Textes liturgiques (année B) : Gn 9, 8-15 ; Ps 24 (25) ; 1 P 3, 18-22 ; Mc 1, 12-15
Chaque année, Frères et Sœurs, nous nous posons la question : que vais-je faire pour vivre le carême ? Mais l’Évangile de ce jour nous invite à nous poser auparavant cette autre question : comment vais-je me laisser faire par Dieu ? En effet, lorsque Saint Marc commence l’Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu, il nous montre Jésus, qui se laisse baptiser par Jean, qui reçoit la manifestation de l’Esprit Saint et qui entend la voix du Père lui déclarer : « Tu es mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour ». Gardant le silence face à une telle parole, Jésus se voit aussitôt propulser au désert par l’Esprit Saint. Là, il ne fait rien d’autre que de vivre parmi les bêtes sauvages. Mieux que le prophète Elie nourri par un corbeau, il est nourri par les anges du ciel, qui le servent. Rien ne nous est dit du combat que lui livre Satan, sinon qu’il a soutenu l’épreuve jusqu’au bout, une épreuve qui fait immédiatement suite à son baptême. Comment entendre en effet la voix de Dieu lui dire « Tu es mon Fils » et ne pas sombrer dans un vertige de toute-puissance ?
Le combat de Jésus au désert consiste à demeurer dans la condition de fils et de fils de l’homme jusqu’à s’oublier lui-même pour recevoir sa vie du Père. A la suite de Jésus, nous sommes appelés, Frères et Sœurs, à consentir pleinement à notre condition humaine pour accueillir en elle la grâce de notre filiation divine. Cela requiert de renoncer à la toute-puissance de l’égo qui se fait centre du monde. Jésus nous appelle à mourir à cet égocentrisme pour recevoir filialement notre vie de Dieu, à perdre ainsi notre vie en vue de la sauver. La conversion est un travail de décentrement de soi, d’oubli de soi pour laisser la première place à l’œuvre de Dieu. Pour cela, il nous faut consentir au réel, l’accueillir avec toutes ses limites, l’aimer en y reconnaissant le don de Dieu. Dans une culture qui promeut le dépassement des limites et souvent même leur transgression, se convertir, c’est d’abord recevoir notre vie telle qu’elle est comme un don de Dieu ; c’est faire mémoire de sa fidélité envers nous ; c’est rendre grâce pour son salut au sein des épreuves ; c’est reconnaître jour après jour celui qui nous donne le pain. C’est un chemin de conversion, car l’orgueil nous pousse à construire notre vie par nous-même plutôt que de la recevoir filialement de Dieu. Après avoir fait au désert l’expérience d’une vie entièrement remise entre les mains du Père, Jésus témoigne alors d’un nouvel aujourd’hui, d’une proximité inespérée de Dieu avec les hommes : « Les temps sont accomplis : le Règne de Dieu est tout proche. ». Tandis que Jean le baptiste demandait une conversion morale à travers le rite du baptême reçu en signe du pardon des péchés, Jésus ne propose aucun rite et ne fait aucune allusion au péché. Le changement qu’il demande est un appel à nous décentrer de nous-même pour reconnaître Dieu au centre de nos vies : « Changez d’esprit et croyez dans l’heureuse annonce. », celle d’un Dieu qui se fait proche de l’homme pécheur parce qu’il voit d’abord en lui son enfant bien-aimé. Jésus nous appelle donc à changer notre mode de relation à Dieu, notre compréhension de son attitude envers les pécheurs, notre représentation du chemin qui mène à la communion avec lui. Il ne s’agit pas d’abord d’une conversion morale basée sur la pratique de la loi comme le demandait Jean le Baptiste dans la ligne des prophètes. En la personne du Fils bien-aimé, « le Juste a souffert pour les injustes afin de nous introduire devant Dieu » (1 P 3,18). Ainsi l’accès à Dieu nous est déjà offert. La conversion consiste à nous laisser rejoindre par lui jusque dans notre misère et notre péché, car c’est aussi cela notre réel. L’expérience de la miséricorde de Dieu est le commencement de la vie nouvelle, celle qui se reçoit dans la confiance, l’espérance et l’amour que l’Esprit Saint suscite en notre cœur. Que ce carême nous donne, Frères et Sœurs, de reconnaître le Père que Jésus nous révèle ; qu’il nous fasse grandir dans la confiance pour vivre avec Jésus parmi les bêtes sauvages. Nous oubliant ainsi nous-mêmes dans l’abandon entre les mains du Père, nous pourrons recevoir dans la lumière de Pâque la grâce du don de nous-même et rendre ainsi témoignage à l’heureuse nouvelle.
Fr. Olivier-Marie Rousseau - (Couvent d’Avon)
