La joie de Jésus (Homélie de Toussaint)

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques (année B) : Ap 7, 2-4.9-14 ; Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a

« Heureux, heureux, heureux, inlassablement heureux, réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse ! » Telle est la Parole du Christ que la liturgie nous invite à accueillir en cette fête de tous les Saints. Mais comment croire en cette Parole de Jésus de sorte qu’elle accomplisse en nos vies ce qu’elle proclame ? Elle nous parle du bonheur et donc du but même de toute existence humaine, mais comment expérimenter sa vérité ?

Pour répondre à cette question, il nous faut nous situer au cœur de l’événement, sur cette montagne des béatitudes, en ce lieu de leur proclamation. Jésus vient de commencer son ministère public. Il a achevé sa première grande tournée à travers toute la Galilée. Déjà sa réputation dépasse les frontières. Les gens viennent à lui de toutes les régions d’alentour. Il guérit les malades et délivre les possédés. Une foule considérable le suit. Il monte alors sur une hauteur. Il s’assied et il parle : « heureux êtes-vous, vous qui êtes là ! » Ce bonheur proclamé, c’est d’abord le bonheur de Jésus, sa joie de voir ce peuple rassemblé, la Parole écoutée, le Règne qui advient. Oui, joie de Jésus devant ces hommes et ces femmes touchés par son message, assoiffés de la promesse de Dieu, ouverts à son amour, rejoints par sa miséricorde. Dans ce même évangile et dans un contexte également missionnaire, Jésus tressaillira de joie en proclamant : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. » (Mt 11,25) La joie des béatitudes, c’est la joie de Jésus pour ces femmes et ces hommes que le Père lui confie.

Cette joie profonde est une expérience de gratitude pour l’existence de l’autre. Elle est émerveillement devant ce qu’il est. La joie est de pouvoir aider quelqu’un à prendre conscience de son bonheur : « Oui, en vérité je te le dis : heureux es tu ! » La joie est de témoigner de cette estime profonde que Dieu lui-même a pour chacun et pour chacune. La joie ainsi suscitée est une joie partagée. Elle est réciprocité dans l’émerveillement, la donation et la reconnaissance : « Heureux es-tu d’être ce que tu es et de la joie que j’en reçois. » Cette expérience, que nous pouvons faire dans les relations humaines, Jésus veut la vivre avec chacun de nous. Il vient révéler en nous le plus authentique, le plus humain, le plus heureux. Les béatitudes transforment ainsi notre regard en nous libérant de la convoitise, de cette fascination morbide qu’exercent sur nous le manque, la frustration, la jalousie. Notre humanité profonde, celle qui est capable de joie, peut s’exprimer alors dans l’ouverture et la fraternité lorsqu’elle se laisse toucher par la Parole de Jésus. Le désir de posséder, de dominer, de paraître ne sont pas une fatalité. Jésus nous invite à croire en notre capacité de douceur, de paix, d’humilité, de justice, de courage. Il voit en tout cela notre soif de relations vraies, désarmées, libres. Il nous sait capables de consentir au bonheur de l’autre, gratuitement, sans aucune exigence, pour la simple joie de ce qu’il est devant Dieu.

Le sermon des béatitudes - James Tissot
Le sermon des béatitudes - James Tissot

Jésus seul peut nous le faire découvrir en plénitude, car il a parcouru lui-même ce chemin d’humanité jusqu’au don de sa vie. Il est avec nous dans les épreuves lorsque nous sommes confrontés au deuil ou à l’injustice, quand nous percevons nos faiblesses et nos pauvretés, nos impuissances et nos peurs. Au sein d’une existence vulnérable, Jésus peut nous faire entendre cette parole impensable : « Heureux es-tu ! » Face à une personne en souffrance, qui oserait dire « Heureux es-tu ! » ? Seul Jésus, crucifié pour nous, peut nous adresser une telle parole avec la divine délicatesse d’un infini respect. Quelle profondeur de communion avec lui et de joie réciproque lorsque notre cœur se laisse toucher jusque-là ! Quelle joie que de pouvoir ainsi offrir au Père dans le Christ cette part souffrante de nous-mêmes que nous croyions maudite. Accueillir aujourd’hui cette proclamation de bonheur, c’est découvrir avec Jésus la grâce d’être vulnérable pour rencontrer l’autre avec un cœur de chair. Vivre ces béatitudes, c’est pouvoir reconnaître la dignité de chaque personne et s’en émerveiller afin de l’aider à prendre conscience de son propre bonheur. Le bonheur en Dieu est joie du bonheur de l’autre, joie qui grandit en se communiquant, joie qui est communion des Saints, joie de Jésus lui-même proclamée de visage en visage jusqu’à ce qu’éclate pour l’éternité la joie de Dieu en notre humanité.

fr. Olivier-Marie , ocd - (Couvent de Paris)