Homélie dim. 17e TO : Que cherche donc Jésus ?

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année B) : 2 R 4, 42-44 ; Ps 144 (145) ;Ep 4, 1-6 ; Jn 6, 1-15

Mais que cherche donc Jésus ? Voici ce rabbi déjà réputé pour ses libres prises de parole et ses miracles qui semble bénéficier d’une occasion en or dont il est très conscient : « Jésus savait qu’ils allaient l’enlever pour faire de lui leur roi. » Qui d’entre nous aurait refusé cette promotion populaire ? Devenir roi ! Devenir roi, non par un coup de force ou un putsch, mais par acclamation, par vox populi ! Le rêve caché de beaucoup d’entre nous ! Et cela peut nous agacer, comme en sport ou en politique : Jésus avait un "boulevard" devant lui, une ouverture à ne pas rater. « Alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul. » Au moment où la popularité de Jésus connaît un nouvel effet de seuil et que le succès lui est offert, le voici qu’il tourne le dos et fuit. Que cet homme est étrange ! Pourquoi choisit-il la voie étroite du retrait au lieu du chemin large de la gloire ? Serait-ce du mépris pour cette foule d’affamés ? Serait-ce la peur de ne pas être à la hauteur ? Mais que se passe-t-il donc dans la tête de Jésus ? Aurait-il perdu la tête ?

La suite de l’évangile que nous allons entendre au long des dimanches du mois d’août, montre pourtant que ce n’est pas un accident de parcours ! Jésus sait ce qu’il fait et il va jusqu’au bout ! Il va parler librement en usant de paroles qui vont déplaire et même scandaliser. Pourtant il assumera ses paroles avec l’échec apostolique apparent qui en sera le fruit, puisque l’évangéliste nous dit à la fin du chapitre 6 que Jésus perd après cette prédication beaucoup de ses disciples. Ce rabbi ne semble donc pas chercher la popularité qui lui est pourtant offerte. Il faut dire que l’évangéliste nous avait prévenus après l’expulsion des marchands du temple : « Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et n’avait besoin d’aucun témoignage sur l’homme ; lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme. » (2,24-25) Parole rude mais réaliste : le Christ connaît les ambiguïtés des réactions humaines après un signe grandiose. Admiration, fascination, convoitise des foules …

Car si nous voyons que Jésus ne cherche pas la popularité ni le succès facile, que cherche la foule dans l’évangile ? La foule semble chercher un sauveur. Elle a vu les guérisons opérées sur les malades et voici ce que ce thaumaturge est aussi capable de nourrir les foules affamées : voilà donc un homme capable de garantir la santé et la vie. Faisons-le roi et tout ira bien ! Ne serait-ce pas le Messie, celui que tout Israël attend ? Celui qui refait les gestes des prophètes comme Elisée multipliant le pain ou comme Moïse donnant la manne dans le désert ? Plus de doute pour la foule : «  C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde. » Et la foule a raison ! Jésus est bien le grand prophète qui va dépasser Moïse ou Elisée en accomplissant toutes les prophéties. Mais l’erreur de la foule est de confondre la fonction de prophète et celle de roi  ! Le prophète, dans l’Ecriture, est souvent celui qui va se distinguer du roi et même s’opposer à lui quand le roi ne suit pas la loi de Dieu. Elisée, Elie, Amos ou Jérémie ont dénoncé le péché de leur peuple, comme le prophète Natân dénonce le péché d’adultère du roi David (2S 12). A l’époque de Jésus, certains en Israël attendaient un messie qui serait prophète et roi. Mais ce n’est pas le chemin que Jésus suit. Il ne marche pas sur les platebandes d’Hérode malgré la jalousie de celui-ci. Jésus choisit la voie prophétique : il est le Verbe de Dieu qui nous transmet en sa chair la Parole qui vient du Père. Quand cette parole n’est pas accueillie, Jésus se retire auprès de la source : il va s’abreuver auprès du Père, dans la solitude de la montagne. Là, dans l’intimité de ce cœur à cœur avec son Père, il redit à Dieu qu’il n’est pas venu pour sa gloire personnelle mais pour accomplir l’œuvre du Père. C’est même sa nourriture principale nous dit-il après qu’il a abreuvé la samaritaine : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre.  » (Jn 4,34)

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Ce n’est pas tout à fait la nourriture attendue par la foule. Elle a été rassasiée de pain et cela lui suffit. Il faudra que Jésus s’échappe de l’autre côté du lac et commence une longue catéchèse à Capharnaüm pour aider ces auditeurs à réfléchir sur ce qui nourrit vraiment, sur ce qui rassasie en vérité. Et voilà que la question rebondit : que cherche Jésus ? que cherche la foule ? et nous, que cherchons-nous ?  : c’est exactement cette question que Jésus a posée à André au début de l’évangile de Jean. « Que cherchez-vous ? » (1,38) Cherchons-nous un prophète dont nous espérerions qu’il nous prédise notre avenir mieux que l’horoscope ? Cherchons-nous un roi qui va enfin combler tous nos besoins ? Car soyons clairs : nous ne sommes pas différents de la foule. Nous aussi sommes traversés d’ambigüités qui affectent notre relation à Dieu. Nous aussi, nous nous construisons un dieu à notre image, un dieu conforme à notre société de consommation : il serait là pour répondre à nos besoins, pour combler nos manques et nos frustrations, pour réaliser nos rêves secrets, pour sécuriser notre avenir, au fond pour faire ce que nous voulons. Un dieu bouche-trou ou un dieu à notre service.

Malheureusement, ou plutôt heureusement pour nous, Dieu ne cède pas à nos caprices. Il est venu nous rassasier et nous combler mais par un autre chemin. Car en en restant à nos désirs superficiels, nous nous trompons de chemin. Jésus vient nous révéler une autre faim, un autre désir plus profond et vital : celui de l’amour. De même qu’il a éveillé la soif véritable de la femme de Samarie à partir d’un puits, il éveille en nous le désir d’un pain de vie qui comble notre cœur. Mais cette conversion de notre désir suppose un chemin de transformation. Cela passe par une pâque, une métamorphose de notre rapport à nos besoins et à nos manques. Jésus est bien roi mais comme il le dira à Pilate, son royaume n’est pas de ce monde (18,36). Sa royauté est celle de l’amour : il vient régner au milieu de nous, c’est-à-dire il vient emplir notre vie, non pas de biens matériels, mais de sa présence aimante et indéfectible. Il nous transmet sa propre expérience intime : il n’y a pas de plus grand bonheur que de vivre du Père, de recevoir sa vie chaque jour de sa bonté et de la donner à son tour pour que d’autres en vivent. Voilà ce que cherche Jésus. Et nous-mêmes, est-ce cela que nous cherchons aussi ?

fr. Jean-Alexandre de l’Agneau , ocd - (Couvent d’Avon)