuse de m'appeler Th&#233;r&#232;se de l'Enfant J&#233;sus ! &#187;&lt;/strong&gt; Je ne dis rien au parloir du r&#234;ve que j'avais fait toute &#233;veill&#233;e, mais la bonne M&#232;re M. de Gonzague demandant aux S&#339;urs quel nom il faudrait me donner, il lui vint &#224; la pens&#233;e de m'appeler du nom que j'avais r&#234;v&#233;&#8230; &lt;strong&gt;Ma joie fut grande et cette heureuse rencontre de pens&#233;es me sembla une d&#233;licatesse de mon Bien-Aim&#233; Petit J&#233;sus.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;V - &#171; L'unique bien, c'est d'aimer Dieu&#8230; &#187;&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Amour des images&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;J'ai oubli&#233; encore quelques petits d&#233;tails de mon enfance avant votre entr&#233;e au Carmel ; je ne vous ai pas parl&#233; de mon amour pour les images et la lecture&#8230; Et cependant, ma M&#232;re ch&#233;rie, je dois aux belles images que vous me montriez comme r&#233;compense, une des plus douces joies et des plus fortes impressions qui m'aient excit&#233;e &#224; la pratique de la vertu&#8230; j'oubliais les heures en les regardant, par exemple : La petite fleur du Divin Prisonnier me disait tant de choses que j'en &#233;tais plong&#233;e ! Voyant que le nom de Pauline &#233;tait &#233;crit au bas de la petite fleur, j'aurais voulu que celui de Th&#233;r&#232;se y f&#251;t aussi et je m'offrais &#224; J&#233;sus pour &#234;tre sa petite fleur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;a id=&#034;Lecture de la vie de Jeanne d'Arc&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Amour de la lecture&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Si je ne savais pas jouer, j'aimais beaucoup la lecture et j'y aurais pass&#233; ma vie ; heureusement, j'avais pour me guider des anges de la terre qui me choisissaient des livres qui tout en m'amusant nourrissaient mon c&#339;ur et mon esprit, et puis je ne devais passer qu'un certain temps &#224; lire, ce qui m'&#233;tait le sujet de grands sacrifices interrompant souvent ma lecture au milieu du passage le plus attachant&#8230; Cet attrait pour la lecture a dur&#233; jusqu'&#224; mon entr&#233;e au Carmel. Dire le nombre de livres qui m'ont pass&#233; dans les mains ne me serait pas possible, mais jamais le Bon Dieu n'a permis que j'en lise un seul capable de me faire du mal. Il est vrai qu'en lisant certains r&#233;cits chevaleresques, je ne sentais pas toujours au premier moment le vrai de la vie ; mais bient&#244;t le bon Dieu me faisait [32r&#176;] sentir que la vraie gloire est celle qui durera &#233;ternellement et que pour y parvenir, il n'&#233;tait pas n&#233;cessaire de faire des &#339;uvres &#233;clatantes mais de se cacher et de pratiquer la vertu en sorte que la main gauche ignore ce que fait la droite&#8230; Mt 6,3 &lt;a id=&#034;JeanneDArc&#034;&gt;&lt;/a&gt;C'est ainsi qu'en lisant les r&#233;cits des actions patriotiques des h&#233;ro&#239;nes Fran&#231;aises, en particulier celles de la V&#233;n&#233;rable &lt;strong&gt;JEANNE D'ARC&lt;/strong&gt;, j'avais un grand d&#233;sir de les imiter, il me semblait sentir en moi la m&#234;me ardeur dont elles &#233;taient anim&#233;es, la m&#234;me inspiration C&#233;leste. Alors je re&#231;us une gr&#226;ce que j'ai toujours regard&#233;e comme une des plus grandes de ma vie, car &#224; cet &#226;ge je ne recevais pas de lumi&#232;res comme maintenant o&#249; j'en suis inond&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) &#171; J'&#233;tais n&#233;e pour la gloire &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Je pensais que j'&#233;tais n&#233;e pour la gloire, et cherchant le moyen d'y parvenir, le Bon Dieu m'inspira les sentiments que je viens d'&#233;crire. &lt;strong&gt;Il me fit comprendre que ma gloire &#224; moi ne para&#238;trait pas aux yeux des mortels, qu'elle consisterait &#224; devenir une grande sainte !!!&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip_poesie&#034;&gt;&lt;div&gt;Ce d&#233;sir pourrait sembler t&#233;m&#233;raire&lt;/div&gt;
&lt;div&gt;si l'on consid&#232;re combien j'&#233;tais faible et imparfaite &lt;/div&gt;
&lt;div&gt;et combien je le suis encore apr&#232;s sept ann&#233;es pass&#233;es en religion,&lt;/div&gt;
&lt;div&gt;cependant je sens toujours la m&#234;me confiance audacieuse de devenir une grande sainte,&lt;/div&gt;
&lt;div&gt;car je ne compte pas sur mes m&#233;rites n'en ayant aucun, &lt;/div&gt;
&lt;div&gt;mais j'esp&#232;re en Celui qui est la Vertu, la Saintet&#233; M&#234;me, c'est Lui seul qui&lt;/div&gt;
&lt;div&gt;se contentant de mes faibles efforts&lt;/div&gt;
&lt;div&gt;m'&#233;l&#232;vera jusqu'&#224; Lui et, me couvrant de ses m&#233;rites infinis, me fera Sainte. &#187;&lt;/div&gt;
&lt;div&gt; &lt;/div&gt;
&lt;div&gt;Je ne pensais pas alors qu'il fallait beaucoup souffrir pour arriver &#224; la saintet&#233;, le Bon Dieu ne tarda pas &#224; me le montrer en m'envoyant les &#233;preuves que j'ai racont&#233;es plus haut&#8230;&lt;/div&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) Le voyage d'Alen&#231;on&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Maintenant je dois reprendre mon r&#233;cit au point o&#249; je l'avais laiss&#233;. Trois mois apr&#232;s ma gu&#233;rison Papa nous fit faire le voyage d'Alen&#231;on, c'&#233;tait la premi&#232;re fois que j'y retournais et ma joie fut bien grande en revoyant les lieux o&#249; s'&#233;tait &#233;coul&#233;e mon enfance, [32v&#176;] surtout de pouvoir prier sur la tombe de Maman et de lui demander de me prot&#233;ger toujours&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bon Dieu m'a fait la gr&#226;ce de ne conna&#238;tre le monde que juste assez pour le m&#233;priser et m'en &#233;loigner. Je pourrais dire que ce fut pendant mon s&#233;jour &#224; Alen&#231;on que je fis ma premi&#232;re entr&#233;e dans le monde. Tout &#233;tait joie, bonheur autour de moi, j'&#233;tais f&#234;t&#233;e, choy&#233;e, admir&#233;e ; en un mot, ma vie pendant quinze jours ne fut sem&#233;e que de fleurs&#8230; J'avoue que cette vie avait des charmes pour moi. La Sagesse a bien raison de dire : &#171; Que l'ensorcellement des bagatelles du monde s&#233;duit l' esprit m&#234;me &#233;loign&#233; du mal. &#187; Sg 4,12 A dix ans le c&#339;ur se laisse facilement &#233;blouir, aussi je regarde comme une grande gr&#226;ce de n'&#234;tre pas rest&#233;e &#224; Alen&#231;on ; les amis que nous y avions &#233;taient trop mondains, ils savaient trop allier les joies de la terre avec le service du Bon Dieu. Ils ne pensaient pas assez &#224; la mort et cependant la mort est venue visiter un grand nombre de personnes que j'ai connues, jeunes, riches et heureuses !&#8230; J'aime &#224; retourner par la pens&#233;e aux lieux enchanteurs o&#249; elles ont v&#233;cu, &#224; me demander o&#249; elles sont, ce qui leur revient des ch&#226;teaux et des parcs o&#249; je les ai vues jouir des commodit&#233;s de la vie ?&#8230; Et je vois que tout est vanit&#233; et affliction d'esprit sous le Soleil&#8230; Qo 2,11 &lt;strong&gt; que l'unique bien, c'est d'aimer Dieu de tout son c&#339;ur et d'&#234;tre ici-bas pauvre d'esprit&#8230; Mt 5,3 &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;PremiereCommunion&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VI - Premi&#232;re communion et Confirmation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre J&#233;sus a-t-il voulu me montrer le monde avant la premi&#232;re visite qu'Il devait me faire afin que je choisisse plus librement la voie que je devais lui promettre de suivre. L'&#233;poque de ma premi&#232;re Communion est rest&#233;e grav&#233;e dans mon c&#339;ur, comme un souvenir sans nuages, il me semble que je ne pouvais pas &#234;tre mieux dispos&#233;e que je le fus et puis mes peines d'&#226;me me quitt&#232;rent pendant pr&#232;s d'un an. J&#233;sus voulait me faire go&#251;ter une joie aussi parfaite qu'il est possible en cette vall&#233;e de larmes&#8230; Ps 84,7&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Les trois mois de pr&#233;paration&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;[33r&#176;] Vous vous souvenez, ma M&#232;re ch&#233;rie, du ravissant petit livre que vous m'aviez fait trois mois avant ma premi&#232;re Communion ?&#8230; Ce fut lui qui m'aida &#224; pr&#233;parer mon c&#339;ur d'une fa&#231;on suivie et rapide, car si depuis longtemps je le pr&#233;parais d&#233;j&#224;, il fallait bien lui donner un nouvel &#233;lan, le remplir de fleurs nouvelles afin que J&#233;sus puisse s'y reposer avec plaisir&#8230; Chaque jour je faisais un grand nombre de reliques qui formaient autant de fleurs, je faisais encore un plus grand nombre d'aspirations que vous aviez &#233;crites sur mon petit livre pour chaque jour et ces actes d'amour formaient les boutons de fleurs&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque semaine vous m'&#233;criviez une jolie petite lettre, qui me remplissait l'&#226;me de pens&#233;es profondes et m'aidait &#224; pratiquer la vertu, c'&#233;tait une consolation pour votre pauvre petite fille qui faisait un si grand sacrifice en acceptant de n'&#234;tre pas chaque soir r&#233;par&#233;e sur vos genoux comme l'avait &#233;t&#233; sa ch&#232;re C&#233;line&#8230; C'&#233;tait Marie qui rempla&#231;ait Pauline pour moi ; je m'asseyais sur ses genoux et l&#224; j'&#233;coutais avidement ce qu'elle me disait, il me semble que tout son c&#339;ur, si grand, si g&#233;n&#233;reux, passait en moi. Comme les illustres guerriers apprennent &#224; leurs enfants le m&#233;tier des armes, ainsi me parlait-elle des combats de la vie, de la palme donn&#233;e aux victorieux. .. Marie me parlait encore des richesses immortelles qu'il est facile d'amasser chaque jour, du malheur de passer sans vouloir se donner la peine de tendre la main pour les prendre, puis elle m'indiquait le moyen d'&#234;tre sainte par la fid&#233;lit&#233; aux plus petites choses ; elle me donna la petite feuille : &#171; Du renoncement &#187; que je m&#233;ditais avec d&#233;lices&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! qu'elle &#233;tait &#233;loquente ma ch&#232;re marraine ! J'aurais voulu n'&#234;tre pas seule &#224; entendre ses profonds enseignements, je me sentais si touch&#233;e que dans ma na&#239;vet&#233; je croyais que les plus grands p&#233;cheurs auraient &#233;t&#233; touch&#233;s comme moi et que, laissant l&#224; leurs richesses p&#233;rissables, ils n'auraient plus voulu gagner [33v&#176;] que celles du Ciel&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cette &#233;poque personne ne m'avait encore enseign&#233; le moyen de faire oraison, j'en avais cependant bien envie, mais Marie me trouvant assez pieuse, ne me laissait faire que mes pri&#232;res. Un jour une de mes ma&#238;tresses de l'Abbaye me demanda ce que je faisais les jours de cong&#233; lorsque j'&#233;tais seule. Je lui r&#233;pondis que j'allais derri&#232;re mon lit dans un espace vide qui s'y trouvait et qu'il m'&#233;tait facile de fermer avec le rideau et que l&#224; &#171; je pensais. &#187; Mais &#224; quoi pensez-vous ? me dit-elle. Je pense au bon Dieu, &#224; la vie&#8230; &#224; l'&#201;TERNIT&#201;, enfin je pense !&#8230; La bonne religieuse rit beaucoup de moi, plus tard elle aimait &#224; me rappeler le temps o&#249; je pensais, me demandant si je pensais encore&#8230; &lt;strong&gt;Je comprends maintenant que je faisais oraison sans le savoir et que d&#233;j&#224; le Bon Dieu m'instruisait en secret. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) La retraite &#224; l'Abbaye&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les trois mois de pr&#233;paration pass&#232;rent vite, bient&#244;t je dus entrer en retraite et pour cela devenir grande pensionnaire, couchant &#224; l'Abbaye. Je ne puis dire le doux souvenir que m'a laiss&#233; cette retraite ; vraiment si j'ai beaucoup souffert en pension, j'en ai &#233;t&#233; largement pay&#233;e par le bonheur ineffable de ces quelques jours pass&#233;s dans l'attente de J&#233;sus&#8230; Je ne crois pas que l'on puisse go&#251;ter cette joie ailleurs que dans les communaut&#233;s religieuses, le nombre des enfants &#233;tant petit, il est facile de s'occuper de chacune en particulier, et vraiment nos ma&#238;tresses nous prodiguaient &#224; ce moment des soins maternels. Elles s'occupaient encore plus de moi que des autres, chaque soir la premi&#232;re ma&#238;tresse venait avec sa petite lanterne m'embrasser dans mon lit en me montrant une grande affection. Un soir, touch&#233;e de sa bont&#233;, je lui dis que j'allais lui confier un secret et tirant myst&#233;rieusement mon pr&#233;cieux petit livre qui &#233;tait sous mon oreiller, je le lui montrai avec des yeux brillants de joie&#8230; Le matin, je trouvais cela bien gentil de voir toutes les &#233;l&#232;ves se lever d&#232;s le r&#233;veil [34r&#176;] et de faire comme elles, mais je n'&#233;tais pas habitu&#233;e &#224; faire ma toilette toute seule. Marie n'&#233;tait pas l&#224; pour me friser aussi j'&#233;tais oblig&#233;e d'aller timidement pr&#233;senter mon peigne &#224; la ma&#238;tresse de la chambre de toilette, elle riait en voyant une grande fille de onze ans ne sachant pas se servir, cependant elle me peignait, mais pas si doucement que Marie et pourtant je n'osais pas crier, ce qui m'arrivait tous les jours sous la douce main de marraine&#8230; &lt;strong&gt;Je fis l'exp&#233;rience pendant ma retraite que j'&#233;tais une enfant choy&#233;e et entour&#233;e comme il y en a peu sur la terre, surtout parmi les enfants qui sont priv&#233;es de leur m&#232;re&#8230; &lt;/strong&gt; Tous les jours Marie et L&#233;onie venaient me voir avec Papa qui me comblait de g&#226;teries, aussi je n'ai pas souffert de la privation d'&#234;tre loin de la famille et rien ne vint obscurcir le beau Ciel de ma retraite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;coutais avec beaucoup d'attention les instructions que nous faisait Monsieur l'abb&#233; Domin et j'en &#233;crivais m&#234;me le r&#233;sum&#233; ; pour mes pens&#233;es, je ne voulus en &#233;crire aucune, disant que je m'en rappellerais bien, ce qui fut vrai&#8230; C'&#233;tait pour moi un grand bonheur d'aller avec les religieuses &#224; tous les offices ; je me faisais remarquer au milieu de mes compagnes par un grand Crucifix que L&#233;onie m'avait donn&#233; et que je passais dans ma ceinture &#224; la fa&#231;on des missionnaires, ce Crucifix faisait envie aux religieuses qui pensaient que je voulais, en le portant, imiter ma s&#339;ur carm&#233;lite&#8230; Ah ! c'&#233;tait bien vers elle qu'allaient mes pens&#233;es, je savais que ma Pauline &#233;tait en retraite comme moi, non pour que J&#233;sus se donne &#224; elle, mais pour se donner elle-m&#234;me &#224; J&#233;sus. Cette solitude pass&#233;e dans l'attente m'&#233;tait donc doublement ch&#232;re&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me rappelle qu'un matin on m'avait fait aller dans l'infirmerie parce que je toussais beaucoup (depuis ma maladie mes ma&#238;tresses faisaient une grande attention &#224; moi, pour un l&#233;ger mal de t&#234;te ou bien si elles me voyaient plus p&#226;le qu'&#224; [34v&#176;] l'ordinaire, elles m'envoyaient prendre l'air ou me reposer &#224; l'infirmerie.) Je vis entrer ma C&#233;line ch&#233;rie, elle avait obtenu la permission de venir me voir malgr&#233; la retraite pour m'offrir une image qui me fit bien plaisir, c'&#233;tait : &#034;La petite fleur du Divin Prisonnier&#034;. Oh ! qu'il m'a &#233;t&#233; doux de recevoir ce souvenir de la main de C&#233;line&#8230; Combien de pens&#233;es d'amour n'ai-je pas eues &#224; cause d'elles&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) &#171; La veille du grand jour &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La veille du grand jour je re&#231;us l'absolution pour la seconde fois, ma confession g&#233;n&#233;rale me laissa une grande paix dans l'&#226;me et le Bon Dieu ne permit pas que le plus l&#233;ger nuage v&#238;nt la troubler. L'apr&#232;s-midi je demandai pardon &#224; toute la famille qui vint me voir, mais je ne pus parler que par mes larmes, j'&#233;tais trop &#233;mue&#8230; Pauline n'&#233;tait pas l&#224;, cependant je sentais qu'elle &#233;tait pr&#232;s de moi par le c&#339;ur ; elle m'avait envoy&#233; une belle image par Marie, je ne me lassais pas de l'admirer et de la faire admirer par tout le monde ! &#8230; J'avais &#233;crit au bon P&#232;re Pichon pour me recommander &#224; ses pri&#232;res, lui disant aussi que bient&#244;t je serais carm&#233;lite et qu'alors il serait mon directeur. (C'est en effet ce qui arriva quatre ans plus tard, puisque ce fut au Carmel que je lui ouvris mon &#226;me&#8230;) Marie me donna une lettre de lui, vraiment j'&#233;tais trop heureuse !&#8230; Tous les bonheurs m'arrivaient ensemble. Ce qui me fit le plus de plaisir dans sa lettre fut cette phrase : &#034;Demain, je monterai au Saint Autel pour vous et votre Pauline ! &#034; Pauline et Th&#233;r&#232;se devinrent le 8 Mai de plus en plus unies, puisque J&#233;sus semblait les confondre en les inondant de ses gr&#226;ces&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4 ) Le &#034;beau jour entre les jours&#034;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le &#034;beau jour entre les jours&#034; arriva enfin, quels ineffables souvenirs ont laiss&#233;s dans mon &#226;me les plus petits d&#233;tails de cette journ&#233;e du Ciel !&#8230; Le joyeux r&#233;veil de l'aurore, les baisers respectueux et tendres des ma&#238;tresses et des [35r&#176;] grandes compagnes&#8230; La grande chambre remplie de flocons neigeux dont chaque enfant se voyait rev&#234;tir &#224; son tour&#8230; Surtout l'entr&#233;e &#224; la chapelle et le chant matinal du beau cantique : &#034;O saint Autel qu'environnent les Anges !&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je ne veux pas entrer dans les d&#233;tails, il est de ces choses qui perdent leur parfum d&#232;s qu'elles sont expos&#233;es &#224; l'air, il est des pens&#233;es de l'&#226;me qui ne peuvent se traduire en langage de la terre sans perdre leur sens intime et C&#233;leste ; Elles sont comme cette &#034;pierre blanche qui sera donn&#233;e au vainqueur et sur laquelle est &#233;crit un nom que personne ne CONNAIT que CELUI qui le re&#231;oit&#034; Ap 2,17 Ah ! qu'il fut doux le premier baiser de J&#233;sus &#224; mon &#226;me !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut un baiser d'amour, je me sentais aim&#233;e, et je disais aussi : &#034; Je vous aime, je me donne &#224; vous pour toujours.&#034; Il n'y eut pas de demandes, pas de luttes, de sacrifices ; depuis longtemps, J&#233;sus et la pauvre petite Th&#233;r&#232;se s'&#233;taient regard&#233;s et s'&#233;taient compris &#8230; &lt;strong&gt;Ce jour-l&#224; ce n'&#233;tait plus un regard, mais une fusion, ils n'&#233;taient plus deux, Th&#233;r&#232;se avait disparu, comme la goutte d'eau qui se perd au sein de l'oc&#233;an.&lt;/strong&gt; J&#233;sus restait seul, Il &#233;tait le ma&#238;tre, le Roi. Th&#233;r&#232;se ne lui avait-elle pas demand&#233; de lui &#244;ter sa libert&#233;, car sa libert&#233; lui faisait peur, elle se sentait si faible, si fragile que pour jamais elle voulait s'unir &#224; la Force Divine ! &#8230; Sa joie &#233;tait trop grande, trop profonde pour qu'elle p&#251;t la contenir, des larmes d&#233;licieuses l'inond&#232;rent bient&#244;t au grand &#233;tonnement de ses compagnes, qui plus tard se disaient l'une &#224; l'autre : &#034;Pourquoi donc a-t-elle pleur&#233; ? N'avait-elle pas quelque chose qui la g&#234;nait ?&#8230; Non c'&#233;tait plut&#244;t de ne pas voir sa M&#232;re aupr&#232;s d'elle, ou sa S&#339;ur qu'elle aime tant qui est carm&#233;lite.&#034; Elles ne comprenaient pas que toute la joie du Ciel venant dans un c&#339;ur, ce c&#339;ur exil&#233; ne puisse la supporter sans r&#233;pandre des larmes&#8230; Oh ! non, l'absence de Maman ne me faisait pas de peine le jour de ma premi&#232;re communion : le Ciel n'&#233;tait-il pas [35v&#176;] dans mon &#226;me, et Maman n'y avait-elle pas pris place depuis longtemps ? Ainsi en recevant la visite de J&#233;sus, je recevais aussi celle de ma M&#232;re ch&#233;rie qui me b&#233;nissait se r&#233;jouissant de mon bonheur&#8230; Je ne pleurais pas l'absence de Pauline, sans doute j'aurais &#233;t&#233; heureuse de la voir &#224; mes c&#244;t&#233;s, mais depuis longtemps mon sacrifice &#233;tait accept&#233; ; en ce jour, la joie seule remplissait mon c&#339;ur, je m'unissais &#224; elle qui se donnait irr&#233;vocablement &#224; Celui qui se donnait si amoureusement &#224; moi !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;5) &#171; l'acte de cons&#233;cration &#224; la Sainte Vierge &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'apr&#232;s-midi ce fut moi qui pronon&#231;ai l'acte de cons&#233;cration &#224; la Sainte Vierge ; il &#233;tait bien juste que je parle au nom de mes compagnes &#224; ma M&#232;re du Ciel, moi qui avais &#233;t&#233; priv&#233;e si jeune de ma M&#232;re de la terre&#8230; Je mis tout mon c&#339;ur &#224; lui parler, &#224; me consacrer &#224; elle, comme une enfant qui se jette entre les bras de sa M&#232;re et lui demande de veiller sur elle. Il me semble que la Sainte Vierge dut regarder sa petite fleur et lui sourire, n'&#233;tait-ce pas elle qui l'avait gu&#233;rie par un visible sourire ?&#8230; N'avait-elle pas d&#233;pos&#233; dans le calice de sa petite Fleur, son J&#233;sus, la Fleur des Champs, le Lys de la vall&#233;e ? Ct 2,1&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;-]&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;6) &#171; Je retrouvai ma famille de la terre. &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Au soir de ce beau jour, je retrouvai ma famille de la terre ; d&#233;j&#224; le matin apr&#232;s la messe, j'avais embrass&#233; Papa et tous mes chers parents, mais alors c'&#233;tait la vraie r&#233;union, Papa prenant la main de sa petite reine se dirigea vers le Carmel&#8230; Alors je vis ma Pauline devenue l'&#233;pouse de J&#233;sus, je la vis avec son voile blanc comme le mien et sa couronne de roses&#8230; Ah ! ma joie fut sans amertume, j'esp&#233;rais la rejoindre bient&#244;t et attendre avec elle le Ciel ! Je ne fus pas insensible &#224; la f&#234;te de famille qui eut lieu le soir de ma premi&#232;re Communion ; la belle montre que me donna mon Roi me fit un grand plaisir, mais ma joie &#233;tait tranquille et rien ne vint troubler ma paix intime. Marie me prit avec elle la nuit qui suivit ce beau jour, car les jours les plus radieux sont suivis de t&#233;n&#232;bres, seul le jour de la premi&#232;re, de l'unique, [36r&#176;] de l'&#233;ternelle Communion du Ciel sera sans couchant !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain de ma premi&#232;re Communion fut encore un beau jour, mais il fut empreint de m&#233;lancolie. La belle toilette que Marie m'avait achet&#233;e, tous les cadeaux que j'avais re&#231;us ne me remplissaient pas le c&#339;ur, il n'y avait que J&#233;sus qui p&#251;t me contenter, j'aspirais apr&#232;s le moment o&#249; je pourrais le recevoir une seconde fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;Nouvelles gr&#226;ces de communion&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;7) Nouvelles gr&#226;ces de communion&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Environ un mois apr&#232;s ma premi&#232;re communion j'allai me confesser pour l'Ascension et j'osai demander la permission de faire la Sainte communion. Contre toute esp&#233;rance, Monsieur l'abb&#233; me le permit et j'eus le bonheur d'aller m'agenouiller &#224; la Sainte Table entre Papa et Marie ; quel doux souvenir j'ai gard&#233; de cette seconde visite de J&#233;sus ! Mes larmes coul&#232;rent encore avec une ineffable douceur, je me r&#233;p&#233;tais sans cesse &#224; moi-m&#234;me ces paroles de Saint Paul : &#034;Ce n'est plus moi qui vis, c'est J&#233;sus qui vit en moi !&#8230;&#034; Ga 2,20 Depuis cette communion, mon d&#233;sir de recevoir le Bon Dieu devint de plus en plus grand, j'obtins la permission de la faire &#224; toutes les principales f&#234;tes. La veille de ces heureux jours Marie me prenait le soir sur ses genoux et me pr&#233;parait comme elle l'avait fait pour ma premi&#232;re communion ; je me souviens qu'une fois elle me parla de la souffrance, me disant que je ne marcherais probablement pas par cette voie mais que le Bon Dieu me porterait toujours comme une enfant&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain apr&#232;s ma communion, les paroles de Marie me revinrent &#224; la pens&#233;e ; je sentis na&#238;tre en mon c&#339;ur un grand d&#233;sir de la souffrance et en m&#234;me temps l'intime assurance que J&#233;sus me r&#233;servait un grand nombre de croix ; je me sentis inond&#233;e de consolations si grandes que je les regarde comme une des gr&#226;ces les plus grandes de ma vie. La souffrance devint mon attrait, elle avait des charmes qui me ravissaient sans les bien conna&#238;tre. Jusqu'alors j'avais souffert sans aimer la souffrance, depuis ce jour je sentis pour elle [36v&#176;] un v&#233;ritable amour. Je sentais aussi le d&#233;sir de n'aimer que le Bon Dieu, de ne trouver de joie qu'en Lui. Souvent pendant mes communions, je r&#233;p&#233;tais ces paroles de l'Imitation : &#034;O J&#233;sus ! douceur ineffable, changez pour moi en amertume, toutes les consolations de la terre&#034; cette pri&#232;re sortait de mes l&#232;vres sans effort, sans contrainte ; il me semblait que je la r&#233;p&#233;tais, non par ma volont&#233;, mais comme une enfant qui redit les paroles qu'une personne amie lui inspire&#8230; Plus tard je vous dirai, ma M&#232;re ch&#233;rie, comment J&#233;sus s'est plu &#224; r&#233;aliser mon d&#233;sir, comment Il fut toujours Lui seul ma douceur ineffable ; si je vous en parlais tout de suite je serais oblig&#233;e d'anticiper sur le temps de ma vie de jeune fille, il me reste encore beaucoup de d&#233;tails &#224; vous donner sur ma vie d'enfant.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;8) La Confirmation&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Peu de temps apr&#232;s ma premi&#232;re Communion, j'entrai de nouveau en retraite pour ma Confirmation. Je m'&#233;tais pr&#233;par&#233;e avec beaucoup de soin &#224; recevoir la visite de l'Esprit-Saint, Ac 1,14 je ne comprenais pas qu'on ne fasse pas une grande attention &#224; la r&#233;ception de ce sacrement d'Amour. Ordinairement on ne faisait qu'un jour de retraite pour la Confirmation, mais Monseigneur n'ayant pu venir au jour marqu&#233;, j'eus la consolation d'avoir deux jours de solitude. Pour nous distraire notre ma&#238;tresse nous conduisit au Mont Cassin et l&#224; je cueillis &#224; pleines mains des grandes p&#226;querettes pour la F&#234;te-Dieu. Ah ! que mon &#226;me &#233;tait joyeuse ! Comme les ap&#244;tres j'attendais avec bonheur la visite de l'Esprit-Saint&#8230; Ac 2,1-4 Je me r&#233;jouissais &#224; la pens&#233;e d'&#234;tre bient&#244;t parfaite chr&#233;tienne et surtout &#224; celle d'avoir &#233;ternellement sur le front la croix myst&#233;rieuse que l'&#233;v&#234;que marque en imposant le sacrement &#8230; Enfin l'heureux moment arriva, je ne sentis pas un vent imp&#233;tueux au moment de la descente du Saint Esprit, mais plut&#244;t cette brise l&#233;g&#232;re dont le proph&#232;te &#201;lie entendit le murmure sur le mont Horeb 1R 19,11-13 En ce jour je re&#231;us la force de souffrir, car bient&#244;t apr&#232;s le martyre de mon &#226;me devait [37r&#176;] commencer&#8230; Ce fut ma ch&#232;re petite L&#233;onie qui me servit de Marraine, elle &#233;tait si &#233;mue qu'elle ne put emp&#234;cher ses larmes de couler tout le temps de la c&#233;r&#233;monie. Avec moi elle re&#231;ut la Sainte Communion, car j'eus encore le bonheur de m'unir &#224; J&#233;sus en ce beau jour.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VI - &#171; Je dus reprendre la vie de pensionnaire. &#187;&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Les r&#233;cr&#233;ations &#224; l'Abbaye&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s ces d&#233;licieuses et inoubliables f&#234;tes, ma vie rentra dans l'ordinaire, c'est-&#224;-dire que je dus reprendre la vie de pensionnaire qui m'&#233;tait si p&#233;nible. Au moment de ma premi&#232;re Communion j'aimais cette existence avec des enfants de mon &#226;ge, toutes remplies de bonne volont&#233;, ayant pris comme moi la r&#233;solution de pratiquer s&#233;rieusement la vertu ; mais il fallait me remettre en contact avec des &#233;l&#232;ves bien diff&#233;rentes, dissip&#233;es, ne voulant pas observer la r&#232;gle, et cela me rendait bien malheureuse. J'&#233;tais d'un caract&#232;re gai, mais je ne savais pas me livrer aux jeux de mon &#226;ge et souvent pendant les r&#233;cr&#233;ations, je m'appuyais contre un arbre et l&#224; je contemplais le coup d'&#339;il, me livrant &#224; de s&#233;rieuses r&#233;flexions ! J'avais invent&#233; un jeu qui me plaisait, c'&#233;tait d'enterrer les pauvres petits oiseaux que nous trouvions morts sous les arbres ; beaucoup d'&#233;l&#232;ves voulurent m'aider en sorte que notre cimeti&#232;re devint tr&#232;s joli, plant&#233; d'arbres et de fleurs proportionn&#233;s &#224; la grandeur de nos petits emplum&#233;s. J'aimais encore &#224; raconter des histoires que j'inventais &#224; mesure qu'elles me venaient &#224; l'esprit, mes compagnes alors m'entouraient avec empressement et parfois de grandes &#233;l&#232;ves se m&#234;laient &#224; la troupe des auditeurs. La m&#234;me histoire durait plusieurs jours, car je me plaisais &#224; la rendre de plus en plus int&#233;ressante &#224; mesure que je voyais les impressions qu'elle produisait et qui se manifestaient sur les visages de mes compagnes, mais bient&#244;t la ma&#238;tresse me d&#233;fendit de continuer mon m&#233;tier d'orateur, voulant nous voir jouer et courir et non pas discourir&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) La classe&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Je retenais facilement le sens des choses que j'apprenais, mais j'avais de la peine &#224; apprendre mot &#224; mot ; aussi pour le cat&#233;chisme, je demandai [37v&#176;] presque tous les jours, l'ann&#233;e qui pr&#233;c&#233;da ma premi&#232;re Communion, la permission de l'apprendre pendant les r&#233;cr&#233;ations ; mes efforts furent couronn&#233;s de succ&#232;s et je fus toujours la premi&#232;re. Si par hasard pour un seul mot oubli&#233;, je perdais ma place, ma douleur se manifestait par des larmes am&#232;res que Monsieur l'abb&#233; Domin ne savait comment apaiser&#8230; Il &#233;tait bien content de moi (non pas lorsque je pleurais) et m'appelait son petit docteur, &#224; cause de mon nom de Th&#233;r&#232;se. Une fois, l'&#233;l&#232;ve qui me suivait ne sut pas faire sa compagne la question du cat&#233;chisme. Monsieur l'abb&#233; ayant en vain fait le tour de toutes les &#233;l&#232;ves revint &#224; moi et dit qu'il allait voir si je m&#233;ritais ma place de premi&#232;re. Dans ma profonde humilit&#233;, je n'attendais que cela ; me levant avec assurance je dis ce qui m'&#233;tait demand&#233; sans faire une seule faute, au grand &#233;tonnement de tout le monde&#8230; Apr&#232;s ma premi&#232;re Communion, mon z&#232;le pour le cat&#233;chisme continua jusqu'&#224; ma sortie de pension. Je r&#233;ussissais tr&#232;s bien dans mes &#233;tudes, presque toujours j'&#233;tais la premi&#232;re, mes plus grands succ&#232;s &#233;taient l'histoire et le style. Toutes mes ma&#238;tresses me regardaient comme une &#233;l&#232;ve tr&#232;s intelligente, il n'en &#233;tait pas de m&#234;me chez mon Oncle o&#249; je passais pour une petite ignorante, bonne et douce, ayant un jugement droit, mais incapable et maladroite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas surprise de cette opinion que mon Oncle et ma Tante avaient et ont sans doute encore de moi, Je ne parlais presque pas &#233;tant tr&#232;s timide ; lorsque j'&#233;crivais, mon &#233;criture de chat et mon orthographe qui n'est rien moins que naturelle n'&#233;taient pas faites pour s&#233;duire&#8230; Dans les petits travaux de couture, broderies et autres, je r&#233;ussissais bien, il est vrai, au gr&#233; de mes ma&#238;tresses, mais la fa&#231;on gauche et maladroite dont je tenais mon ouvrage justifiait l'opinion peu avantageuse qu'on avait de moi. Je regarde cela comme une gr&#226;ce, le Bon Dieu voulant mon c&#339;ur pour [38r&#176;] Lui seul, exau&#231;ait d&#233;j&#224; ma pri&#232;re &#034;Changeant en amertume les consolations de la terre.&#034; J'en avais d'autant plus besoin que je n'aurais pas &#233;t&#233; insensible aux louanges. Souvent on vantait devant moi l'intelligence des autres, mais la mienne jamais, alors j'en conclus que je n'en avais pas et je me r&#233;signai &#224; m'en voir priv&#233;e&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) &#171; Amertume dans les amiti&#233;s de la terre &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mon c&#339;ur sensible et aimant se serait facilement donn&#233; s'il avait trouv&#233; un c&#339;ur capable de le comprendre&#8230; J'essayai de me lier avec des petites filles de mon &#226;ge, surtout avec deux d'entre elles, je les aimais et de leur c&#244;t&#233; elles m'aimaient autant qu'elles en &#233;taient capables ; mais h&#233;las ! qu'il est &#233;troit et volage le c&#339;ur des cr&#233;atures !&#8230; Bient&#244;t je vis que mon amour &#233;tait incompris, une de mes amies ayant &#233;t&#233; oblig&#233;e de rentrer dans sa famille revint quelques mois apr&#232;s ; pendant son absence j'avais pens&#233; &#224; elle, gardant pr&#233;cieusement une petite bague qu'elle m'avait donn&#233;e. En revoyant ma compagne ma joie fut grande, mais h&#233;las ! je n'obtins qu'un regard indiff&#233;rent&#8230; Mon amour n'&#233;tait pas compris, je le sentis et je ne mendiai pas une affection qu'on me refusait, mais le Bon Dieu m'a donn&#233; un c&#339;ur si fid&#232;le que lorsqu'il a aim&#233; purement, il aime toujours, aussi je continuai de prier pour ma compagne et je l'aime encore&#8230; En voyant C&#233;line aimer une de nos ma&#238;tresses, je voulus l'imiter, mais ne sachant pas gagner les bonnes gr&#226;ces des cr&#233;atures je ne pus y r&#233;ussir. O heureuse ignorance ! Qu'elle m'a &#233;vit&#233; de grands maux !&#8230; Combien je remercie J&#233;sus de ne m'avoir fait trouver &#034;Qu'amertume dans les amiti&#233;s de la terre&#034; avec un c&#339;ur comme le mien, je me serais laiss&#233;e prendre et couper les ailes, alors comment aurais-je pu &#034;voler et me reposer ?&#034; Ps 55,7 &#034;Comment un c&#339;ur livr&#233; &#224; l'affection des cr&#233;atures peut-il s'unir intimement &#224; Dieu ?&#8230; je sens que cela n'est pas possible. Sans avoir bu &#224; la coupe empoisonn&#233;e [38v&#176;] de l'amour trop ardent des cr&#233;atures, je sens que je ne puis me tromper ; j'ai vu tant d'&#226;mes s&#233;duites par cette fausse lumi&#232;re, voler comme de pauvres papillons et se br&#251;ler les ailes, puis revenir vers la vraie, Ex 3,2 la douce lumi&#232;re de l'amour qui leur donnait de nouvelles ailes plus brillantes et plus l&#233;g&#232;res afin qu'elles puissent voler vers J&#233;sus, ce Feu Divin &#034;qui br&#251;le sans consumer&#034; Ex 3,2 &lt;strong&gt;Ah ! je le sens, J&#233;sus me savait trop faible pour m'exposer &#224; la tentation, peut-&#234;tre me serais-je laiss&#233;e br&#251;ler tout enti&#232;re par la trompeuse lumi&#232;re si je l'avais vue briller &#224; mes yeux&#8230;&lt;/strong&gt; Il n'en a pas &#233;t&#233; ainsi, je n'ai rencontr&#233; qu'amertume l&#224; o&#249; des &#226;mes plus fortes rencontrent la joie et s'en d&#233;tachent par fid&#233;lit&#233;.&lt;strong&gt; Je n'ai donc aucun m&#233;rite &#224; ne m'&#234;tre pas livr&#233;e &#224; l'amour des cr&#233;atures, puisque je n'en fus pr&#233;serv&#233;e que par la grande mis&#233;ricorde du Bon Dieu !&lt;/strong&gt;&#8230; Je reconnais que sans Lui, j'aurais pu tomber aussi bas que Sainte Madeleine et la profonde parole de Notre Seigneur &#224; Simon retentit avec une grande douceur dans mon &#226;me&#8230; Je le sais : &#034;Celui &#224; qui on remet moins, AIME moins.&#034; Lc 7,40-47 mais je sais aussi que J&#233;sus m'a plus remis qu'&#224; Sainte Madeleine, puisqu'il m'a remis d'avance, m'emp&#234;chant de tomber.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! que je voudrais pouvoir expliquer ce que je sens !&#8230; Voici un exemple qui traduira un peu ma pens&#233;e. Je suppose que le fils d'un habile docteur rencontre sur son chemin une pierre qui le fasse tomber et que dans cette chute il se casse un membre ; aussit&#244;t son p&#232;re vient &#224; lui, le rel&#232;ve avec amour, soigne ses blessures, employant &#224; cela toutes les ressources de son art et bient&#244;t son fils compl&#232;tement gu&#233;ri lui t&#233;moigne sa reconnaissance. Sans doute cet enfant a bien raison d'aimer son p&#232;re ! Mais je vais encore faire une autre supposition. Le p&#232;re ayant su que sur la route de son fils se trouvait une pierre, s'empresse d'aller devant lui et la retire, sans &#234;tre vu de personne. Certainement, ce fils [39r&#176;] objet de sa pr&#233;voyante tendresse, ne SACHANT pas le malheur dont il est d&#233;livr&#233; par son p&#232;re ne lui t&#233;moignera pas sa reconnaissance et l'aimera moins que s'il e&#251;t &#233;t&#233; gu&#233;ri par lui&#8230; mais s'il vient &#224; conna&#238;tre le danger auquel il vient d'&#233;chapper, ne l'aimera-t-il pas davantage ? Eh bien, c'est moi qui suis cette enfant, objet de l'amour pr&#233;voyant d'un P&#232;re qui n'a pas envoy&#233; son Verbe pour racheter les justes mais les p&#233;cheurs.&#034; Mt 9,13 Il veut que je l'aime parce qu'il m'a remis, non pas beaucoup, mais TOUT. Lc 7,47 Il n'a pas attendu que je l'aime beaucoup comme Sainte Madeleine, mais il a voulu que JE SACHE comment il m'avait aim&#233;e d'un amour d'ineffable pr&#233;voyance, afin que maintenant je l'aime &#224; la folie&#8230; J'ai entendu dire qu'il ne s'&#233;tait pas rencontr&#233; une &#226;me pure aimant davantage qu'une &#226;me repentante, ah ! que je voudrais faire mentir cette parole !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) &#171; la terrible maladie des scrupules &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Je m'aper&#231;ois &#234;tre bien loin de mon sujet aussi je me h&#226;te d'y rentrer. L'ann&#233;e qui suivit ma premi&#232;re Communion se passa presque tout enti&#232;re sans &#233;preuves int&#233;rieures pour mon &#226;me, ce fut pendant ma retraite de seconde Communion que je me vis assaillie par la terrible maladie des scrupules&#8230; Il faut avoir pass&#233; par ce martyre pour le bien comprendre : dire ce que j'ai souffert pendant un an et demi, me serait impossible&#8230; Toutes mes pens&#233;es et mes actions les plus simples devenaient pour moi un sujet de trouble ; je n'avais de repos qu'en les disant &#224; Marie, ce qui me co&#251;tait beaucoup, car je me croyais oblig&#233;e de lui dire les pens&#233;es extravagantes que j'avais d'elle m&#234;me. Aussit&#244;t que mon fardeau &#233;tait d&#233;pos&#233;, je go&#251;tais un instant de paix, mais cette paix passait comme un &#233;clair et bient&#244;t mon martyre recommen&#231;ait. Quelle patience n'a-t-il pas fallu &#224; ma ch&#232;re Marie, pour m'&#233;couter [39v&#176;] sans jamais t&#233;moigner d'ennui&#8230; A peine &#233;tais-je revenue de l'abbaye qu'elle se mettait &#224; me friser pour le lendemain (car tous les jours pour faire plaisir &#224; Papa la petite reine avait les cheveux fris&#233;s, au grand &#233;tonnement de ses compagnes et surtout des ma&#238;tresses qui ne voyaient pas d'enfants si choy&#233;es de leurs parents), pendant la s&#233;ance je ne cessais de pleurer en racontant tous mes scrupules.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VII - Th&#233;r&#232;se quitte l'Abbaye&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A la fin de l'ann&#233;e C&#233;line ayant fini ses &#233;tudes revint &#224; la maison et la pauvre Th&#233;r&#232;se oblig&#233;e de rentrer seule, ne tarda pas &#224; tomber malade, le seul charme qui la retenait en pension, c'&#233;tait de vivre avec son ins&#233;parable C&#233;line, sans elle jamais sa &#034;petite fille&#034; ne put y rester&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Les le&#231;ons chez Madame Papinau&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Je sortis donc de l'abbaye &#224; l'&#226;ge de treize ans, et continuai mon &#233;ducation en prenant plusieurs le&#231;ons par semaine chez &#034;Madame Papinau&#034;. C'&#233;tait une bien bonne personne tr&#232;s instruite, mais ayant un peu des allures de vieille fille ; elle vivait avec sa m&#232;re, et c'&#233;tait charmant de voir le petit m&#233;nage qu'elles faisaient ensemble &#224; trois (car la chatte &#233;tait de la famille et je devais supporter qu'elle fasse son ronron sur mes cahiers et m&#234;me admirer sa jolie tournure.) J'avais l'avantage de vivre dans l'intime de la famille ; les Buissonnets &#233;tant trop &#233;loign&#233;s pour les jambes un peu vieilles de ma ma&#238;tresse, elle avait demand&#233; que je vienne prendre mes le&#231;ons chez elle. Lorsque j'arrivais, je ne trouvais ordinairement que la vieille dame Cochain qui me regardait &#034;avec ses grands yeux clairs&#034; et puis elle appelait d'une voix calme et sentencieuse : &#034;Madame P&#226;pinau&#8230; Mad&#8230;m&#244;izelle Th&#234;&#8230;r&#232;se est l&#224; !. ..&#034; Sa fille lui r&#233;pondait promptement d'une voix enfantine : &#034;Me voil&#224;, maman.&#034; Et bient&#244;t la le&#231;on commen&#231;ait. Ces le&#231;ons avaient encore l'avantage (en plus de l'instruction que j'y recevais) de me faire conna&#238;tre le monde&#8230; Qui aurait pu le croire !&#8230; Dans cette chambre meubl&#233;e &#224; l'antique, entour&#233;e de livres et de cahiers, j'assistais souvent [40r&#176;] &#224; des visites de tous genres ; Pr&#234;tres, dames, jeunes filles, etc&#8230; Madame Cochain faisait autant que possible les frais de la conversation afin de laisser sa fille me donner la le&#231;on, mais ces jours-l&#224;, je n'apprenais pas grand'chose ; le nez dans un livre, j'entendais tout ce qui se disait et m&#234;me ce qu'il e&#251;t mieux valu pour moi ne point entendre, la vanit&#233; se glisse si facilement dans le c&#339;ur !&#8230; Une dame disait que j'avais de beaux cheveux&#8230; une autre en sortant, croyant ne pas &#234;tre entendue, demandait quelle &#233;tait cette jeune fille si jolie et ces paroles, d'autant plus flatteuses qu'elles n'&#233;taient pas dites devant moi, &lt;strong&gt;laissaient dans mon &#226;me une impression de plaisir qui me montrait clairement combien j'&#233;tais remplie d'amour-propre&lt;/strong&gt;. &lt;strong&gt;Oh ! comme j'ai compassion des &#226;mes qui se perdent !&#8230; Il est si facile de s'&#233;garer dans les sentiers fleuris du monde&#8230; &lt;/strong&gt; sans doute, pour une &#226;me un peu &#233;lev&#233;e, la douceur qu'il offre est m&#233;lang&#233;e d'amertume et le vide immense des d&#233;sirs ne saurait &#234;tre rempli par des louanges d'un instant. .. mais si mon c&#339;ur n'avait pas &#233;t&#233; &#233;lev&#233; vers Dieu d&#232;s son &#233;veil, si le monde m'avait souri d&#232;s mon entr&#233;e dans la vie, que serais-je devenue ?&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Enfant de Marie&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;O ma M&#232;re ch&#233;rie, avec quelle reconnaissance je chante les mis&#233;ricordes du Seigneur !&#8230; Ne m'a-t-il pas, suivant ces paroles de la Sagesse &#034;Retir&#233;e du monde avant que mon esprit f&#251;t corrompu par sa malice et que ses apparences trompeuses n'aient s&#233;duit mon &#226;me ?&#8230;&#034; Ps 89,2 Sg 4,11 La Sainte Vierge aussi veillait sur sa petite fleur et ne voulant point qu'elle f&#251;t ternie au contact des choses de la terre, la retira sur sa montagne avant qu'elle soit &#233;panouie&#8230; En attendant cet heureux moment la petite Th&#233;r&#232;se grandissait en amour de sa M&#232;re du Ciel ; pour lui prouver cet amour elle fit une action qui lui co&#251;ta beaucoup et que je vais raconter en peu de mots, malgr&#233; sa longueur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[40v&#176;]Presque aussit&#244;t apr&#232;s mon entr&#233;e &#224; l'abbaye, j'avais &#233;t&#233; re&#231;ue dans l'association des Saints Anges ; j'aimais beaucoup les pratiques de d&#233;votion qu'elle m'imposait, ayant un attrait tout particulier &#224; prier les Bienheureux Esprits du Ciel et particuli&#232;rement celui que le Bon Dieu m'a donn&#233; pour &#234;tre le compagnon de mon exil. Quelque temps apr&#232;s ma Premi&#232;re Communion, le ruban d'aspirante aux enfants de Marie rempla&#231;a celui des Saints Anges, mais je quittai l'abbaye n'&#233;tant pas re&#231;ue dans l'association de la Sainte Vierge. &#201;tant sortie avant d'avoir achev&#233; mes &#233;tudes, je n'avais pas la permission d'entrer comme ancienne &#233;l&#232;ve ; j'avoue que ce privil&#232;ge n'excitait pas mon envie, mais pensant que toutes mes s&#339;urs avaient &#233;t&#233; &#034;enfants de Marie,&#034; je craignis d'&#234;tre moins qu'elles l'enfant de ma M&#232;re des Cieux, et j'allai bien humblement (malgr&#233; ce qu'il m'en co&#251;t&#226;t,) demander la permission d'&#234;tre re&#231;ue dans l'association de la Sainte Vierge &#224; l'Abbaye. La premi&#232;re ma&#238;tresse ne voulut pas me refuser, mais elle y mit pour condition que je rentrerais deux jours par semaine l'apr&#232;s-midi afin de montrer si j'&#233;tais digne d'&#234;tre admise. Bien loin de me faire plaisir cette permission me co&#251;ta extr&#234;mement ; je n'avais pas, comme les autres anciennes &#233;l&#232;ves, de ma&#238;tresse amie avec laquelle je pouvais aller passer plusieurs heures ; aussi je me contentais d'aller saluer la ma&#238;tresse puis je travaillais en silence jusqu'&#224; la fin de la le&#231;on d'ouvrage. Personne ne faisait attention &#224; moi, aussi je montais &#224; la tribune de la chapelle et je restais devant le Saint-Sacrement jusqu'au moment o&#249; Papa venait me chercher, c'&#233;tait ma seule consolation, J&#233;sus n'&#233;tait-il pas mon unique ami ?&#8230; Je ne savais parler qu'&#224; lui, les conversations avec les cr&#233;atures, m&#234;me les conversations pieuses, me fatiguaient l'&#226;me&#8230; Je sentais qu'il valait mieux parler &#224; Dieu que de [41r&#176;] parler de Dieu, car il se m&#234;le tant d'amour-propre dans les conversations spirituelles !&#8230; Ah ! c'&#233;tait bien pour la Sainte Vierge toute seule que je venais &#224; l'abbaye&#8230; parfois je me sentais seule, bien seule ; comme aux jours de ma vie de pensionnaire alors que je me promenais triste et malade dans la grande cour, je r&#233;p&#233;tais ces paroles qui toujours faisaient rena&#238;tre la paix et la force en mon c&#339;ur. &#034;La vie est ton navire et non pas ta demeure !&#8230;&#034; Toute petite ces paroles me rendaient le courage ; maintenant encore, malgr&#233; les ann&#233;es qui font dispara&#238;tre tant d'impressions de pi&#233;t&#233; enfantine, l'image du navire charme encore mon &#226;me et lui aide &#224; supporter l'exil&#8230; La Sagesse aussi ne dit-elle pas que &#034;La vie est comme le vaisseau qui fend les flots agit&#233;s et ne laisse apr&#232;s lui aucune trace de son passage rapide ?&#8230; Sg 5,10 Quand je pense &#224; ces choses, mon &#226;me se plonge dans l'infini, il me semble d&#233;j&#224; toucher le rivage &#233;ternel&#8230; Il me semble recevoir les embrassements de J&#233;sus&#8230; Je crois voir Ma M&#232;re du Ciel venant &#224; ma rencontre avec Papa&#8230; Maman&#8230; les quatre petits anges&#8230; Je crois jouir enfin pour toujours de la vraie, de l'&#233;ternelle vie en famille&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) &#171; Ma ch&#232;re Marie, l'unique soutien de mon &#226;me &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Avant de voir la famille r&#233;unie au foyer Paternel des Cieux, je devais passer encore par bien des s&#233;parations ; l'ann&#233;e o&#249; je fus re&#231;ue enfant de la Sainte Vierge, elle me ravit ma ch&#232;re Marie l'unique soutien de mon &#226;me&#8230; C'&#233;tait Marie qui me guidait, me consolait, m'aidait &#224; pratiquer la vertu ; elle &#233;tait mon seul oracle. Sans doute, Pauline &#233;tait rest&#233;e bien avant dans mon c&#339;ur, mais Pauline &#233;tait loin, bien loin de moi !&#8230; J'avais souffert le martyre pour m'habituer &#224; vivre sans elle, pour voir entre elle et moi des murs infranchissables ; [41v&#176;] mais enfin j'avais fini par reconna&#238;tre la triste r&#233;alit&#233; : Pauline &#233;tait perdue pour moi, presque de la m&#234;me mani&#232;re que si elle &#233;tait morte. Elle m'aimait toujours, priait pour moi, mais &#224; mes yeux, ma Pauline ch&#233;rie &#233;tait devenue une Sainte, qui ne devait plus comprendre les choses de la terre ; et les mis&#232;res de sa pauvre Th&#233;r&#232;se auraient d&#251;, si elle les avait connues, l'&#233;tonner et l'emp&#234;cher de l'aimer autant&#8230; D'ailleurs, alors m&#234;me que j'aurais voulu lui confier mes pens&#233;es comme aux Buissonnets, je ne l'aurais pas pu, les parloirs n'&#233;taient que pour Marie. C&#233;line et moi n'avions la permission d'y venir qu'&#224; la fin, juste pour avoir le temps de nous serrer le c&#339;ur&#8230; Ainsi je n'avais en r&#233;alit&#233; que Marie, elle m'&#233;tait pour ainsi dire indispensable, je ne disais qu'&#224; elle mes scrupules et j'&#233;tais si ob&#233;issante que jamais mon confesseur n'a connu ma vilaine maladie ; je lui disais juste le nombre de p&#233;ch&#233;s que Marie m'avait permis de confesser, pas un de plus, aussi j'aurais pu passer pour &#234;tre l'&#226;me la moins scrupuleuse de la terre, malgr&#233; que je le fusse au dernier degr&#233;&#8230; Marie savait donc tout ce qui passait en mon &#226;me, elle savait aussi mes d&#233;sirs du Carmel et je l'aimais tant que je ne pouvais pas vivre sans elle.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) Les vacances &#224; Trouville&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ma tante nous invitait tous les ans &#224; venir les unes apr&#232;s les autres chez elle &#224; Trouville, j'aurais beaucoup aim&#233; y aller, mais avec Marie ! Quand je ne l'avais pas, je m'ennuyais beaucoup. Une fois cependant, j'eus du plaisir Trouville, c'&#233;tait l'ann&#233;e du voyage de Papa &#224; Constantinople ; pour nous distraire un peu (car nous avions beaucoup de chagrin de savoir Papa si loin) Marie nous envoya, C&#233;line et moi, passer quinze jours au bord de la mer. Je m'y amusai beaucoup parce que j'avais ma C&#233;line. Ma Tante nous procura tous les plaisirs possibles : promenades &#224; &#226;ne, p&#234;che &#224; l'&#233;quille, etc&#8230; J'&#233;tais encore bien enfant [42r&#176;] malgr&#233; mes douze ans et demi, je me souviens de ma joie en mettant de jolis rubans bleu ciel que ma Tante m'avait donn&#233;s pour mes cheveux ; je me souviens aussi de m'&#234;tre confess&#233;e &#224; Trouville m&#234;me de ce plaisir enfantin qui me semblait &#234;tre un p&#233;ch&#233;&#8230; Un soir je fis une exp&#233;rience qui m'&#233;tonna beaucoup. Marie (Gu&#233;rin) qui &#233;tait presque toujours souffrante, pleurnichait souvent ; alors ma Tante la c&#226;linait, lui prodiguait les noms les plus tendres et ma ch&#232;re petite cousine n'en continuait pas moins de dire en larmoyant qu'elle avait mal &#224; la t&#234;te. Moi qui presque chaque jour avais aussi mal &#224; la t&#234;te et ne m'en plaignais pas, je voulus un soir imiter Marie, je me mis donc en devoir de larmoyer sur un fauteuil dans un coin du salon. Bient&#244;t Jeanne et ma Tante s'empress&#232;rent autour de moi, me demandant ce que j'avais. Je r&#233;pondis comme Marie : &#034;J'ai mal &#224; la t&#234;te.&#034; Il para&#238;t que cela ne m'allait pas de me plaindre, jamais je ne pus les convaincre que le mal de t&#234;te me f&#238;t pleurer ; au lieu de me c&#226;liner, on me parla comme &#224; une grande personne et Jeanne me reprocha de manquer de confiance en ma Tante, car elle pensait que j'avais une inqui&#233;tude de conscience&#8230; enfin j'en fus quitte pour mes frais, bien r&#233;solue &#224; ne plus imiter les autres et je compris la fable de &#034;L'&#226;ne et du petit chien&#034; J'&#233;tais l'&#226;ne qui ayant vu les caresses que l'on prodiguait au petit chien, &#233;tait venu mettre sa lourde patte sur la table pour recevoir sa part de baisers ; mais h&#233;las ! si je n'ai pas re&#231;u de coups de b&#226;ton comme le pauvre animal, j'ai re&#231;u v&#233;ritablement la monnaie de ma pi&#232;ce et cette monnaie me gu&#233;rit pour la vie du d&#233;sir d'attirer l'attention ; le seul effort que je fis pour cela me co&#251;ta trop cher !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e suivante qui fut celle du d&#233;part de ma ch&#232;re Marie, ma Tante m'invita encore mais cette fois, seule, et je me trouvai si d&#233;pays&#233;e qu'au [42v&#176;] bout de deux ou trois jours je tombai malade et il fallut me ramener &#224; Lisieux ; ma maladie que l'on craignait qui fut grave, n'&#233;tait que la nostalgie des Buissonnets, &#224; peine y eus-je pos&#233; le pied que la sant&#233; revint&#8230; Et c'&#233;tait &#224; cette enfant-l&#224; que le Bon Dieu allait ravir l'unique appui qui l'attach&#226;t &#224; la vie !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;5) Le bazar de Th&#233;r&#232;se&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Aussit&#244;t que j'appris la d&#233;termination de Marie, je r&#233;solus de ne prendre plus aucun plaisir sur la terre&#8230; Depuis ma sortie de pension, je m'&#233;tais install&#233;e dans l'ancienne chambre de peinture &#224; Pauline et je l'avais arrang&#233;e &#224; mon go&#251;t. C'&#233;tait un vrai bazar, un assemblage de pi&#233;t&#233; et de curiosit&#233;s, un jardin et une voli&#232;re&#8230; Ainsi, dans le fond se d&#233;tachait sur le mur une grande croix de bois noir sans Christ, quelques dessins qui me plaisaient ; sur un autre mur, une bourriche garnie de mousseline et de rubans roses avec des herbes fines et des fleurs ; enfin sur le dernier mur le portrait de Pauline &#224; dix ans tr&#244;nait seul ; en dessous de ce portrait j'avais une table sur laquelle &#233;tait plac&#233;e une grande cage, renfermant un grand nombre d'oiseaux dont le ramage m&#233;lodieux cassait la t&#234;te aux visiteurs, mais non pas celle de leur petite ma&#238;tresse qui les ch&#233;rissait beaucoup&#8230; Il y avait encore le &#034;petit meuble blanc&#034; rempli de mes livres d'&#233;tudes, cahiers, etc. sur ce meuble &#233;tait pos&#233;e une statue de la Sainte Vierge avec des vases toujours garnis de fleurs naturelles, des flambeaux ; tout autour il y avait une quantit&#233; de petites statues de Saints et de Saintes, des petits paniers en coquillages, des bo&#238;tes en papier bristol, etc.! Enfin mon jardin &#233;tait suspendu devant la fen&#234;tre o&#249; je soignais des pots de fleurs (les plus rares que je pouvais trouver ;) j'avais encore une jardini&#232;re dans l'int&#233;rieur de &#034;mon mus&#233;e&#034; et j'y mettais ma plante privil&#233;gi&#233;e&#8230; Devant la [43r&#176;] fen&#234;tre &#233;tait plac&#233;e ma table couverte d'un tapis vert et sur ce tapis j'avais pos&#233; au milieu, un sablier, une petite statue de Saint Joseph, un porte-montre, des corbeilles de fleurs, un encrier, etc&#8230; Quelques chaises boiteuses et le ravissant lit de poup&#233;e &#224; Pauline terminaient tout mon ameublement. Vraiment cette pauvre mansarde &#233;tait un monde pour moi et comme Monsieur de Maistre je pourrais composer un livre intitul&#233; : &#034;Promenade autour de ma chambre.&#034; C'&#233;tait dans cette chambre que j'aimais &#224; rester seule des heures enti&#232;res pour &#233;tudier et m&#233;diter devant la belle vue qui s'&#233;tendait devant mes yeux&#8230; En apprenant le d&#233;part de Marie ma chambre perdit pour moi tout charme, je ne voulais pas quitter un seul instant la s&#339;ur ch&#233;rie qui devait s'envoler bient&#244;t&#8230; Que d'actes de patience je lui ai fait pratiquer ! A chaque fois que je passais devant la porte de sa chambre, je frappais jusqu'&#224; ce qu'elle m'ouvre et je l'embrassais de tout mon c&#339;ur, je voulais faire provision de baisers pour tout le temps que je devais en &#234;tre priv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;6) Voyage &#224; Alen&#231;on&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Un mois avant son entr&#233;e au Carmel, Papa nous conduisit &#224; Alen&#231;on, mais ce voyage fut loin de ressembler au premier, tout y fut pour moi tristesse et amertume. Je ne pourrais dire les larmes que je versai sur la tombe de maman, parce que j'avais oubli&#233; d'apporter un bouquet de bluets cueillis pour elle. Je me faisais vraiment des peines de tout ! C'&#233;tait le contraire de maintenant, car le Bon Dieu me fait la gr&#226;ce de n'&#234;tre abattue par aucune chose passag&#232;re. Quand je me souviens du temps pass&#233;, mon &#226;me d&#233;borde de reconnaissance en voyant les faveurs que j'ai re&#231;ues du Ciel, il s'est fait un tel changement en moi que je ne suis pas reconnaissable&#8230; Il est vrai que je d&#233;sirais la gr&#226;ce &#034;d'avoir sur mes actions un empire absolu, d'en &#234;tre la ma&#238;tresse et non pas l'esclave.&#034; [43v&#176;] Ces paroles de l'Imitation me touchaient profond&#233;ment, mais je devais pour ainsi dire acheter par mes d&#233;sirs cette gr&#226;ce inestimable ; je n'&#233;tais encore qu'une enfant qui ne paraissait avoir d'autre volont&#233; que celle des autres, ce qui faisait dire aux personnes d'Alen&#231;on que j'&#233;tais faible de caract&#232;re&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;7) L&#233;onie, chez les Clarisses}&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ce fut pendant ce voyage que L&#233;onie fit son essai chez les clarisses, j'eus du chagrin de son extraordinaire entr&#233;e, car je l'aimais bien et je n'avais pas pu l'embrasser avant son d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jamais je n'oublierai la bont&#233; et l'embarras de ce pauvre petit P&#232;re en venant nous annoncer que L&#233;onie avait d&#233;j&#224; l'habit de clarisse&#8230; Comme nous, il trouvait cela bien dr&#244;le, mais ne voulait rien dire, voyant combien Marie &#233;tait m&#233;contente. Il nous conduisit au couvent et l&#224;, je sentis un serrement de c&#339;ur comme jamais je n'en avais senti &#224; l'aspect d'un monast&#232;re, cela me produisait l'effet contraire au Carmel o&#249; tout me dilatait l'&#226;me&#8230; La vue des religieuses ne m'enchanta pas davantage, et je ne fus pas tent&#233;e de rester parmi elles ; cette pauvre L&#233;onie &#233;tait cependant bien gentille sous son nouveau costume, elle nous dit de bien regarder ses yeux parce que nous ne devions plus les revoir (les clarisses ne se montrant que les yeux baiss&#233;s) mais le bon Dieu se contenta de deux mois de sacrifice et L&#233;onie revint nous montrer ses yeux bleus bien souvent mouill&#233;s de larmes&#8230; En quittant Alen&#231;on je croyais qu'elle resterait avec les clarisses, aussi ce fut le c&#339;ur bien gros que je m'&#233;loignai de la triste rue de la demi-lune. Nous n'&#233;tions plus que trois et bient&#244;t notre ch&#232;re Marie devait aussi nous quitter&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;8) &#171; Les colombes avaient fui du nid paternel &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le 15 octobre fut le jour de la s&#233;paration ! De la joyeuse et nombreuse famille des Buissonnets, il ne restait que les deux derni&#232;res enfants&#8230; Les colombes avaient fui du nid paternel, celles qui restaient auraient voulu voler &#224; leur suite, mais leurs ailes [44r&#176;] &#233;taient encore trop faibles pour qu'elles puissent prendre leur essor&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Bon Dieu qui voulait appeler &#224; lui la plus petite et la plus faible de toutes, se h&#226;ta de d&#233;velopper ses ailes. Lui qui se pla&#238;t &#224; montrer sa bont&#233; et sa puissance en se servant des instruments les moins dignes, voulut bien m'appeler avant C&#233;line qui sans doute m&#233;ritait plut&#244;t cette faveur ; mais J&#233;sus savait combien j'&#233;tais faible et c'est pour cela qu'Il m'a cach&#233;e la premi&#232;re dans le creux du rocher. Ex 33,22 ; 1Co 1,26-29 ; Ct 2,14&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Copyright Cerf/DDB&lt;/p&gt;
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		<title>Aux Buissonnets (13r&#176;-25v&#176;)</title>
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		<dc:subject>Sommaire</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Comme je l'ai dit plus haut, c'est &#224; partir de cette &#233;poque de ma vie qu'il me fallut entrer dans la seconde p&#233;riode de mon existence, la plus douloureuse des trois, surtout depuis l'entr&#233;e au Carmel de celle que j'avais choisie pour ma seconde &#171; Maman. &#187; Cette p&#233;riode s'&#233;tend depuis l'age de quatre ans et demi jusqu'&#224; celui de ma quatorzi&#232;me ann&#233;e, &#233;poque o&#249; je retrouvai mon caract&#232;re d'enfant tout en entrant dans le s&#233;rieux de la vie. I - L'intimit&#233; de la famille Il faut vous dire, (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.carmel.asso.fr/-Manuscrit-A-.html" rel="directory"&gt;Manuscrit A&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.carmel.asso.fr/+-Sommaire-+.html" rel="tag"&gt;Sommaire&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Comme je l'ai dit plus haut, c'est &#224; partir de cette &#233;poque de ma vie qu'il me fallut entrer dans &lt;strong&gt;la seconde p&#233;riode de mon existence, la plus douloureuse des trois&lt;/strong&gt;, surtout depuis l'entr&#233;e au Carmel de celle que j'avais choisie pour ma seconde &#171; Maman. &#187; Cette p&#233;riode s'&#233;tend depuis l'age de quatre ans et demi jusqu'&#224; celui de ma quatorzi&#232;me ann&#233;e, &#233;poque o&#249; je retrouvai mon caract&#232;re d'enfant tout en entrant dans le s&#233;rieux de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I - L'intimit&#233; de la famille&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il faut vous dire, ma M&#232;re, qu'&#224; partir de la mort de Maman, mon heureux caract&#232;re changea compl&#232;tement ; moi si vive, si expansive, je devins timide et douce, &lt;strong&gt;sensible &#224; l'exc&#232;s&lt;/strong&gt;. Un regard suffisait pour me faire fondre en larmes, il fallait que personne ne s'occup&#226;t de moi pour que je sois contente, je ne pouvais pas souffrir la compagnie de personnes &#233;trang&#232;res et ne retrouvais ma gaiet&#233; que dans l'intimit&#233; de la famille&#8230; Cependant je continuais &#224; &#234;tre entour&#233;e de la tendresse la plus d&#233;licate. Le c&#339;ur si tendre de Papa avait joint &#224; l'amour qu'il poss&#233;dait d&#233;j&#224; un amour vraiment maternel !&#8230; Vous, ma M&#232;re, et Marie n'&#233;tiez-vous pas pour moi les m&#232;res les plus tendres, les plus d&#233;sint&#233;ress&#233;es ? Ah ! si le Bon Dieu n'avait pas prodigu&#233; ses bienfaisants rayons &#224; sa petite fleur, jamais elle n'aurait pu s'acclimater &#224; la terre, elle &#233;tait encore trop faible pour supporter les pluies et les orages, il lui fallait de la chaleur, une douce ros&#233;e et des brises printani&#232;res ; jamais elle ne manqua de [13v&#176;] tous ces bienfaits, J&#233;sus les lui fit trouver, m&#234;me sous la neige de l'&#233;preuve !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne ressentis aucun chagrin en quittant Alen&#231;on. Les enfants aiment le changement et ce fut avec plaisir que je vins &#224; Lisieux. Je me souviens du voyage, de l'arriv&#233;e le soir chez ma tante, je vois encore Jeanne et Marie nous attendant &#224; la porte&#8230; J'&#233;tais bien heureuse d'avoir des petites cousines si gentilles, je les aimais beaucoup ainsi que ma tante et surtout mon oncle, seulement il me faisait peur et je n'&#233;tais pas mon aise chez lui comme aux Buissonnets, c'est l&#224; que ma vie &#233;tait v&#233;ritablement heureuse&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II - La vie quotidienne&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) L'&#233;cole &#224; la maison&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s le matin vous veniez aupr&#232;s de moi, me demandant si j'avais donn&#233; mon c&#339;ur au bon Dieu, ensuite vous m'habilliez en me parlant de Lui et puis, &#224; vos c&#244;t&#233;s, je faisais ma pri&#232;re. Apr&#232;s venait la le&#231;on de lecture, le premier mot que je pus lire seule fut celui-ci : &#171; Cieux. &#187; Ma ch&#232;re marraine se chargea des le&#231;ons d'&#233;criture et vous, ma M&#232;re, de toutes les autres ; je n'avais pas une tr&#232;s grande facilit&#233; pour apprendre mais j'avais beaucoup de m&#233;moire. Le cat&#233;chisme et surtout l'histoire sainte avaient mes pr&#233;f&#233;rences, je les &#233;tudiais avec joie, mais la grammaire a fait souvent couler mes larmes&#8230; Rappelez-vous le masculin et le f&#233;minin !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussit&#244;t que ma classe &#233;tait finie, je montais au belv&#233;d&#232;re portant ma rosette et ma note &#224; papa. Que j'&#233;tais heureuse quand je pouvais lui dire : J'ai cinq sans exception, c'est Pauline qui l'a dit la premi&#232;re&#8230;&#034; Car lorsque je vous demandais si j'avais cinq sans exception et que vous me disiez oui, c'&#233;tait &#224; mes yeux un degr&#233; de moins ; vous me donniez aussi des bons points, quand j'en avais amass&#233; un certain nombre, j'avais une r&#233;compense et un jour de cong&#233;. Je me rappelle que ces jours-l&#224; [14r&#176;] me semblaient bien plus longs que les autres, ce qui vous faisait plaisir puisque cela montrait que je n'aimais pas &#224; rester sans rien faire.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Promenades avec Monsieur Martin&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Toutes les apr&#232;s-midi, j'allais faire une petite promenade avec papa ; nous faisions ensemble notre visite au Saint-Sacrement, visitant chaque jour une nouvelle &#233;glise, c'est ainsi que j'entrai pour la premi&#232;re fois dans la chapelle du Carmel, papa me montra la grille du ch&#339;ur, me disant que derri&#232;re &#233;taient des religieuses. J'&#233;tais bien loin de me douter que neuf ans plus tard je serais parmi elles !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la promenade (pendant laquelle papa m'achetait toujours un petit cadeau d'un ou deux sous) je rentrais &#224; la maison ; alors je faisais mes devoirs, puis tout le reste du temps, je restais &#224; sautiller dans le jardin autour de papa, car je ne savais pas jouer &#224; la poup&#233;e. C'&#233;tait une grande joie pour moi de pr&#233;parer des tisanes avec des petites graines et des &#233;corces d'arbres que je trouvais par terre, je les portais ensuite &#224; papa dans une jolie petite tasse, ce pauvre petit p&#232;re quittait son ouvrage et puis en souriant il faisait semblant de boire. Avant de me rendre la tasse il me demandait (comme &#224; la d&#233;rob&#233;e) s'il fallait en jeter le contenu ; quelquefois je disais oui, mais plus souvent je remportais ma pr&#233;cieuse tisane, voulant la faire servir plusieurs fois&#8230; j'aimais &#224; cultiver mes petites fleurs dans le jardin que Papa m'avait donn&#233; ; je m'amusais &#224; dresser de petits autels dans l'enfoncement qui se trouvait au milieu dans le mur ; quand j'avais fini, Je courais vers Papa et l'entra&#238;nant je lui disais de bien fermer les yeux et de ne les ouvrir qu'au moment o&#249; je lui dirais de le faire, il faisait tout ce que je voulais et se laissait conduire devant mon petit jardin, alors je criais : &#171; Papa ouvre les yeux : &#187; Il les ouvrait [14v&#176;] et s'extasiait pour me faire plaisir, admirant ce que je croyais &#234;tre un chef d'&#339;uvre !&#8230; Je ne finirais pas si je voulais raconter mille petits traits de ce genre qui se pressent en foule dans ma m&#233;moire&#8230; Ah ! comment pourrai-je redire toutes les tendresses que &#171; Papa &#187; prodiguait &#224; sa petite reine ? &lt;strong&gt;Il est des choses que le c&#339;ur sent, mais que la parole et m&#234;me la pens&#233;e ne peuvent arriver &#224; rendre&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils &#233;taient pour moi de beaux jours, ceux o&#249; mon &#171; roi ch&#233;ri &#187; m'emmenait &#224; la p&#234;che avec lui, j'aimais tant la campagne, les fleurs et les oiseaux ! Quelquefois j'essayais de p&#234;cher avec ma petite ligne, mais je pr&#233;f&#233;rais aller m'asseoir seule sur l'herbe fleurie, alors mes pens&#233;es &#233;taient bien profondes et sans savoir ce que c'&#233;tait (que) de m&#233;diter, mon &#226;me se plongeait dans une r&#233;elle oraison&#8230; J'&#233;coutais les bruits lointains&#8230; Le murmure du vent et m&#234;me la musique ind&#233;cise des soldats dont le son arrivait jusqu'&#224; moi m&#233;lancolisaient doucement mon c&#339;ur&#8230; La terre me semblait un lieu d'exil et je r&#234;vais le Ciel&#8230; L'apr&#232;s-midi passait vite, bient&#244;t il fallait rentrer aux Buissonnets, mais avant de partir je prenais la collation que j'avais apport&#233;e dans mon petit panier ; la belle tartine de confitures que vous m'aviez pr&#233;par&#233;e avait chang&#233; d'aspect et au lieu de sa vive couleur je ne voyais plus qu'une l&#233;g&#232;re teinte rose, toute vieillie et rentr&#233;e&#8230; alors la terre me semblait encore plus triste et je comprenais qu'au Ciel seulement la joie serait sans nuages&#8230; A propos de nuages, je me souviens qu'un jour le beau Ciel bleu de la campagne s'en couvrit et que bient&#244;t l'orage se mit &#224; gronder, les &#233;clairs sillonnaient les nuages sombres et je vis &#224; quelque distance tomber le tonnerre ; loin d'en &#234;tre effray&#233;e, j'&#233;tais ravie, il me semblait que le Bon Dieu [15r&#176;] &#233;tait si pr&#232;s de moi !&#8230; Papa n'&#233;tait pas tout &#224; fait aussi content que sa petite reine, non que l'orage lui f&#238;t peur, mais l'herbe et les grandes p&#226;querettes (qui &#233;taient plus hautes que moi) &#233;tincelaient de pierres pr&#233;cieuses, il nous fallait traverser plusieurs prairies avant de trouver une route et mon petit p&#232;re ch&#233;ri, craignant que les diamants mouillent sa petite fille, la prit malgr&#233; son bagage de lignes et l'emporta sur son dos.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) L'aum&#244;ne &#224; un pauvre&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Pendant les promenades que je faisais avec papa, il aimait &#224; me faire porter l'aum&#244;ne aux pauvres que nous rencontrions ; un jour nous en v&#238;mes un qui se tra&#238;nait p&#233;niblement sur des b&#233;quilles, je m'approchai pour lui donner un sou, mais ne se trouvant pas assez pauvre pour recevoir l'aum&#244;ne, il me regarda en souriant tristement et refusa de prendre ce que je lui offrais. Je ne puis dire ce qui se passa dans mon c&#339;ur, j'aurais voulu le consoler, le soulager ; au lieu de cela je pensais lui avoir fait de la peine, sans doute le pauvre malade devina ma pens&#233;e, car je le vis se d&#233;tourner et me sourire. Papa venait de m'acheter un g&#226;teau, j'avais bien envie de le lui donner mais je n'osai pas, cependant je voulais lui donner quelque chose qu'il ne puisse me refuser, car je sentais pour lui une sympathie tr&#232;s grande, alors je me rappelai avoir entendu dire que le jour de la premi&#232;re communion on obtenait tout ce qu'on demandait cette pens&#233;e me consola et bien que je n'eusse encore que six ans, je me dis : &lt;strong&gt;&#171; Je prierai pour mon pauvre le jour de ma premi&#232;re communion. &#187; &lt;/strong&gt; Je tins ma promesse cinq ans plus tard et j'esp&#232;re que le bon Dieu exau&#231;a la pri&#232;re qu'Il m'avait inspir&#233;e de Lui adresser pour un de ses membres souffrants&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) Relations avec Victoire&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;[15v&#176;] &lt;strong&gt;J'aimais beaucoup le Bon Dieu&lt;/strong&gt; et je lui donnais bien souvent mon c&#339;ur en me servant de la petite formule que maman m'avait apprise, cependant un jour ou plut&#244;t un soir du beau mois de Mai je fis une faute qui vaut bien la peine d'&#234;tre rapport&#233;e, elle me donna un grand sujet de m'humilier et je crois en avoir eu la contrition parfaite. &#201;tant trop petite pour aller au mois de Marie je restais avec Victoire et faisais avec elle mes d&#233;votions devant mon petit mois de Marie que j'arrangeais &#224; ma fa&#231;on ; tout &#233;tait si petit : chandeliers et pots de fleurs que deux allumettes-bougies l'&#233;clairaient parfaitement ; quelquefois Victoire me faisait la surprise de me donner deux petits bouts de rat-de-cave mais c'&#233;tait rare. Un soir tout &#233;tait pr&#234;t pour nous mettre en pri&#232;re, je lui dis &#171; Victoire, voulez-vous commencer le souvenez-vous je vais allumer. &#187; Elle fit semblant de commencer, mais elle ne dit rien et me regarda en riant ; moi qui voyais mes pr&#233;cieuses allumettes se consumer rapidement, je la suppliai de faire la pri&#232;re, elle continua de se taire ; alors me levant, je me mis &#224; lui dire bien haut qu'elle &#233;tait m&#233;chante, et sortant de ma douceur habituelle, je frappai du pied de toutes mes forces&#8230; Cette pauvre Victoire n'avait plus envie de rire, elle me regarda avec &#233;tonnement et me montra du rat-de-cave qu'elle m'avait apport&#233;&#8230; apr&#232;s avoir r&#233;pandu des larmes de col&#232;re, je versai des larmes d'un sinc&#232;re repentir ayant le ferme propos de ne plus jamais recommencer !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre fois il m'arriva une autre aventure avec Victoire mais de celle-ci je n'eus aucun repentir, car je gardai parfaitement mon calme. Je voulais avoir un encrier qui se trouvait sur la chemin&#233;e de la cuisine ; &#233;tant trop petite pour le prendre, je demandai bien gentiment &#224; Victoire de [16r&#176;] me le donner, mais elle refusa me disant de monter sur une chaise. Je pris une chaise sans rien dire, mais en pensant qu'elle n'&#233;tait pas aimable ; voulant le lui faire sentir, je cherchai dans ma petite t&#234;te ce qui m'offensait le plus, elle m'appelait souvent quand elle &#233;tait ennuy&#233;e de moi : &#171; petite mioche &#187;, ce qui m'amusait beaucoup. Alors avant de sauter au bas de ma chaise, je me d&#233;tournai avec dignit&#233; et je lui dis : &#171; Victoire, vous &#234;tes une mioche &#187; Puis je me sauvai, la laissant m&#233;diter la profonde parole que je venais de lui adresser&#8230; Le r&#233;sultat ne se fit pas attendre, bient&#244;t je l'entendis qui criait : &#171; M'amzelle Mari&#8230; Th&#233;rasse vient d'me dire que j'suis une mioche ! &#187; Marie vint et me fit demander pardon, mais je le fis sans contrition, trouvant que puisque Victoire n'avait pas voulu allonger son grand bras me rendre un petit service elle, m&#233;ritait le titre de mioche. Cependant elle m'aimait beaucoup et je l'aimais bien aussi ; un jour elle me tira d'un grand p&#233;ril o&#249; j'&#233;tais tomb&#233;e par ma faute. Victoire repassait ayant &#224; c&#244;t&#233; d'elle un seau avec de l'eau dedans, moi je la regardais en me balan&#231;ant (comme &#224; mon habitude) sur une chaise, tout &#224; coup la chaise me manque et je tombe, non pas par terre, mais dans le fond du seau !&#8230; Mes pieds touchaient ma t&#234;te et je remplissais le seau comme un petit poulet remplit son &#339;uf !&#8230; Cette pauvre Victoire me regardait avec une surprise extr&#234;me, n'ayant jamais vu pareille chose. J'avais bien envie de sortir au plus t&#244;t de mon seau, mais impossible, ma prison &#233;tait si juste que je ne pouvais pas faire un mouvement. Avec un peu de peine elle me sauva de mon grand p&#233;ril, mais non pas ma robe et tout le reste qu'elle fut oblig&#233;e de me changer, car j'&#233;tais tremp&#233;e comme une soupe. Une autre fois je tombai dans la chemin&#233;e, heureusement le feu n'&#233;tait [16v&#176;] pas allum&#233;. Victoire n'eut que le mal de me relever et de secouer la cendre dont j'&#233;tais remplie. C'&#233;tait le mercredi, alors que vous &#233;tiez au chant avec Marie, que toutes ces aventures m'arrivaient.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III - La premi&#232;re confession&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce fut aussi un mercredi que Monsieur Ducellier vint pour faire une visite. Victoire lui ayant dit qu'il n'y avait personne &#224; la maison que la petite Th&#233;r&#232;se, il entra dans la cuisine pour me voir et regarda mes devoirs ; j'&#233;tais bien fi&#232;re de recevoir mon confesseur, car peu de temps avant je m'&#233;tais confess&#233;e pour la premi&#232;re fois. Quel doux souvenir pour moi !&#8230; O ma M&#232;re ch&#233;rie ! avec quel soin ne m'aviez-vous pas pr&#233;par&#233;e me disant que ce n'&#233;tait pas &#224; un homme, mais au Bon Dieu, que j'allais dire mes p&#233;ch&#233;s ; j'en &#233;tais vraiment bien convaincue aussi je fis ma confession avec un grand esprit de foi et m&#234;me je vous demandai s'il ne fallait pas dire &#224; Monsieur Ducellier que je l'aimais de tout mon c&#339;ur puisque c'&#233;tait au Bon Dieu que j'allais parler en sa personne&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien instruite de tout ce que je devais dire et faire, j'entrai dans le confessionnal et me mis &#224; genoux, mais en ouvrant le guichet Monsieur Ducellier ne vit personne, j'&#233;tais si petite que ma t&#234;te se trouvait sous la banquette o&#249; l'on s'appuie les mains, alors il me dit de rester debout ; ob&#233;issant aussit&#244;t, je me levai et me tournant juste en face de lui pour bien le voir, je fis ma confession comme une grande fille et je re&#231;us sa b&#233;n&#233;diction avec une grande d&#233;votion, car vous m'aviez dit qu'&#224; ce moment les larmes du Petit J&#233;sus allaient purifier mon &#226;me. Je me souviens que la premi&#232;re exhortation qui me fut adress&#233;e m'invita surtout &#224; la d&#233;votion envers la Sainte Vierge et je me promis de redoubler de tendresse pour elle. En sortant du confessionnal, j'&#233;tais si contente et si l&#233;g&#232;re que jamais je n'avais senti autant de joie dans mon [17r&#176;] &#226;me. Depuis je retournai me confesser &#224; toutes les grandes f&#234;tes et c'&#233;tait une vraie joie pour moi &#224; chaque fois que j'y allais.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IV - Le Dimanche&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les f&#234;tes !&#8230; ah ! que ce mot rappelle de souvenirs !&#8230; Les f&#234;tes, je les aimais tant !&#8230; Vous saviez si bien m'expliquer ma M&#232;re ch&#233;rie, tous les myst&#232;res cach&#233;s sous chacune d'elles que c'&#233;taient vraiment pour moi des jours du Ciel. J'aimais surtout les processions du Saint-Sacrement, quelle joie de semer des fleurs sous les pas du Bon Dieu&#8230; mais avant de les y laisser tomber je les lan&#231;ais le plus haut que je pouvais et je n'&#233;tais jamais aussi heureuse qu'en voyant mes roses effeuill&#233;es toucher l'ostensoir sacr&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les f&#234;tes ! ah ! si les grandes &#233;taient rares, chaque semaine en ramenait une bien ch&#232;re &#224; mon c&#339;ur : &#171; Le Dimanche ! Quelle journ&#233;e que celle du Dimanche !&#8230; C'&#233;tait la f&#234;te du Bon Dieu, la f&#234;te du repos. D'abord je restais dans le dodo plus longtemps que les autres jours et puis maman Pauline g&#226;tait sa petite fille, lui apportant son chocolat dans son dodo, ensuite elle l'habillait comme une petite reine&#8230; Marraine venait friser filleule qui n'&#233;tait pas toujours gentille quand on lui tirait les cheveux, mais ensuite elle &#233;tait bien contente d'aller prendre la main de son Roi qui, ce jour-l&#224;, l'embrassait encore plus tendrement qu'&#224; l'ordinaire, puis toute la famille partait &#224; la Messe. Tout le long du chemin et m&#234;me dans l'&#233;glise, la petite &#187;Reine &#224; Papa&#171; lui donnait la main, sa place &#233;tait &#224; c&#244;t&#233; de lui et quand nous &#233;tions oblig&#233;s de descendre pour le sermon il fallait trouver encore deux chaises l'une aupr&#232;s de l'autre. Ce n'&#233;tait pas bien difficile, tout le monde avait l'air de trouver cela si gentil de voir un si beau vieillard avec une si petite fille que les personnes se d&#233;rangeaient pour donner leurs places. Mon oncle qui se trouvait dans les bancs des marguilliers se r&#233;jouissait de nous voir arriver, il disait que j'&#233;tais son petit [17v&#176;] rayon de Soleil&#8230; Moi je ne m'inqui&#233;tais gu&#232;re d'&#234;tre regard&#233;e, &#233;coutant bien attentivement les sermons auxquels cependant je ne comprenais pas grand'chose ; le premier que je compris et qui me toucha profond&#233;ment fut un sermon sur la Passion pr&#234;ch&#233; par Monsieur Ducellier et depuis je compris tous les autres sermons. Quand le pr&#233;dicateur parlait de Sainte Th&#233;r&#232;se, papa se penchait et me disait tout bas : &#187;&#201;coute bien, ma petite reine, on parle de ta Sainte Patronne&#034; J'&#233;coutais bien en effet, mais je regardais papa plus souvent que le pr&#233;dicateur, sa belle figure me disait tant de choses !&#8230; Parfois ses yeux se remplissaient de larmes qu'il s'effor&#231;ait en vain de retenir, il semblait d&#233;j&#224; ne plus tenir &#224; la terre, tant son &#226;me aimait &#224; se plonger dans les v&#233;rit&#233;s &#233;ternelles&#8230; Cependant sa course &#233;tait bien loin d'&#234;tre achev&#233;e, de longues ann&#233;es devaient s'&#233;couler avant que le beau Ciel s'ouvr&#238;t &#224; ses yeux ravis et que le Seigneur essuy&#226;t les larmes de son bon et fid&#232;le serviteur !&#8230; Ap 21,4 ; Mt 25,21&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je reviens &#224; ma journ&#233;e du Dimanche. Cette joyeuse journ&#233;e qui passait si rapidement avait bien sa teinte de m&#233;lancolie. Je me souviens que mon bonheur &#233;tait sans m&#233;lange jusqu'a complies, pendant cet office, je pensais que le jour du repos allait finir&#8230; que le lendemain il faudrait recommencer la vie, travailler, apprendre des le&#231;ons, et mon c&#339;ur sentait l'exil de la terre&#8230; je soupirais apr&#232;s le repos &#233;ternel du Ciel, le Dimanche sans couchant de la Patrie !&#8230; Il n'est pas jusqu'aux promenades que nous faisions avant de rentrer aux Buissonnets qui ne laissaient un sentiment de tristesse dans mon &#226;me ; alors la famille n'&#233;tait plus au complet puisque pour faire plaisir &#224; mon Oncle, Papa lui laissait le soir de chaque Dimanche Marie ou Pauline ; [18r&#176;] seulement j'&#233;tais bien contente quand je restais aussi. J'aimais mieux cela que d'&#234;tre invit&#233;e toute seule parce qu'on faisait moins attention &#224; moi. Mon plus grand plaisir &#233;tait d'&#233;couter tout ce que mon Oncle disait, mais je n'aimais pas qu'il m'interroge et j'avais bien peur quand il me mettait sur un seul de ses genoux en chantant Barbe-bleue d'une voix formidable&#8230; C'&#233;tait avec plaisir que je voyais Papa venir nous chercher. En revenant je regardais les &#233;toiles qui scintillaient doucement et cette vue me ravissait&#8230; Il y avait surtout un groupe de perles d'or que je remarquais avec joie trouvant qu'il avait la forme d'un T (voici &#224; peu pr&#232;s sa forme : *I ) je le faisais voir &#224; Papa en lui disant que mon nom &#233;tait &#233;crit dans le Ciel Lc 10,20 et puis ne voulant rien voir de la vilaine terre, je lui demandais de me conduire ; alors sans regarder o&#249; je posais les pieds, je mettais ma petite t&#234;te bien en l'air ne me lassant pas de contempler l'azur &#233;toil&#233; !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que pourrai-je dire des veill&#233;es d'hiver, surtout de celles du Dimanche ? Ah ! qu'il m'&#233;tait doux apr&#232;s la partie de damier de m'asseoir avec C&#233;line sur les genoux de Papa&#8230; De sa belle voix, il chantait des airs remplissant l'&#226;me de pens&#233;es profondes&#8230; ou bien, nous ber&#231;ant doucement, il r&#233;citait des po&#233;sies empreintes des v&#233;rit&#233;s &#233;ternelles&#8230; Ensuite nous montions pour faire la pri&#232;re en commun et la petite reine &#233;tait toute seule aupr&#232;s de son Roi, n'ayant qu'&#224; le regarder pour savoir comment prient les Saints&#8230; A la fin, nous venions toutes par rang d'&#226;ge dire bonsoir &#224; papa et recevoir un baiser ; la reine venait naturellement la derni&#232;re, le roi, pour l'embrasser, la [18v&#176;] prenait par les coudes et celle-ci s'&#233;criait bien haut : &#171; Bonsoir Papa, bonne nuit, dors bien &#187;, c'&#233;tait tous les soirs la m&#234;me r&#233;p&#233;tition&#8230; Ensuite ma petite maman me prenait entre ses bras et m'emportait dans le lit de C&#233;line, alors je disais : &#171; Pauline, est-ce que j'ai &#233;t&#233; bien mignonne aujourd'hui ?&#8230; Est-ce que les petits anges vont voler autour de moi ? &#187; Toujours la r&#233;ponse &#233;tait oui, autrement j'aurais pass&#233; la nuit tout enti&#232;re &#224; pleurer&#8230; Apr&#232;s m'avoir embrass&#233;e ainsi que ma ch&#232;re marraine, Pauline redescendait et la pauvre petite Th&#233;r&#232;se restait toute seule dans l'obscurit&#233; ; elle avait beau se repr&#233;senter les petits anges volant autour d'elle, la frayeur la gagnait bient&#244;t, les t&#233;n&#232;bres lui faisaient peur, car elle ne voyait pas de son lit les &#233;toiles qui scintillaient doucement&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;V - La p&#233;dagogie de Pauline&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je regarde comme une vraie gr&#226;ce d'avoir &#233;t&#233; habitu&#233;e par vous, ma M&#232;re ch&#233;rie, &#224; surmonter mes frayeurs ; parfois vous m'envoyiez seule, le soir, chercher un objet dans une chambre &#233;loign&#233;e ; si je n'avais pas &#233;t&#233; si bien dirig&#233;e je serais devenue tr&#232;s peureuse, au lieu que maintenant je suis vraiment difficile &#224; effrayer&#8230; Je me demande parfois comment vous avez pu m'&#233;lever avec tant d'amour et de d&#233;licatesse sans me g&#226;ter, car il est vrai que vous ne me passiez pas une seule imperfection, jamais vous ne me faisiez de reproche sans sujet, mais jamais vous ne reveniez sur une chose que vous aviez d&#233;cid&#233;e ; je le savais si bien que je n'aurais pas pu ni voulu faire un pas si vous me l'aviez d&#233;fendu. Papa lui-m&#234;me &#233;tait oblig&#233; de se conformer &#224; votre volont&#233;, sans le consentement de Pauline je n'allais pas me promener et quand Papa me disait de venir je r&#233;pondais : &#171; Pauline ne veut pas ; &#187; [19r&#176;] alors il venait demander ma gr&#226;ce, quelquefois pour lui faire plaisir Pauline disait oui, mais la petite Th&#233;r&#232;se voyait bien &#224; son air que ce n'&#233;tait pas de bon c&#339;ur, elle se mettait &#224; pleurer sans accepter de consolations jusqu'&#224; ce que Pauline dise oui et l'embrasse de bon c&#339;ur !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque la petite Th&#233;r&#232;se &#233;tait malade, ce qui lui arrivait tous les hivers, il n'est pas possible de dire avec quelle tendresse maternelle elle &#233;tait soign&#233;e. Pauline la faisait coucher dans son lit (faveur incomparable) et puis elle lui donnait tout ce dont elle avait envie. Un jour Pauline tira de dessous le traversin un joli petit couteau &#224; elle et le donnant &#224; sa petite fille la laissa plong&#233;e dans un ravissement qui ne peut se d&#233;crire : &#171; Ah ! Pauline, s'&#233;cria-t-elle, tu m'aimes donc bien que tu te prives pour moi de ton joli petit couteau qui a une &#233;toile en nacre ? Mais puisque tu m'aimes tant, ferais-tu bien le sacrifice de ta montre pour m'emp&#234;cher de mourir ?&#8230; &#187; &#171; Non seulement pour t'emp&#234;cher de mourir, je donnerais ma montre, mais seulement pour te voir bient&#244;t gu&#233;rie j'en ferais tout de suite le sacrifice. &#187; En &#233;coutant ces paroles de Pauline, mon &#233;tonnement et ma reconnaissance &#233;taient si grands que je ne puis les exprimer&#8230; En &#233;t&#233; j'avais quelquefois mal au c&#339;ur. Pauline me soignait encore avec tendresse ; pour m'amuser, ce qui &#233;tait le meilleur des rem&#232;des, elle me promenait en brouette tout autour du jardin et puis, me faisant descendre, elle mettait ma place un joli petit pied de p&#226;querettes qu'elle promenait avec bien de la pr&#233;caution jusqu'&#224; mon jardin o&#249; il prenait place en grande pompe&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait Pauline qui recevait toutes mes confidences intimes, qui &#233;claircissait tous mes doutes&#8230; Une fois je m'&#233;tonnais de ce que le Bon Dieu ne [19v&#176;] donne pas une gloire &#233;gale dans le Ciel &#224; tous les &#233;lus, et j'avais peur que tous ne soient pas heureux ; alors Pauline me dit d'aller chercher le grand &#171; verre &#224; Papa &#187; et de le mettre &#224; c&#244;t&#233; de mon tout petit d&#233;, puis de les remplir d'eau, ensuite elle me demanda lequel &#233;tait le plus plein. Je lui dis qu'ils &#233;taient aussi pleins l'un que l'autre et qu'il &#233;tait impossible de mettre plus d'eau qu'ils n'en pouvaient contenir. &lt;strong&gt;Ma M&#232;re ch&#233;rie me fit alors comprendre qu'au Ciel le Bon Dieu donnerait &#224; ses &#233;lus autant de gloire qu'ils en pourraient porter et qu'ainsi le dernier n'aurait rien &#224; envier au premier.&lt;/strong&gt; C'&#233;tait ainsi que mettant &#224; ma port&#233;e les plus sublimes secrets, Vous saviez, ma M&#232;re, donner &#224; mon &#226;me la nourriture qui lui &#233;tait n&#233;cessaire&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec quelle joie je voyais chaque ann&#233;e arriver la distribution des prix !&#8230; L&#224; comme toujours, la justice &#233;tait gard&#233;e et je n'avais que les r&#233;compenses m&#233;rit&#233;es ; toute seule, debout au milieu de la noble assembl&#233;e, j'&#233;coutais ma sentence lue par &#171; le Roi de France et de Navarre &#187; le c&#339;ur me battait bien fort en recevant les prix et la couronne&#8230; c'&#233;tait pour moi comme une image du jugement&#8230; Aussit&#244;t apr&#232;s la distribution, la petite Reine quittait sa robe blanche, puis on se d&#233;p&#234;chait de la d&#233;guiser afin qu'elle prenne part &#224; la grande repr&#233;sentation !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! comme elles &#233;taient joyeuses ces f&#234;tes de famille&#8230; Comme j'&#233;tais loin alors en voyant mon Roi ch&#233;ri si radieux, de pr&#233;voir les &#233;preuves qui devaient le visiter !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VI - Une vision pr&#233;monitoire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Un jour cependant, le Bon Dieu me montra dans une vision vraiment extraordinaire, l'image vivante de l'&#233;preuve qu'Il se plaisait &#224; nous pr&#233;parer d'avance, son calice se remplissant d&#233;j&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Papa &#233;tait en voyage depuis plusieurs jours, il devait encore s'en &#233;couler deux [20r&#176;] avant son retour. Il pouvait &#234;tre deux ou trois heures de l'apr&#232;s-midi, le soleil brillait d'un vif &#233;clat et toute la nature semblait en f&#234;te. Je me trouvais seule &#224; la fen&#234;tre d'une mansarde donnant sur le grand jardin ; je regardais devant moi, l'esprit occup&#233; de pens&#233;es riantes, quand je vis, devant la buanderie qui se trouvait juste en face, un homme v&#234;tu absolument comme Papa, ayant la m&#234;me taille et la m&#234;me d&#233;marche, seulement il &#233;tait beaucoup plus courb&#233;&#8230; Sa t&#234;te &#233;tait couverte d'une esp&#232;ce de tablier de couleur ind&#233;cise en sorte que je ne pus voir son visage. Il portait un chapeau semblable &#224; ceux de Papa. Je le vis s'avancer d'un pas r&#233;gulier, longeant mon petit jardin&#8230; Aussit&#244;t un sentiment de frayeur surnaturelle envahit mon &#226;me, mais en un instant je r&#233;fl&#233;chis que sans doute Papa &#233;tait de retour et qu'il se cachait afin de me surprendre ; alors j'appelai bien haut d'une voix tremblante d'&#233;motion : &#171; Papa, Papa !&#8230; &#187; Mais le myst&#233;rieux personnage ne paraissant pas m'entendre, continua sa marche r&#233;guli&#232;re sans m&#234;me se d&#233;tourner ; le suivant des yeux, je le vis se diriger vers le bosquet qui coupait la grande all&#233;e en deux, je m'attendais &#224; le voir repara&#238;tre de l'autre c&#244;t&#233; des grands arbres, mais la vision proph&#233;tique s'&#233;tait &#233;vanouie !.. . Tout ceci ne dura qu'un instant, mais se grava si profond&#233;ment en mon c&#339;ur qu'aujourd'hui, apr&#232;s onze ans&#8230; le souvenir m'en est aussi pr&#233;sent que si la vision &#233;tait encore devant mes yeux&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marie &#233;tait avec vous, ma M&#232;re, dans une chambre communiquant avec celle o&#249; je me trouvais ; m'entendant appeler Papa, elle ressentit une impression de frayeur,&#8230; sentant, m'a-t-elle dit depuis, qu'il devait se passer quelque chose d'extraordinaire ; sans me laisser voir son &#233;motion elle accourut aupr&#232;s de moi, me demandant ce qui me prenait d'appeler Papa qui &#233;tait &#224; Alen&#231;on ; je [20v&#176;] racontai alors ce que je venais de voir. Pour me rassurer, Marie me dit que c'&#233;tait sans doute Victoire qui pour me faire peur s'&#233;tait cach&#233; la t&#234;te avec son tablier, mais interrog&#233;e, Victoire assura n'avoir pas quitt&#233; sa cuisine ; d'ailleurs, j'&#233;tais bien s&#251;re d'avoir vu un homme et que cet homme avait la tournure de Papa, alors nous all&#226;mes toutes les trois derri&#232;re le massif d'arbres, mais n'ayant trouv&#233; aucune marque indiquant le passage de quelqu'un, vous m'avez dit de ne plus penser &#224; cela&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne plus y penser n'&#233;tait pas en mon pouvoir, bien souvent mon imagination me repr&#233;senta la sc&#232;ne myst&#233;rieuse que j'avais vue&#8230; bien souvent j'ai cherch&#233; &#224; lever le voile qui m'en d&#233;robait le sens, car j'en gardai au fond du c&#339;ur la conviction intime, cette vision avait un sens qui devait m'&#234;tre r&#233;v&#233;l&#233; un jour&#8230; Ce jour s'est fait longtemps attendre mais apr&#232;s quatorze ans le Bon Dieu a lui-m&#234;me d&#233;chir&#233; le voile myst&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tant en licence avec S&#339;ur Marie du Sacr&#233;-C&#339;ur nous parlions comme toujours des choses de l'autre vie et de nos souvenirs d'enfance, quand je lui rappelai la vision que j'avais eue &#224; l'age de six &#224; sept ans ; tout &#224; coup, en rapportant les d&#233;tails de cette sc&#232;ne &#233;trange, nous compr&#238;mes en m&#234;me temps ce qu'elle signifiait&#8230; C'&#233;tait bien Papa que j'avais vu, s'avan&#231;ant courb&#233; par l'&#226;ge&#8230; C'&#233;tait bien lui, portant sur son visage v&#233;n&#233;rable, sur sa t&#234;te blanchie, le signe de sa glorieuse &#233;preuve&#8230; Comme la Face Adorable de J&#233;sus qui fut voil&#233;e pendant sa passion, Lc 22,64 ; Mt 25,21 ainsi la face de son fid&#232;le serviteur devait &#234;tre voil&#233;e aux jours de ses douleurs, afin de pouvoir rayonner dans la C&#233;leste Patrie aupr&#232;s de son Seigneur, le Verbe Eternel&#8230; Jn 1,1 C'est du sein de cette gloire ineffable, alors qu'il r&#233;gnait dans le Ciel, que notre P&#232;re ch&#233;ri nous a obtenu la gr&#226;ce de comprendre la vision [21r&#176;] que sa petite reine avait eue &#224; un &#226;ge o&#249; l'illusion n'est pas &#224; craindre. C'est du sein de la gloire qu'il nous a obtenu cette douce consolation de comprendre que dix avant notre grande &#233;preuve le Bon Dieu nous la montrait d&#233;j&#224;, comme un P&#232;re fait entrevoir &#224; ses enfants l'avenir glorieux qu'il leur pr&#233;pare et se compla&#238;t &#224; consid&#233;rer d'avance les richesses sans prix qui doivent &#234;tre leur partage&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! pourquoi est-ce &#224; moi que le Bon Dieu a donn&#233; cette lumi&#232;re ? Pourquoi a-t-il montr&#233; &#224; une enfant si petite une chose qu'elle ne pouvait comprendre, une chose qui, si elle l'avait comprise, l'aurait fait mourir de douleur, pourquoi ?&#8230; C'est l&#224; un de ces myst&#232;res que sans doute nous comprendrons dans le Ciel et qui fera notre &#233;ternelle admiration !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que le Bon Dieu est bon !&#8230; &lt;strong&gt;comme il proportionne les &#233;preuves aux forces qu'Il nous donne. &lt;/strong&gt; Jamais, comme je viens de le dire, je n'aurais pu supporter m&#234;me la pens&#233;e des peines am&#232;res que l'avenir me r&#233;servait&#8230; Je ne pouvais pas m&#234;me penser sans fr&#233;mir que Papa pouvait mourir&#8230; Une fois il &#233;tait mont&#233; sur le haut d'une &#233;chelle et comme je restais juste dessous il me cria : &#171; Eloigne-toi paup'tit, si je tombe je vais t'&#233;craser. &#187; En entendant cela, je ressentis une r&#233;volte int&#233;rieure, au lieu de m'&#233;loigner je me collai contre l'&#233;chelle en pensant : &#171; Au moins si Papa tombe, je ne vais pas avoir la douleur de le voir mourir, puisque je vais mourir avec lui ! &#187; Je ne puis dire ce que j'aimais Papa, tout en lui me causait de l'admiration ; quand il m'expliquait ses pens&#233;es (comme si j'avais &#233;t&#233; une grande fille) je lui disais na&#239;vement que, bien s&#251;r, s'il disait [21v&#176;] tout cela aux grands hommes du gouvernement, ils le prendraient pour le faire Roi et qu'alors la France serait heureuse comme elle ne l'avait jamais &#233;t&#233;&#8230; Mais dans le fond j'&#233;tais contente (et me le reprochais comme pens&#233;e d'&#233;go&#239;sme) qu'il n'y ait que moi &#224; bien conna&#238;tre Papa, car s'il &#233;tait devenu Roi de France et de Navarre je savais qu'il aurait &#233;t&#233; malheureux puisque c'est le sort de tous les monarques et surtout il n'aurait plus &#233;t&#233; mon Roi &#224; moi toute seule !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VII - Premier s&#233;jour &#224; Trouville&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'avais six ou sept ans lorsque Papa nous conduisit &#224; Trouville. Jamais je n'oublierai l'impression que me fit la mer, je ne pouvais m'emp&#234;cher de la regarder sans cesse ; sa majest&#233;, le mugissement de ses flots, tout parlait &#224; mon &#226;me de la Grandeur et de la Puissance du Bon Dieu. Je me rappelle que pendant la promenade que nous faisions sur la plage, un Monsieur et une Dame me regard&#232;rent courant joyeusement autour de Papa et s'approchant, ils lui demand&#232;rent si j'&#233;tais &#224; lui, et dirent que j'&#233;tais une bien gentille petite fille. Papa Peur r&#233;pondit que oui, mais je m'aper&#231;us qu'il leur fit signe de ne pas me faire de compliments&#8230; C'&#233;tait la premi&#232;re fois que j'entendais dire que j'&#233;tais gentille, cela me fit bien plaisir, car je ne le croyais pas ; vous faisiez une si grande attention, ma M&#232;re ch&#233;rie, &#224; ne laisser aupr&#232;s de moi aucune chose qui p&#251;t ternir mon innocence, &#224; ne me laisser surtout entendre aucune parole capable de faire glisser la vanit&#233; dans mon c&#339;ur. Comme je ne faisais attention qu'&#224; vos paroles et &#224; celles de Marie (et jamais vous ne m'aviez adress&#233; un seul compliment), je n'attachai pas beaucoup d'importance aux paroles et aux regards admiratifs de la dame. [22r&#176;] Le soir, &#224; l'heure o&#249; le soleil semble se baigner dans l'immensit&#233; des flots laissant devant lui un rayon lumineux, j'allai m'asseoir toute seule sur un rocher avec Pauline&#8230; Alors je me rappelai la touchante histoire &#171; Du sillon d'or !&#8230; &#187; Je contemplai longtemps ce sillon lumineux, image de la gr&#226;ce illuminant le chemin que doit parcourir le petit vaisseau &#224; la gracieuse voile blanche&#8230; &lt;strong&gt;Pr&#232;s de Pauline, je pris la r&#233;solution de ne jamais &#233;loigner mon &#226;me du regard de J&#233;sus&lt;/strong&gt;, afin qu'elle vogue en paix vers la Patrie des Cieux !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma vie s'&#233;coulait tranquille et heureuse, l'affection dont j'&#233;tais entour&#233;e aux Buissonnets me faisait pour ainsi dire grandir, mais j'&#233;tais sans doute assez grande pour commencer &#224; lutter, pour commencer &#224; conna&#238;tre le monde et les mis&#232;res dont il est rempli&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;Copyright Cerf/DDB&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='http://www.carmel.asso.fr/Les-cinq-annees-les-plus-tristes-de-ma-vie-22ro-44ro.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;page suivante&#8230;&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Une famille id&#233;ale (4r&#176;-13r&#176;)</title>
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		<dc:subject>Sommaire</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;I - Une m&#232;re incomparable Dans l'histoire de mon &#226;me jusqu'&#224; mon entr&#233;e au Carmel je distingue trois p&#233;riodes bien distinctes ; la premi&#232;re malgr&#233; sa courte dur&#233;e n'est pas la moins f&#233;conde en souvenirs ; elle s'&#233;tend depuis l'&#233;veil de ma raison jusqu'au d&#233;part de notre M&#232;re ch&#233;rie pour la patrie des Cieux. [4v&#176;] Le Bon Dieu m'a fait la gr&#226;ce d'ouvrir mon intelligence de tr&#232;s bonne heure et de graver si profond&#233;ment en ma m&#233;moire les souvenirs de mon enfance qu'il me semble que les (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.carmel.asso.fr/-Manuscrit-A-.html" rel="directory"&gt;Manuscrit A&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.carmel.asso.fr/+-Sommaire-+.html" rel="tag"&gt;Sommaire&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='http://www.carmel.asso.fr/sites/carmel.asso.fr/local/cache-vignettes/L150xH75/arton87-9b9cc.jpg?1782926836' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='75' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I - Une m&#232;re incomparable&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans l'histoire de mon &#226;me jusqu'&#224; mon entr&#233;e au Carmel je distingue trois p&#233;riodes bien distinctes ; la premi&#232;re malgr&#233; sa courte dur&#233;e n'est pas la moins f&#233;conde en souvenirs ; elle s'&#233;tend depuis l'&#233;veil de ma raison jusqu'au d&#233;part de notre M&#232;re ch&#233;rie pour la patrie des Cieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4v&#176;] &lt;strong&gt;Le Bon Dieu m'a fait la gr&#226;ce d'ouvrir mon intelligence&lt;/strong&gt; de tr&#232;s bonne heure et de graver si profond&#233;ment en ma m&#233;moire les souvenirs de mon enfance qu'il me semble que les choses que je vais raconter se passaient hier. Sans doute, J&#233;sus voulait, dans son amour, me faire conna&#238;tre la M&#232;re incomparable qu'il m'avait donn&#233;e, mais que sa main Divine avait h&#226;te de couronner au Ciel !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute ma vie le bon Dieu s'est plu &#224; m'entourer d'Amour, mes premiers souvenirs sont empreints des sourires et des caresses les plus tendres !&#8230; mais s'Il avait plac&#233; pr&#232;s de moi beaucoup d'Amour, Il en avait mis aussi dans mon petit c&#339;ur, le cr&#233;ant aimant et sensible, aussi j'aimais beaucoup Papa et Maman et leur t&#233;moignais ma tendresse de mille mani&#232;res, or j'&#233;tais tr&#232;s expansive. Seulement les moyens que j'employais &#233;taient parfois &#233;tranges, comme le prouve ce passage d'une lettre de Maman. &#034;Le b&#233;b&#233; est un lutin sans pareil, elle vient me caresser en me souhaitant la mort : &#034;Oh ! Que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite M&#232;re !&#8230; on la gronde, elle dit : &#034;C'est pourtant pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu'il faut mourir pour y aller.&#034; Elle souhaite de m&#234;me la mort &#224; son p&#232;re quand elle est dans ses exc&#232;s d'amour !&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5r&#176;] Le 25 Juin 1874 alors que j'avais &#224; peine dix-huit mois, voici ce que maman disait de moi : &#034;Votre p&#232;re vient d'installer une balan&#231;oire, C&#233;line est d'une joie sans pareille, mais il faut voir la petite se balancer ; c'est risible, elle se tient comme une grande fille, il n'y a pas de danger qu'elle l&#226;che la corde, puis quand &#231;a ne va pas assez fort, elle crie. On l'attache par devant avec une autre corde et malgr&#233; cela je ne suis pas tranquille quand je la vois perch&#233;e l&#224; dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Il m'est arriv&#233; une dr&#244;le d'aventure derni&#232;rement avec la petite. J'ai l'habitude d'aller &#224; la messe de cinq heures et demie, dans les premiers jours je n'osais pas la laisser, mais voyant qu'elle ne se r&#233;veillait jamais, j'ai fini par me d&#233;cider &#224; la quitter. Je la couche dans mon lit et j'approche le berceau si pr&#232;s qu'il est impossible qu'elle tombe. Un jour j'ai oubli&#233; de mettre le berceau. J'arrive et la petite n'&#233;tait plus dans mon lit ; au m&#234;me moment j'entends un cri, je regarde et je la vois assise sur une chaise qui se trouvait en face de la t&#234;te de mon lit, sa petite t&#234;te &#233;tait couch&#233;e sur le traversin et l&#224; elle dormait d'un mauvais sommeil car elle &#233;tait g&#234;n&#233;e. Je n'ai pas pu me rendre compte comment elle &#233;tait tomb&#233;e assise sur cette chaise, puisqu'elle &#233;tait couch&#233;e. J'ai remerci&#233; le Bon Dieu de ce qu'il ne lui est rien arriv&#233;, c'est vraiment providentiel, elle devait rouler par terre, son bon Ange y a veill&#233; et les &#226;mes du purgatoire auxquelles je fais tous les jours une pri&#232;re pour la petite l'ont prot&#233;g&#233;e ; voil&#224; comment j'arrange cela&#8230; arrangez-le comme vous voudrez&#8230;&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la fin de la lettre maman ajoutait : &#034;Voil&#224; le petit b&#233;b&#233; qui vient me passer sa petite main sur la figure et m'embrasser. Cette pauvre petite ne veut point me quitter, elle est continuellement avec moi ; elle aime beaucoup &#224; aller au jardin, [5v&#176;] mais si je n'y suis pas elle ne veut pas y rester et pleure jusqu'&#224; ce qu'on me la ram&#232;ne ! &#034; (Voici un passage d'une autre lettre) : &#034;La petite Th&#233;r&#232;se me demandait l'autre jour si elle irait au Ciel. Je lui ai dit que oui, si elle &#233;tait bien sage ; elle me r&#233;pond : &#034;Oui, mais si je n'&#233;tais pas mignonne, j'irais dans l'enfer&#8230; mais moi je sais bien ce que je ferais, je m'envolerais avec toi qui serais au Ciel, comment que le Bon Dieu ferait pour me prendre ?&#8230; tu me tiendrais bien fort dans tes bras ? &#034;J'ai vu dans ses yeux qu'elle croyait positivement que le Bon Dieu ne lui pouvait rien si elle &#233;tait dans les bras de sa m&#232;re&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II - Marie, l'a&#238;n&#233;e de la famille&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#034;Marie aime beaucoup sa petite s&#339;ur, elle la trouve bien mignonne, elle serait bien difficile car cette pauvre petite a grand-peur de lui faire de la peine. Hier j'ai voulu lui donner une rose sachant que cela la rend heureuse, mais elle s'est mise a me supplier de ne pas la couper, Marie l'avait d&#233;fendu, elle &#233;tait rouge d'&#233;motion, malgr&#233; cela je lui en ai donn&#233; deux, elle n'osait plus para&#238;tre &#224; la maison. J'avais beau lui dire que les roses &#233;taient &#224; moi, &#034;mais non, disait-elle, c'est &#224; Marie&#8230;&#034; C'est une enfant qui s'&#233;motionne bien facilement. D&#232;s qu'elle a fait un petit malheur, il faut que tout le monde le sache. Hier ayant fait tomber sans le vouloir un petit coin de la tapisserie, elle &#233;tait dans un &#233;tat &#224; faire piti&#233;, puis il fallait bien vite le dire &#224; son P&#232;re ; l est arriv&#233; quatre heures apr&#232;s, on n'y pensait plus, mais elle est bien vite venue dire &#224; Marie : &#034;Dis vite &#224; Papa que j'ai d&#233;chir&#233; le papier. &#034;Elle est l&#224; comme un criminel qui attend sa condamnation, mais elle a dans sa petite id&#233;e qu'on va lui pardonner plus facilement si elle s'accuse.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4v&#176; suite] J'aimais beaucoup ma ch&#232;re Marraine. Sans en avoir l'air, je faisais une grande attention &#224; tout ce qui se faisait et se disait autour de moi, il me semble que je jugeais des choses comme maintenant. J'&#233;coutais bien attentivement ce que Marie apprenait &#224; C&#233;line afin de faire comme elle ; [6r&#176;] apr&#232;s sa sortie de la Visitation, pour obtenir la faveur d'&#234;tre admise dans sa chambre pendant les le&#231;ons qu'elle donnait &#224; C&#233;line, j'&#233;tais bien sage et je faisais tout ce qu'elle voulait ; aussi me comblait-elle de cadeaux qui, malgr&#233; leur peu de valeur, me faisaient beaucoup de plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III - &#171; mon id&#233;al d'enfant, c'&#233;tait Pauline&#8230; &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais bien fi&#232;re de mes deux grandes s&#339;urs, mais celle qui &#233;tait mon id&#233;al d'enfant, c'&#233;tait Pauline&#8230; Lorsque je commen&#231;ais &#224; parler et que Maman me demandait : &#034;A quoi penses-tu ?&#034; la r&#233;ponse &#233;tait invariable&#034; A Pauline !&#8230;&#034; Une autre fois, je faisais aller mon petit doigt sur les carreaux et je disais &#034;J'&#233;cris : Pauline ! &#8230;&#034; Souvent j'entendais dire que bien s&#251;r Pauline serait religieuse ; alors &lt;strong&gt;sans trop savoir ce que c'&#233;tait, je pensais :&#171; Moi aussi je serai religieuse. &#187;&lt;/strong&gt; C'est l&#224; un de (mes) premiers souvenirs et depuis, jamais je n'ai chang&#233; de r&#233;solution !&#8230; Ce fut vous ma M&#232;re ch&#233;rie, que J&#233;sus choisit pour me fiancer &#224; Lui, vous n'&#233;tiez pas alors aupr&#232;s de moi, mais d&#233;j&#224; un lien s'&#233;tait form&#233; entre nos &#226;mes&#8230; vous &#233;tiez mon id&#233;al, je voulais &#234;tre semblable &#224; vous et c'est votre exemple qui d&#232;s l'&#226;ge de deux ans m'entra&#238;na vers l'&#201;poux des vierges&#8230; Oh ! que de douces r&#233;flexions je voudrais vous confier ! Mais je dois poursuivre l'histoire de la petite fleur, son histoire compl&#232;te et g&#233;n&#233;rale, car si je voulais parler en d&#233;tail de mes rapports avec &#034;Pauline,&#034; il me faudrait laisser tout le reste !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IV - L&#233;onie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ma ch&#232;re petite L&#233;onie tenait aussi une grande place dans mon c&#339;ur. Elle m'aimait beaucoup, le soir c'&#233;tait elle qui me gardait quand toute la famille allait se promener&#8230; Il me semble entendre encore les gentils refrains qu'elle chantait afin de m'endormir&#8230; en toute chose elle cherchait le moyen de me faire plaisir aussi j'aurais eu bien du chagrin de lui causer de la peine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6v&#176;] Je me rappelle tr&#232;s bien sa premi&#232;re communion. surtout du moment o&#249; elle me prit sur son bras pour me faire entrer avec elle au presbyt&#232;re ; cela me paraissait si beau d'&#234;tre port&#233;e par une grande s&#339;ur tout en blanc comme moi !&#8230; Le soir on me coucha de bonne heure car j'&#233;tais trop petite pour rester au grand d&#238;ner mais je vois encore Papa qui vint au dessert, apportant &#224; sa petite reine des morceaux de la pi&#232;ce mont&#233;e&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain ou peu de jours apr&#232;s, nous sommes all&#233;es avec maman chez la petite compagne de L&#233;onie. Je crois que c'est ce jour-l&#224; que cette bonne petite M&#232;re nous a emmen&#233;es derri&#232;re un mur pour nous faire boire du vin apr&#232;s le d&#238;ner (que nous avait servi la pauvre dame Dagorau) car elle ne voulait pas faire de peine &#224; la bonne femme, mais aussi voulait que nous ne manquions de rien&#8230; Ah ! comme le c&#339;ur d'une M&#232;re est d&#233;licat, comme il traduit sa tendresse en mille soins pr&#233;voyants auxquels personne ne penserait !&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;V - ma ch&#232;re C&#233;line&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) &#171; la petite compagne de mon enfance &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Maintenant il me reste &#224; parler de ma ch&#232;re C&#233;line, la petite compagne de mon enfance, mais les souvenirs sont en telle abondance que je ne sais lesquels choisir. Je vais extraire quelques passages des lettres que maman vous &#233;crivait &#224; la Visitation, mais je ne vais pas tout copier, ce serait trop long&#8230; Le 10 Juillet 1873 (l'ann&#233;e de ma naissance), voici ce qu'elle vous disait : &#034;La nourrice a amen&#233; la petite Th&#233;r&#232;se Jeudi, elle n'a fait que rire, c'&#233;tait surtout la Petite C&#233;line qui lui plaisait, elle riait aux &#233;clats avec elle ; on dirait qu'elle a d&#233;j&#224; envie de jouer, cela viendra bient&#244;t, elle se tient sur ses petites jambes, raide comme un petit piquet. Je crois qu'elle marchera de bonne heure et qu'elle aura bon caract&#232;re, elle para&#238;t tr&#232;s intelligente et a une bonne figure de pr&#233;destin&#233;e&#8230; &#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7r&#176;] Mais ce fut surtout apr&#232;s ma sortie de nourrice que je montrai mon affection pour ma ch&#232;re petite C&#233;line. Nous nous entendions tr&#232;s bien, seulement j'&#233;tais bien plus vive et bien moins na&#239;ve qu'elle ; quoique de trois ans et demi plus jeune, il me semblait que nous &#233;tions du m&#234;me &#226;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un passage d'une lettre de Maman qui vous montrera combien C&#233;line &#233;tait douce et moi m&#233;chante &#034;Ma petite C&#233;line est tout &#224; fait port&#233;e &#224; la vertu, c'est le sentiment intime de son &#234;tre, elle a une &#226;me candide et a horreur du mal. Pour le petit furet, on ne sait pas trop comment &#231;a fera, c'est si petit, si &#233;tourdi ! Elle est d'une intelligence sup&#233;rieure &#224; C&#233;line, mais bien moins douce et surtout d'un ent&#234;tement presque invincible, quand elle dit &#034;non&#034; rien ne peut la faire c&#233;der, on la mettrait une journ&#233;e dans la cave qu'elle y coucherait plut&#244;t que de dire &#034;oui&#8230;&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Elle a cependant un c&#339;ur d'or, elle est bien caressante et bien franche ; c'est curieux de la voir courir apr&#232;s moi, pour me faire sa confession : Maman, j'ai pouss&#233; C&#233;line qu'une fois, je l'ai battue une fois, mais je ne recommencerai plus. (C'est comme cela pour tout ce qu'elle fait).&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Th&#233;r&#232;se et Pauline, C&#233;line et Marie&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Jeudi soir nous avons &#233;t&#233; nous promener du c&#244;t&#233; de la gare, elle a absolument voulu entrer dans la salle d'attente pour aller chercher Pauline, elle courait devant avec une joie qui faisait plaisir, mais quand elle a vu qu'il fallait s'en retourner sans monter en chemin de fer pour aller chercher Pauline, elle a pleur&#233; tout le long du chemin. &#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette derni&#232;re partie de la lettre me rappelle le bonheur que j'&#233;prouvais en vous voyant revenir de la Visitation ; vous, ma m&#232;re, me preniez sur vos bras et Marie prenait C&#233;line ; alors je vous faisais mille caresses [7v&#176;] et je me penchais en arri&#232;re afin d'admirer votre grande natte&#8230; puis vous me donniez une tablette de chocolat que vous aviez gard&#233;e trois mois. Vous pensez quelle relique c'&#233;tait pour moi !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) Le voyage au Mans&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Je me rappelle aussi du voyage que j'ai fait au Mans, c'&#233;tait la premi&#232;re fois que j'allais en chemin de fer. Quelle joie de me voir en voyage seule avec Maman&#8230; Cependant je ne sais plus pourquoi je me suis mise &#224; pleurer et cette pauvre petite M&#232;re n'a pu pr&#233;senter &#224; ma tante du Mans qu'un vilain petit laideron tout rouge des larmes qu'il avait r&#233;pandues en chemin&#8230; Je n'ai gard&#233; aucun souvenir du parloir mais seulement du moment o&#249; ma tante m'a pass&#233; une petite souris blanche et un petit panier en papier bristol rempli de bonbons sur lesquels tr&#244;naient deux jolies bagues en sucre, juste de la grosseur de mon doigt ; aussit&#244;t je m'&#233;criai &#034;Quel bonheur !&#034; il y aura une bague pour C&#233;line. &#034;Mais, &#244; douleur ! je prends mon panier par l'anse, je donne l'autre main &#224; Maman et nous partons ; au bout de quelques pas, je regarde mon panier et je vois que mes bonbons &#233;taient presque tous sem&#233;s dans la rue, comme les pierres du petit Poucet&#8230; Je regarde encore de plus pr&#232;s et je vois qu'une des pr&#233;cieuses bagues avait subi le sort fatal des bonbons&#8230; Je n'avais plus rien &#224; donner &#224; C&#233;line !&#8230; alors ma douleur &#233;clate, je demande &#224; retourner sur mes pas, maman ne semble pas faire attention &#224; moi. C'en &#233;tait trop, &#224; mes larmes succ&#232;dent mes cris&#8230; Je ne pouvais comprendre qu'elle ne partage&#226;t pas ma peine et cela augmentait de beaucoup ma douleur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) Les d&#233;fauts de Th&#233;r&#232;se&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Maintenant je reviens aux lettres o&#249; maman vous parle de C&#233;line et de moi, c'est le meilleur moyen que je puisse employer pour vous faire bien conna&#238;tre mon caract&#232;re ; voici un passage o&#249; mes d&#233;fauts brillent d'un vif &#233;clat : &#034;Voil&#224; [8r&#176;] C&#233;line qui s'amuse avec la petite au jeu de cubes, elles se disputent de temps en temps, C&#233;line c&#232;de pour avoir une perle &#224; sa couronne. Je suis oblig&#233;e de corriger &lt;strong&gt;ce pauvre b&#233;b&#233; qui se met dans des furies &#233;pouvantables&lt;/strong&gt; ; quand les choses ne vont pas &#224; son id&#233;e, elle se roule par terre comme une d&#233;sesp&#233;r&#233;e croyant que tout est perdu, il y a des moments o&#249; c'est plus fort qu'elle, elle en est suffoqu&#233;e. C'est une enfant bien nerveuse, elle est cependant bien mignonne et tr&#232;s intelligente, elle se rappelle tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous voyez, ma M&#232;re, combien j'&#233;tais loin d'&#234;tre une petite fille sans d&#233;fauts ! &lt;/strong&gt; On ne pouvait m&#234;me pas dire de moi &#171; que j'&#233;tais sage quand je dormais, &#187; car la nuit j'&#233;tais encore plus remuante que le jour, j'envoyais promener toutes les couvertures et puis (tout en dormant) je me donnais des coups contre le bois de mon petit lit ; la douleur me r&#233;veillait, alors je disais : &#171; Maman, je suis toqu&#233;e&#8230; &#187; Cette pauvre petite M&#232;re &#233;tait oblig&#233;e de se lever et constatait qu'en effet j'avais des bosses au front, que j'&#233;tais toqu&#233;e ; elle me couvrait bien, puis allait se recoucher ; mais au bout d'un moment je recommen&#231;ais &#224; &#234;tre toqu&#233;e, si bien qu'on fut oblig&#233; de m'attacher dans mon lit. Tous les soirs, la petite C&#233;line venait nouer les nombreux cordons destin&#233;s &#224; emp&#234;cher le petit lutin de se toquer et de r&#233;veiller sa maman ; ce moyen ayant bien r&#233;ussi, je fus d&#233;sormais sage en dormant&#8230; Il est un autre d&#233;faut que j'avais (&#233;tant &#233;veill&#233;e) et dont Maman ne parle pas dans ses lettres, c'&#233;tait un grand amour-propre. Je ne vais vous en donner que deux exemples afin de ne pas rendre mon r&#233;cit trop long. Un jour Maman me dit : &#171; Ma petite Th&#233;r&#232;se, si tu veux baiser la terre, je vais te donner un sou. &#187; Un sou, c'&#233;tait pour moi toute une richesse ; pour le gagner je n'avais pas besoin d'abaisser ma grandeur car ma petite taille ne mettait pas une grande distance entre moi et la terre, cependant ma fiert&#233; se r&#233;volta &#224; [8v&#176;] la pens&#233;e de &#171; baiser la terre, &#187; me tenant bien droite, je dis &#224; Maman &#171; Oh ! non, ma petite M&#232;re, j'aime mieux ne pas avoir de sou !&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre fois nous devions aller &#224; Grogny chez Madame Monnier. Maman dit &#224; Marie de me mettre ma jolie robe bleu Ciel, garnie de dentelles, mais de ne pas me laisser les bras nus, afin que le Soleil ne les brunisse pas. Je me laissai habiller avec l'indiff&#233;rence que devaient avoir les enfants de mon &#226;ge, mais int&#233;rieurement je pensais que j'aurais &#233;t&#233; bien plus gentille avec mes petits bras nus.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;5) Une bonne &#233;ducation&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Avec une nature comme la mienne, si j'avais &#233;t&#233; &#233;lev&#233;e par des Parents sans vertu ou m&#234;me si comme C&#233;line j'avais &#233;t&#233; g&#226;t&#233;e par Louise je serais devenue bien m&#233;chante et peut-&#234;tre me serais perdue&#8230; &lt;strong&gt;Mais J&#233;sus veillait sur sa petite fianc&#233;e&lt;/strong&gt;, Il a voulu que tout tourn&#226;t &#224; son bien, m&#234;me ses d&#233;fauts qui, r&#233;prim&#233;s de bonne heure, lui ont servi &#224; grandir dans la perfection,.. Comme j'avais de l'amour-propre et aussi l'amour du bien, aussit&#244;t que j'ai commenc&#233; penser s&#233;rieusement (ce que j'ai fait bien petite) il suffisait qu'on me dise qu'une chose n'&#233;tait pas bien, pour que je n'aie pas envie de me le faire r&#233;p&#233;ter deux fois&#8230; je vois avec plaisir dans les lettres de Maman qu'en grandissant je lui donnais plus de consolation. N'ayant que de bons exemples autour de moi je voulais naturellement les suivre. Voici ce qu'elle &#233;crivait en 1876 &#034;Jusqu'&#224; Th&#233;r&#232;se qui veut parfois se m&#234;ler de faire des pratiques. C'est une charmante enfant, &lt;strong&gt;elle est fine comme l'ombre, tr&#232;s vive, mais son c&#339;ur est sensible&lt;/strong&gt;. C&#233;line et elle s'aiment beaucoup, elles se suffisent &#224; elles deux pour se d&#233;sennuyer ; tous les jours aussit&#244;t qu'elles ont d&#238;n&#233; C&#233;line va prendre son petit coq, elle attrape tout d'un coup la poule &#224; Th&#233;r&#232;se, moi je ne puis en venir &#224; bout, mais elle est si vive que du premier bond elle la tient ; puis elles arrivent toutes les deux avec leurs b&#234;tes s'asseoir au coin du [9r&#176;] feu et s'amusent ainsi fort longtemps, (C'&#233;tait la petite Rose qui m'avait fait cadeau de la poule et du coq, j'avais donn&#233; le coq &#224; C&#233;line). L'autre jour C&#233;line avait couch&#233; avec moi, Th&#233;r&#232;se avait couch&#233; au second dans le lit &#224; C&#233;line ; elle avait suppli&#233; Louise de la descendre en bas pour qu'on l'habille. Louise monte pour la chercher, elle trouve le lit vide. Th&#233;r&#232;se avait entendu C&#233;line et &#233;tait descendue avec elle. Louise lui dit : &#171; Tu ne veux donc pas venir en bas t'habiller ? &#187; &#171; Oh non ! ma pauvre Louise, on est comme les deux petites poules, on ne peut pas se s&#233;parer ! &#187; Et en disant cela elles s'embrassaient et se serraient toutes les deux&#8230; Puis le soir Louise, C&#233;line et L&#233;onie sont parties au cercle catholique et ont laiss&#233; cette pauvre Th&#233;r&#232;se qui comprenait bien qu'elle &#233;tait trop petite pour y aller, elle disait : &#171; Si seulement on veut me coucher dans le lit &#224; C&#233;line !&#8230; &#187;Mais non, on n'a pas voulu&#8230; elle n'a rien dit et est rest&#233;e seule avec sa petite lampe, elle dormait un quart d'heure apr&#232;s d'un profond sommeil&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;6) C&#233;line et Th&#233;r&#232;se ins&#233;parables&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&#171; Un autre jour Maman &#233;crivait encore : &#187;&lt;strong&gt;C&#233;line et Th&#233;r&#232;se sont ins&#233;parables, on ne peut voir deux enfants s'aimer mieux&lt;/strong&gt; ; quand Marie vient chercher C&#233;line pour faire sa classe, cette pauvre Th&#233;r&#232;se est tout en larmes. H&#233;las que va-t-elle devenir, sa petite amie s'en va !&#8230; Marie en a piti&#233;, elle la prend aussi et cette pauvre petite s'assied sur une chaise pendant deux ou trois heures ; on lui donne des perles &#224; enfiler ou une chiffe &#224; coudre, elle n'ose bouger et pousse souvent de gros soupirs. Quand son aiguille se d&#233;senfile, elle essaie de la renfiler, c'est curieux de la voir, ne pouvant y parvenir et n'osant d&#233;ranger Marie ; bient&#244;t on voit deux grosses larmes qui coulent sur ses joues&#8230; Marie [9v&#176;] la console bien vite, renfile l'aiguille et le pauvre petit ange sourit au travers de ses larmes&#171; Je me rappelle qu'en effet je ne pouvais pas rester sans C&#233;line, j'aimais mieux sortir de table avant d'avoir fini mon dessert que de ne pas la suivre, aussit&#244;t qu'elle se levait. Je me tournais dans ma grande chaise, demandant qu'on me descende et puis nous allions jouer ensemble ; quelquefois nous allions avec la petite &#187;pr&#233;f&#232;te,&#034; ce qui me plaisait bien &#224; cause du parc et de tous les beaux jouets qu'elle nous montrait, mais c'&#233;tait plut&#244;t afin de faire plaisir &#224; C&#233;line que j'y allais, aimant mieux rester dans notre petit jardin &#224; gratter les murs, car nous enlevions toutes les petites paillettes brillantes qui s'y trouvaient et puis nous allions les vendre &#224; Papa qui nous les achetait tr&#232;s s&#233;rieusement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dimanche, comme j'&#233;tais trop petite pour aller aux offices, Maman restait &#224; me garder ; j'&#233;tais bien sage et ne marchais que sur le bout du pied pendant la messe ; mais aussit&#244;t que je voyais la porte s'ouvrir, c'&#233;tait une explosion de joie sans pareille ; je me pr&#233;cipitais au-devant de ma jolie petite S&#339;ur qui &#233;tait alors par&#233;e comme une chapelle&#8230; et je lui disais : &#171; Oh ! ma petite C&#233;line, donne-moi bien vite du pain b&#233;nit ! &#187; Parfois elle n'en avait pas, &#233;tant arriv&#233;e trop tard&#8230; Comment faire alors ? Il &#233;tait impossible que je m'en passe, &lt;strong&gt;c'&#233;tait l&#224; &#171; ma messe&#8230; &#187;&lt;/strong&gt; Le moyen fut bien vite trouv&#233;. &#171; Tu n'as pas de pain b&#233;nit, eh bien, fais-en ! &#187; Aussit&#244;t dit, aussit&#244;t fait, C&#233;line prend une chaise, ouvre le placard, attrape le pain, en coupe une bouch&#233;e et tr&#232;s s&#233;rieusement r&#233;cite un Ave Maria dessus, puis elle me le pr&#233;sente et moi, apr&#232;s (avoir) fait le signe de la Croix avec, &lt;strong&gt;je le mange avec une grande d&#233;votion&lt;/strong&gt;, lui trouvant tout &#224; fait le go&#251;t [10r&#176;] du pain b&#233;nit&#8230; Souvent nous faisions ensemble des conf&#233;rences spirituelles ; voici un exemple que j'emprunte aux lettres de Maman &#171; Nos deux ch&#232;res petites C&#233;line et Th&#233;r&#232;se sont des anges de b&#233;n&#233;diction, des petites natures ang&#233;liques. Th&#233;r&#232;se fait la joie, le bonheur de Marie et sa gloire, c'est incroyable comme elle en est fi&#232;re. C'est vrai qu'elle a des r&#233;parties bien rares &#224; son &#226;ge, elle en remontre &#224; C&#233;line qui est le double plus &#226;g&#233;e. C&#233;line disait l'autre jour : &#187;Comment que cela se fait que le bon Dieu peut &#234;tre dans une si petite hostie ?.&#171; &#187;La petite a dit : &lt;strong&gt;&#171; Ce n'est pas si &#233;tonnant puisque le bon Dieu est Tout-puissant. &#187; &lt;/strong&gt; &#034;Qu'est-ce que veut dire Tout-puissant ?&#034; &#034;Mais c'est de faire tout ce qu'Il veut !&#8230;&#034;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;7) &#171; Je choisis tout. &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Un jour L&#233;onie pensant qu'elle &#233;tait trop grande pour jouer &#224; la poup&#233;e vint nous trouver toutes les deux avec une corbeille remplie de robes et de jolis morceaux destin&#233;s &#224; en faire d'autres ; sur le dessus &#233;tait couch&#233;e sa poup&#233;e. &#034;Tenez mes petites s&#339;urs, nous dit-elle, choisissez, je vous donne tout cela.&#034; C&#233;line avan&#231;a la main et prit un petit paquet de ganses qui lui plaisait. Apr&#232;s un moment de r&#233;flexion j'avan&#231;ai la main &#224; mon tour en disant : &#034;Je choisis tout !&#034; et je pris la corbeille sans autre c&#233;r&#233;monie ; les t&#233;moins de la sc&#232;ne trouv&#232;rent la chose tr&#232;s juste, C&#233;line elle-m&#234;me ne songea pas &#224; s'en plaindre (d'ailleurs elle ne manquait pas de jouets, son parrain la comblait de cadeaux et Louise trouvait moyen de lui procurer tout ce qu'elle d&#233;sirait).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VI - Th&#233;r&#232;se&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Ce qu'est la saintet&#233;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ce petit trait de mon enfance est le r&#233;sum&#233; de toute ma vie ; plus tard lorsque la perfection m'est apparue,&lt;strong&gt; j'ai compris que pour devenir une sainte il fallait beaucoup souffrir, rechercher toujours le plus parfait et s'oublier soi-m&#234;me&lt;/strong&gt; ; j'ai compris qu'il y avait bien des degr&#233;s dans la perfection et que chaque &#226;me [10v&#176;] &#233;tait libre de r&#233;pondre aux avances de Notre Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour Lui, en un mot de choisir entre les sacrifices qu'Il demande. Alors comme aux jours de ma petite enfance, je me suis &#233;cri&#233;e : &lt;strong&gt;&#171; Mon Dieu, je choisis tout &#187;&lt;/strong&gt;. &lt;strong&gt;Je ne veux pas &#234;tre une sainte &#224; moiti&#233;, cela ne me fait pas peur de souffrir pour vous, je ne crains qu'une chose c'est de garder ma volont&#233;, prenez-la, car &#171; Je choisis tout &#187; ce que vous voulez !&#8230;&#034;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Deux diablotins en r&#234;ve&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Il faut que je m'arr&#234;te, je ne dois pas encore vous parler de ma jeunesse, mais du petit Lutin de quatre ans. Je me souviens d'un r&#234;ve que j'ai d&#251; faire vers cet &#226;ge et qui s'est profond&#233;ment grav&#233; dans mon imagination. Une nuit, j'ai r&#234;v&#233; que je sortais pour aller me promener seule au jardin. Arriv&#233;e au bas des marches qu'il fallait monter pour y arriver, je m'arr&#234;tai saisie d'effroi. Devant moi, aupr&#232;s de la tonnelle, se trouvait un baril de chaux et sur ce baril deux affreux petits diablotins dansaient avec une agilit&#233; surprenante malgr&#233; des fers &#224; repasser qu'ils avaient aux pieds ; tout &#224; coup ils jet&#232;rent sur moi leurs yeux flamboyants, puis au m&#234;me moment, paraissant bien plus effray&#233;s que moi, ils se pr&#233;cipit&#232;rent au bas du baril et all&#232;rent se cacher dans la lingerie qui se trouvait en face. Les voyant si peu braves je voulus savoir ce qu'ils allaient faire et je m'approchai de la fen&#234;tre. Les pauvres diablotins &#233;taient l&#224;, courant sur les tables et ne sachant comment faire pour fuir mon regard ; quelquefois ils s'approchaient de la fen&#234;tre, regardant d'un air inquiet si j'&#233;tais encore l&#224; et me voyant toujours, ils recommen&#231;aient &#224; courir comme des d&#233;sesp&#233;r&#233;s. Sans doute ce r&#234;ve n'a rien d'extraordinaire, cependant je crois que le Bon Dieu a permis que je m'en rappelle, afin &lt;strong&gt;de me prouver qu'une &#226;me en &#233;tat de gr&#226;ce n'a rien &#224; craindre des d&#233;mons qui sont des l&#226;ches, capables de fuir devant le regard d'un enfant&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) Proph&#233;tie de Madame Martin&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;[11r&#176;] Voici encore un passage que je trouve dans les lettres de maman. D&#233;j&#224; cette pauvre petite M&#232;re pressentait la fin de son exil : &#034;Les deux petites ne m'inqui&#232;tent pas, elles sont si bien toutes les deux, ce sont des natures choisies, certainement elles seront bonnes. Marie et toi vous pourrez parfaitement les &#233;lever. C&#233;line ne fait jamais la plus petite faute volontaire. La petite sera bonne aussi, elle ne mentirait pas pour tout l'or du monde, elle a de l'esprit comme je n'en ai jamais vu aucune de vous &#034;L'autre jour elle &#233;tait chez l'&#233;picier avec C&#233;line et Louise, elle parlait de ses pratiques et discutait fort avec C&#233;line ; la dame a dit &#224; Louise : &#034;Qu'est-ce qu'elle veut donc dire, quand elle joue dans le jardin on n'entend parler que de pratiques ? Madame Gaucherin avance la t&#234;te par sa fen&#234;tre pour t&#226;cher de comprendre ce que veut dire ce d&#233;bat de pratiques&#8230;&#034; Cette pauvre petite fait notre bonheur, elle sera bonne, on voit d&#233;j&#224; le germe ; elle ne parle que du bon Dieu, elle ne manquerait pas pour tout &#224; faire ses pri&#232;res. Je voudrais que tu la voies r&#233;citer de petites fables, jamais je n'ai rien vu de si gentil, elle trouve toute seule l'expression qu'il faut donner et le ton, mais c'est surtout quand elle dit : &#034;Petit enfant &#224; t&#234;te blonde, o&#249; crois-tu donc qu'est le bon Dieu ? &#034;Quand elle en est &#224; : &#034;Il est l&#224;-haut dans le Ciel bleu&#034; elle tourne son regard en haut avec une expression ang&#233;lique ; on ne se lasse pas de le lui faire dire tant c'est beau, il y a quelque chose de si c&#233;leste dans son regard qu'on en est ravi !&#8230;&#034;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) &#171; les ann&#233;es ensoleill&#233;es de ma petite enfance &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;O ma M&#232;re ! &lt;strong&gt;Que j'&#233;tais heureuse &#224; cet &#226;ge&lt;/strong&gt; ! D&#233;j&#224; je commen&#231;ais &#224; jouir de la vie, la vertu avait pour moi des charmes et j'&#233;tais, il me semble, dans les m&#234;mes dispositions o&#249; je me trouve maintenant ayant d&#233;j&#224; un grand [11v&#176;] empire sur mes actions. Ah ! comme elles ont pass&#233; rapidement les ann&#233;es ensoleill&#233;es de ma petite enfance, mais quelle douce empreinte elles ont laiss&#233;e en mon &#226;me ! Je me rappelle avec bonheur les jours o&#249; papa nous emmenait au pavillon, les plus petits d&#233;tails se sont grav&#233;s dans mon c&#339;ur&#8230; Je me rappelle surtout les promenades du Dimanche o&#249; toujours maman nous accompagnait&#8230; Je sens encore les impressions profondes et po&#233;tiques qui naissaient en mon &#226;me &#224; la vue des champs de bl&#233; &#233;maill&#233;s de bluets et de fleurs champ&#234;tres. D&#233;j&#224; j'aimais les lointains&#8230; L'espace et les sapins gigantesques dont les branches touchaient la terre laissaient en mon c&#339;ur une impression semblable &#224; celle que je ressens encore aujourd'hui &#224; la vue de la nature&#8230; Souvent pendant ces longues promenades nous rencontrions des pauvres et c'&#233;tait toujours la petite Th&#233;r&#232;se qui &#233;tait charg&#233;e de leur porter l'aum&#244;ne, ce dont elle &#233;tait bien heureuse ; mais souvent aussi, Papa trouvant que la route &#233;tait trop longue pour sa petite reine, la ramenait plus t&#244;t que les autres au logis (&#224; son grand d&#233;plaisir.) Alors pour la consoler C&#233;line remplissait de p&#226;querettes son joli petit panier et le lui donnait au retour, mais h&#233;las la pauvre bonne-maman trouvait que sa petite-fille en avait trop, aussi en prenait-elle une bonne partie pour sa sainte Vierge&#8230; Ceci ne plaisait pas &#224; la petite Th&#233;r&#232;se mais elle se gardait bien d'en rien dire, ayant pris la bonne habitude de ne se plaindre jamais, m&#234;me quand on lui enlevait ce qui &#233;tait &#224; elle, ou bien lorsqu'elle &#233;tait accus&#233;e injustement, elle pr&#233;f&#233;rait se taire et ne pas s'excuser, ceci n'&#233;tait point m&#233;rite de sa part, mais vertu naturelle&#8230; Quel dommage que cette bonne disposition se soit &#233;vanouie !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;TempsDeLEpreuve&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;5) Le temps de l'&#233;preuve&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;[12r&#176;] Oh ! v&#233;ritablement tout me souriait sur la terre : je trouvais des fleurs sous chacun de mes pas et mon heureux caract&#232;re contribuait aussi &#224; rendre ma vie agr&#233;able, mais une nouvelle p&#233;riode allait commencer pour mon &#226;me, je devais passer par le creuset de l'&#233;preuve et souffrir d&#232;s mon enfance afin de pouvoir &#234;tre plus t&#244;t offerte J&#233;sus. De m&#234;me que les fleurs du printemps commencent &#224; germer sous la neige et s'&#233;panouissent aux premiers rayons du Soleil, ainsi &lt;strong&gt;la petite fleur dont j'&#233;cris les souvenirs a-t-elle d&#251; passer par l'hiver de l'&#233;preuve&#8230; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les d&#233;tails de la maladie de notre m&#232;re ch&#233;rie sont encore pr&#233;sents &#224; mon c&#339;ur, je me souviens surtout des derni&#232;res semaines qu'elle a pass&#233;es sur la terre ; nous &#233;tions, C&#233;line et moi, comme de pauvres petites exil&#233;es, tous les matins. Madame Leriche venait nous chercher et nous passions la journ&#233;e chez elle. Un jour, nous n'avions pas eu le temps de faire notre pri&#232;re avant de partir et pendant le trajet C&#233;line m'a dit tout bas : &#171; Faut-il le dire que nous n'avons pas fait notre pri&#232;re ? &#8230; &#187; &#171; Oh ! oui &#187; lui ai-je r&#233;pondu ; alors bien timidement elle l'a dit &#224; Madame Leriche, celle-ci nous a r&#233;pondu &#171; Eh bien, mes petites filles, vous allez la faire &#187; et puis nous mettant toutes les deux dans une grande chambre elle est partie&#8230; Alors C&#233;line m'a regard&#233;e et nous avons dit : &#171; Ah ! ce n'est pas comme Maman&#8230; toujours elle nous faisait faire notre pri&#232;re !&#8230; &#187; En jouant avec les enfants, toujours la pens&#233;e de notre M&#232;re ch&#233;rie nous poursuivait ; une fois C&#233;line ayant re&#231;u un bel abricot se pencha et me dit tout bas : &#171; Nous n'allons pas le manger, je vais le donner &#224; Maman. &#187;H&#233;las ! cette pauvre petite M&#232;re &#233;tait d&#233;j&#224; trop malade pour manger les fruits de la terre, elle ne devait plus se rassasier qu'au Ciel de la gloire de Dieu et boire avec J&#233;sus le vin myst&#233;rieux dont Il parla dans sa derni&#232;re C&#232;ne, disant qu'Il le partagerait avec nous dans le royaume de son P&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La c&#233;r&#233;monie touchante de l'extr&#234;me-onction s'est aussi imprim&#233;e en mon &#226;me&lt;/strong&gt; ; je vois encore la place o&#249; j'&#233;tais &#224; c&#244;t&#233; de C&#233;line, toutes les cinq nous &#233;tions par [12v&#176;] rang d'&#226;ge et ce pauvre petit P&#232;re &#233;tait l&#224; aussi qui sanglotait&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jour ou le lendemain du d&#233;part de Maman, il me prit dans ses bras en me disant : &#171; Viens embrasser une derni&#232;re fois ta pauvre petite M&#232;re. &#187;Et moi sans rien dire, j'approchai mes l&#232;vres du front de ma M&#232;re ch&#233;rie&#8230; Je ne me souviens pas d'avoir beaucoup pleur&#233;, je ne parlais &#224; personne des sentiments profonds que je ressentais&#8230; Je regardais et j'&#233;coutais en silence&#8230; personne n'avait le temps de s'occuper de moi aussi je voyais bien des choses qu'on aurait voulu me cacher ; une fois, je me trouvai en face du couvercle du cercueil&#8230; je m'arr&#234;tai longtemps &#224; le consid&#233;rer, jamais je n'en avais vu, cependant je comprenais&#8230; j'&#233;tais si petite que malgr&#233; la taille peu &#233;lev&#233;e de Maman, j'&#233;tais oblig&#233;e de lever la t&#234;te pour voir le haut et il me paraissait bien grand&#8230; bien triste.. . Quinze ans plus tard, je me trouvai devant un autre cercueil, celui de M&#232;re Genevi&#232;ve il &#233;tait de la m&#234;me grandeur que celui de maman et je me crus encore aux jours de mon enfance !&#8230; Tous mes souvenirs revinrent en foule, c'&#233;tait bien la m&#234;me petite Th&#233;r&#232;se qui regardait, mais elle avait grandi et le cercueil lui paraissait petit, elle n'avait plus besoin de lever la t&#234;te pour le voir ; elle ne la levait plus que pour contempler le Ciel qui lui paraissait bien joyeux, car toutes ses &#233;preuves avaient pris fin et l'hiver de son &#226;me &#233;tait pass&#233; pour toujours&#8230; Ct 2,10-11&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jour o&#249; l'&#201;glise b&#233;nit la d&#233;pouille mortelle de notre petite M&#232;re du Ciel, le bon Dieu voulut m'en donner une autre sur la terre et il voulut que je la choisisse librement. Nous &#233;tions ensemble toutes les cinq, nous regardant avec tristesse, Louise &#233;tait l&#224; aussi et voyant C&#233;line et moi, elle dit : &#171; Pauvres petites, vous n'avez plus de M&#232;re !&#8230; Alors C&#233;line se jeta dans les bras de Marie disant &#187;Eh bien ! c'est toi qui seras Maman.&#171; Moi, j'&#233;tais habitu&#233;e &#224; faire [13r&#176;] comme elle, cependant je me tournai vers vous, ma M&#232;re, et comme si d&#233;j&#224; l'avenir avait d&#233;chir&#233; son voile, je me jetai dans vos bras en m'&#233;criant : &#187;Eh bien ! moi, c'est Pauline qui sera Maman !&#034; &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;
Copyright Cerf/DDB &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='http://www.carmel.asso.fr/Aux-Buissonnets-13ro-25vo.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;page suivante&#8230;&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le livre de la Parole et celui de la nature (2r&#176;-4r&#176;)</title>
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		<dc:subject>Sommaire</dc:subject>

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&lt;p&gt;C'est &#224; vous, ma M&#232;re ch&#233;rie, &#224; vous qui &#234;tes deux fois ma M&#232;re, que je viens confier l'histoire de mon &#226;me&#8230; Le jour o&#249; vous m'avez demand&#233; de le faire, il me semblait que cela dissiperait mon c&#339;ur en l'occupant de lui-m&#234;me, mais depuis J&#233;sus m'a fait sentir qu'en ob&#233;issant simplement je lui serais agr&#233;able ; d'ailleurs je ne vais faire qu'une seule chose : Commencer &#224; chanter ce que je dois redire &#233;ternellement &#171; Les Mis&#233;ricordes du Seigneur !!! &#187;&#8230; I - Le myst&#232;re des pr&#233;f&#233;rences de J&#233;sus (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;C'est &#224; vous, ma M&#232;re ch&#233;rie, &#224; vous qui &#234;tes deux fois ma M&#232;re, que je viens confier l'histoire de mon &#226;me&#8230; Le jour o&#249; vous m'avez demand&#233; de le faire, il me semblait que cela dissiperait mon c&#339;ur en l'occupant de lui-m&#234;me, mais depuis J&#233;sus m'a fait sentir qu'en ob&#233;issant simplement je lui serais agr&#233;able ; d'ailleurs je ne vais faire qu'une seule chose : Commencer &#224; chanter ce que je dois redire &#233;ternellement &lt;strong&gt;&#171; Les Mis&#233;ricordes du Seigneur !!! &#187;&lt;/strong&gt;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I - Le myst&#232;re des pr&#233;f&#233;rences de J&#233;sus&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Avant de prendre la plume, je me suis agenouill&#233;e devant la statue de Marie (celle qui nous a donn&#233; tant de preuves des maternelles pr&#233;f&#233;rences de la Reine du Ciel pour notre famille), je l'ai suppli&#233;e de guider ma main afin que je ne trace pas une seule ligne qui ne lui soit agr&#233;able.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite ouvrant le Saint &#201;vangile, mes yeux sont tomb&#233;s sur ces mots : &#171; J&#233;sus &#233;tant mont&#233; sur une montagne, il appela &#224; Lui ceux qu'il lui plut ; et ils vinrent &#224; Lui. &#187; (Saint Marc, Chap. III, v. 13). Voil&#224; bien le myst&#232;re de ma vocation, de ma vie tout enti&#232;re et surtout le myst&#232;re des privil&#232;ges de J&#233;sus sur mon &#226;me&#8230; Il n'appelle pas ceux qui en sont dignes, mais ceux qu'il lui pla&#238;t ou comme le dit Saint Paul : &#171; Dieu a piti&#233; de qui Il veut et Il fait mis&#233;ricorde &#224; qui Il veut faire mis&#233;ricorde. Ce n'est donc pas l'ouvrage de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait mis&#233;ricorde. &#187; (Ep. aux Rom. chap. IX, v. 15 et 16).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Longtemps je me suis demand&#233; pourquoi le bon Dieu avait des pr&#233;f&#233;rences, pourquoi toutes les &#226;mes ne recevaient pas un &#233;gal degr&#233; de gr&#226;ces, je m'&#233;tonnais en Le voyant prodiguer des faveurs extraordinaires aux Saints qui l'avaient [2v&#176;] offens&#233;, comme Saint Paul, Saint Augustin et qu'Il for&#231;ait pour ainsi dire &#224; recevoir ses gr&#226;ces ; ou bien en lisant la vie de Saints que Notre Seigneur s'est plu &#224; caresser du berceau &#224; la tombe, sans laisser sur leur passage aucun obstacle qui les emp&#234;ch&#226;t de s'&#233;lever vers Lui et pr&#233;venant ces &#226;mes de telles faveurs qu'elles ne pouvaient ternir l'&#233;clat immacul&#233; de leur robe baptismale, je me demandais pourquoi les pauvres sauvages, par exemple, mouraient en grand nombre avant d'avoir m&#234;me entendu prononcer le nom de Dieu&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J&#233;sus a daign&#233; m'instruire de ce myst&#232;re. Il a mis devant mes yeux le livre de la nature et j'ai compris que &lt;strong&gt;toutes les fleurs qu'Il a cr&#233;&#233;es sont belles&lt;/strong&gt;, que l'&#233;clat de la rose et la blancheur du Lys n'enl&#232;vent pas le parfum de la petite violette ou la simplicit&#233; ravissante de la p&#226;querette&#8230; J'ai compris que si toutes les petites fleurs voulaient &#234;tre des roses, la nature perdrait sa parure printani&#232;re, les champs ne seraient plus &#233;maill&#233;s de fleurettes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi en est-il dans le monde des &#226;mes qui est le jardin de J&#233;sus. Il a voulu cr&#233;er les grands saints qui peuvent &#234;tre compar&#233;s aux Lys et aux roses ; mais il en a cr&#233;&#233; aussi de plus petits et ceux-ci doivent se contenter d'&#234;tre des p&#226;querettes ou des violettes destin&#233;es &#224; r&#233;jouir les regards du bon Dieu lorsqu'Il les abaisse &#224; ses pieds. La perfection consiste &#224; faire sa volont&#233;, &#224; &#234;tre ce qu'Il veut que nous soyons&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai compris encore que l'amour de Notre Seigneur se r&#233;v&#232;le aussi bien dans l'&#226;me la plus simple qui ne r&#233;siste en rien &#224; sa gr&#226;ce que dans l'&#226;me la plus sublime ; en effet le propre de l'amour &#233;tant de s'abaisser, si toutes les &#226;mes ressemblaient &#224; celles des Saints docteurs qui ont illumin&#233; l'Eglise [3r&#176;] par la clart&#233; de leur doctrine, il semble que le bon Dieu ne descendrait pas assez bas en venant jusqu'&#224; leur c&#339;ur ; mais Il a cr&#233;&#233; l'enfant qui ne sait rien et ne fait entendre que de faibles cris, Il a cr&#233;&#233; le pauvre sauvage n'ayant pour se conduire que la loi naturelle et&lt;strong&gt; c'est jusqu'&#224; leurs c&#339;urs qu'Il daigne s'abaisser, ce sont l&#224; ses fleurs des champs dont la simplicit&#233; Le ravit&lt;/strong&gt;&#8230; En descendant ainsi le Bon Dieu montre sa grandeur infinie. De m&#234;me que le soleil &#233;claire en m&#234;me temps les c&#232;dres et chaque petite fleur comme si elle &#233;tait seule sur la terre, de m&#234;me Notre Seigneur s'occupe aussi particuli&#232;rement de chaque &#226;me que si elle n'avait pas de semblables ; et comme dans la nature toutes les saisons sont arrang&#233;es de mani&#232;re &#224; faire &#233;clore au jour marqu&#233; la plus humble p&#226;querette, de m&#234;me tout correspond au bien de chaque &#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II - &#171; Chanter les mis&#233;ricordes du Seigneur &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Sans doute, ma M&#232;re ch&#233;rie, vous vous demandez avec &#233;tonnement o&#249; je veux en venir, car jusqu'ici je n'ai rien dit encore qui ressemble &#224; l'histoire de ma vie, mais vous m'avez demand&#233; d'&#233;crire sans contrainte ce qui me viendrait &#224; la pens&#233;e ; ce n'est donc pas ma vie proprement dite que je vais &#233;crire, ce sont mes pens&#233;es sur les gr&#226;ces que le Bon Dieu a daign&#233; m'accorder. Je me trouve &#224; une &#233;poque de mon existence o&#249; je puis jeter un regard sur le pass&#233; ; mon &#226;me s'est m&#251;rie dans le creuset des &#233;preuves ext&#233;rieures et int&#233;rieures ; maintenant comme la fleur fortifi&#233;e par l'orage je rel&#232;ve la t&#234;te et je vois qu'en moi se r&#233;alisent les paroles du psaume XXII. (Le Seigneur est mon Pasteur, je ne manquerai de rien. Il me fait reposer dans des p&#226;turages agr&#233;ables et fertiles. Il me conduit doucement le long des eaux. Il conduit mon &#226;me sans la fatiguer&#8230; Mais lors m&#234;me que je descendrai dans la vall&#233;e de [3v&#176;] l'ombre de la mort, je ne craindrai aucun mal, parce que vous serez avec moi, Seigneur !&#8230;) Toujours le Seigneur a &#233;t&#233; pour moi compatissant et rempli de douceur&#8230; Lent &#224; punir et abondant en mis&#233;ricordes !&#8230; (Ps. CII, v. 8)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, ma M&#232;re, c'est avec bonheur que je viens chanter pr&#232;s de vous les mis&#233;ricordes du Seigneur&#8230; C'est pour vous seule que je vais &#233;crire l'histoire de la petite fleur cueillie par J&#233;sus, aussi je vais parler avec abandon, sans m'inqui&#233;ter ni du style ni des nombreuses digressions que je vais faire. Un c&#339;ur de m&#232;re comprend toujours son enfant, alors m&#234;me qu'il ne sait que b&#233;gayer, aussi je suis s&#251;re d'&#234;tre comprise et devin&#233;e par vous qui avez form&#233; mon c&#339;ur et l'avez offert &#224; J&#233;sus !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble que si une petite fleur pouvait parler, elle dirait simplement ce que le Bon Dieu a fait pour elle, sans essayer de cacher ses bienfaits. Sous le pr&#233;texte d'une fausse humilit&#233; elle ne dirait pas qu'elle est disgracieuse et sans parfum, que le soleil lui a ravi son &#233;clat et que les orages ont bris&#233; sa tige, alors qu'elle reconna&#238;trait en elle-m&#234;me tout le contraire. La fleur qui va raconter son histoire se r&#233;jouit d'avoir &#224; publier les pr&#233;venances tout &#224; fait gratuites de J&#233;sus, elle reconna&#238;t que rien n'&#233;tait capable en elle d'attirer ses regards divins et que sa mis&#233;ricorde seule a fait tout ce qu'il y a de bien en elle&#8230; C'est Lui qui l'a fait na&#238;tre en une terre sainte et comme toute impr&#233;gn&#233;e d'un parfum virginal. C'est Lui qui l'a fait pr&#233;c&#233;der de huit Lys &#233;clatants de blancheur. Dans Son amour, Il a voulu pr&#233;server sa petite fleur du souffle empoisonn&#233; du monde ; &#224; peine sa corolle commen&#231;ait-elle &#224; s'entr'ouvrir que ce divin Sauveur l'a transplant&#233;e sur la montagne du Carmel o&#249; d&#233;j&#224; les deux Lys qui l'avaient entour&#233;e et doucement berc&#233;e au printemps de sa vie r&#233;pandaient [4r&#176;] leur suave parfum&#8230; Sept ann&#233;es se sont &#233;coul&#233;es depuis que la petite fleur a pris racine dans le jardin de l'Epoux des vierges et maintenant trois Lys balancent aupr&#232;s d'elle leurs corolles embaum&#233;es ; un peu plus loin un autre lys s'&#233;panouit sous les regards de J&#233;sus et les deux tiges b&#233;nies qui ont produit ces fleurs sont maintenant r&#233;unies pour l'&#233;ternit&#233; dans la C&#233;leste Patrie&#8230; L&#224; elles ont retrouv&#233; les quatre Lys que la terre n'avait pas vus s'&#233;panouir&#8230; Oh ! que J&#233;sus daigne ne pas laisser longtemps sur la rive &#233;trang&#232;re les fleurs rest&#233;es dans l'exil ; que bient&#244;t la branche de Lys soit compl&#232;te au Ciel !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je viens, ma M&#232;re, de r&#233;sumer en peu de mots ce que le bon Dieu a fait pour moi, maintenant je vais entrer dans le d&#233;tail de ma vie d'enfant ; je sais que l&#224; o&#249; tout autre ne verrait qu'un r&#233;cit ennuyeux votre c&#339;ur maternel trouvera des charmes&#8230; Et puis les souvenirs que je vais &#233;voquer sont aussi les v&#244;tres puisque c'est pr&#232;s de vous que s'est &#233;coul&#233;e mon enfance et que j'ai le bonheur d'appartenir aux parents sans &#233;gaux qui nous ont entour&#233;es des m&#234;mes soins et des m&#234;mes tendresses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oh ! qu'il daignent b&#233;nir la plus petite de leurs enfants et lui aider &#224; chanter les mis&#233;ricordes divines !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;Copyright Cerf/DDB &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='http://www.carmel.asso.fr/Une-famille-ideale-4ro-13ro.html' class=&#034;spip_in&#034;&gt;page suivante&#8230;&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		
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