Notre Madre Sainte Thérèse de Jésus - 15/10/2018

Couvent d’Avon

Textes liturgiques : Sg 7,7-14 ; Rm 8,14-17.26-27 ; Jn 4,5-15

A bien des égards, la jeunesse de notre temps ressemble quelque peu à cette femme anonyme de Samarie. Une femme aux multiples relations et engagements affectifs au point d’avoir cinq maris, mais qui semble pour autant marginalisée dans sa ville puisqu’elle vient puiser de l’eau à l’heure où nul ne vient en raison de la forte chaleur. Une femme qui ne sait pas bien ce qui la fait vivre, qui possède une grande soif intérieure mais se demande bien qui lui éclairera son chemin et lui livrera le sens de l’existence. Au fond, cette femme est à la recherche d’une relation vraie, profonde et fiable. Elle est lassée de ces liens affectifs temporaires et insatisfaisants. De même, beaucoup de jeunes d’aujourd’hui expriment le désir de trouver des espaces de relations marqués par une qualité d’humanité. Dans un contexte de compétition féroce, d’avenir incertain, il y a besoin de lieux fiables et sûrs pour se construire. Et cela devrait commencer dans l’Eglise, comme cela ressort dans l’instrumentum laboris du synode des évêques : « Beaucoup de jeunes considèrent comme décisive une approche ecclésiale renouvelée, en particulier au niveau de la dimension relationnelle : d’innombrables conférences épiscopales affirment que les jeunes désirent une Église ‘moins institutionnelle et plus relationnelle’, capable "d’accueillir sans juger à l’avance", une Église ‘amie et proche’, une communauté ecclésiale qui soit ‘une famille où l’on se sent accueilli, écouté, protégé et intégré’. » (§68) Et bien évidemment, la question de la pédophilie ne fait que souligner l’enjeu de cette qualité relationnelle.

Cette attente de la jeunesse actuelle qui fait écho à celle de la femme de Samarie a profondément travaillé le cœur de Thérèse de Jésus. A son époque, la jeunesse rêvait plutôt de conquêtes et d’exploits dans les Indes d’Amérique. Quant à elle, elle saisit que ce dont le monde avait besoin était des foyers d’humanité. Face au drame de la division de l’Eglise avec Luther, Thérèse ne propose en fait qu’un lieu qui tient en un mot : Nazareth. Certes ce mot est quasi-absent de tous ses écrits (Relation 67,1). Et pourtant il dit bien le projet que le Seigneur a mis dans son cœur. Il est urgent pour elle de créer des communautés placées sous la protection de Notre-Dame et de saint Joseph ; des communautés de petite taille marquées par des relations d’égalité et de simplicité, caractérisées par une qualité d’écoute et de prise de parole. Face à un monde qui se disloque, il y a besoin de lieux d’unité et de stabilité où règne l’amitié, l’amitié avec le Christ comme l’amitié entre ceux qui se mettent à son école. Il y a besoin de petits foyers de Nazareth où l’on mène une vie simple avec Jésus, dans la prière, le travail et le partage des joies et des peines de l’existence. De tels foyers deviennent alors de petites maisons de Béthanie, capables d’accueillir des hôtes, comme le firent Marthe et Marie pour Jésus. Car au fond pour Thérèse, ce qui est le plus important, ce n’est pas de faire ceci ou de faire cela devant les multiples défis de notre temps. C’est d’accueillir ici et maintenant la présence du Seigneur et pour cela, de lui créer un espace où il puisse déployer sa grâce. Elle s’exclame ainsi : « Ô mon Espérance ! Mon tendre Père ! Mon Créateur ! Mon vrai Maître ! Mon Frère ! Quand je songe à cette parole que ‘tes délices sont d’être avec les enfants des hommes’ (Pr 8,31), mon âme fond d’allégresse. » (Exclamation 7,1)

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Thérèse d’Avila

Evidemment, nous connaissons bien le génie thérésien qui compare l’être humain à un château de cristal habité du soleil divin. La grande nouvelle est bien que le bonheur se trouve au centre de nous-mêmes, en cette intimité avec ce Dieu qui nous aime plus que nous-mêmes. Mais le génie de Thérèse ne s’arrête pas à cette affirmation qui valorise la personne humaine dans son livre des Demeures. Elle montre dans le Chemin de perfection, que cette demeure de Dieu est aussi une réalité commune, collective, un don à accueillir et à protéger ensemble : ce n’est pas qu’une question individuelle en somme. Les Constitutions qu’elle donne à ses sœurs pour déployer la Règle doivent permettre de préserver ce « petit coin de Dieu » (V 35,12), ce « ciel sur la terre » (5D 1,2 ; C 20,2) que sont le monastère de saint Joseph d’Ávila et ceux qui suivront. La vie du Carmel thérésien imite celle de la sainte Famille et c’est donc un lieu de joie et de profonde humanité. Rien d’extraordinaire mais une telle intensité d’amour et une telle qualité relationnelle que les « colombiers de la Vierge » devraient être des signes eschatologiques du Royaume de Dieu.

Voilà peut-être ce que sainte Thérèse pourrait rappeler au synode des évêques : notre jeunesse a besoin de tels espaces, à déployer dans nos familles, nos aumôneries et nos divers groupes et communautés. Des espaces pour apprendre à devenir de véritables amis de Jésus par le chemin de la prière et à devenir des frères et sœurs capables de s’estimer et de se respecter puisque le Seigneur vit au milieu de nous. De tels lieux deviendront alors de petites maisons de louange où chacun pourra dire avec sainte Thérèse : « Réjouis-toi, mon âme ! (…) Puisque sa Majesté prend ses délices en toi, que rien ici-bas ne puisse t’empêcher de prendre tes délices et ta joie dans les grandeurs de ton Dieu (…). Supplie-le de contribuer si peu que ce soit à faire bénir son nom, et que tu puisses dire avec vérité : Mon âme exalte et loue le Seigneur. » (Excl. 7 ,3) Amen

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau , ocd - (Couvent d’Avon)