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		<title>La charit&#233;</title>
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		<dc:subject>Sommaire</dc:subject>

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&lt;p&gt;I - La d&#233;couverte de la charit&#233; 1) L'identit&#233; des deux commandements Cette ann&#233;e, ma M&#232;re ch&#233;rie, le bon Dieu m'a fait comprendre ce que c'est que la charit&#233; ; avant je le comprenais, il est vrai, mais d'une mani&#232;re imparfaite, je n'avais pas approfondi cette parole de J&#233;sus : &#171; Le second commandement est semblable au premier : Tu aimeras ton prochain comme toi-m&#234;me. &#187; Je m'appliquais surtout &#224; aimer Dieu et c'est en l'aimant que j'ai compris qu'il ne fallait pas que mon amour se (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I - La d&#233;couverte de la charit&#233;&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) L'identit&#233; des deux commandements&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Cette ann&#233;e, ma M&#232;re ch&#233;rie, le bon Dieu m'a fait comprendre ce que c'est que la charit&#233; ; avant je le comprenais, il est vrai, mais d'une mani&#232;re imparfaite, je n'avais pas approfondi cette parole de J&#233;sus : &#171; Le second commandement est semblable au premier : Tu aimeras ton prochain comme toi-m&#234;me. &#187; Je m'appliquais surtout &#224; aimer Dieu et c'est en l'aimant que j'ai compris qu'il ne fallait pas que mon amour se traduis&#238;t seulement par des paroles, car : &#171; Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur ! qui entreront dans le royaume des Cieux, mais ceux qui font la volont&#233; de Dieu. &#187; Cette volont&#233;, J&#233;sus l'a fait conna&#238;tre plusieurs fois, je devrais dire presque &#224; chaque page de son &#233;vangile ; mais &#224; la derni&#232;re c&#232;ne, lorsqu'Il sait que le c&#339;ur de ses disciples br&#251;le d'un plus ardent amour pour Lui qui vient de se donner &#224; eux, dans l'ineffable myst&#232;re de son Eucharistie, ce doux sauveur veut leur donner un commandement nouveau. Il leur dit avec une inexprimable tendresse : Je vous fais un commandement nouveau, c'est de vous entr'aimer, et que comme je vous ai aim&#233;s, vous vous aimiez les uns les autres. La marque &#224; quoi tout le monde conna&#238;tra que vous &#234;tes mes disciples, c'est si vous vous entr'aimez.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) L'imitation de J&#233;sus&lt;/h3&gt;&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;a) Gratuit&#233; de l'amour de J&#233;sus&lt;/h4&gt;&lt;div class='spip_document_109 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.carmel.asso.fr/sites/carmel.asso.fr/local/cache-vignettes/L350xH266/manusc6-69a66.jpg?1782933863' width='350' height='266' alt='Fleur' title='Fleur' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;[12r&#176;] &#171; Comment J&#233;sus a-t-Il aim&#233; ses disciples et pourquoi les a-t-Il aim&#233;s ? Ah ! ce n'&#233;tait pas leurs qualit&#233;s naturelles qui pouvaient l'attirer, il y avait entre eux et Lui une distance infinie. Il &#233;tait la science, la Sagesse &#233;ternelle, ils &#233;taient de pauvres p&#234;cheurs, ignorants et remplis de pens&#233;es terrestres. Cependant J&#233;sus les appelle ses amis, ses fr&#232;res. Il veut les voir r&#233;gner avec Lui dans le royaume de son P&#232;re et pour leur ouvrir ce royaume Il veut mourir sur une croix car Il a dit : Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime.&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;b) Imperfection de l'amour de Th&#233;r&#232;se&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;M&#232;re bien-aim&#233;e, en m&#233;ditant ces paroles de J&#233;sus, j'ai compris combien mon amour pour mes s&#339;urs &#233;tait imparfait, j'ai vu que je ne les aimais pas comme le Bon Dieu les aime ? Ah ! je comprends maintenant que la charit&#233; parfaite consiste &#224; supporter les d&#233;fauts des autres, &#224; ne point s'&#233;tonner de leurs faiblesses, &#224; s'&#233;difier des plus petits actes de vertus qu'on leur voit pratiquer, mais surtout j'ai compris que la charit&#233; ne doit point rester enferm&#233;e dans le fond du c&#339;ur : Personne, a dit J&#233;sus, n'allume un flambeau pour le mettre sous le boisseau, mais on le met sur un chandelier pour qu'il &#233;claire tous ceux qui sont dans la maison. Il me semble que ce flambeau repr&#233;sente la charit&#233; qui doit &#233;clairer, r&#233;jouir, non seulement ceux qui me sont le plus chers, mais tous ceux qui sont dans la maison, sans excepter personne.&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;c) Le commandement nouveau&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Lorsque le Seigneur avait ordonn&#233; &#224; son peuple d'aimer son prochain [12v&#176;] comme soi-m&#234;me, Il n'&#233;tait pas encore venu sur la terre ; aussi sachant bien &#224; quel degr&#233; l'on aime sa propre personne, Il ne pouvait demander &#224; ses cr&#233;atures un amour plus grand pour le prochain. Mais lorsque J&#233;sus fit &#224; ses ap&#244;tres un commandement nouveau, son commandement &#224; lui, comme Il le dit plus loin, ce n'est pas d'aimer le prochain comme soi-m&#234;me qu'Il parle mais de l'aimer comme Lui, J&#233;sus, l'a aim&#233;, comme Il l'aimera jusqu'&#224; la consommation des si&#232;cles&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;d) Pri&#232;re d'action de gr&#226;ce&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Ah ! Seigneur, je sais que vous ne commandez rien d'impossible, vous connaissez mieux que moi ma faiblesse, mon imperfection, vous savez bien que jamais je ne pourrais aimer mes s&#339;urs comme vous les aimez, si vous-m&#234;me, &#244; mon J&#233;sus, ne les aimiez encore en moi. C'est parce que vous vouliez m'accorder cette gr&#226;ce que vous avez fait un commandement nouveau. Oh ! que je l'aime puisqu'il me donne l'assurance que votre volont&#233; est d'aimer en moi tous ceux que vous me commandez d'aimer !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) Le combat de la charit&#233;&lt;/h3&gt;&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;a) Ne pas juger&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Oui je le sens, lorsque je suis charitable, c'est J&#233;sus seul qui agit en moi ; plus je suis unie &#224; Lui, plus aussi j'aime toutes mes s&#339;urs. Lorsque je veux augmenter en moi cet amour, lorsque surtout le d&#233;mon essaie de me mettre devant les yeux de l'&#226;me les d&#233;fauts de telle ou telle s&#339;ur qui m'est moins sympathique, je m'empresse de rechercher ses vertus, ses bons d&#233;sirs, je me dis que si je l'ai vue tomber une fois elle peut bien avoir remport&#233; un grand [13r&#176;] nombre de victoires qu'elle cache par humilit&#233;, et que m&#234;me ce qui me para&#238;t une faute peut tr&#232;s bien &#234;tre &#224; cause de l'intention un acte de vertu. Je n'ai pas de peine &#224; me le persuader, car j'ai fait un jour une petite exp&#233;rience qui m'a prouv&#233; qu'il ne faut jamais juger. C'&#233;tait pendant une r&#233;cr&#233;ation, la porti&#232;re sonne deux coups, il fallait ouvrir la grande porte des ouvriers pour faire entrer des arbres destin&#233;s &#224; la cr&#232;che. La r&#233;cr&#233;ation n'&#233;tait pas gaie, car vous n'&#233;tiez pas l&#224;, ma M&#232;re ch&#233;rie, aussi je pensais que si l'on m'envoyait servir de tierce, je serai bien contente ; justement m&#232;re Sous-Prieure me dit d'aller en servir, ou bien la s&#339;ur qui se trouvait &#224; c&#244;t&#233; de moi ; aussit&#244;t je commence &#224; d&#233;faire notre tablier, mais assez doucement pour que ma compagne ait quitt&#233; le sien avant moi, car je pensais lui faire plaisir en la laissant &#234;tre tierce. La s&#339;ur qui rempla&#231;ait la d&#233;positaire nous regardait en riant et voyant que je m'&#233;tais lev&#233;e la derni&#232;re, elle me dit : &#171; Ah ! j'avais bien pens&#233; que ce n'&#233;tait pas vous qui alliez gagner une perle &#224; votre couronne, vous alliez trop lentement&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien certainement toute la communaut&#233; crut que j'avais agi par nature et je ne saurais dire combien une aussi petite chose me fit de bien &#224; l'&#226;me et me rendit indulgente pour les faiblesses des autres. Cela m'emp&#234;che aussi d'avoir de la vanit&#233; lorsque je suis jug&#233;e favorablement car je me dis ceci : Puisqu'on prend mes petits actes de vertus pour des imperfections, on peut tout aussi bien se [13v&#176;] tromper en prenant pour vertu ce qui n'est qu'imperfection. Alors je dis avec Saint Paul : Je me mets fort peu en peine d'&#234;tre jug&#233; par aucun tribunal humain. Je ne me juge pas moi-m&#234;me, Celui qui me juge c'est le Seigneur. Aussi pour me rendre ce jugement favorable, ou plut&#244;t afin de n'&#234;tre pas jug&#233;e du tout, je veux toujours avoir des pens&#233;es charitables car J&#233;sus a dit : Ne jugez pas et vous ne serez pas jug&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;b) Ne pas c&#233;der aux inclinations de la nature&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re, en lisant ce que je viens d'&#233;crire, vous pourriez croire que la pratique de la charit&#233; ne m'est pas difficile. C'est vrai, depuis quelques mois je n'ai plus &#224; combattre pour pratiquer cette belle vertu ; je ne veux pas dire par l&#224; qu'il ne m'arrive jamais de faire des fautes, ah ! je suis trop imparfaite pour cela, mais je n'ai pas beaucoup de mal &#224; me relever lorsque je suis tomb&#233;e parce qu'en un certain combat, j'ai remport&#233; la victoire ; aussi la milice c&#233;leste vient-elle &#224; mon secours, ne pouvant souffrir de me voir vaincue apr&#232;s avoir &#233;t&#233; victorieuse dans la glorieuse guerre que je vais essayer de d&#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se trouve dans la communaut&#233; une s&#339;ur qui a le talent de me d&#233;plaire en toutes choses, ses mani&#232;res, ses paroles, son caract&#232;re me semblaient tr&#232;s d&#233;sagr&#233;ables. Cependant c'est une sainte religieuse qui doit &#234;tre tr&#232;s agr&#233;able au bon Dieu, aussi ne voulant pas c&#233;der &#224; l'antipathie naturelle que j'&#233;prouvais, je me suis dit que la charit&#233; ne devait pas consister dans les sentiments, mais dans les &#339;uvres ; alors [14r&#176;] je me suis appliqu&#233;e &#224; faire pour cette s&#339;ur ce que j'aurais fait pour la personne que j'aime le plus. A chaque fois que je la rencontrais je priais le bon Dieu pour elle, Lui offrant toutes ses vertus et ses m&#233;rites. Je sentais bien que cela faisait plaisir &#224; J&#233;sus, car il n'est pas d'artiste qui n'aime &#224; recevoir des louanges de ses &#339;uvres et J&#233;sus, l'Artiste des &#226;mes, est heureux lorsqu'on ne s'arr&#234;te pas &#224; l'ext&#233;rieur mais que, p&#233;n&#233;trant jusqu'au sanctuaire intime qu'il s'est choisi pour demeure, on en admire la beaut&#233;. Je ne me contentais pas de prier beaucoup pour la s&#339;ur qui me donnait tant de combats, je t&#226;chais de lui rendre tous les services possibles et quand j'avais la tentation de lui r&#233;pondre d'une fa&#231;on d&#233;sagr&#233;able, je me contentais de lui faire mon plus aimable sourire et je t&#226;chais de d&#233;tourner la conversation, car il est dit dans l'Imitation : Il vaut mieux laisser chacun dans son sentiment que de s'arr&#234;ter &#224; contester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvent aussi, lorsque je n'&#233;tais pas &#224; la r&#233;cr&#233;ation (je veux dire pendant les heures de travail), ayant quelques rapports d'emploi avec cette s&#339;ur, lorsque mes combats &#233;taient trop violents, je m'enfuyais comme un d&#233;serteur. Comme elle ignorait absolument ce que je sentais pour elle, jamais elle n'a soup&#231;onn&#233; les motifs de ma conduite et demeure persuad&#233;e que son caract&#232;re m'est agr&#233;able. Un jour &#224; la r&#233;cr&#233;ation, elle me dit &#224; peu pr&#232;s ces paroles d'un air tr&#232;s content : &#171; Voudriez-vous me dire, ma S&#339;ur Th&#233;r&#232;se de l'Enf. J&#233;sus, ce qui vous attire tant vers moi, &#224; chaque fois que vous me regardez, je vous vois sourire ? &#187; &lt;strong&gt;Ah ! ce qui m'attirait, c'&#233;tait J&#233;sus cach&#233; au fond de son &#226;me&#8230; &lt;/strong&gt; J&#233;sus qui rend doux ce qu'il y a de plus amer&#8230; Je lui r&#233;pondis que je souriais parce que j'&#233;tais contente de la voir (bien entendu je n'ajoutai pas que c'&#233;tait au point de vue spirituel).&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;c) Fuir&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[14v&#176;] &#171; Ma M&#232;re bien-aim&#233;e, je vous l'ai dit, mon dernier moyen de ne pas &#234;tre vaincue dans les combats, c'est la d&#233;sertion ; ce moyen, je l'employais d&#233;j&#224; pendant mon noviciat, il m'a toujours parfaitement r&#233;ussi. Je veux, ma M&#232;re, vous en citer un exemple qui je crois vous fera sourire. Pendant une de vos bronchites, je vins un matin tout doucement remettre chez vous les clefs de la grille de communion, car j'&#233;tais sacristine ; au fond je n'&#233;tais pas f&#226;ch&#233;e d'avoir cette occasion de vous voir, j'en &#233;tais m&#234;me tr&#232;s contente mais je me gardais bien de le faire para&#238;tre ; une s&#339;ur, anim&#233;e d'un saint z&#232;le et qui cependant m'aimait beaucoup, me voyant entrer chez vous, ma M&#232;re, crut que j'allais vous r&#233;veiller ; elle voulut me prendre les clefs, mais j'&#233;tais trop maligne pour les lui donner et c&#233;der mes droits. Je lui dis le plus poliment possible que je d&#233;sirais autant qu'elle de ne point vous &#233;veiller et que c'&#233;tait &#224; moi de rendre les clefs&#8230; Je comprends maintenant qu'il aurait &#233;t&#233; bien plus parfait de c&#233;der &#224; cette s&#339;ur, jeune il est vrai, mais enfin plus ancienne que moi. Je ne le comprenais pas alors, aussi voulant absolument entrer &#224; sa suite malgr&#233; elle qui poussait la porte pour m'emp&#234;cher de passer, bient&#244;t le malheur que nous redoutions arriva : le bruit que nous faisions vous fit ouvrir les yeux&#8230; Alors, ma M&#232;re, tout retomba sur moi, la pauvre s&#339;ur &#224; laquelle j'avais r&#233;sist&#233; se mit &#224; d&#233;biter tout un discours dont le fond &#233;tait ceci : C'est s&#339;ur Th. de l'Enf. J&#233;sus qui a fait du bruit&#8230; mon Dieu, qu'elle est d&#233;sagr&#233;able&#8230; etc. [15r&#176;] &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt; Ms C Folio 15, r&#176; &lt;/em&gt; Moi qui sentais tout le contraire, j'avais bien envie de me d&#233;fendre ; heureusement il me vint une id&#233;e lumineuse, je me dis que certainement si je commen&#231;ais &#224; me justifier je n'allais pas pouvoir garder la paix de mon &#226;me ; je sentais aussi que je n'avais pas assez de vertu pour me laisser accuser sans rien dire, ma derni&#232;re planche de salut &#233;tait donc la fuite. Aussit&#244;t pens&#233;, aussit&#244;t fais, je partis sans tambour ni trompette, laissant la s&#339;ur continuer son discours qui ressemblait aux impr&#233;cations de Camille contre Rome. Mon c&#339;ur battait si fort qu'il me fut impossible d'aller loin et je m'assis dans l'escalier pour jouir en paix des fruits de ma victoire. Ce n'&#233;tait pas l&#224; de la bravoure, n'est-ce pas, M&#232;re ch&#233;rie, mais je crois cependant qu'il vaut mieux ne pas s'exposer au combat lorsque la d&#233;faite est certaine ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;las ! quand je me reporte au temps de mon noviciat comme je vois combien j'&#233;tais imparfaite&#8230; Je me faisais des peines pour si peu de choses que j'en ris maintenant. Ah ! que le Seigneur est bon d'avoir fait grandir mon &#226;me, de lui avoir donn&#233; des ailes&#8230; Tous les filets des chasseurs ne sauraient m'effrayer car : &#171; C'est en vain que l'on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes &#187; (Prov.). Plus tard, sans doute, le temps o&#249; je suis me para&#238;tra encore rempli d'imperfections, mais maintenant je ne m'&#233;tonne plus de rien, je ne me fais pas de peine en voyant que je suis la faiblesse m&#234;me, au contraire c'est en elle que je me glorifie et je m'attends chaque jour &#224; d&#233;couvrir en moi de nouvelles imperfections. Me souvenant que la Charit&#233; couvre la multitude des [15v&#176;] p&#233;ch&#233;s, je puise &#224; cette mine f&#233;conde que J&#233;sus a ouverte devant moi.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II - La mise en &#339;uvre du commandement nouveau&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Aimer ses ennemis&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&#233;vangile, le Seigneur explique en quoi consiste : son commandement nouveau. Il dit en Saint Matthieu : &#171; Vous avez appris qu'il a &#233;t&#233; dit : Vous aimerez votre ami et vous ha&#239;rez votre ennemi. Pour moi, je vous dis : aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous pers&#233;cutent. &#187; Sans doute, au Carmel on ne rencontre pas d'ennemis, mais enfin il y a des sympathies, on se sent attir&#233;e vers telle s&#339;ur au lieu que telle autre vous ferait faire un long d&#233;tour pour &#233;viter de la rencontrer, ainsi sans m&#234;me le savoir, elle devient sujet de pers&#233;cution. Eh bien ! J&#233;sus me dit que cette s&#339;ur, il faut l'aimer, qu'il faut prier pour elle, quand m&#234;me sa conduite me porterait &#224; croire qu'elle ne m'aime pas : &#171; Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gr&#233; vous en saura-t-on ? car les p&#233;cheurs aiment aussi ceux qui les aiment. &#187; St Luc, VI. Et ce n'est pas assez d'aimer, il faut le prouver. On est naturellement heureux de faire un pr&#233;sent &#224; un ami, on aime surtout &#224; faire des surprises, mais cela, ce n'est point de la charit&#233; car les p&#233;cheurs le font aussi. Voici ce que J&#233;sus m'enseigne encore : &#171; Donnez &#224; quiconque vous demande ; et si l'on prend ce qui vous appartient, ne le redemandez pas. &#187; Donner &#224; toutes celles qui demandent, c'est moins doux que d'offrir soi-m&#234;me par le mouvement de son c&#339;ur ; encore lorsqu'on demande gentiment cela ne co&#251;te pas de donner, mais si par malheur on n'use pas de paroles assez d&#233;licates, aussit&#244;t l'&#226;me se r&#233;volte si elle n'est pas affermie sur la charit&#233;. Elle trouve mille raisons pour refuser [16r&#176;] ce qu'on lui demande et ce n'est qu'apr&#232;s avoir convaincu la demandeuse de son ind&#233;licatesse qu'elle lui donne enfin par gr&#226;ce ce qu'elle r&#233;clame, ou qu'elle lui rend un l&#233;ger service qui aurait demand&#233; vingt fois moins de temps &#224; remplir qu'il n'en a fallu pour faire valoir des droits imaginaires. Si c'est difficile de donner &#224; quiconque demande, ce l'est encore bien plus de laisser prendre ce qui appartient sans le redemander ; &#244; ma M&#232;re, je dis que c'est difficile, je devrais plut&#244;t dire que cela semble difficile, car Le joug du Seigneur est suave et l&#233;ger, lorsqu'on l'accepte on sent aussit&#244;t sa douceur et l'on s'&#233;crie avec le Psalmiste : &#171; J'ai couru dans la voie de vos commandements depuis que vous avez dilat&#233; mon c&#339;ur. &#187; Il n'y a que la charit&#233; qui puisse dilater mon c&#339;ur. O J&#233;sus, depuis que cette douce flamme le consume, je cours avec joie dans la voie de votre commandement nouveau&#8230; Je veux y courir jusqu'au jour bienheureux o&#249;, m'unissant au cort&#232;ge virginal, je pourrai vous suivre dans les espaces infinis, chantant votre cantique nouveau qui doit &#234;tre celui de l'Amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je disais : J&#233;sus ne veut pas que je r&#233;clame ce qui m'appartient ; cela devrait me sembler facile et naturel puisque rien n'est &#224; moi. Les biens de la terre, j'y ai renonc&#233; par le v&#339;u de pauvret&#233;, je n'ai donc pas le droit de me plaindre si on m'enl&#232;ve une chose qui ne m'appartient pas, je dois au contraire me r&#233;jouir lorsqu'il m'arrive de sentir la pauvret&#233;. Autrefois il me semblait que je ne tenais &#224; rien, mais depuis que j'ai compris les paroles de J&#233;sus, je vois que dans les occasions [16v&#176;] je suis bien imparfaite. Par exemple dans l'emploi de peinture rien n'est &#224; moi, je le sais bien ; mais si, me mettant &#224; l'ouvrage, je trouve pinceaux et peintures tout en d&#233;sordre, si une r&#232;gle ou un canif a disparu, la patience est bien pr&#232;s de me m'abandonner et je dois prendre mon courage &#224; deux mains pour ne pas r&#233;clamer avec amertume les objets qui me manquent. Il faut bien parfois demander les choses indispensables, mais en le faisant avec humilit&#233; on ne manque pas au commandement de J&#233;sus ; au contraire, on agit comme les pauvres qui tendent la main afin de recevoir ce qui leur est n&#233;cessaire, s'ils sont rebut&#233;s ils ne s'&#233;tonnent pas, personne ne leur doit rien. Ah ! quelle paix inonde l'&#226;me lorsqu'elle s'&#233;l&#232;ve au-dessus des sentiments de la nature&#8230; Non, il n'est pas de joie comparable &#224; celle que go&#251;te le v&#233;ritable pauvre d'esprit. S'il demande avec d&#233;tachement une chose n&#233;cessaire, et que non seulement cette chose lui soit refus&#233;e, mais encore qu'on essaie de prendre ce qu'il a, il suit le conseil de J&#233;sus : Abandonnez m&#234;me votre manteau &#224; celui qui veut plaider pour avoir votre robe&#8230; Abandonner son manteau c'est, il me semble, renoncer &#224; ses derniers droits, c'est se consid&#233;rer comme la servante, l'esclave des autres. Lorsqu'on a quitt&#233; son manteau, c'est plus facile de marcher, de courir, aussi J&#233;sus ajoute-t-Il : Et qui que ce soit qui vous force de faire mille pas, faites-en deux mille de plus avec lui. Ainsi [17r&#176;] ce n'est pas assez de donner &#224; quiconque me demande, il faut aller au-devant des d&#233;sirs, avoir l'air tr&#232;s oblig&#233;e et tr&#232;s honor&#233;e de rendre service et si l'on prend une chose &#224; mon usage, je ne dois pas avoir l'air de la regretter, mais au contraire para&#238;tre heureuse d'en &#234;tre d&#233;barrass&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Supporter la charit&#233; indiscr&#232;te des autres&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re ch&#233;rie, je suis bien loin de pratiquer ce que je comprends et cependant le seul d&#233;sir que j'en ai me donne la paix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus encore que les autres jours je sens que je me suis extr&#234;mement mal expliqu&#233;e. J'ai fait une esp&#232;ce de discours sur la charit&#233; qui doit vous avoir fatigu&#233;e &#224; lire ; pardonnez-moi, ma M&#232;re bien-aim&#233;e, et songez qu'en ce moment les infirmi&#232;res pratiquent &#224; mon &#233;gard ce que je viens d'&#233;crire ; elles ne craignent pas de faire deux mille pas l&#224; o&#249; vingt suffiraient, j'ai donc pu contempler la charit&#233; en action ! Sans doute mon &#226;me doit s'en trouver embaum&#233;e ; pour mon esprit j'avoue qu'il s'est un peu paralys&#233; devant un pareil d&#233;vouement et ma plume a perdu de sa l&#233;g&#232;ret&#233;. Pour qu'il me soit possible de traduire mes pens&#233;es, il faut que je sois comme le passereau solitaire, et c'est rarement mon sort. Lorsque je commence &#224; prendre la plume, voil&#224; une bonne s&#339;ur qui passe pr&#232;s de moi, la fourche sur l'&#233;paule. Elle croit me distraire en me faisant un peu la causette : foin, canards, poules, visite du docteur, tout vient sur le tapis ; &#224; dire vrai cela ne dure pas longtemps, mais il est plus d'une bonne s&#339;ur charitable et tout &#224; coup une autre faneuse d&#233;pose des fleurs sur mes genoux, croyant peut-&#234;tre m'inspirer des id&#233;es po&#233;tiques. Moi qui ne les recherche [17v&#176;] pas en ce moment, j'aimerais mieux que les fleurs restent &#224; se balancer sur leurs tiges. Enfin, fatigu&#233;e d'ouvrir et de fermer ce fameux cahier, j'ouvre un livre (qui ne veut pas rester ouvert) et je dis r&#233;solument que je copie des pens&#233;es des psaumes et de l'&#233;vangile pour la f&#234;te de Notre M&#232;re. C'est bien vrai car je n'&#233;conomise pas les citations&#8230; M&#232;re ch&#233;rie, je vous amuserais, je crois, en vous racontant toutes mes aventures dans les bosquets du Carmel, je ne sais pas si j'ai pu &#233;crire deux lignes sans &#234;tre d&#233;rang&#233;e ; cela ne devrait pas me faire rire, ni m'amuser, cependant pour l'amour du Bon Dieu et de mes s&#339;urs (si charitable envers moi) je t&#226;che d'avoir l'air contente et surtout de l'&#234;tre&#8230; Tenez, voici une faneuse qui s'&#233;loigne apr&#232;s m'avoir dit d'un ton compatissant : &#171; Ma pauvr'ptite s&#339;ur, &#231;a doit vous fatiguer d'&#233;crire comme &#231;a toute la journ&#233;e. &#187; &#8209; &#171; Soyez tranquille, lui ai-je r&#233;pondu, je parais &#233;crire beaucoup mais v&#233;ritablement je n'&#233;cris presque rien. &#187; &#8209; &#171; Tant mieux ! &#187; m'a-t-elle dit d'un air rassur&#233;, &#171; mais c'est &#233;gal, j'suis bin contente qu'on soit en train d'faner car &#231;a vous distrait toujours un peu. &#187; En effet, c'est une si grande distraction pour moi (sans compter les visites des infirmi&#232;res) que je ne mens pas en disant n'&#233;crire presque rien.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) Agir sans rien attendre en retour&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Heureusement je ne suis pas facile &#224; d&#233;courager, pour vous le montrer, ma M&#232;re, je vais finir de vous expliquer ce que J&#233;sus m'a fait comprendre au sujet de la charit&#233;. Je ne vous ai encore parl&#233; que de l'ext&#233;rieur, maintenant je voudrais vous confier comment je comprends la [18r&#176;] charit&#233; purement spirituelle. Je suis bien s&#251;re que je ne vais pas tarder &#224; m&#234;ler l'une avec l'autre mais, ma M&#232;re, puisque c'est &#224; vous que je parle, il est certain qu'il ne vous sera pas difficile de d&#233;brouiller l'&#233;cheveau de votre enfant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas toujours possible, au Carmel, de pratiquer &#224; la lettre les paroles de l'&#233;vangile, on est parfois oblig&#233; &#224; cause des emplois de refuser un service, mais lorsque la charit&#233; a jet&#233; de profondes racines dans l'&#226;me elle se montre &#224; l'ext&#233;rieur. Il y a une fa&#231;on si gracieuse de refuser ce qu'on ne peut donner, que le refus fait autant de plaisir que le don. Il est vrai qu'on se g&#234;ne moins de r&#233;clamer un service &#224; une s&#339;ur toujours dispos&#233;e &#224; obliger, cependant J&#233;sus a dit : &#171; N'&#233;vitez point celui qui veut emprunter de vous. &#187; Ainsi sous pr&#233;texte qu'on serait forc&#233;e de refuser, il ne faut pas s'&#233;loigner des s&#339;urs qui ont l'habitude de toujours demander des services. Il ne faut pas non plus &#234;tre obligeante afin de le para&#238;tre ou dans l'espoir qu'une autre fois la s&#339;ur qu'on oblige vous rendra service &#224; son tour, car Notre Seigneur a dit encore : &#171; Si vous pr&#234;tez &#224; ceux de qui vous esp&#233;rez recevoir quelque chose, quel gr&#233; vous en saura-t-on ? car les p&#233;cheurs m&#234;mes pr&#234;tent aux p&#233;cheurs afin d'en recevoir autant. Mais pour vous, faites du bien, pr&#234;tez sans en rien esp&#233;rer, et votre r&#233;compense sera grande. &#187; Oh oui ! la r&#233;compense est grande, m&#234;me sur la terre&#8230; dans cette voie il n'y a que le premier pas qui co&#251;te. Pr&#234;ter sans en rien esp&#233;rer, cela para&#238;t dur &#224; la nature ; on aimerait mieux donner, car une chose donn&#233;e [18v&#176;] n'appartient plus. Lorsqu'on vient vous dire d'un air tout &#224; fait convaincu : &#171; Ma s&#339;ur, j'ai besoin de votre aide pendant quelques heures, mais soyez tranquille, j'ai permission de notre M&#232;re et je vous rendrai le temps que vous me donnez, car je sais combien vous &#234;tes press&#233;e. &#187; Vraiment, lorsqu'on sait tr&#232;s bien que jamais le temps qu'on pr&#234;te ne sera rendu, on aimerait mieux dire : &#171; Je vous le donne. &#187; Cela contenterait l'amour-propre car donner, c'est un acte plus g&#233;n&#233;reux que de pr&#234;ter et puis on fait sentir &#224; la s&#339;ur qu'on ne compte pas sur ses services&#8230; Ah ! que les enseignements de J&#233;sus sont contraires aux sentiments de la nature ! Sans le secours de sa gr&#226;ce il serait impossible non seulement de les mettre en pratique mais encore de les comprendre.&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;a) D&#233;tachement &#224; l'&#233;gard des biens spirituels&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re, J&#233;sus a fait cette gr&#226;ce &#224; votre enfant de lui faire p&#233;n&#233;trer les myst&#233;rieuses profondeurs de la charit&#233; ; si elle pouvait exprimer ce qu'elle comprend, vous entendriez une m&#233;lodie du Ciel, mais h&#233;las ! je n'ai que des b&#233;gaiements enfantins &#224; vous faire entendre&#8230; Si les paroles m&#234;mes de J&#233;sus ne me servaient pas d'appui, je serais tent&#233;e de vous demander gr&#226;ce et de laisser la plume&#8230; Mais non, il faut que je continue par ob&#233;issance ce que j'ai commenc&#233; par ob&#233;issance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#232;re bien-aim&#233;e, j'&#233;crivais hier que les biens d'ici-bas n'&#233;tant pas &#224; moi, je ne devrais pas trouver difficile de ne jamais les r&#233;clamer si quelquefois on me les prenait. Les biens du Ciel ne m'appartiennent pas davantage, ils me son pr&#234;t&#233;s par le Bon Dieu qui peut me les [19r&#176;] retirer sans que j'aie le droit de me plaindre. Cependant les biens qui viennent directement du bon Dieu, les &#233;lans de l'intelligence et du c&#339;ur, les pens&#233;es profondes, tout cela forme une richesse &#224; laquelle on s'attache comme &#224; un bien propre auquel personne n'a le droit de toucher&#8230; Par exemple si en licence on dit &#224; une s&#339;ur quelque lumi&#232;re re&#231;ue pendant l'oraison et que, peu de temps apr&#232;s, cette s&#339;ur parlant avec une autre lui dise, comme l'ayant pens&#233;e d'elle-m&#234;me, la chose qu'on lui avait confi&#233;e, il semble qu'elle prend ce qui n'est pas &#224; elle. Ou bien en r&#233;cr&#233;ation on dit tout bas &#224; sa compagne une parole pleine d'esprit et d'&#224;-propos ; si elle la r&#233;p&#232;te tout haut sans faire conna&#238;tre la source d'o&#249; elle vient, cela para&#238;t encore du vol &#224; la propri&#233;taire qui ne r&#233;clame pas, mais aurait bien envie de le faire et saisira la premi&#232;re occasion pour faire savoir finement qu'on s'est empar&#233; de ses pens&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re, je ne pourrais si bien vous expliquer ces tristes sentiments de nature si je ne les avais sentis dans mon c&#339;ur et j'aimerais &#224; me bercer de la douce illusion qu'ils n'ont visit&#233; que le mien si vous ne m'aviez ordonn&#233; d'&#233;couter les tentations de vos ch&#232;res petites novices. J'ai beaucoup appris en remplissant la mission que vous m'avez confi&#233;e, surtout je me suis trouv&#233;e forc&#233;e de pratiquer ce que j'enseignais aux autres ; ainsi maintenant, je puis le dire, J&#233;sus m'a fait la gr&#226;ce de n'&#234;tre pas plus attach&#233;e aux biens de l'esprit et du c&#339;ur qu'&#224; ceux de la terre. S'il m'arrive de penser et de dire une chose [19v&#176;] qui plaise &#224; mes s&#339;urs, je trouve tout naturel qu'elles s'en emparent comme d'un bien &#224; elles. Cette pens&#233;e appartient &#224; l'Esprit Saint et non &#224; moi puisque Saint Paul dit que nous ne pouvons, sans cet Esprit d'Amour, donner le nom de &#171; P&#232;re &#187; &#224; notre P&#232;re qui est dans les Cieux. Il est donc bien libre de se servir de moi pour donner une bonne pens&#233;e &#224; une &#226;me ; si je croyais que cette pens&#233;e m'appartient je serais comme &#171; L'&#226;ne portant des reliques &#187; qui croyait que les hommages rendus aux saints s'adressaient &#224; lui.&lt;/p&gt;
&lt;h4 class=&#034;spip&#034;&gt;b) Dieu agit &#224; travers nous&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Je ne m&#233;prise pas les pens&#233;es profondes qui nourrissent l'&#226;me et l'unissent &#224; Dieu, mais il y a longtemps que j'ai compris qu'il ne faut pas s'appuyer sur elles et faire consister la perfection &#224; recevoir beaucoup de lumi&#232;res. Les plus belles pens&#233;es ne sont rien sans les &#339;uvres ; il est vrai que les autres peuvent en retirer beaucoup de profit si elles s'humilient et t&#233;moignent au bon Dieu leur reconnaissance de ce qu'il leur permet de partager le festin d'une &#226;me qu'il Lui pla&#238;t d'enrichir de ses gr&#226;ces, mais si cette &#226;me se compla&#238;t dans ses belles pens&#233;es et fait la pri&#232;re du pharisien, elle devient semblable &#224; une personne mourant de faim devant une table bien garnie pendant que les invit&#233;s y puisent une abondante nourriture et parfois jettent un regard d'envie sur le personnage possesseur de tant de biens. Ah ! comme il n'y a bien que le Bon Dieu tout seul qui connaisse le fond des c&#339;urs&#8230; que les cr&#233;atures ont de courtes pens&#233;es !&#8230; Lorsqu'elles voient une &#226;me plus &#233;clair&#233;e que les autres, aussit&#244;t [20r&#176;] elles en concluent que J&#233;sus les aime moins que cette &#226;me et qu'elles ne peuvent &#234;tre appel&#233;es &#224; la m&#234;me perfection. &#8209; Depuis quand le Seigneur n'a-t-Il plus le droit de se servir d'une de ses cr&#233;atures pour dispenser aux &#226;mes qu'Il aime la nourriture qui leur est n&#233;cessaire ? Au temps de Pharaon le Seigneur avait encore ce droit, car dans l'&#233;criture Il dit &#224; ce monarque : &#171; Je vous ai &#233;lev&#233; tout expr&#232;s pour faire &#233;clater en vous ma puissance, afin qu'on annonce mon nom par toute la terre. &#187; Les si&#232;cles ont succ&#233;d&#233; aux si&#232;cles depuis que le Tr&#232;s Haut pronon&#231;a ces paroles et depuis, sa conduite n'a pas chang&#233;, toujours Il s'est servi de ses cr&#233;atures comme d'instruments pour faire son &#339;uvre dans les &#226;mes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III - La charit&#233; au service des Novices&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si la toile peinte par un artiste pouvait penser et parler, certainement elle ne se plaindrait pas d'&#234;tre sans cesse touch&#233;e et retouch&#233;e par un pinceau et n'envierait pas non plus le sort de cet instrument, car elle saurait que ce n'est point au pinceau mais &#224; l'artiste qui le dirige, qu'elle doit la beaut&#233; dont elle est rev&#234;tue. Le pinceau de son c&#244;t&#233; ne pourrait se glorifier du chef-d'&#339;uvre fait par lui, Il sait que les artistes ne sont pas embarrass&#233;s, qu'ils se jouent des difficult&#233;s et se plaisent &#224; choisir parfois des instruments faibles et d&#233;fectueux&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Le pinceau de J&#233;sus&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re bien-aim&#233;e, je suis un petit pinceau que J&#233;sus a choisi pour peindre son image dans les &#226;mes que vous m'avez confi&#233;es. Un artiste ne se sert pas que d'un pinceau, il lui en faut au moins deux, le premier est le plus utile, c'est avec lui qu'il donne les teintes g&#233;n&#233;rales, [20v&#176;] qu'il couvre compl&#232;tement la toile en tr&#232;s peu de temps, l'autre, plus petit, lui sert pour les d&#233;tails. Ma M&#232;re, c'est vous qui me repr&#233;sentez le pr&#233;cieux pinceau que la main (de) J&#233;sus saisit avec amour lorsqu'Il veut faire un grand travail dans l'&#226;me de vos enfants, et moi je suis le tout petit dont Il daigne se servir ensuite pour les moindres d&#233;tails.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re fois que J&#233;sus se servit de son petit pinceau, ce fut vers le 8 d&#233;cembre 1892. Toujours je me rappellerai cette &#233;poque comme un temps de gr&#226;ces. Je vais, Ma M&#232;re ch&#233;rie, vous confier ces doux souvenirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A quinze ans, lorsque j'eus le bonheur d'entrer au Carmel, je trouvai une compagne de noviciat qui m'avait pr&#233;c&#233;d&#233;e de quelques mois ; elle &#233;tait plus &#226;g&#233;e que moi de huit ans mais son caract&#232;re enfant faisait oublier la diff&#233;rence des ann&#233;es, aussi bient&#244;t vous avez eu, ma M&#232;re, la joie de voir vos deux petites postulantes s'entendre &#224; merveille et devenir ins&#233;parables. Pour favoriser cette affection naissante qui vous semblait devoir porter des fruits, vous nous avez permis d'avoir ensemble de temps en temps de petits entretiens spirituels. Ma ch&#232;re petite compagne me charmait par son innocence, son caract&#232;re expansif, mais d'un autre c&#244;t&#233; je m'&#233;tonnais de voir combien l'affection qu'elle avait pour vous &#233;tait diff&#233;rente de la mienne. Il y avait aussi bien des choses dans sa conduite envers les s&#339;urs que j'aurais d&#233;sir&#233; quelle change&#226;t&#8230; D&#232;s cette &#233;poque le bon Dieu me fit [21r&#176;] comprendre qu'il est des &#226;mes que sa mis&#233;ricorde ne se lasse pas d'attendre, auxquelles Il ne donne sa lumi&#232;re que par degr&#233;, aussi je me gardais bien d'avancer son heure et j'attendais patiemment qu'il plaise &#224; J&#233;sus de la faire arriver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;fl&#233;chissant un jour &#224; la permission que vous nous aviez donn&#233;e de nous entretenir ensemble comme il est dit dans nos saintes constitutions : Pour nous enflammer davantage en l'amour de notre &#233;poux, je pensai avec tristesse que nos conversations n'atteignaient pas le but d&#233;sir&#233; ; alors le Bon Dieu me fit sentir que le moment &#233;tait venu et qu'il ne fallait plus craindre de parler ou bien que je devais cesser des entretiens qui ressemblaient &#224; ceux des amies du monde. Ce jour &#233;tait un samedi, le lendemain pendant mon action de gr&#226;ces, je suppliai le bon Dieu de me mettre &#224; la bouche des paroles douces et convaincantes ou plut&#244;t de parler Lui-M&#234;me par moi. J&#233;sus exau&#231;a ma pri&#232;re, il permit que le r&#233;sultat combl&#226;t enti&#232;rement mon esp&#233;rance car : Ceux qui tourneront leurs regards vers lui en seront &#233;clair&#233;s (Ps. XXXIII) Ps 34,6 et La Lumi&#232;re s'est lev&#233;e dans les t&#233;n&#232;bres pour ceux qui ont le c&#339;ur droit. Ps 112,4 La premi&#232;re parole s'adresse &#224; moi et la seconde &#224; ma compagne, qui v&#233;ritablement avait le c&#339;ur droit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'heure &#224; laquelle nous avions r&#233;solu d'&#234;tre ensemble &#233;tant arriv&#233;e, la pauvre petite s&#339;ur en jetant les yeux sur moi, vit tout de suite que je n'&#233;tais plus la m&#234;me ; elle s'assit &#224; mes c&#244;t&#233;s en rougissant et moi, appuyant sa t&#234;te sur mon c&#339;ur, je lui dis avec des larmes dans la [21v&#176;] voix tout ce que je pensais d'elle, mais avec des expressions si tendres, en lui t&#233;moignant une si grande affection que bient&#244;t ses larmes se m&#234;l&#232;rent aux miennes. Elle convint avec beaucoup d'humilit&#233; que tout ce (que) je disais &#233;tait vrai, me promit de commencer une nouvelle vie et me demanda comme une gr&#226;ce de l'avertir toujours de ses fautes. Enfin au moment de nous s&#233;parer notre affection &#233;tait devenue toute spirituelle, il n'y avait plus rien d'humain. Ps 19,15 En nous se r&#233;alisait ce passage de l'&#201;criture : &#034;Le fr&#232;re qui est aid&#233; par son fr&#232;re est comme une ville fortifi&#233;e&#034;. P&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;r&lt;/sup&gt; 18,19&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que J&#233;sus fit avec son petit pinceau aurait &#233;t&#233; bient&#244;t effac&#233; s'Il n'avait agi par vous, ma M&#232;re, pour accomplir son &#339;uvre dans l'&#226;me qu'Il voulait tout &#224; Lui. L'&#233;preuve sembla bien am&#232;re &#224; ma pauvre compagne mais votre fermet&#233; triompha et c'est alors que je pus, en essayant de la consoler, expliquer &#224; celle que vous m'aviez donn&#233;e pour s&#339;ur entre toutes, en quoi consiste le v&#233;ritable amour. Je lui montrai que c'&#233;tait elle-m&#234;me qu'elle aimait et non pas vous, je lui dis comment je vous aimais et les sacrifices que j'avais &#233;t&#233; oblig&#233;e de faire au commencement de ma vie religieuse pour ne point m'attacher &#224; vous d'une fa&#231;on toute mat&#233;rielle comme le chien qui s'attache &#224; son ma&#238;tre. L'amour se nourrit de sacrifices, plus l'&#226;me se refuse de satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et d&#233;sint&#233;ress&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens qu'&#233;tant postulante, j'avais parfois de si violentes [22r&#176;] tentations d'entrer chez vous pour me satisfaire, trouver quelques gouttes de joie, que j'&#233;tais oblig&#233;e de passer rapidement devant le d&#233;p&#244;t et de me cramponner &#224; la rampe de l'escalier. Il me venait &#224; l'esprit une foule de permissions &#224; demander, enfin, ma M&#232;re bien-aim&#233;e, je trouvais mille raisons pour contenter ma nature&#8230; Que je suis heureuse maintenant de m'&#234;tre priv&#233;e d&#232;s le d&#233;but de ma vie religieuse ! Je jouis d&#233;j&#224; de la r&#233;compense promise &#224; ceux qui combattent courageusement. Je ne sens plus qu'il soit n&#233;cessaire de me refuser toutes les consolations du c&#339;ur, car mon &#226;me est affermie par Celui que je voulais aimer uniquement. Jdt 15,10-11 Je vois avec bonheur qu'en l'aimant, le c&#339;ur s'agrandit, qu'il peut donner incomparablement plus de tendresse &#224; ceux qui lui sont chers que s'il s'&#233;tait concentr&#233; dans un amour &#233;go&#239;ste et infructueux.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) S'unir &#224; J&#233;sus&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re ch&#233;rie, je vous ai rappel&#233; le premier travail que J&#233;sus et vous, avez daign&#233; accomplir par moi ; ce n'&#233;tait que le pr&#233;lude de ceux qui devaient m'&#234;tre confi&#233;s. Lorsqu'il me fut donn&#233; de p&#233;n&#233;trer dans le sanctuaire des &#226;mes, je vis tout de suite que la t&#226;che &#233;tait au-dessus de mes forces, alors je me suis mise dans les bras du bon Dieu, comme un petit enfant et cachant ma figure dans ses cheveux, je Lui ai dit : Seigneur, je suis trop petite pour nourrir vos enfants ; si vous voulez leur donner par moi ce qui convient &#224; chacune, remplissez ma petite main et sans quitter vos bras, sans d&#233;tourner la t&#234;te, [22v&#176;] je donnerai vos tr&#233;sors &#224; l'&#226;me qui viendra me demander sa nourriture. Si elle la trouve &#224; son go&#251;t, je saurai que ce n'est pas &#224; moi, mais &#224; vous qu'elle la doit ; au contraire, si elle se plaint et trouve amer ce que je lui pr&#233;sente, ma paix ne sera pas troubl&#233;e, je t&#226;cherai de lui persuader que cette nourriture vient de vous et me garderai bien d'en chercher une autre pour elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re, depuis que j'ai compris qu'il m'&#233;tait impossible de rien faire par moi-m&#234;me, la t&#226;che que vous m'avez impos&#233;e ne me parut plus difficile, j'ai senti que l'unique chose n&#233;cessaire &#233;tait de m'unir de plus en plus &#224; J&#233;sus et que Le reste me serait donn&#233; par surcro&#238;t.&#034; Lc 10,41-42 ; Mt 6,33 En effet jamais mon esp&#233;rance n'a &#233;t&#233; tromp&#233;e, Rm 5,5 le Bon Dieu a daign&#233; remplir ma petite main autant de fois qu'il a &#233;t&#233; n&#233;cessaire pour nourrir l'&#226;me de mes s&#339;urs. Je vous avoue, M&#232;re bien-aim&#233;e, que si je m'&#233;tais appuy&#233;e le moins du monde sur mes propres forces, je vous aurais bient&#244;t rendu les armes&#8230; De loin cela para&#238;t tout rose de faire du bien aux &#226;mes, de leur faire aimer Dieu davantage, enfin de les modeler d'apr&#232;s ses vues et ses pens&#233;es personnelles. De pr&#233;s c'est tout le contraire, le rose a disparu&#8230; on sent que faire du bien c'est chose aussi impossible sans le secours du bon Dieu que de faire briller le soleil dans la nuit&#8230; On sent qu'il faut absolument oublier ses go&#251;ts, ses conceptions personnelles et guider les &#226;mes par le chemin que J&#233;sus leur a trac&#233;, sans essayer de les faire marcher [23r&#176;] par sa propre voie. Mais ce n'est pas encore le plus difficile ; ce qui me co&#251;te par-dessus tout, c'est d'observer les fautes, les plus l&#233;g&#232;res imperfections et de leur livrer une guerre &#224; mort. J'allais dire : malheureusement pour moi ! (mais non, ce serait de la l&#226;chet&#233;) je dis donc : heureusement pour mes s&#339;urs, depuis que j'ai pris place dans les bras de J&#233;sus, je suis comme le veilleur observant l'ennemi de la plus haute tourelle d'un ch&#226;teau fort. Rien n'&#233;chappe &#224; mes regards ; souvent je suis &#233;tonn&#233;e d'y voir si clair et je trouve le proph&#232;te Jonas bien excusable de s'&#234;tre enfui au lieu d'aller annoncer la ruine de Ninive. Jon 1,2-3 J'aimerais mille fois mieux recevoir des reproches que d'en faire aux autres, mais je sens qu'il est tr&#232;s n&#233;cessaire que cela me soit une souffrance car, lorsqu'on agit par nature, c'est impossible que l'&#226;me &#224; laquelle on veut d&#233;couvrir ses fautes comprenne ses torts, elle ne voit qu'une chose : la s&#339;ur charg&#233;e de me diriger est f&#226;ch&#233;e et tout retombe sur moi qui suis pourtant remplie des meilleures intentions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sais bien que vos petits agneaux me trouvent s&#233;v&#232;re. S'ils lisaient ces lignes, ils diraient que cela n'a pas l'air de me co&#251;ter le moins du monde de courir apr&#232;s eux, de leur parler d'un ton s&#233;v&#232;re en leur montrant leur belle toison salie, ou bien de leur apporter quelque l&#233;ger flocon de laine qu'ils ont laiss&#233; d&#233;chirer par les &#233;pines du chemin. Les petits agneaux peuvent dire tout ce qu'ils voudront ; dans le fond, ils sentent que je les aime d'un v&#233;ritable amour, que jamais je n'imiterai Le mercenaire qui voyant venir le loup laisse le troupeau et Jn 10,10-15 ; Jn 11,1-4 [23v&#176;] s'enfuit. Je suis pr&#234;te &#224; donner ma vie pour eux, mais mon affection est si pure que je ne d&#233;sire pas qu'ils la connaissent. Jamais avec la gr&#226;ce de J&#233;sus, je n'ai essay&#233; de m'attirer leurs c&#339;urs, j'ai compris que ma mission &#233;tait de les conduire &#224; Dieu et de leur faire comprendre qu'ici-bas, vous &#233;tiez, ma M&#232;re, le J&#233;sus visible qu'ils doivent aimer et respecter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous ai dit, M&#232;re ch&#233;rie, qu'en instruisant les autres j'avais beaucoup appris. J'ai vu d'abord que toutes les &#226;mes ont &#224; peu pr&#232;s les m&#234;mes combats, mais qu'elles sont si diff&#233;rentes d'un autre c&#244;t&#233; que je n'ai pas de peine &#224; comprendre ce que disait le P&#232;re Pichon : &#034;Il y a bien plus de diff&#233;rence entre les &#226;mes qu'il n'y en a entre les visages.&#034; Aussi est-il impossible d'agir avec toutes de la m&#234;me mani&#232;re. Avec certaines &#226;mes, je sens qu'il faut se faire petite, ne point craindre de m'humilier en avouant mes combats, mes d&#233;faites ; voyant que j'ai les m&#234;mes faiblesses qu'elles, mes petites s&#339;urs m'avouent &#224; leur tour les fautes qu'elles se reprochent et se r&#233;jouissent que je les comprenne par exp&#233;rience. Avec d'autres j'ai vu qu'il faut au contraire pour leur faire du bien, avoir beaucoup de fermet&#233; et ne jamais revenir sur une chose dite. S'abaisser ne ait point alors de l'humilit&#233;, mais de la faiblesse. Le bon Dieu m'a fait la gr&#226;ce de ne pas craindre la guerre, &#224; tout prix il faut que je fasse mon devoir. Plus d'une fois j'ai entendu ceci : &#034;Si vous voulez obtenir quelque chose de moi, il faut me prendre par la douceur ; par [24r&#176;] la force, vous n'aurez rien. &#034;Moi je sais que nul n'est bon juge dans sa propre cause et qu'un enfant auquel le m&#233;decin fait subir une douloureuse op&#233;ration ne manquera pas de jeter les hauts cris et de dire que le rem&#232;de est pire que le mal ; cependant s'il se trouve gu&#233;ri peu de jours apr&#232;s, il est tout heureux de pouvoir jouer et courir. Il en est de m&#234;me pour les &#226;mes, bient&#244;t elles reconnaissent qu'un peu d'amertume est parfois pr&#233;f&#233;rable au sucre et ne craignent pas de l'avouer. Quelquefois je ne puis m'emp&#234;cher de sourire int&#233;rieurement en voyant quel changement s'op&#232;re du jour au lendemain, c'est f&#233;&#233;rique&#8230; On vient me dire : &#034;Vous aviez raison hier d'&#234;tre s&#233;v&#232;re, au commencement cela m'a r&#233;volt&#233;e, mais apr&#232;s je me suis souvenue de tout et j'ai vu que vous &#233;tiez tr&#232;s juste&#8230; &#233;coutez : en m'en allant je pensais que c'&#233;tait fini, je me disais : &#034;Je vais aller trouver notre M&#232;re et lui dire que je n'irai plus avec ma S&#339;ur Th&#233;r&#232;se de l'Enfant J&#233;sus.&#034; &#034;Mais j'ai senti que c'&#233;tait le d&#233;mon qui m'inspirait cela et puis il m'a sembl&#233; que vous priiez pour moi, alors je suis rest&#233;e tranquille et la lumi&#232;re a commenc&#233; &#224; briller, mais maintenant il faut que vous m'&#233;clairiez tout &#224; fait et c'est pour cela que je viens.&#034; La conversation s'engage bien vite : moi je suis tout heureuse de pouvoir suivre le penchant de mon c&#339;ur, en ne servant aucun mets amer. Oui mais&#8230; je m'aper&#231;ois vite qu'il ne faut pas trop s'avancer, un mot pourrait d&#233;truire le bel &#233;difice construit dans les larmes. Si j'ai le malheur : de dire une parole qui semble att&#233;nuer ce que j'ai dit la veille, je vois ma petite [24v&#176;] s&#339;ur essayer de se raccrocher aux branches, alors je fais int&#233;rieurement une petite pri&#232;re et la v&#233;rit&#233; triomphe toujours. Ah ! c'est la pri&#232;re, c'est le sacrifice qui font toute ma force, ce sont les armes invincibles que J&#233;sus m'a donn&#233;es, elles peuvent bien plus que les paroles toucher les &#226;mes, j'en ai fait bien souvent l'exp&#233;rience. Il en est une entre toutes qui m'a fait une douce et profonde impression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait pendant le car&#234;me, je ne m'occupais alors que de l'unique novice qui se trouvait ici et dont j'&#233;tais l'ange. Elle vint me trouver un matin toute rayonnante : &#034;Ah ! si vous saviez, me dit-elle, ce que j'ai r&#234;v&#233; cette nuit, j'&#233;tais aupr&#232;s de ma s&#339;ur et je voulais la d&#233;tacher de toutes les vanit&#233;s qu'elle aime tant, pour cela je lui expliquais ce couplet de : &lt;strong&gt;Vivre d'amour. T'aimer J&#233;sus, quelle perte f&#233;conde ! Tous mes parfums sont &#224; toi sans retour&lt;/strong&gt;, Je sentais bien que mes paroles p&#233;n&#233;traient dans son &#226;me et j'&#233;tais ravie de joie. Ce matin en m'&#233;veillant j'ai pens&#233; que le Bon Dieu voulait peut-&#234;tre que je lui donne cette &#226;me. Si je lui &#233;crivais apr&#232;s le car&#234;me pour lui raconter mon r&#234;ve et lui dire que J&#233;sus la veut tout &#224; Lui ?&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, sans en penser plus long, je lui dis qu'elle pouvait bien essayer mais avant, qu'il fallait en demander la permission &#224; Notre M&#232;re. Comme le car&#234;me &#233;tait encore loin de toucher &#224; sa fin, vous avez &#233;t&#233;, M&#232;re bien-aim&#233;e, tr&#232;s surprise d'une demande qui vous parut trop pr&#233;matur&#233;e ; et, certainement inspir&#233;e par le bon Dieu, vous avez r&#233;pondu que ce n'&#233;tait point par des lettres que les carm&#233;lites [25r&#176;] doivent sauver les &#226;mes mais par la pri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En apprenant votre d&#233;cision je compris tout de suite que c'&#233;tait celle de J&#233;sus et je dis &#224; S&#339;ur Marie de la Trinit&#233; : &#171; Il faut nous mettre &#224; l'&#339;uvre, prions beaucoup. Quelle joie si &#224; la fin du Car&#234;me, nous &#233;tions exauc&#233;es !&#8230; &#187;Oh ! mis&#233;ricorde infinie du Seigneur, qui veut bien &#233;couter la pri&#232;re de ses enfants&#8230; A la fin du Car&#234;me, une &#226;me de plus se consacrait &#224; J&#233;sus. C'&#233;tait un v&#233;ritable miracle de la gr&#226;ce, miracle obtenu par la ferveur d'une humble novice !&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) La puissance de la Pri&#232;re&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Qu'elle est donc grande la puissance de la Pri&#232;re ! On dirait une reine ayant &#224; chaque instant libre acc&#232;s aupr&#232;s du roi et pouvant obtenir tout ce qu'elle demande. Il n'est point n&#233;cessaire pour &#234;tre exauc&#233;e de lire dans un livre une belle formule compos&#233;e pour la circonstance ; s'il en &#233;tait ainsi&#8230; h&#233;las ! que je serais plaindre !&#8230; En dehors de l'office Divin que je suis bien indigne de r&#233;citer, je n'ai pas le courage de m'astreindre &#224; chercher dans les livres de belles pri&#232;res, cela me fait mal &#224; la t&#234;te, il y en a tant !. .. et puis elles sont toutes plus belles les unes que les autres&#8230; Je ne saurais les r&#233;citer toutes et ne sachant laquelle choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire, je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend&#8230; &lt;strong&gt;Pour moi, la pri&#232;re, c'est un &#233;lan du c&#339;ur, c'est un simple regard jet&#233; vers le Ciel, c'est un cri de reconnaissance et d'amour au sein de l'&#233;preuve comme au sein de la joie ; enfin c'est quelque chose [25v&#176;] de grand, de surnaturel, qui me dilate l'&#226;me et m'unit &#224; J&#233;sus. &lt;/strong&gt; Je ne voudrais pas cependant, ma M&#232;re bien-aim&#233;e, que vous croyiez que les pri&#232;res faites en commun au ch&#339;ur, ou dans les ermitages, je les r&#233;cite sans d&#233;votion. Au contraire j'aime beaucoup les pri&#232;res communes car J&#233;sus a promis de se trouver au milieu de ceux qui s'assemblent en son nom Mt 18,19-20 je sens alors que la ferveur de mes s&#339;urs suppl&#233;e &#224; la mienne, mais toute seule (j'ai honte de l'avouer) la r&#233;citation du chapelet me co&#251;te plus que de mettre un instrument de p&#233;nitence. Je sens que je le dis si mal ! J'ai beau m'efforcer de m&#233;diter les myst&#232;res du rosaire, je n'arrive pas &#224; fixer mon esprit&#8230; Longtemps je me suis d&#233;sol&#233;e de ce manque de d&#233;votion qui m'&#233;tonnait, car j'aime tant la Sainte Vierge qu'il devrait m'&#234;tre facile de faire en son honneur des pri&#232;res qui lui sont agr&#233;ables. Maintenant je me d&#233;sole moins, je pense que la Reine des Cieux &#233;tant ma M&#200;RE, elle doit voir ma bonne volont&#233; et qu'elle s'en contente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelquefois, lorsque mon esprit est dans une si grande s&#233;cheresse qu'il m'est impossible d'en tirer une pens&#233;e pour m'unir au Bon Dieu, je r&#233;cite tr&#232;s lentement un &#034;Notre P&#232;re&#034; Mt 6,9-13 et puis la salutation ang&#233;lique ; alors ces pri&#232;res me ravissent, elles nourrissent mon &#226;me bien plus que si je les avais r&#233;cit&#233;es pr&#233;cipitamment une centaine de fois&#8230; Lc 1,28 Mt 6,9-13&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Sainte Vierge me montre qu'elle n'est pas f&#226;ch&#233;e [26r&#176;] contre moi, jamais elle ne manque de me prot&#233;ger aussit&#244;t que je l'invoque. S'il me survient une inqui&#233;tude, un embarras, bien vite je me tourne vers elle et toujours comme la plus tendre des M&#232;res elle se charge de mes int&#233;r&#234;ts. Que de fois en parlant aux novices, il m'est arriv&#233; de l'invoquer et de ressentir les bienfaits de sa maternelle protection !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) &#171; Que sa mis&#233;ricorde est grande ! &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Souvent les novices me disent : &#034; Mais vous avez une r&#233;ponse &#224; tout, je croyais cette fois vous embarrasser&#8230; o&#249; donc allez-vous chercher ce que vous dites ? &#034;Il en est m&#234;me d'assez candides pour croire que je lis dans leur &#226;me parce qu'il m'est arriv&#233; de les pr&#233;venir en leur disant ce qu'elles pensaient. Une nuit, une de mes compagnes avait r&#233;solu de me cacher une peine qui la faisait beaucoup souffrir. Je la rencontre d&#232;s le matin, elle me parle avec un visage souriant et moi, sans r&#233;pondre &#224; ce qu'elle me disait, je lui dis avec un accent convaincu : Vous avez du chagrin. Si j'avais fait tomber la lune &#224; ses pieds je crois qu'elle ne m'aurait pas regard&#233;e avec plus d'&#233;tonnement. Sa stup&#233;faction &#233;tait si grande qu'elle me gagna, je fus un instant saisie d'un effroi surnaturel. J'&#233;tais bien s&#251;re de n'avoir pas le don de lire dans les &#226;mes et cela m'&#233;tonnait d'autant plus d'&#234;tre tomb&#233;e si juste. Je sentais bien que le Bon Dieu &#233;tait tout pr&#232;s, que, sans m'en apercevoir, j'avais dit, comme un enfant, des paroles qui ne venaient pas de moi mais de Lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re bien-aim&#233;e, vous comprenez qu'aux novices tout est permis [26v&#176;] il faut qu'elles puissent dire ce qu'elles pensent sans aucune restriction, le bien comme le mal. Cela leur est d'autant plus facile avec moi qu'elles ne me doivent pas le respect qu'on rend &#224; une ma&#238;tresse. Je ne puis dire que J&#233;sus me fait marcher ext&#233;rieurement par la voie des humiliations. Il se contente de m'humilier au fond de mon &#226;me ; aux yeux des cr&#233;atures tout me r&#233;ussit, je suis le chemin des honneurs, autant comme cela est possible en religion. Je comprends que ce n'est pas pour moi, mais pour les autres, qu'il me faut marcher par ce chemin qui para&#238;t si p&#233;rilleux, En effet si je passais aux yeux de la communaut&#233; pour une religieuse remplie de d&#233;fauts, incapable, sans intelligence ni jugement, il vous serait impossible, ma M&#232;re, de vous faire aider par moi. Voil&#224; pourquoi le Bon Dieu a jet&#233; un voile sur tous mes d&#233;fauts int&#233;rieurs et ext&#233;rieurs, Ce voile, parfois, m'attire quelques compliments de la part des novices, je sens bien qu'elles ne me les font pas par flatterie mais que c'est l'expression de leurs sentiments na&#239;fs ; vraiment cela ne saurait m'inspirer de vanit&#233;, car j'ai sans cesse pr&#233;sent &#224; la pens&#233;e le souvenir de ce que je suis. Cependant, quelquefois il me vient un d&#233;sir bien grand d'entendre autre chose que des louanges. Vous savez, ma M&#232;re bien-aim&#233;e que je pr&#233;f&#232;re le vinaigre au sucre ; mon &#226;me aussi se fatigue d'une nourriture trop sucr&#233;e, et J&#233;sus permet alors qu'on lui serve une bonne petite salade, [27r&#176;] bien vinaigr&#233;e, bien &#233;pic&#233;e, rien n'y manque except&#233; l'huile, ce qui lui donne une saveur de plus&#8230; Cette bonne petite salade m'est servie par les novices au moment o&#249; je m'y attends le moins. Le bon Dieu soul&#232;ve le voile qui cache mes imperfections, alors mes ch&#232;res petites s&#339;urs me voyant telle que je suis ne me trouvent plus tout &#224; fait &#224; leur go&#251;t. Avec une simplicit&#233; qui me ravit, elles me disent tous les combats que je leur donne, ce qui leur d&#233;pla&#238;t en moi ; enfin, elles ne se g&#234;nent pas davantage que s'il &#233;tait question d'une autre, sachant qu'elles me font an grand plaisir en agissant ainsi. Ah ! vraiment, c'est plus qu'un plaisir, c'est un festin d&#233;licieux qui comble mon &#226;me de joie. Je ne puis m'expliquer comment une chose qui d&#233;pla&#238;t tant &#224; la nature peut causer un si grand bonheur ; si je ne l'avais exp&#233;riment&#233;, je ne pourrais le croire&#8230; Un jour que j'avais particuli&#232;rement d&#233;sir&#233; d'&#234;tre humili&#233;e, il arriva qu'une novice se chargea si bien de me satisfaire qu'aussit&#244;t je pensai &#224; Sa&#252;l maudissant David 2S 16,10 et je me disais : oui, c'est bien le Seigneur qui lui ordonne de me dire toutes ces choses&#8230; Et mon &#226;me savourait d&#233;licieusement la nourriture am&#232;re qui lui &#233;tait servie avec tant d'abondance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que le bon Dieu daigne prendre soin de moi. Il ne peut toujours me donner le pain fortifiant de l'humiliation ext&#233;rieure, mais de temps en temps, Il me permet de me nourrir des miettes qui tombent de la table DES ENFANTS Mc 7,28 Ah ! que sa mis&#233;ricorde est grande, je ne pourrai la [27v&#176;] chanter qu'au Ciel&#8230; Ps 89,2&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IV - La charit&#233; en acte&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Th&#233;r&#232;se b&#233;n&#233;ficiaire de cette charit&#233;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;M&#232;re bien-aim&#233;e, puisqu'avec vous j'essaie de commencer &#224; la chanter sur la terre, cette mis&#233;ricorde infinie, je dois encore vous dire un grand bienfait que j'ai retir&#233; de la mission que vous m'avez confi&#233;e. Autrefois lorsque je voyais une s&#339;ur qui faisait quelque chose qui me d&#233;plaisait et me paraissait irr&#233;gulier, je me disais : Ah ! si je pouvais lui dire ce que je pense, lui montrer qu'elle a tort, que cela me ferait de bien ! Depuis que j'ai pratiqu&#233; un peu le m&#233;tier, je vous assure, ma M&#232;re, que j'ai tout &#224; fait chang&#233; de sentiment. Lorsqu'il m'arrive de voir une s&#339;ur faire une action qui me para&#238;t imparfaite, je pousse un soupir de soulagement et je me dis : Quel bonheur ! ce n'est pas une novice, je ne suis pas oblig&#233;e de la reprendre. Et puis bien vite je t&#226;che d'excuser la s&#339;ur et de lui pr&#234;ter de bonnes intentions qu'elle a sans doute. Ah ! ma M&#232;re, depuis que je suis malade, les soins que vous me prodiguez m'ont encore beaucoup instruite sur la charit&#233;. Aucun rem&#232;de ne vous semble trop cher, et s'il ne r&#233;ussit pas, sans vous lasser vous essayez autre chose. Lorsque j'allais &#224; la r&#233;cr&#233;ation, quelle attention ne faisiez-vous pas &#224; ce que je sois bien plac&#233;e &#224; l'abri des courants d'air ! Enfin, si je voulais tout dire, je ne terminerais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En pensant &#224; toutes ces choses, je me suis dit que je devrais &#234;tre aussi compatissante pour les infirmit&#233;s spirituelles de mes s&#339;urs, que vous l'&#234;tes, ma M&#232;re ch&#233;rie, en me soignant avec tant d'amour.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Le festin de la charit&#233;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;J'ai remarqu&#233; (et c'est tout naturel) que les s&#339;urs les plus saintes sont les [28r&#176;] plus aim&#233;es, on recherche leur conversation, on leur rend des services sans qu'elles les demandent, enfin ces &#226;mes capables de supporter des manques d'&#233;gards, de d&#233;licatesses, se voient entour&#233;es de l'affection de toutes. On peut leur appliquer cette parole de notre P&#232;re Saint Jean de la Croix : Tons les biens m'ont &#233;t&#233; donn&#233;s quand je ne les ai plus recherch&#233;s par amour-propre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#226;mes imparfaites au contraire, ne sont point recherch&#233;es, sans doute on se tient &#224; leur &#233;gard dans les bornes de la politesse religieuse, mais craignant peut-&#234;tre de leur dire quelques paroles peu aimables, on &#233;vite leur compagnie. En disant les &#226;mes imparfaites, je ne veux pas seulement parler des imperfections spirituelles, puisque les plus saintes ne seront parfaites qu'au Ciel, je veux parler du manque de jugement, d'&#233;ducation, de la susceptibilit&#233; de certains caract&#232;res, toutes choses qui ne rendent pas la vie tr&#232;s agr&#233;able. Je sais bien que ces infirmit&#233;s morales sont chroniques, il n'y a pas d'espoir de gu&#233;rison, mais je sais bien aussi que ma M&#232;re ne cesserait pas de me soigner, d'essayer de me soulager si je restais malade toute ma vie. Voici la conclusion que j'en tire : Je dois rechercher en r&#233;cr&#233;ation, en licence, la compagnie des s&#339;urs qui me sont le moins agr&#233;ables, remplir pr&#232;s de ces &#226;mes bless&#233;es l'office du bon Samaritain. Une parole, un sourire aimable, suffisent souvent pour &#233;panouir une &#226;me triste ; mais ce n'est pas absolument pour atteindre ce but que je veux pratiquer la charit&#233; car je sais que bient&#244;t je serais d&#233;courag&#233;e : un mot que j'aurai dit avec la meilleure intention sera peut-&#234;tre interpr&#233;t&#233; tout de travers. Aussi pour ne pas perdre mon temps, je veux &#234;tre aimable avec tout le monde (Citation de Jean d&#233;localis&#233;e, place exacte &#224; retrouver !!! Jn 16,20 [28v&#176;] (et particuli&#232;rement avec les s&#339;urs les moins aimables) pour r&#233;jouir J&#233;sus et r&#233;pondre au conseil qu'Il donne dans l'&#201;vangile &#224; peu pr&#232;s en ces termes : &#034;Quand vous faites un festin n'invitez pas vos parents et vos amis de peur qu'ils ne vous invitent &#224; leur tour, et qu'ainsi vous ayez re&#231;u votre r&#233;compense ; mais invitez les pauvres, les boiteux, les paralytiques Lc 14,12-14 et vous serez heureux de ce qu'ils ne pourront vous rendre, car votre P&#232;re qui voit dans le secret vous en r&#233;compensera&#034; Mt 6,3-4&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel festin pourrait offrir une carm&#233;lite &#224; ses s&#339;urs si ce n'est un festin spirituel compos&#233; de charit&#233; aimable et joyeuse ? Pour moi, je n'en connais pas d'autre et je veux imiter Saint Paul qui se r&#233;jouissait avec ceux qu'il trouvait dans la joie il est vrai qu'il pleurait aussi avec les afflig&#233;s Rm 12,15 et les larmes doivent quelquefois para&#238;tre dans le festin que je veux servir, mais toujours j'essaierai qu'&#224; la fin ces larmes se changent en joie Jn 16,20 puisque le Seigneur aime ceux qui donnent avec joie. 2Co 9,7 2Co 9,7&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) S&#339;ur Saint Pierre&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens d'un acte de charit&#233; que le Bon Dieu m'inspira de faire &#233;tant encore novice, c'&#233;tait peu de chose, cependant notre P&#232;re qui voit dans le secret, qui regarde plus &#224; l'intention qu'&#224; la grandeur de l'action, m'en a d&#233;j&#224; r&#233;compens&#233;e, sans attendre l'autre vie. C'&#233;tait du temps que S&#339;ur Saint Pierre allait encore au ch&#339;ur et au r&#233;fectoire. Mt 6,3-4 A l'oraison du soir elle &#233;tait plac&#233;e devant moi : dix minutes avant six heures, il fallait qu'une s&#339;ur se d&#233;range pour la conduire au r&#233;fectoire, car les infirmi&#232;res avaient alors trop de malades pour venir [29r&#176;] la chercher. Cela me co&#251;tait beaucoup de me proposer pour rendre ce petit service, car je savais que ce n'&#233;tait pas facile de contenter cette pauvre s&#339;ur Saint Pierre qui souffrait tant qu'elle n'aimait pas &#224; changer de conductrice. Cependant je ne voulais pas manquer une si belle occasion d'exercer la charit&#233;, me souvenant que J&#233;sus avait dit : Ce que vous ferez au plus petit des miens c'est &#224; moi que vous l'aurez fait. Mt 25,40 Je m'offris donc bien humblement pour la conduire : ce ne fut pas sans mal que je parvins &#224; faire accepter mes services ! Enfin je me mis &#224; l'&#339;uvre et j'avais tant de bonne volont&#233; que je r&#233;ussis parfaitement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque soir quand je voyais ma S&#339;ur Saint Pierre secouer son sablier, je savais que cela voulait dire : partons ! C'est incroyable comme cela me co&#251;tait de me d&#233;ranger surtout dans le commencement ; je le faisais pourtant imm&#233;diatement, et puis, toute une c&#233;r&#233;monie commen&#231;ait. Il fallait remuer et porter le banc d'une certaine mani&#232;re, surtout ne pas se presser, ensuite la promenade avait lieu. Il s'agissait de suivre la pauvre infirme en la soutenant par sa ceinture, je le faisais avec le plus de douceur qu'il m'&#233;tait possible ; mais si, par malheur, elle faisait un faux pas, aussit&#244;t il lui semblait que je la tenais mal et qu'elle allait tomber. &#034;Ah ! mon Dieu ! vous allez trop vite, j'vais m'briser.&#034; Si j'essayais d'aller encore plus doucement : &#034;Mais suivez-moi donc ! je n'sens pus vot'main, vous m'avez l&#226;ch&#233;e, j'vais tomber ; ah ! j'avais bien dit qu'vous &#233;tiez trop jeune pour me conduire.&#034; Enfin nous arrivions sans accident au r&#233;fectoire ; l&#224; survenaient d'autres difficult&#233;s, il s'agissait de faire asseoir S&#339;ur Saint Pierre et d'agir adroitement pour [29v&#176;] ne pas la blesser, ensuite il fallait relever ses manches (encore d'une certaine mani&#232;re), puis j'&#233;tais libre de m'en aller. Avec ses pauvres mains estropi&#233;es elle arrangeait son pain dans son godet, comme elle pouvait. Je m'en aper&#231;us bient&#244;t et, chaque soir, je ne la quittai qu'apr&#232;s lui avoir encore rendu ce petit service. Comme elle ne me l'avait pas demand&#233;, elle fut tr&#232;s touch&#233;e de mon attention et ce fut par ce moyen que je n'avais pas cherch&#233; expr&#232;s, que je gagnai tout &#224; fait ses bonnes gr&#226;ces et surtout (je l'ai su plus tard) parce que, apr&#232;s avoir coup&#233; son pain, je lui faisais avant de m'en aller mon plus beau sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re bien-aim&#233;e, peut-&#234;tre &#234;tes-vous &#233;tonn&#233;e que je vous &#233;crive ce petit acte de charit&#233;, pass&#233; depuis si longtemps. Ah ! si je l'ai fait c'est que je sens qu'il me faut chanter, &#224; cause de lui, les mis&#233;ricordes du Seigneur, Il a daign&#233; m'en laisser le souvenir, comme un parfum qui me porte &#224; pratiquer la charit&#233;. Ps 89,2 Je me souviens parfois de certains d&#233;tails qui sont pour mon &#226;me comme une brise printani&#232;re. En voici un qui se pr&#233;sente &#224; ma m&#233;moire : Un soir d'hiver j'accomplissais comme d'habitude mon petit office, il faisait froid, il faisait nuit&#8230; tout &#224; coup j'entendis dans le lointain le son harmonieux d'un instrument de musique, alors je me repr&#233;sentai un salon bien &#233;clair&#233;, tout brillant de dorures, des jeunes filles &#233;l&#233;gamment v&#234;tues se faisant mutuellement des compliments et des politesses mondaines ; puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais ; au lieu d'une m&#233;lodie j'entendais de temps en temps ses g&#233;missements plaintifs, au lieu de dorures, [30r&#176;] je voyais les briques de notre clo&#238;tre aust&#232;re, &#224; peine &#233;clair&#233; par une faible lueur. Je ne puis exprimer ce qui se passa dans mon &#226;me, ce que je sais c'est que le Seigneur l'illumina des rayons de la v&#233;rit&#233; qui surpass&#232;rent tellement l'&#233;clat t&#233;n&#233;breux des f&#234;tes de la terre, que je ne pouvais croire &#224; mon bonheur&#8230; Ah ! pour jouir mille ans des f&#234;tes mondaines, je n'aurais pas donn&#233; les dix minutes employ&#233;es &#224; remplir mon humble office de charit&#233;&#8230; Si d&#233;j&#224; dans la souffrance, au sein du combat, on peut jouir un instant d'un bonheur qui surpasse tous les bonheurs de la terre, en pensant que le bon Dieu nous a retir&#233;es du monde, que sera-ce dans le Ciel lorsque nous verrons, au sein d'une all&#233;gresse et d'un repos &#233;ternels, la gr&#226;ce incomparable que le Seigneur nous a faite en nous choisissant pour habiter dans sa maison v&#233;ritable portique des Cieux ?&#8230; Gn 28,17 ; Ps 27,4&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) Un bruit insupportable&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas toujours avec ces transports d'all&#233;gresse que j'ai pratiqu&#233; la charit&#233;, mais au commencement de ma vie religieuse, J&#233;sus voulut me faire sentir combien il est doux de le voir dans l'&#226;me de ses &#233;pouses ; aussi lorsque je conduisais ma S&#339;ur Saint Pierre, je le faisais avec tant d'amour qu'il m'aurait &#233;t&#233; impossible de mieux faire si j'avais d&#251; conduire J&#233;sus lui-m&#234;me. La pratique de la charit&#233; ne m'a pas toujours &#233;t&#233; si douce, je vous le disais &#224; l'instant, ma M&#232;re ch&#233;rie ; pour vous le prouver, je vais vous raconter certains petits combats qui certainement vous feront sourire. Longtemps, &#224; l'oraison du soir, je fus plac&#233;e devant une s&#339;ur qui avait une dr&#244;le de manie, et je pense&#8230; beaucoup de lumi&#232;res, car elle se servait rarement d'un livre. Voici comment je [30v&#176;] m'en apercevais : Aussit&#244;t que cette s&#339;ur &#233;tait arriv&#233;e, elle se mettait &#224; faire un &#233;trange petit bruit qui ressemblait &#224; celui qu'on ferait en frottant deux coquillages l'un contre l'autre. Il n'y avait que moi qui m'en apercevais, car j'ai l'oreille extr&#234;mement fine (un peu trop parfois). Vous dire, ma M&#232;re, combien ce petit bruit me fatiguait, c'est chose impossible : j'avais grande envie de tourner la t&#234;te et de regarder la coupable qui, bien s&#251;r, ne s'apercevait pas de son tic, c'&#233;tait l'unique moyen de l'&#233;clairer ; mais au fond du cour je sentais qu'il valait mieux souffrir cela pour l'amour du bon Dieu et pour ne pas faire de la peine &#224; la s&#339;ur. Je restais donc tranquille, j'essayais de m'unir au bon Dieu, d'oublier le petit bruit&#8230; tout &#233;tait inutile, je sentais la sueur qui m'inondait et j'&#233;tais oblig&#233;e de faire simplement une oraison de souffrance, mais tout en souffrant, je cherchais le moyen de le faire non pas avec agacement, mais avec Joie et paix, au moins dans l'intime de l'&#226;me. Alors je t&#226;chais d'aimer le petit bruit si d&#233;sagr&#233;able ; au lieu d'essayer de ne pas l'entendre (chose impossible) je mettais mon attention &#224; le bien &#233;couter, comme s'il e&#251;t &#233;t&#233; un ravissant concert et toute mon oraison (qui n'&#233;tait pas celle de qui&#233;tude) se passait &#224; offrir ce concert &#224; J&#233;sus.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;5) Au lavoir&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Une autre fois, j'&#233;tais au lavage devant une s&#339;ur qui me lan&#231;ait de l'eau sale &#224; la figure &#224; chaque fois qu'elle soulevait les mouchoirs sur son banc ; mon premier mouvement fut de me reculer en [31r&#176;] m'essuyant la figure, afin de montrer &#224; la s&#339;ur qui m'aspergeait qu'elle me rendrait service en se tenant tranquille, mais aussit&#244;t je pensai que j'&#233;tais bien sotte de refuser des tr&#233;sors qui m'&#233;taient donn&#233;s si g&#233;n&#233;reusement et je me gardai bien de faire para&#238;tre mon combat. Je fis tous mes efforts pour d&#233;sirer de recevoir beaucoup d'eau sale, de sorte qu'&#224; la fin j'avais vraiment pris go&#251;t &#224; ce nouveau genre d'aspersion et je me promis de revenir une autre fois &#224; cette heureuse place o&#249; l'on recevait tant de tr&#233;sors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#232;re bien-aim&#233;e, vous voyez que je suis une tr&#232;s petite &#226;me qui ne peut offrir au bon Dieu que de tr&#232;s petites choses, encore m'arrive-t-il souvent de laisser &#233;chapper de ces petits sacrifices qui donnent tant de paix &#224; l'&#226;me ; cela ne me d&#233;courage pas, je supporte d'avoir un peu moins de paix et je t&#226;che d'&#234;tre plus vigilante une autre fois.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;V - Des Fr&#232;res missionnaires&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ah ! le Seigneur est si bon pour moi qu'il m'est impossible de le craindre, toujours Il m'a donn&#233; ce que j'ai d&#233;sir&#233; ou plut&#244;t Il m'a fait d&#233;sirer ce qu'Il voulait me donner ; ainsi peu de temps avant que mon &#233;preuve contre la foi commence, je me disais : Vraiment je n'ai pas de grandes &#233;preuves ext&#233;rieures et pour en avoir d'int&#233;rieures il faudrait que le bon Dieu change ma voie, je ne crois pas qu'Il le fasse, pourtant je ne puis toujours vivre ainsi dans le repos&#8230; quel moyen donc J&#233;sus trouvera-t-Il pour m'&#233;prouver ? La r&#233;ponse ne se fit pas attendre et me montra que Celui que j'aime n'est pas &#224; court de moyens ; sans changer ma voie, Il m'envoya l'&#233;preuve qui devait m&#234;ler une salutaire amertume &#224; toutes mes joies. Ce n'est pas seulement lorsqu'il veut m'&#233;prouver [31v&#176;] que J&#233;sus me le fait pressentir et d&#233;sirer. Depuis bien longtemps j'avais un d&#233;sir qui me paraissait tout &#224; fait irr&#233;alisable, celui d'avoir un fr&#232;re pr&#234;tre, je pensais souvent que si mes petits fr&#232;res ne s'&#233;taient pas envol&#233;s au Ciel j'aurais eu le bonheur de les voir monter &#224; l'autel ; mais puisque le bon Dieu les a choisis pour en faire des petits anges je ne pouvais plus esp&#233;rer de voir mon r&#234;ve se r&#233;aliser ; et voil&#224; que non seulement J&#233;sus m'a fait la gr&#226;ce que je d&#233;sirais, mais Il m'a unie par les liens de l'&#226;me &#224; deux de ses ap&#244;tres, qui sont devenus mes fr&#232;res&#8230; Je veux, ma M&#232;re bien-aim&#233;e, vous raconter en d&#233;tails comment J&#233;sus combla mon d&#233;sir et m&#234;me le d&#233;passa, puisque je ne d&#233;sirais qu'un fr&#232;re pr&#234;tre qui chaque jour pense &#224; moi au saint autel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut notre Sainte M&#232;re Th&#233;r&#232;se qui m'envoya pour bouquet de f&#234;te en 1895 mon premier petit fr&#232;re J'&#233;tais au lavage, bien occup&#233;e de mon travail, lorsque m&#232;re Agn&#232;s de J&#233;sus, me prenant &#224; l'&#233;cart, me lut une lettre qu'elle venait de recevoir. C'&#233;tait un jeune s&#233;minariste, inspir&#233;, disait-il, par Sainte Th&#233;r&#232;se, qui venait demander une s&#339;ur qui se d&#233;vou&#226;t sp&#233;cialement au salut de son &#226;me et l'aid&#226;t de ses pri&#232;res et sacrifices lorsqu'il serait missionnaire afin qu'il puisse sauver beaucoup d'&#226;mes. Il promettait d'avoir toujours un souvenir pour celle qui deviendrait sa s&#339;ur, lorsqu'il pourrait offrir le Saint Sacrifice. M&#232;re Agn&#232;s de J&#233;sus me dit qu'elle voulait que ce soit moi qui dev&#238;nt la s&#339;ur de ce futur missionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[32r&#176;] Ma M&#232;re, vous dire mon bonheur serait chose impossible, mon d&#233;sir combl&#233; d'une fa&#231;on inesp&#233;r&#233;e fit na&#238;tre dans mon c&#339;ur une joie que j'appellerai enfantine, car il me faut remonter aux jours de mon enfance pour trouver le souvenir de ces joies si vives que l'&#226;me est trop petite pour les contenir ; jamais depuis des ann&#233;es je n'avais go&#251;t&#233; ce genre de bonheur. Je sentais que de ce c&#244;t&#233; mon &#226;me &#233;tait neuve, c'&#233;tait comme si l'on avait touch&#233; pour la premi&#232;re fois des cordes musicales rest&#233;es jusque-l&#224; dans l'oubli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je comprenais les obligations que je m'imposais, aussi je me mis &#224; l'&#339;uvre en essayant de redoubler de ferveur. Il faut avouer que d'abord je n'eus pas de consolations pour stimuler mon z&#232;le ; apr&#232;s avoir &#233;crit une charmante lettre pleine de c&#339;ur et de nobles sentiments, pour remercier M&#232;re Agn&#232;s de J&#233;sus, mon petit fr&#232;re ne donna plus signe de vie qu'au mois de juillet suivant, except&#233; qu'il envoya sa carte au mois de novembre pour dire qu'il entrait &#224; la caserne. C'&#233;tait &#224; vous, ma M&#232;re bien-aim&#233;e, que le bon Dieu avait r&#233;serv&#233; d'achever l'&#339;uvre commenc&#233;e ; sans doute c'est par la pri&#232;re et le sacrifice qu'on peut aider les missionnaires, mais parfois lorsqu'il pla&#238;t &#224; J&#233;sus d'unir deux &#226;mes pour sa gloire il permet que de temps en temps elles puissent se communiquer leurs pens&#233;es et s'exciter &#224; aimer Dieu davantage ; mais il faut pour cela une volont&#233; expresse de l'autorit&#233;, car il me semble qu'autrement cette correspondance ferait plus de mal que de bien, sinon au missionnaire du moins &#224; la carm&#233;lite continuellement port&#233;e par son genre de vie [32v&#176;] &#224; se replier sur elle-m&#234;me. Alors au lieu de l'unir au bon Dieu, cette correspondance (m&#234;me &#233;loign&#233;e) qu'elle aurait sollicit&#233;e lui occuperait l'esprit ; en s'imaginant faire monts et merveilles, elle ne ferait rien du tout que de se procurer, sous couleur de z&#232;le, une distraction inutile. Pour moi, il en est de cela comme du reste, je sens qu'il faut, pour que mes lettres fassent du bien, qu'elles soient &#233;crites par ob&#233;issance et que j'&#233;prouve plut&#244;t de la r&#233;pugnance que du plaisir &#224; les &#233;crire. Ainsi quand je parle avec une novice, je t&#226;che de le faire en me mortifiant, j'&#233;vite de lui adresser des questions qui satisferaient ma curiosit&#233; ; si elle commence une chose int&#233;ressante et puis passe &#224; une autre qui m'ennuie sans achever la premi&#232;re, je me garde bien de lui rappeler le sujet qu'elle a laiss&#233; de c&#244;t&#233;, car il me semble qu'on ne peut faire aucun bien lorsqu'on se recherche soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re bien-aim&#233;e, je m'aper&#231;ois que je ne me corrigerai jamais, me voici encore partie bien loin de mon sujet, avec toutes mes dissertations ; excusez-moi, je vous en prie, et permettez que je recommence &#224; la prochaine occasion puisque je ne puis faire autrement !&#8230; Vous agissez comme le bon Dieu qui ne se fatigue pas de m'entendre, lorsque je Lui dis tout simplement mes peines et mes joies comme s'Il ne les connaissait pas&#8230; Vous aussi, ma M&#232;re, vous connaissez depuis longtemps ce que je pense et tous les &#233;v&#233;nements un peu m&#233;morables de ma vie ; je ne saurais donc vous apprendre rien de nouveau. Je ne puis m'emp&#234;cher de rire en pensant que je vous &#233;cris scrupuleusement tant de choses [33r&#176;] que vous savez aussi bien que moi. Enfin, M&#232;re ch&#233;rie, je vous ob&#233;is et si maintenant vous ne trouvez pas d'int&#233;r&#234;t &#224; lire ces pages, peut-&#234;tre qu'elles vous distrairont dans vos vieux jours et serviront ensuite pour allumer votre feu, ainsi je n'aurai pas perdu mon temps&#8230; Mais je m'amuse &#224; parler comme un enfant ; ne croyez pas, ma M&#232;re, que je recherche quelle utilit&#233; peut avoir mon pauvre travail ; puisque je le fais par ob&#233;issance cela me suffit et je n'&#233;prouverais aucune peine si vous le br&#251;liez sous mes yeux avant de l'avoir lu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est temps que je reprenne l'histoire de mes Fr&#232;res qui tiennent maintenant une si grande place dans ma vie. L'ann&#233;e derni&#232;re &#224; la fin du mois de mai je me souviens qu'un jour vous m'avez fait appeler avant le r&#233;fectoire. Le c&#339;ur me battait bien fort lorsque j'entrai chez vous, ma M&#232;re ch&#233;rie ; je me demandais ce que vous pouviez avoir &#224; me dire. C'&#233;tait la premi&#232;re fois que vous me faisiez demander ainsi. Apr&#232;s m'avoir dit de m'asseoir, voici la proposition que vous m'avez faite : &#171; Voulez-vous vous charger des int&#233;r&#234;ts spirituels d'un missionnaire qui doit &#234;tre ordonn&#233; pr&#234;tre et partir prochainement ?&#034; Et puis, ma M&#232;re, vous m'avez lu la lettre de ce jeune P&#232;re afin que je sache au juste ce qu'il demandait. Mon premier sentiment fut un sentiment de joie qui fit aussit&#244;t place &#224; la crainte. Je vous expliquai, ma M&#232;re bien-aim&#233;e, qu'ayant d&#233;j&#224; offert mes pauvres m&#233;rites pour un futur ap&#244;tre, je croyais ne pouvoir le faire encore aux intentions d'un autre et que d'ailleurs, il y avait beaucoup de s&#339;urs meilleures que moi qui pourraient r&#233;pondre &#224; son d&#233;sir.[33v&#176;] m'avez r&#233;pondu qu'on pouvait avoir plusieurs fr&#232;res. Alors je vous ai demand&#233; si l'ob&#233;issance ne pourrait pas doubler mes m&#233;rites. Vous m'avez r&#233;pondu que oui, en me disant plusieurs choses qui me faisaient voir qu'il me fallait accepter sans scrupule un nouveau fr&#232;re. Dans le fond, ma M&#232;re, je pensais comme vous et m&#234;me, puisque &#034;le z&#232;le d'une carm&#233;lite doit embrasser le monde&#034; j'esp&#232;re avec la gr&#226;ce du bon Dieu &#234;tre utile &#224; plus de deux missionnaires et je ne pourrais oublier de prier pour tous, sans laisser de c&#244;t&#233; les simples pr&#234;tres dont la mission parfois est aussi difficile &#224; remplir que celle des ap&#244;tres pr&#234;chant les infid&#232;les. Enfin je veux &#234;tre fille de l'&#201;glise comme l'&#233;tait notre M&#232;re Sainte Th&#233;r&#232;se et prier dans les intentions de notre Saint P&#232;re le Pape, sachant que ses intentions embrassent l'univers. Voil&#224; le but g&#233;n&#233;ral de ma vie, mais cela ne m'aurait pas emp&#234;ch&#233;e de prier et de m'unir sp&#233;cialement aux &#339;uvres de mes petits anges ch&#233;ris s'ils avaient &#233;t&#233; pr&#234;tres. Eh bien ! voil&#224; comment je me suis unie spirituellement aux ap&#244;tres que J&#233;sus m'a donn&#233;s pour fr&#232;res : Lc 15,31 tout ce qui m'appartient, appartient &#224; chacun d'eux, je sens bien que le bon Dieu est trop bon pour faire des partages, Il est si riche qu'Il donne sans mesure tout ce que je lui demande&#8230; Mais ne croyez pas, ma M&#232;re, que je me perde dans de longues &#233;num&#233;rations.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VI - &#171; Attirez-moi, nous courrons. &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis que j'ai deux fr&#232;res et mes petites s&#339;urs les novices, si je voulais demander pour chaque &#226;me ce qu'elle a besoin et bien le d&#233;tailler, les journ&#233;es seraient trop courtes et je craindrais fort d'oublier quelque chose d'important. Aux &#226;mes simples, il ne faut pas de moyens compliqu&#233;s ; comme je suis de ce nombre, un matin pendant mon action de gr&#226;ces, J&#233;sus m'a donn&#233; un moyen simple d'accomplir ma mission. Il m'a fait [34r&#176;] comprendre cette parole des Cantiques : &#034;ATTIREZ-MOI, NOUS COURRONS &#224; l'odeur de vos parfums.&#034; Ct 1,3 O J&#233;sus, il n'est donc m&#234;me pas n&#233;cessaire de dire : &#034;En m'attirant, attirez les &#226;mes que j'aime !&#034; Cette simple parole : &#034;Attirez-moi&#034; suffit. Seigneur, je le comprends, lorsqu'une &#226;me s'est laiss&#233; captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les &#226;mes qu'elle aime sont entra&#238;n&#233;es &#224; sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une cons&#233;quence naturelle de son attraction vers vous. De m&#234;me qu'un torrent, se jetant avec imp&#233;tuosit&#233; dans l'oc&#233;an, entra&#238;ne apr&#232;s lui tout ce qu'il a rencontr&#233; sur son passage, de m&#234;me, &#244; mon J&#233;sus, l'&#226;me qui se plonge dans l'oc&#233;an sans rivages de votre amour, attire avec elle tous les tr&#233;sors qu'elle poss&#232;de&#8230; Seigneur, vous le savez, je n'ai point d'autres tr&#233;sors que les &#226;mes qu'il vous a plu d'unir &#224; la mienne ; ces tr&#233;sors, c'est vous qui me les avez confi&#233;s, aussi j'ose emprunter les paroles que vous avez adress&#233;s au P&#232;re C&#233;leste, le dernier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel. J&#233;sus, mon Bien-Aim&#233;, je ne sais pas quand mon exil finira&#8230; plus d'un soir doit me voir encore chanter dans l'exil vos mis&#233;ricordes, Ps 89,2 mais enfin, pour moi aussi viendra, le dernier soir ; alors je voudrais pouvoir vous dire, &#244; mon Dieu :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je vous ai glorifi&#233; sur la terre ; j'ai accompli l'&#339;uvre que vous m'avez donn&#233;e &#224; faire ; j'ai fait conna&#238;tre votre nom &#224; ceux que vous m'avez donn&#233;s ; ils &#233;taient &#224; vous et vous me les avez donn&#233;s. C'est maintenant qu'ils connaissent que tout ce que vous m'avez donn&#233; vient de vous ; car je leur ai communiqu&#233; les paroles que vous m'avez communiqu&#233;es, ils les ont re&#231;ues et ils ont cru que c'est vous qui m'avez envoy&#233;e. Je prie pour ceux que vous m'avez donn&#233; parce qu'ils sont &#224; vous, [34v&#176;] Je ne suis plus dans le monde ; pour eux, ils y sont et moi je retourne &#224; vous. P&#232;re Saint, conservez &#224; cause de votre nom ceux que vous m'avez donn&#233;s. Je vais maintenant &#224; vous, et c'est afin que la joie qui vient de vous soit parfaite en eux, que je dis ceci pendant que je suis dans le monde. Je ne vous prie pas de les &#244;ter du monde, mais de les pr&#233;server du mal. Ils ne sont point du monde, de m&#234;me que moi je ne suis pas du monde non plus. Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais c'est encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire. Mon P&#232;re, je souhaite qu'o&#249; je serai, ceux que vous m'avez donn&#233;s y soient avec moi, et que le monde connaisse que vous les avez aim&#233;s comme vous m'avez aim&#233;e moi-m&#234;me. &#187; Jn 17,4-24&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, Seigneur, voil&#224; ce que je voudrais r&#233;p&#233;ter apr&#232;s vous, avant de m'envoler en vos bras. C'est peut-&#234;tre de la t&#233;m&#233;rit&#233; ? Mais non, depuis longtemps vous m'avez permis d'&#234;tre audacieuse avec vous. Comme le p&#232;re de l'enfant prodigue parlant &#224; son fils a&#238;n&#233;, vous m'avez dit : &#034;TOUT ce qui est &#224; moi est &#224; toi.&#034; Lc 15,31 Vos paroles, &#244; J&#233;sus, sont donc &#224; moi et je puis m'en servir pour attirer sur les &#226;mes qui me sont unies les faveurs du P&#232;re C&#233;leste. Mais, Seigneur, lorsque je dis qu'o&#249; je serai, je d&#233;sire que ceux qui m'ont &#233;t&#233; donn&#233;s par vous y soient aussi, je ne pr&#233;tends pas qu'ils ne puissent arriver &#224; une gloire bien plus &#233;lev&#233;e que celle qu'il vous plaira de me donner, je veux demander simplement qu'un jour nous soyons tous r&#233;unis dans votre beau Ciel. Vous le savez, &#244; mon Dieu, je n'ai jamais d&#233;sir&#233; que vous aimer, je n'ambitionne pas d'autre gloire. [35r&#176;] Votre amour m'a pr&#233;venue d&#232;s mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c'est un ab&#238;me dont je ne puis sonder la profondeur. L'amour attire l'amour, aussi, mon J&#233;sus, le mien s'&#233;lance vers vous, il voudrait combler l'ab&#238;me qui l'attire, mais h&#233;las ! ce n'est pas m&#234;me une goutte de ros&#233;e perdue dans l'oc&#233;an !&#8230; Pour vous aimer comme vous m'aimez, il me faut emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. O mon J&#233;sus, c'est peut-&#234;tre une illusion, mais il me semble que vous ne pouvez combler une &#226;me de plus d'amour que vous n'en avez combl&#233; la mienne ; c'est pour cela que j'ose vous demander d'aimer ceux que vous m'avez donn&#233;s comme vous m'avez aim&#233;e moi-m&#234;me Jn 17,23 Un jour, au Ciel, si je d&#233;couvre que vous les aimez plus que moi, je m'en r&#233;jouirai, reconnaissant d&#232;s maintenant que ces &#226;mes m&#233;ritent votre amour bien plus que la mienne ; mais ici-bas, je ne puis concevoir une plus grande immensit&#233; d'amour que celle qu'il vous a plu de me prodiguer gratuitement sans aucun m&#233;rite de ma part. Rm 3,24&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re ch&#233;rie, enfin je reviens &#224; vous ; je suis tout &#233;tonn&#233;e de ce que je viens d'&#233;crire, car je n'en avais pas l'intention, puisque c'est &#233;crit il faut que &#231;a reste, mais avant de revenir &#224; l'histoire de mes fr&#232;res, je veux vous dire, ma M&#232;re, que je n'applique pas &#224; eux, mais &#224; mes petites s&#339;urs, les premi&#232;res paroles emprunt&#233;es &#224; l'&#201;vangile : Je leur ai communiqu&#233; les paroles que vous m'avez communiqu&#233;es. Jn 17,8 etc. car je ne me crois pas capable d'instruire des missionnaires, heureusement je ne suis pas encore assez orgueilleuse pour cela ! je n'aurais pas davantage &#233;t&#233; capable [35v&#176;] de donner quelques conseils &#224; mes s&#339;urs, si vous, ma M&#232;re, qui me repr&#233;sentez le bon Dieu, ne m'aviez donn&#233; gr&#226;ce pour cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est au contraire &#224; vos chers fils spirituels qui sont mes fr&#232;res que je pensais en &#233;crivant ces paroles de J&#233;sus et celles qui les suivent : &#034; Je ne vous prie pas de les &#244;ter du monde&#8230; je vous prie encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire. &#034; Jn 17,15-20 Comment, en effet, pourrais-je ne pas prier pour les &#226;mes qu'ils sauveront dans leurs missions lointaines par la souffrance et la pr&#233;dication ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re, je crois qu'il est n&#233;cessaire que je vous donne encore quelques explications sur le passage du Cantique des cantiques : &#034;Attirez-moi, nous courrons.&#034; Ct 1,3 car ce que j'en ai voulu dire me semble peu compr&#233;hensible. &#034;Personne, a dit J&#233;sus, ne peut venir apr&#232;s moi, si MON P&#200;RE qui m'a envoy&#233; ne l'attire.&#034; Jn 6,44 Ensuite par de sublimes paraboles, et souvent sans m&#234;me user de ce moyen si familier au peuple, Il nous enseigne qu'il suffit de frapper pour qu'on ouvre, de chercher pour trouver et de tendre humblement la main pour recevoir ce que l'on demande&#8230; Il dit encore que tout ce que l'on demande &#224; son P&#232;re en son nom, Il l'accorde. Lc 11,9-13 ; Jn 16,23 C'est pour cela sans doute que l'Esprit Saint, avant la naissance de J&#233;sus, dicta cette pri&#232;re proph&#233;tique : Attirez-moi, nous courrons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce donc de demander d'&#234;tre Attir&#233;, sinon de s'unir d'une mani&#232;re intime &#224; l'objet qui captive le c&#339;ur ? Si le feu et le fer avaient la raison et que ce dernier disait &#224; l'autre : Attire-moi, ne prouverait-il pas qu'il d&#233;sire s'identifier au feu de mani&#232;re qu'il le p&#233;n&#232;tre et [36r&#176;] l'imbibe de sa br&#251;lante substance et semble ne faire qu'un avec lui. M&#232;re bien-aim&#233;e, voici ma pri&#232;re, je demande &#224; J&#233;sus de m'attirer dans les flammes de son amour, de m'unir si &#233;troitement Lui, qu'Il vive et agisse en moi. Ct 1,2-3 ; Ga 2,20 Je sens que plus le feu de l'amour embrasera mon c&#339;ur, plus je dirai : Attirez-moi, plus aussi les &#226;mes qui s'approcheront de moi (pauvre petit d&#233;bris de fer inutile, si je m'&#233;loignais du brasier divin), plus ces &#226;mes courront avec vitesse &#224; l'odeur des parfums de leur Bien-Aim&#233;, car une &#226;me embras&#233;e d'amour ne peut rester inactive ; sans doute comme Sainte Madeleine elle se tient aux pieds de J&#233;sus, elle &#233;coute sa parole douce et enflamm&#233;e. Paraissant ne rien donner, elle donne bien plus que Marthe qui se tourmente de beaucoup de choses et voudrait que sa s&#339;ur l'imite. Ce ne sont point les travaux de Marthe que J&#233;sus bl&#226;me, ces travaux, sa divine M&#232;re s'y est humblement soumise toute sa vie puisqu'il lui fallait pr&#233;parer les repas de la Sainte Famille. C'est l'inqui&#233;tude seule de son ardente h&#244;tesse qu'il voulait corriger. Lc 10,39-41 Tous les saints l'ont compris et plus particuli&#232;rement peut-&#234;tre ceux qui remplirent l'univers de l'illumination de la doctrine &#233;vang&#233;lique. N'est-ce point dans l'oraison que les Sts Paul, Augustin, Jean de la Croix, Thomas d'Aquin, Fran&#231;ois, Dominique et tant d'autres illustres Amis de Dieu ont puis&#233; cette science Divine qui ravit les plus grands g&#233;nies ? Un Savant a dit : &#034;Donnez-moi un Levier, un point d'appui, et je soul&#232;verai le monde&#034; Ce qu'Archim&#232;de n'a pu obtenir, parce que sa demande ne s'adressait point &#224; Dieu et qu'elle n'&#233;tait faite qu'au point de vue mat&#233;riel, les Saints l'ont obtenu [36v&#176;] dans toute sa pl&#233;nitude. Le Tout-Puissant leur a donn&#233; pour points d'appui : LUI-M&#202;ME et LUI SEUL ; pour levier : L'oraison, qui embrase d'un feu d'amour, et c'est ainsi qu'ils ont soulev&#233; le monde ; c'est ainsi que les Saints encore militants le soul&#232;vent et que, jusqu'&#224; la fin du monde, les Saints &#224; venir le soul&#232;veront aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re ch&#233;rie, maintenant je voudrais vous dire ce que j'entends par l'odeur des parfums du Bien-Aim&#233;. Ct 1,3 Puisque J&#233;sus est remont&#233; au Ciel, je ne puis le suivre qu'aux traces qu'Il a laiss&#233;es, Mc 16,19 mais que ces traces sont lumineuses, qu'elles sont embaum&#233;es ! Je n'ai qu'&#224; jeter les yeux dans le Saint &#201;vangile, aussit&#244;t je respire les parfums de la vie de J&#233;sus et je sais de quel c&#244;t&#233; courir&#8230; Ce n'est pas &#224; la premi&#232;re place, mais &#224; la derni&#232;re que je m'&#233;lance ; au lieu de m'avancer avec le pharisien, Lc 14,10 je r&#233;p&#232;te, remplie de confiance, l'humble pri&#232;re du publicain ; Lc 18,13 mais surtout j'imite la conduite de Madeleine, son &#233;tonnante ou plut&#244;t son amoureuse audace Lc 7,36-38 qui charme le C&#339;ur de J&#233;sus, s&#233;duit le mien. Oui je le sens, quand m&#234;me j'aurais sur la conscience tous les p&#233;ch&#233;s qui se peuvent commettre, j'irais, le c&#339;ur bris&#233; de repentir, me jeter dans les bras de J&#233;sus, car je sais combien Il ch&#233;rit l'enfant prodigue qui revient &#224; Lui Lc 15,20-24 Ce n'est pas parce que le bon Dieu, dans sa pr&#233;venante mis&#233;ricorde, a pr&#233;serv&#233; mon &#226;me du p&#233;ch&#233; mortel que je m'&#233;l&#232;ve &#224; Lui [37r&#176;] par la confiance et l'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Copyright Cerf/DDB&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La table des p&#233;cheurs</title>
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		<dc:subject>Sommaire</dc:subject>

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&lt;p&gt;I - L'&#233;preuve de la foi [4v&#176;] M&#232;re ch&#233;rie, vous le savez bien, le Bon Dieu a daign&#233; faire passer mon &#226;me par bien des genres d'&#233;preuves ; j'ai beaucoup souffert depuis que je suis sur la terre, mais si dans mon enfance j'ai souffert avec tristesse, ce n'est plus ainsi que je souffre maintenant, c'est dans la joie et la paix, je suis v&#233;ritablement heureuse de souffrir. O ma M&#232;re, il faut que vous connaissiez tous les secrets de mon &#226;me pour ne pas sourire en lisant ces lignes, car y a-t-il (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;NuitDeLaFoi&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I - L'&#233;preuve de la foi&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;[4v&#176;] M&#232;re ch&#233;rie, vous le savez bien, le Bon Dieu a daign&#233; faire passer mon &#226;me par bien des genres d'&#233;preuves ; j'ai beaucoup souffert depuis que je suis sur la terre, mais si dans mon enfance j'ai souffert avec tristesse, ce n'est plus ainsi que je souffre maintenant, c'est dans la joie et la paix, je suis v&#233;ritablement heureuse de souffrir. O ma M&#232;re, il faut que vous connaissiez tous les secrets de mon &#226;me pour ne pas sourire en lisant ces lignes, car y a-t-il une &#226;me moins &#233;prouv&#233;e que la mienne si l'on en juge aux apparences ? Ah ! si l'&#233;preuve que je souffre depuis un an apparaissait aux regards, quel &#233;tonnement !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#232;re bien-aim&#233;e, vous la connaissez cette &#233;preuve ; je vais cependant vous en parler encore, car je la consid&#232;re comme une grande gr&#226;ce que j'ai re&#231;ue sous votre Priorat b&#233;ni.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e derni&#232;re, le Bon Dieu m'a accord&#233; la consolation d'observer le je&#251;ne du car&#234;me dans toute sa rigueur ; jamais je ne m'&#233;tais sentie aussi forte, et cette force se maintint jusqu'&#224; P&#226;ques. Cependant le jour du Vendredi saint, J&#233;sus voulut me donner l'espoir d'aller bient&#244;t le voir au Ciel&#8230; Oh ! qu'il m'est doux ce souvenir !&#8230; Apr&#232;s &#234;tre rest&#233;e au Tombeau jusqu'&#224; minuit, je rentrai dans notre cellule, mais &#224; peine avais-je eu le temps de poser ma t&#234;te sur l'oreiller que je sentis comme un flot qui montait, montait en bouillonnant jusqu'&#224; mes l&#232;vres. Je ne savais pas ce que c'&#233;tait, mais je pensais que peut-&#234;tre j'allais mourir et mon &#226;me &#233;tait inond&#233;e [5r&#176;] de joie&#8230; Cependant comme notre lampe &#233;tait souffl&#233;e, je me dis qu'il fallait attendre au matin pour m'assurer de mon bonheur, car il me semblait que c'&#233;tait du sang que j'avais vomi. Le matin ne se fit pas longtemps attendre, en m'&#233;veillant, je pensai tout de suite que j'avais quelque chose de gai &#224; apprendre et en m'approchant de la fen&#234;tre je pus constater que je ne m'&#233;tais pas tromp&#233;e&#8230; Ah ! mon &#226;me fut remplie d'une grande consolation, j'&#233;tais intimement persuad&#233;e que J&#233;sus au jour anniversaire de sa mort voulait me faire entendre un premier appel. C'&#233;tait comme un doux et lointain murmure qui m'annon&#231;ait l'arriv&#233;e de l'Epoux&#8230;&#034; Mt 25,6&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut avec une bien grande ferveur que j'assistai &#224; Prime et au chapitre des pardons. J'avais h&#226;te de voir mon tour arriver afin de pouvoir, en vous demandant pardon, vous confier, ma M&#232;re bien-aim&#233;e, mon esp&#233;rance et mon bonheur ; mais j'ajoutai que je ne souffrais pas du tout (ce qui &#233;tait bien vrai) et je vous suppliai, ma M&#232;re, de ne me donner rien de particulier. En effet j'eus la consolation de passer la journ&#233;e du Vendredi Saint comme je le d&#233;sirais. Jamais les aust&#233;rit&#233;s du Carmel ne m'avaient sembl&#233; aussi d&#233;licieuses, l'espoir d'aller au Ciel me transportait d'all&#233;gresse. Le soir de ce bienheureux jour &#233;tant arriv&#233;, l fallut se reposer, mais comme la nuit pr&#233;c&#233;dente, le bon J&#233;sus me donna le m&#234;me signe que mon entr&#233;e dans l'Eternelle vie n'&#233;tait pas &#233;loign&#233;e&#8230; Je jouissais alors d'une foi si vive, si claire, que la pens&#233;e du Ciel faisait tout mon bonheur, je ne pouvais [5v&#176;] croire qu'il y e&#251;t des impies n'ayant pas la foi. Je croyais qu'ils parlaient contre leur pens&#233;e en niant l'existence du Ciel, du beau Ciel o&#249; Dieu Lui-M&#234;me voudrait &#234;tre leur &#233;ternelle r&#233;compense. Gn 15,1&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux jours si joyeux du temps pascal, J&#233;sus m'a fait sentir qu'il y a v&#233;ritablement des &#226;mes qui n'ont pas la foi, qui par l'abus des gr&#226;ces perdent ce pr&#233;cieux tr&#233;sor, source des seules joies pures et v&#233;ritables. Il permit que mon &#226;me fut envahie par les plus &#233;paisses t&#233;n&#232;bres 43 et que la pens&#233;e du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu'un sujet de combat et de tourment&#8230; Cette &#233;preuve ne devait pas durer quelques jours, quelques semaines, elle devait ne s'&#233;teindre qu'&#224; l'heure marqu&#233;e par le Bon Dieu et&#8230; cette heure n'est pas encore venue&#8230; Je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens, mais h&#233;las ! je crois que c'est impossible. Il faut avoir voyag&#233; sous ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscurit&#233;. Je vais cependant essayer de l'expliquer par une comparaison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suppose que je suis n&#233;e dans un pays environn&#233; d'un &#233;pais brouillard, jamais je n'ai contempl&#233; le riant aspect de la nature, inond&#233;e, transfigur&#233;e par le brillant soleil ; d&#232;s mon enfance il est vrai, j'entends parler de ces merveilles, je sais que le pays o&#249; je suis n'est pas ma patrie, qu'il en est un autre vers lequel je dois sans cesse aspirer. He 11,13-16 Ce n'est pas une histoire invent&#233;e par un habitant du triste pays o&#249; je suis, c'est une r&#233;alit&#233; certaine car le Roi de la patrie au brillant soleil est venu vivre trente-trois ans [6r&#176;] dans le pays des t&#233;n&#232;bres ; Jn 1,5 ; Jn 1,9-10 h&#233;las ! les t&#233;n&#232;bres n'ont point compris que ce Divin Roi &#233;tait la lumi&#232;re du monde&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais Seigneur, votre enfant l'a comprise votre divine lumi&#232;re, elle vous demande pardon pour ses fr&#232;res, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur Ps 127,2 et ne veut point se lever de cette table remplie d'amertume o&#249; mangent les pauvres p&#233;cheurs avant le jour que vous avez marqu&#233;&#8230; Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses fr&#232;res : Ayez piti&#233; de nous Seigneur, car nous sommes de pauvres p&#233;cheurs !&#8230; Mt 9,10-11 Lc 18,13 Oh ! Seigneur, renvoyez-nous justifi&#233;s&#8230; Que tous ceux qui ne sont point &#233;clair&#233;s du lumineux flambeau de la Foi le voient luire enfin&#8230; &#244; J&#233;sus, s'il faut que la table souill&#233;e par eux soit purifi&#233;e par une &#226;me qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain de l'&#233;preuve jusqu'&#224; ce qu'il vous plaise de m'introduire dans votre lumineux royaume. la seule gr&#226;ce que je vous demande c'est de ne jamais vous offenser !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re bien-aim&#233;e, ce que je vous &#233;cris n'a pas de suite ; ma petite histoire qui ressemblait &#224; un conte de f&#233;e s'est tout &#224; coup chang&#233;e en pri&#232;re, je ne sais pas quel int&#233;r&#234;t vous pourrez trouver &#224; lire toutes ces pens&#233;es confuses et mal exprim&#233;es, enfin ma M&#232;re, je n'&#233;cris pas pour faire une &#339;uvre litt&#233;raire mais par ob&#233;issance, si je vous ennuie, du moins vous verrez que votre enfant a fait preuve de bonne volont&#233;. Je vais donc [6v&#176;] sans me d&#233;courager continuer ma petite comparaison, au point o&#249; je l'avais laiss&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je disais que la certitude d'aller un jour loin du pays triste et t&#233;n&#233;breux m'avait &#233;t&#233; donn&#233;e d&#232;s mon enfance ; non seulement je croyais d'apr&#232;s ce que j'entendais dire aux personnes plus savantes que moi, mais encore je sentais au fond de mon c&#339;ur des aspirations vers une r&#233;gion plus belle. De m&#234;me que le g&#233;nie de Christophe Colomb lui fit pressentir qu'il existait un nouveau monde, alors que personne n'y avait song&#233;, ainsi je sentais qu'une autre terre me servirait un jour de demeure stable. He 13,14 Mais tout &#224; coup les brouillards qui m'environnent deviennent plus &#233;pais, ils p&#233;n&#232;trent dans mon &#226;me et l'enveloppent de telle sorte qu'il ne m'est plus possible de retrouver en elle l'image si douce de ma Patrie, tout a disparu ! Lorsque je veux reposer mon c&#339;ur fatigu&#233; des t&#233;n&#232;bres qui l'entourent, par le souvenir du pays lumineux vers lequel j'aspire, mon tourment redouble ; il me semble que les t&#233;n&#232;bres, empruntant la voix des p&#233;cheurs, me disent en se moquant de moi : &#171; Tu r&#234;ves la lumi&#232;re, une patrie embaum&#233;e des plus suaves parfums, tu r&#234;ves la possession &#233;ternelle du Cr&#233;ateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards qui t'environnent ! Avance, avance, r&#233;jouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu esp&#232;res, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du n&#233;ant. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7r&#176;] M&#232;re bien-aim&#233;e, l'image que j'ai voulu vous donner des t&#233;n&#232;bres qui obscurcissent mon &#226;me est aussi imparfaite qu'une &#233;bauche compar&#233;e au mod&#232;le ; cependant je ne veux pas en &#233;crire plus long, je craindrais de blasph&#233;mer&#8230; j'ai peur m&#234;me d'en avoir trop dit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! que J&#233;sus me pardonne si je Lui ai fait de la peine, mais Il sait bien que tout en n'ayant pas la jouissance de la Foi, je t&#226;che au moins d'en faire les &#339;uvres. Je crois avoir fait plus d'actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie. A chaque nouvelle occasion de combat, lorsque mon ennemi vient me provoquer, je me conduis en brave, sachant que c'est une l&#226;chet&#233; de se battre en duel, je tourne le dos &#224; mon adversaire sans daigner le regarder en face ; mais je cours vers mon J&#233;sus, je Lui dis &#234;tre pr&#234;te &#224; verser jusqu'&#224; la derni&#232;re goutte de mon sang pour confesser qu'il y a un Ciel. Je Lui dis que je suis heureuse de ne pas jouir de ce beau Ciel sur la terre afin qu'Il l'ouvre pour l'&#233;ternit&#233; aux pauvres incr&#233;dules. Aussi malgr&#233; cette &#233;preuve qui m'enl&#232;ve toute jouissance, je puis cependant m'&#233;crier : &#171; Seigneur vous me comblez de JOIE par TOUT ce que vous faites. &#187; (Ps. XCI) Ps 92,5 Car est-il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour ? Plus la souffrance est intime, moins elle para&#238;t aux yeux des cr&#233;atures, plus elle vous r&#233;jouit, &#244; mon Dieu ! Mais si par impossible vous-m&#234;me deviez ignorer ma souffrance, je serais encore heureuse de la poss&#233;der si par elle je pouvais emp&#234;cher ou r&#233;parer une seule faute commise contre la Foi&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7v&#176;] Ma M&#232;re Bien-aim&#233;e, je vous parais peut-&#234;tre exag&#233;rer mon &#233;preuve, en effet si vous jugez d'apr&#232;s les sentiments que j'exprime dans les petites po&#233;sies que j'ai compos&#233;es cette ann&#233;e, je dois vous sembler une &#226;me remplie de consolations et pour laquelle le voile de la foi s'est presque d&#233;chir&#233;, et cependant&#8230; ce n'est plus un voile pour moi, c'est un mur qui s'&#233;l&#232;ve jusqu'aux cieux et couvre le firmament &#233;toil&#233;&#8230; Lorsque je chante le bonheur du Ciel, l'&#233;ternelle possession de Dieu, je n'en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que JE VEUX CROIRE. Parfois il est vrai, un tout petit rayon de soleil vient illuminer mes t&#233;n&#232;bres, alors l'&#233;preuve cesse un instant, mais ensuite le souvenir de ce rayon au lieu de me causer de la joie rend mes t&#233;n&#232;bres plus &#233;paisses encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O ma M&#232;re, jamais je n'ai si bien senti combien le Seigneur est doux et mis&#233;ricordieux, Ps 103,6 il ne m'a envoy&#233; cette &#233;preuve qu'au moment o&#249; j'ai eu la force de la supporter, plus t&#244;t je crois bien qu'elle m'aurait plong&#233;e dans le d&#233;couragement&#8230; Maintenant elle enl&#232;ve tout ce qui aurait pu se trouver de satisfaction naturelle dans le d&#233;sir que j'avais du Ciel&#8230; M&#232;re bien-aim&#233;e, il me semble maintenant que rien ne m'emp&#234;che de m'envoler, car je n'ai plus de grands d&#233;sirs si ce n'est celui d'aimer jusqu'&#224; mourir d'amour&#8230; (9 Juin)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;Tuberculose&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II - L'&#233;preuve de la maladie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;[8r&#176;] Ma M&#232;re ch&#233;rie, je suis tout &#233;tonn&#233;e en voyant ce que je vous ai &#233;crit hier, quel griffonnage !.., ma main tremblait de telle sorte qu'il m'a &#233;t&#233; impossible de continuer et maintenant je regrette m&#234;me d'avoir essay&#233; d'&#233;crire, j'esp&#232;re qu'aujourd'hui je vais le faire plus lisiblement, car je ne suis plus dans le dodo mais dans un joli petit fauteuil tout blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O ma M&#232;re, je sens bien que tout ce que je vous dis n'a pas de suite, mais je sens aussi le besoin avant de vous parler du pass&#233; de vous dire mes sentiments pr&#233;sents, plus tard peut-&#234;tre en aurai-je perdu le souvenir. Je veux d'abord vous dire combien je suis touch&#233;e de toutes vos d&#233;licatesses maternelles, ah ! croyez-le, ma M&#232;re bien-aim&#233;e, le c&#339;ur de votre enfant est rempli de reconnaissance, jamais il n'oubliera tout ce qu'il vous doit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re, ce qui me touche par-dessus tout, c'est la neuvaine que vous faites &#224; Notre Dame des Victoires ce sont les messes que vous faites dire pour obtenir ma gu&#233;rison. Je sens que tous ces tr&#233;sors spirituels font un grand bien &#224; mon &#226;me ; au commencement de la neuvaine, je vous disais, ma M&#232;re, qu'il fallait que la Saint Vierge me gu&#233;risse ou bien qu'elle m'emporte dans les Cieux, car je trouvais cela bien triste pour vous et la communaut&#233; d'avoir la charge d'une jeune religieuse malade ; maintenant je veux bien &#234;tre malade toute ma vie si cela fait plaisir au bon Dieu et je consens m&#234;me &#224; ce que ma vie soit tr&#232;s longue. La seule [8v&#176;] gr&#226;ce que je d&#233;sire, c'est qu'elle soit bris&#233;e par l'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oh ! non, je ne crains pas une longue vie, je ne refuse pas le combat car le Seigneur est la roche o&#249; je suis &#233;lev&#233;e, qui dresse mes main an combat et mes doigts &#224; la guerre. Il est mon bouclier, j'esp&#232;re en Lui (Ps. CXLIII) Ps 144,1-2 aussi jamais je n'ai demand&#233; au bon Dieu de mourir jeune, il est vrai que j'ai toujours esp&#233;r&#233; que c'est l&#224; sa volont&#233;. Souvent le Seigneur se contente du d&#233;sir de travailler pour sa gloire et vous savez, ma M&#232;re, que mes d&#233;sirs sont bien grands. Vous savez aussi que J&#233;sus m'a pr&#233;sent&#233; plus d'un calice amer qu'il a &#233;loign&#233; de mes l&#232;vres avant que je le boive, Lc 22,42 mais pas avant de m'en avoir fait savourer l'amertume. M&#232;re bien-aim&#233;e, le Saint roi David avait raison lorsqu'il chantait : Qu'il est bon, qu'il est doux &#224; des fr&#232;res d'habiter ensemble dans une parfaite union. Ps 133,1 C'est vrai, je l'ai senti bien souvent, mais c'est au sein des sacrifices que cette union doit avoir lieu sur la terre. Ce n'est point pour vivre avec mes s&#339;urs que je suis venue au Carmel, c'est uniquement pour r&#233;pondre &#224; l'appel de J&#233;sus ; ah ! je pressentais bien que ce devait &#234;tre un sujet de souffrance continuelle de vivre avec ses s&#339;urs, lorsqu'on ne veut rien accorder &#224; la nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment peut-on dire que c'est plus parfait de s'&#233;loigner des siens ?&#8230; A-t-on jamais reproch&#233; &#224; des fr&#232;res de combattre sur le m&#234;me champ de bataille, leur a-t-on reproch&#233; de voler ensemble pour cueillir la palme du martyre ?&#8230; Sans doute, on a jug&#233; [9r&#176;] avec raison qu'ils s'encourageaient mutuellement, mais aussi que le martyre de chacun devenait celui de tous. Ainsi en est-il dans la vie religieuse que les th&#233;ologiens appellent un martyre. En se donnant &#224; Dieu le c&#339;ur ne perd pas sa tendresse naturelle, cette tendresse au contraire grandit en devenant plus pure et plus divine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#232;re bien-aim&#233;e, c'est de cette tendresse que je vous aime, que j'aime mes s&#339;urs ; je suis heureuse de combattre en famille pour la gloire du Roi des Cieux, mais je suis pr&#234;te aussi &#224; voler sur un autre champ de bataille si le Divin G&#233;n&#233;ral m'en exprimait le d&#233;sir. Un commandement ne serait pas n&#233;cessaire mais un regard, un simple signe.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II - L'&#233;preuve de la s&#233;paration&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis mon entr&#233;e dans l'arche b&#233;nie, j'ai toujours pens&#233; que si J&#233;sus ne m'emportait bien vite au Ciel, le sort de la petite colombe de No&#233; serait le mien ; qu'un jour le Seigneur ouvrirait la fen&#234;tre de l'arche et me dirait de voler bien loin, bien loin, vers des rivages infid&#232;les, portant avec moi la petite branche d'olivier. Gn 8,11-12 Ma M&#232;re, cette pens&#233;e a fait grandir mon &#226;me, elle m'a fait planer plus haut que tout le cr&#233;&#233;. J'ai compris que m&#234;me au Carmel il pouvait encore y avoir des s&#233;parations, qu'au Ciel seulement l'union sera compl&#232;te et &#233;ternelle ; alors j'ai voulu que mon &#226;me habite dans les Cieux, qu'elle ne regarde les choses de la terre que de loin. J'ai accept&#233; non seulement de m'exiler au milieu d'un peuple inconnu, mais ce qui m'&#233;tait bien plus amer, j'ai accept&#233; l'exil [9v&#176;] pour mes s&#339;urs. Jamais je n'oublierai le 2 Ao&#251;t 1896, ce jour-l&#224; qui se trouvait justement celui du d&#233;part des missionnaires, il fut s&#233;rieusement question de celui de M&#232;re Agn&#232;s de J&#233;sus. Ah ! je n'aurais pas voulu faire un mouvement pour l'emp&#234;cher de partir ; je sentais cependant une grande tristesse dans mon c&#339;ur, je trouvais que son &#226;me si sensible, si d&#233;licate n'&#233;tait pas faite pour vivre au milieu d'&#226;mes qui ne sauraient la comprendre, mille autres pens&#233;es se pressaient en foule dans mon esprit et J&#233;sus se taisait, il ne commandait pas &#224; la temp&#234;te&#8230; Mc 4,37-39 Et moi je lui disais : Mon Dieu, pour votre amour j'accepte tout : si vous le voulez, je veux bien souffrir jusqu'&#224; mourir de chagrin. J&#233;sus se contenta de l'acceptation, mais quelques mois apr&#232;s, on parla du d&#233;part de S&#339;ur Genevi&#232;ve et de S&#339;ur Marie de la Trinit&#233; : alors ce fut an autre genre de souffrance, bien intime, bien profonde, je me repr&#233;sentais toutes les &#233;preuves, les d&#233;ceptions qu'elles auraient &#224; souffrir, enfin mon ciel &#233;tait charg&#233; de nuages&#8230; seul le fond de mon c&#339;ur restait dans le calme et la paix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re bien-aim&#233;e, votre prudence sut d&#233;couvrir la volont&#233; du Bon Dieu et de sa part vous avez d&#233;fendu &#224; vos novices de penser maintenant &#224; quitter le berceau de leur enfance religieuse ; mais leurs aspirations, vous les compreniez puisque vous-m&#234;me, ma M&#232;re, aviez demand&#233; dans votre jeunesse d'aller &#224; Sa&#239;gon, c'est ainsi que souvent les d&#233;sirs des m&#232;res trouvent un &#233;cho dans l'&#226;me [10r&#176;] de leurs enfants. O ma M&#232;re ch&#233;rie, votre d&#233;sir apostolique trouve en mon &#226;me, vous le savez, un &#233;cho bien fid&#232;le ; laissez-moi vous confier pourquoi j'ai d&#233;sir&#233; et d&#233;sire encore, si la Sainte Vierge me gu&#233;rit, quitter pour une terre &#233;trang&#232;re la d&#233;licieuse oasis o&#249; je vis si heureuse sous votre regard maternel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut, ma M&#232;re, (vous me l'avez dit) pour vivre dans les carmels &#233;trangers, une vocation toute sp&#233;ciale, beaucoup d'&#226;mes s'y croient appel&#233;es sans l'&#234;tre en effet, vous m'avez dit aussi que j'avais cette vocation et que ma sant&#233; seule &#233;tait un obstacle, je sais bien que cet obstacle dispara&#238;trait si le Bon Dieu m'appelait au loin, aussi je vis sans aucune inqui&#233;tude. S'il me fallait un jour quitter mon cher Carmel, ah ! ce ne serait pas sans blessure, J&#233;sus ne m'a pas donn&#233; un c&#339;ur insensible et c'est justement parce qu'il est capable de souffrir que je d&#233;sire qu'il donne &#224; J&#233;sus tout ce qu'il peut donner. Ici, M&#232;re bien-aim&#233;e, je vis sans aucun embarras des soins de la mis&#233;rable terre, je n'ai qu'&#224; remplir la douce et facile mission que vous m'avez confi&#233;e. Ici je suis combl&#233;e de vos pr&#233;venances maternelles, je ne sens pas la pauvret&#233; n'ayant jamais manqu&#233; de rien. Mais surtout, ici je suis aim&#233;e, de vous et de toutes les s&#339;urs, et cette affection m'est bien douce. Voil&#224; pourquoi je r&#234;ve un monast&#232;re o&#249; je serais inconnue, o&#249; j'aurais &#224; souffrir la pauvret&#233;, le manque d'affection, enfin l'exil du c&#339;ur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! ce n'est pas dans l'intention de rendre des services au Carmel qui [10v&#176;] voudrait bien me recevoir, que je quitterais tout ce qui m'est cher ; sans doute, je ferais tout ce qui d&#233;pendrait de moi, mais je connais mon incapacit&#233; et je sais qu'en faisant de mon mieux je n'arriverais pas &#224; bien faire, n'ayant comme je le disais tout &#224; l'heure aucune connaissance des choses de la terre. Mon seul but serait donc d'accomplir la volont&#233; du bon Dieu, de me sacrifier pour Lui de la mani&#232;re qu'il lui plairait. Mt 6,10 Je sens bien que je n'aurais aucune d&#233;ception, car lorsqu'on s'attend &#224; une souffrance pure et sans aucun m&#233;lange, la plus petite joie devient une surprise inesp&#233;r&#233;e ; et puis vous le savez, ma M&#232;re, la souffrance elle-m&#234;me devient la plus grande des joies lorsqu'on la recherche comme le plus pr&#233;cieux des tr&#233;sors. Oh non ! ce n'est pas avec l'intention de jouir du fruit de mes travaux que je voudrais partir, si c'&#233;tait l&#224; mon but je ne sentirais pas cette douce paix qui m'inonde et je souffrirais m&#234;me de ne pouvoir r&#233;aliser ma vocation pour les missions lointaines. Depuis longtemps je ne m'appartiens plus, je suis livr&#233;e totalement &#224; J&#233;sus, Il est donc libre de faire de moi ce qu'il lui plaira. Il m'a donn&#233; l'attrait d'un exil complet, Il m'a fait comprendre toutes les souffrances que j'y rencontrerais, me demandant si je voulais boire ce calice jusqu'&#224; la lie ; Mt 20,21-23 aussit&#244;t j'ai voulu saisir cette coupe que J&#233;sus me pr&#233;sentait, mais Lui, retirant sa main, me fit comprendre que l'acceptation Le contentait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11r&#176;] O ma M&#232;re, de quelles inqui&#233;tudes on se d&#233;livre en faisant v&#339;u d'ob&#233;issance ! Que les simples religieuses sont heureuses ! Leur unique boussole &#233;tant la volont&#233; des sup&#233;rieurs, elles sont toujours assur&#233;es d'&#234;tre dans le droit chemin, elles n'ont pas &#224; craindre de se tromper m&#234;me s'il leur para&#238;t certain que les sup&#233;rieurs se trompent. Mais lorsqu'on cesse de regarder la boussole infaillible, lorsqu'on s'&#233;carte de la voie qu'elle dit de suivre sous pr&#233;texte de faire la volont&#233; de Dieu qui n'&#233;claire pas bien ceux qui pourtant tiennent sa place, aussit&#244;t l'&#226;me s'&#233;gare dans des chemins arides o&#249; l'eau de la gr&#226;ce leur manque bient&#244;t. M&#232;re bien-aim&#233;e, vous &#234;tes la boussole que J&#233;sus m'a donn&#233;e pour me conduire s&#251;rement au rivage &#233;ternel. Qu'il m'est doux de fixer sur vous mon regard et d'accomplir ensuite la volont&#233; du Seigneur. Depuis qu'Il a permis que je souffre des tentations contre la foi, Il a beaucoup augment&#233; dans mon c&#339;ur l'esprit de foi qui me fait voir en vous, non seulement une M&#232;re qui m'aime et que j'aime, mais surtout qui me fait voir J&#233;sus vivant en votre &#226;me et me communiquant par vous sa volont&#233;. Je sais bien, ma M&#232;re, que vous me traitez en &#226;me faible, en enfant g&#226;t&#233;e, aussi je n'ai pas de mal &#224; porter le fardeau de l'ob&#233;issance, mais il me semble, d'apr&#232;s ce que je sens au fond de mon c&#339;ur, que je ne changerais pas de conduite et que mon amour pour vous ne souffrirait aucune diminution s'il [11v&#176;] vous plaisait de me traiter s&#233;v&#232;rement, car je verrais encore que c'est la volont&#233; de J&#233;sus que vous agissiez ainsi pour le plus grand bien de mon &#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Copyright Cerf/DDB&lt;/p&gt;
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		<title>La petite voie</title>
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		<dc:subject>Sommaire</dc:subject>

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&lt;p&gt;I - La petite fleur Ma M&#232;re bien-aim&#233;e, vous m'avez t&#233;moign&#233; le d&#233;sir que j'ach&#232;ve avec vous de Chanter les Mis&#233;ricordes du Seigneur. Ps 89,2 Ce doux chant, je l'avais commenc&#233; avec votre fille ch&#233;rie, Agn&#232;s de J&#233;sus, qui fut la m&#232;re charg&#233;e par le Bon Dieu de me guider aux jours de mon enfance ; c'&#233;tait donc avec elle que je devais chanter les gr&#226;ces accord&#233;es &#224; la petite fleur de la Sainte Vierge, lorsqu'elle &#233;tait au printemps de sa vie, mais c'est avec vous que je dois chanter le (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.carmel.asso.fr/-Manuscrit-C-.html" rel="directory"&gt;Manuscrit C&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.carmel.asso.fr/+-Sommaire-+.html" rel="tag"&gt;Sommaire&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I - La petite fleur&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_107 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.carmel.asso.fr/sites/carmel.asso.fr/local/cache-vignettes/L350xH299/manusc7-bb47e.jpg?1782929383' width='350' height='299' alt='' title='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Ma M&#232;re bien-aim&#233;e, vous m'avez t&#233;moign&#233; le d&#233;sir que j'ach&#232;ve avec vous de Chanter les Mis&#233;ricordes du Seigneur. Ps 89,2 Ce doux chant, je l'avais commenc&#233; avec votre fille ch&#233;rie, Agn&#232;s de J&#233;sus, qui fut la m&#232;re charg&#233;e par le Bon Dieu de me guider aux jours de mon enfance ; c'&#233;tait donc avec elle que je devais chanter les gr&#226;ces accord&#233;es &#224; la petite fleur de la Sainte Vierge, lorsqu'elle &#233;tait au printemps de sa vie, mais c'est avec vous que je dois chanter le bonheur de cette petite fleurette maintenant que les timides rayons de l'aurore ont fait place aux brillantes ardeurs du midi. Oui c'est avec vous, M&#232;re bien-aim&#233;e, c'est pour r&#233;pondre &#224; votre d&#233;sir que je vais essayer de redire les sentiments de mon &#226;me, ma reconnaissance envers le bon Dieu, envers vous qui me le repr&#233;sentez visiblement ; n'est-ce pas entre vos mains maternelles que je me suis livr&#233;e enti&#232;rement Lui ? O ma m&#232;re, vous souvient-il de ce jour ?&#8230; Oui je sens que votre c&#339;ur ne saurait l'oublier&#8230; Pour moi je dois attendre le beau Ciel, ne trouvant pas ici-bas de paroles capables de traduire ce qui se passa dans mon c&#339;ur en ce jour b&#233;ni.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#232;re bien-aim&#233;e, il est un autre jour o&#249; mon &#226;me s'attacha plus encore &#224; la v&#244;tre si c'est chose possible, ce fut celui o&#249; J&#233;sus vous imposa de nouveau le fardeau de la sup&#233;riorit&#233;. En ce jour, ma M&#232;re ch&#233;rie, vous avez sem&#233; dans les larmes mais au Ciel, vous serez remplie de joie Ps 126,5-6 [1v&#176;] en vous voyant charg&#233;e de gerbes pr&#233;cieuses. O ma M&#232;re, pardonnez ma simplicit&#233; enfantine, je sens que vous me permettez de vous parler sans rechercher ce qu'il est permis &#224; une jeune religieuse de dire &#224; sa Prieure. Peut-&#234;tre ne me tiendrai-je pas toujours dans les bornes prescrites aux inf&#233;rieurs, mais ma M&#232;re, j'ose le dire, c'est votre faute : j'agis avec vous comme une enfant parce que vous n'agissez pas avec moi en Prieure mais en M&#232;re&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! je le sens bien, M&#232;re ch&#233;rie, c'est le Bon Dieu qui me parle toujours par vous. Bien des s&#339;urs pensent que vous m'avez g&#226;t&#233;e, que depuis mon entr&#233;e dans l'arche sainte, Gn 7,13 je n'ai re&#231;u de vous que des caresses et des compliments, cependant il n'en est pas ainsi ; vous verrez, ma M&#232;re, dans le cahier contenant mes souvenirs d'enfance, ce que je pense de l'&#233;ducation forte et maternelle que j'ai re&#231;ue de vous. Du plus profond de mon c&#339;ur je vous remercie de ne m'avoir pas m&#233;nag&#233;e. J&#233;sus savait bien qu'il fallait &#224; sa petite fleur l'eau vivifiante de l'humiliation, elle &#233;tait trop faible pour prendre racine sans ce secours, et c'est par vous, ma M&#232;re, que ce bienfait lui fut dispens&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis un an et demi, J&#233;sus a voulu changer la mani&#232;re de faire pousser sa petite fleur, il la trouvait sans doute assez arros&#233;e, car maintenant c'est le soleil qui la fait grandir, J&#233;sus ne veut plus pour elle que son sourire qu'Il lui donne encore par vous, ma M&#232;re bien-aim&#233;e. Ce doux soleil loin de fl&#233;trir la petite fleur la [2r&#176;] fait pousser merveilleusement, au fond de son calice elle conserve les pr&#233;cieuses gouttes de ros&#233;e qu'elle a re&#231;ues et ces gouttes lui rappellent toujours qu'elle est petite et faible&#8230; Toutes les cr&#233;atures peuvent se pencher vers elle, l'admirer, l'accabler de leurs louanges, je ne sais pourquoi mais cela ne saurait ajouter une seule goutte de fausse joie &#224; la v&#233;ritable joie qu'elle savoure en son c&#339;ur, se voyant ce qu'elle est aux yeux du Bon Dieu : un pauvre petit n&#233;ant, rien de plus&#8230; Je dis ne pas comprendre pourquoi, nais n'est-ce pas parce qu'elle a &#233;t&#233; pr&#233;serv&#233;e de l'eau des louanges tout le temps que son petit calice n'&#233;tait pas assez rempli de la ros&#233;e de l'humiliation ? Maintenant il n'y a plus de danger, au contraire, la petite fleur trouve si d&#233;licieuse la ros&#233;e dont elle est remplie qu'elle se garderait bien de l'&#233;changer pour l'eau si fade des compliments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas parler, ma M&#232;re ch&#233;rie, de l'amour et de la confiance que vous me t&#233;moignez, ne croyez pas que le c&#339;ur de votre enfant y soit insensible, seulement je sens bien que je n'ai rien &#224; craindre maintenant, au contraire je puis en jouir, rapportant au Bon Dieu ce qu'Il a bien voulu mettre de bon en moi. S'il lui pla&#238;t de me faire para&#238;tre meilleure que je ne suis, cela ne me regarde pas, Il est libre d'agir comme Il veut&#8230; O ma M&#232;re, que les voies par lesquelles le Seigneur conduit les &#226;mes sont diff&#233;rentes ! Dans la vie des Saints, nous voyons qu'il s'en trouve beaucoup qui n'ont rien voulu laisser d'eux [2v&#176;] apr&#232;s leur mort, pas le moindre souvenir, le moindre &#233;crit. Il en est d'autres au contraire, comme notre M&#232;re Sainte Th&#233;r&#232;se, qui ont enrichi l'&#201;glise de leurs sublimes r&#233;v&#233;lations ne craignant pas de r&#233;v&#233;ler les secrets du Roi, Tb 12,7 afin qu'il soit plus connu, plus aim&#233; des &#226;mes. Lequel de ces deux genres de saints pla&#238;t le mieux au Bon Dieu ? Il me semble, ma M&#232;re, qu'ils lui sont &#233;galement agr&#233;ables, puisque tous ont suivi le mouvement de l'Esprit Saint et que le Seigneur a dit : Dites au Juste que TOUT est bien. Is 3,10 Oui tout est bien, lorsqu'on ne recherche que la volont&#233; de J&#233;sus, C'est pour cela que moi, pauvre petite fleur, j'ob&#233;is &#224; J&#233;sus en essayant de faire plaisir &#224; ma M&#232;re bien-aim&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;Ascenseur&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II - L'ascenseur&lt;/h2&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;1) Le constat de d&#233;part&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Vous le savez, ma M&#232;re, j'ai toujours d&#233;sir&#233; d'&#234;tre une sainte, mais h&#233;las ! J'ai toujours constat&#233;, lorsque je me suis compar&#233;e aux saints, qu'il y a entre eux et moi la m&#234;me diff&#233;rence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foul&#233; aux pieds des passants.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;2) Le combat de la foi&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de me d&#233;courager, je me suis dit : le Bon Dieu ne saurait inspirer des d&#233;sirs irr&#233;alisables, je puis donc malgr&#233; ma petitesse aspirer &#224; la saintet&#233; ; me grandir, c'est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections,&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;3) La recherche&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;mais je veux chercher le moyen d'aller au Ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Nous sommes dans un si&#232;cle d'inventions, maintenant ce n'est plus la peine de gravir les marches d'un escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m'&#233;lever jusqu'&#224; J&#233;sus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. Alors j'ai recherch&#233; dans les livres saints l'indication de l'ascenseur, objet de mon d&#233;sir,&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;4) la d&#233;couverte&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;et j'ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse &#233;ternelle : Si quelqu'un est tout petit, qu'il vienne &#224; moi (Pv.9,4). Alors je suis venue, devinant que j'avais trouv&#233; ce que je cherchais et voulant savoir, &#244; mon Dieu ! ce que vous feriez au tout petit qui r&#233;pondrait &#224; votre appel, j'ai continu&#233; mes recherches et voici ce que j'ai trouv&#233; : &#171; Comme une m&#232;re caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux ! &#187; (Is.66,13.12) Ah ! jamais paroles plus tendres, plus m&#233;lodieuses, ne sont venues r&#233;jouir mon &#226;me, l'ascenseur qui doit m'&#233;lever jusqu'au Ciel, ce sont vos bras, &#244; J&#233;sus ! Pour cela je n'ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III - &#171; Le Tout-Puissant a fait de grandes choses&#8230; &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;O mon Dieu, vous avez d&#233;pass&#233; mon attente et moi je veux chanter vos mis&#233;ricordes. &#171; Vous m'avez instruite d&#232;s ma jeunesse et jusqu'&#224; pr&#233;sent j'ai annonc&#233; vos merveilles, je continuerai de les publier dans l'&#226;ge le plus avanc&#233;. &#187; (Ps.70,17s)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel sera-t-il pour moi cet &#226;ge avanc&#233; ? Il me semble que ce pourrait &#234;tre maintenant, car 2000 ans ne sont pas plus aux yeux du Seigneur que 20 ans&#8230; qu'un seul jour&#8230;(cf.Ps.89,4) Ah ! ne croyez pas, M&#232;re bien-aim&#233;e, que votre enfant d&#233;sire vous quitter&#8230; ne croyez pas qu'elle estime comme une plus grande gr&#226;ce de mourir &#224; l'aurore plut&#244;t qu'au d&#233;clin du jour. Ce qu'elle estime, ce qu'elle d&#233;sire uniquement, c'est de faire plaisir &#224; J&#233;sus&#8230; Maintenant qu'Il semble s'approcher d'elle pour l'attirer au s&#233;jour de sa gloire, votre enfant se r&#233;jouit. Depuis longtemps elle a compris que le Bon Dieu n'a besoin de personne (encore moins d'elle que des autres) pour faire du bien sur la terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma M&#232;re, pardonnez-moi si je vous attriste&#8230; ah ! je voudrais tant vous r&#233;jouir&#8230; mais croyez-vous que si vos pri&#232;res ne sont pas exauc&#233;es sur la terre, si J&#233;sus pour quelques jours s&#233;pare l'enfant de sa M&#232;re, ces pri&#232;res ne le seront pas au Ciel ?&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Votre d&#233;sir est, je le sais, que j'accomplisse pr&#232;s de vous une mission bien douce, bien facile ; cette mission ne pourrai-je pas l'achever du haut des Cieux ?&#8230; Comme J&#233;sus le dit un jour &#224; Saint Pierre, vous avez dit &#224; votre enfant : &#034;Pais mes agneaux&#034; Jn 21,15 et moi je me suis &#233;tonn&#233;e, je vous ai dit &#034;&#234;tre trop petite&#8230;&#034; je vous ai suppli&#233;e de faire vous-m&#234;me pa&#238;tre vos petits agneaux et de me garder, de me faire pa&#238;tre par gr&#226;ce avec eux. Et vous, ma M&#232;re bien-aim&#233;e, r&#233;pondant un peu &#224; mon juste d&#233;sir, vous avez gard&#233; les petits agneaux avec les brebis, mais en me commandant d'aller souvent les faire pa&#238;tre &#224; l'ombre, de leur indiquer les herbes les meilleures et les plus fortifiantes, de bien leur montrer les fleurs brillantes auxquelles ils ne doivent jamais toucher si ce n'est pour les &#233;craser sous leurs pas&#8230; Vous n'avez pas craint, ma M&#232;re ch&#233;rie, que j'&#233;gare vos petits agneaux ; mon inexp&#233;rience, ma [4r&#176;] jeunesse ne vous ont point effray&#233;e, peut-&#234;tre vous &#234;tes vous souvenue que souvent le Seigneur se pla&#238;t &#224; accorder la sagesse aux petits et qu'un jour, transport&#233; de joie, Il a b&#233;ni son P&#232;re d'avoir cach&#233; ses secrets aux prudents et de les avoir r&#233;v&#233;l&#233;s aux plus petits. Lc 10,21 Ma M&#232;re, vous le savez, elles sont bien rares les &#226;mes qui ne mesurent pas la puissance divine &#224; leurs courtes pens&#233;es, on veut bien que partout sur la terre il y ait des exceptions, seul le Bon Dieu n'a pas le droit d'en faire ! Depuis bien longtemps, je le sais, cette mani&#232;re de mesurer l'exp&#233;rience aux ann&#233;es se pratique parmi les humains, car, en son adolescence, le saint roi David chantait au Seigneur : &#034;Je suis JEUNE et m&#233;pris&#233;.&#034; NHA 1016 Ps 119,40 Dans le m&#234;me psaume CXVIII, il ne craint pas de dire cependant : &#034;Je suis devenu plus prudent que les vieillards : parce que j'ai recherch&#233; votre volont&#233;&#8230; Votre parole est la lampe qui &#233;claire mes pas&#8230; Je suis pr&#234;t &#224; accomplir vos ordonnances et je ne suis TROUBLE DE RIEN&#8230;&#034; Ps 119,100-105&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#232;re bien-aim&#233;e, vous n'avez pas craint de me dire un jour que le Bon Dieu illuminait mon &#226;me, qu'Il me donnait m&#234;me l'exp&#233;rience des ann&#233;es&#8230; ma M&#232;re ! je suis trop petite pour avoir de la vanit&#233; maintenant, je suis trop petite encore pour tourner de belles phrases afin de vous faire croire que j'ai beaucoup d'humilit&#233;, j'aime mieux convenir tout simplement que le Tout-Puissant a fait de grandes choses en l'&#226;me de l'enfant de sa divine M&#232;re, Lc 1,49 et la plus grande c'est de lui avoir montr&#233; sa petitesse, son impuissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Copyright Cerf/DDB&lt;/p&gt;
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