Entre ciel et terre (Homélie 2° dim. carême)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année C) : Gn 15, 5-12.17-18 ; Ps 26 (27), 1, 7-8, 9abcd, 13-14 ; Ph 3, 17 – 4, 1 ; Lc 9, 28b-36

En cette période terriblement tourmentée dans la vie de notre Église, nous pouvons nous demander d’où nous viendra le secours. Mais nous le savons : « le secours [nous] viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. » (Ps 120) Pourtant, nous pouvons parfois avoir l’impression que nous sommes rivés à la terre. Les paroles que saint Paul adresse aux Philippiens en évoquant ceux qui veulent maintenir le rite de la circoncision s’appliquent étrangement aux criminels dont les actes cachés sont manifestés ces temps-ci : «  ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte ; ils ne pensent qu’aux choses de la terre. » A force de parler du ciel de manière désincarnée et éthérée, c’est la logique de la terre qui l’emporte dans l’Église et qui traîne la gloire de Dieu dans la boue. Pascal nous avait pourtant prévenus : « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » (Pensées, Sellier 557)

enigme-entre-ciel-et-terre-640x453Certes, ce même saint Paul nous dit aussi que « nous avons notre citoyenneté dans les cieux  » mais ce n’est pas à comprendre comme une évasion de la réalité. Évidemment dans une période où des actes sordides sont étalés devant nos yeux, il est tentant, comme cela a été malheureusement trop fait, de fermer les yeux ou de lever les yeux au ciel, la tête en l’air pour ne pas voir. Alors, c’est vrai, Dieu montre le ciel à Abraham : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » Mais c’est pour mieux le ramener ensuite sur la terre, à travers le pays qu’il promet de lui donner pour faire vivre sa descendance. Celui qui est citoyen des cieux ne l’est vraiment que s’il a pris sa part de responsabilité dans la cité terrestre. L’espérance qui lui est promise s’incarne dans les actes qu’il pose au quotidien ; car la gloire de Dieu est déjà dévoilée aujourd’hui.

C’est ce que nous entrevoyons sur le mont Thabor. Nous sommes avec Jésus en prière, entre terre et ciel. Nous sommes pris, à la manière d’Abraham, entre les ténèbres de la nuit et le feu qui passe. Mais c’est sur le visage de Jésus que resplendit la gloire divine. C’est sa face qui rayonne et éclaire l’étrange nuée. Et peut-être que comme Pierre, nous sommes tentés de nous installer paisiblement sur la montagne, près du ciel ; malgré la crainte initiale, nous avons trouvé nos marques et nous disons : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Faisons trois tentes. » Mais Pierre ne savait pas ce qu’il disait. Et nous aussi quand nous pensons fuir l’âpre actualité pour nous réfugier dans une prière vide. Une prière silencieuse où le silence n’est pas l’espace d’accueil de la Parole mais la lâcheté et le mutisme coupable.

Saint Paul nous réveille : « Beaucoup de gens se conduisent en ennemis de la croix du Christ. » Serait-ce nous Seigneur ? Peut-être, quand nous ne regardons que le visage du transfiguré. Or la face de Jésus est actuellement meurtrie de péchés et cette face que nous cherchons dans la gloire, c’est la même qui est défigurée par nos manques de courage face à la vérité. N’oublions pas ce que le Christ nous a dit et qu’il nous dira au dernier jour : « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25) Regardons en face le corps blessé et déchiré de Jésus à cause de nos fautes. Il y a bien sûr les grands criminels mais il y a aussi toutes les chaînes de complicités qui lacèrent le corps du Christ ; et qui peut prétendre être étranger à ces complicités ? Qui est assez pur pour dire : ‘moi, je n’ai rien fait. Il n’y a pas de péché en moi.’

C’est le même corps qui est transfiguré sur le Tabor et qui est humilié sur le Golgotha. C’est le même visage de Jésus qui irradie aujourd’hui et qui se voile le vendredi saint. Notre mère sainte Thérèse a contemplé ce visage. Elle n’a pas détourné les yeux. Elle a écouté le cri de l’Église de son temps. Elle a vu le corps du Christ se déchirer avec les guerres de religion et, le cœur brisé, elle a crié à son tour : « Le monde est en feu ! On veut, pour ainsi dire, porter de nouveau une sentence contre Jésus-Christ, puisqu’on le charge de mille calomnies ! On cherche à renverser son Église ! (…) Non, mes sœurs, ce n’est pas le moment de traiter avec Dieu d’affaires aussi peu importantes. » (Chemin de perfection 1,5) L’étincelle du Carmel rénové a démarré dans ce cri angoissé et dans la décision de Thérèse de se déterminer à vivre l’Évangile à fond pour prendre ses responsabilités en temps de crise : elle a demandé à Dieu la grâce du salut pour tous. Et Thérèse s’adresse ensuite à ses sœurs : « O mes sœurs en Jésus-Christ ! Aidez-moi à demander cette grâce au Seigneur. C’est dans ce but qu’il vous a rassemblées ici, c’est là votre vocation, ce sont là vos affaires, là doivent tendre vos désirs. » (Chemin 1,5)

Frères et sœurs, la question nous est adressée aujourd’hui, particulièrement pour ceux qui sont engagés dans le Carmel : que ferons-nous face à l’actualité ? Lever la tête au ciel ? Désespérer en condamnant l’institution pour mieux nous innocenter ? Thérèse nous propose un autre chemin : accueillir en notre cœur le drame que nous traversons, le présenter au Père des cieux qui habite ce même cœur et nous tenir avec Marie au pied de la croix. Nous tenir avec elle devant Dieu pour tous. Affronter avec courage et humilité les incompréhensions légitimes de nos contemporains ; mais ne pas céder à la calomnie, au bavardage ou à la facilité.

L’Église a plus que jamais besoin d’une contemplation engagée, d’une prière qui fait la vérité au-dedans et au dehors. Ainsi nous serons formés par l’Esprit Saint pour, comme Thérèse, savoir quand il faut parler pour bénir ou dénoncer et quand il faut se taire, comme Jésus en sa Passion. Le ciel véritable, il est dans notre cœur et ce ciel-là ne nous évade pas de la terre ; il nous y enracine profondément. Et ce n’est que sur cette terre que nous pouvons remplir notre mission d’intercession pour l’Église en feu. Alors redisons-nous à nous-mêmes et aux autres : « Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ; espère le Seigneur. » Amen

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd - (couvent d’Avon)