Textes liturgiques (année B) : Am 2, 6-10.13-16 ; Ps 49 (50) ; Mt 8, 18-22
Frères et Sœurs, Entendons le début de cet évangile dans toute sa force. Jaïre, dont le nom signifie « Celui qui illumine » ou « Celui qui réveille », « tombe aux pieds de Jésus et le supplie instamment ». En faisant cela, il manifeste sa foi, dans le mystère de la Personne de Jésus. Il reconnaît sa Seigneurie et les paroles qu’il prononce viennent attester les gestes qu’il pose : « Viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive » (Mc 5,23). Il est question de Salut ; il est question de vie. Jésus ne dit aucune parole face à cette demande, mais Marc souligne simplement un fait concret : « Jésus partit avec lui » (Mc 5,24). Face à la demande de Jaïre, Jésus se met en route et l’accompagne, signe de son accueil de la demande de Jaïre.
Puis Marc passe à une autre problématique. Il souligne la densité de la foule « si nombreuse qu’elle l’écrasait » (Mc 5,24). Et dans cette foule, Marc distingue une personne, « une femme, qui avait des pertes de sang depuis douze ans » (Mc 5,25). Il souligne que tous les traitements ont été inutiles et que l’état de cette femme a plutôt empiré. Mais « apprenant ce qu’on disait de Jésus » (Mc 5,27) cette femme se prend à espérer. Elle conçoit le projet de venir par derrière pour toucher simplement son vêtement. Alors que Jaïre venait ouvertement demander le Salut pour sa fille, la femme vient par derrière. Elle sait que selon les préceptes de la Loi mosaïque, elle est considérée comme impure. Il est écrit dans le Livre du Lévitique : « Lorsqu’une femme aura un écoulement de sang pendant plusieurs jours, hors de la période de ses règles, elle sera impure tant que durera cet écoulement » (Lv 15,25). Non seulement, elle est impure, mais elle sait que tout contact avec d’autres les rendra impurs à leur tour. Pourtant, l’espérance l’emporte sur les préceptes : « si je parviens à toucher seulement son manteau, je serai sauvée » (Mc 5,28). Pour elle, l’important c’est d’être sauvée. Avec les deux sens que ce mot a en hébreu : il s’agit d’être tirée d’un mauvais pas, mais surtout, il s’agit de vivre. Ce que Jaïre avait magnifiquement exprimé dans sa demande.
Nous pouvons nous arrêter quelques instants sur cette double demande : Jaïre demande que sa fille soit sauvée et qu’elle vive. La femme hémorroïsse désire être sauvée.Et nous, frères et sœurs : où en est notre désir de Salut ? Sommes venus dans cette chapelle, sommes venus participer à cette eucharistie pour approcher de Jésus ? pour reconnaître sa Seigneurie ? pour lui demander de nous sauver ? Avons-nous conscience que nous avons toujours besoin du Salut offert par le Christ Jésus ? Qu’il nous faut l’accueillir au quotidien pour qu’Il nous fasse vivre de sa vie ?
Le geste audacieux de la femme produit pour elle un fruit de vie : « À l’instant, l’hémorragie s’arrêta et elle ressentit dans son corps qu’elle était guérie de son mal » (Mc 5,29). L’acte de foi qu’elle a fait, le geste qu’elle a posé, font qu’une force de Salut est à l’œuvre pour elle et Jésus s’en rend compte. Alors qu’elle ne voulait pas le déranger, Jésus cherche à nouer un contact personnel avec celle qui l’a touché à son insu. Il veut qu’elle puisse entrer dans une relation personnelle avec lui. Il a accueilli son geste, comme il a accueilli la demande de Jaïre, mais il veut aller plus loin. Il veut la rencontrer comme une personne et qu’elle-même puisse entrer en relation plus profonde, plus intime avec lui, le Sauveur. Beau moment de cet évangile où la femme vient « se jeter aux pieds de Jésus et lui dit toute la vérité » (Mc 5,33).
Jésus nous invite à être vrai et nous tenir face à lui, comme des personnes responsables. Il nous invite à faire la vérité de notre être, de nos démarches, à être des êtres de vérité. Alors devant l’attitude et les paroles non rapportées de cette femme, Jésus donne une parole : « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal » (Mc 5,34). Il met en avant tout d’abord le Salut qu’il offre par son Incarnation rédemptrice, puis la guérison corporelle C’est la foi de cette femme qui permet à Jésus de se manifester comme Sauveur, comme celui qui fait vivre de la Vie même de Dieu.
Surviennent alors des gens de la maison de Jaïre pour annoncer la mort de sa fille. Face à cette terrible nouvelle, Jésus invite simplement Jaïre à tenir bon dans la foi : « Ne crains pas, crois seulement » (Mc 5,36).
Puis Jésus poursuit la route sans laisser toute la foule le suivre. Il choisit simplement d’emmener avec lui « Pierre, Jacques et Jean, son frère » (Mc 5,37) ; il choisit quelques témoins privilégiés, qui seront aussi les témoins de sa transfiguration (Mc 9,2) et de son agonie (Mc 14,33).
La foi de Jaïre et des trois apôtres est mise à rude épreuve par l’incrédulité massive de tous ceux qui sont dans la maison et qui se « moquent » (Mc 5,40) de Jésus.
Jésus pose alors un geste : « il saisit la main de l’enfant » (Mc 5,41). Prenons le temps de contempler ce geste de Jésus. Il saisit la main de la jeune fille, comme il saisira la main de Pierre, lorsque celui paniqué s’enfonce dans les flots (Mt 14,31). Il saisit la main de la jeune fille, comme il saisit les mains d’Adam et d’Ève dans l’icône de la descente aux enfers pour les faire sortir du shéol. Laissons Jésus nous saisir par la main pour faire de nous des vivants, pour nous donner part à la vie nouvelle inaugurée par sa Résurrection.
Jésus s’adresse alors à la jeune fille : « “Talitha koum !” ce qui signifie : “jeune fille, je te le dis, lève-toi” » (Mc 5,41). Se tenir debout, en signe de la Résurrection. Se tenir debout en signe de l’Alliance que Dieu veut nouer avec chacun et chacune d’entre nous. Dans l’Église primitive, lors des baptêmes, l’assemblée chantait : « Ô toi qui dors, éveille-toi, le jour a brillé, d’entre les morts relève-toi, sois illuminé ». Par la grâce de notre baptême, nous avons reçu la même grâce que la fille de Jaïre ou que la femme hémorroïsse, nous sommes passés de la mort à la Vie. Le Salut a commencé à opérer son œuvre en nous et il nous faut l’accueillir toujours davantage pour qu’il poursuive cette œuvre jusqu’à son accomplissement total.
« Jésus leur dit de la faire manger » (Mc 5,43). Si nous contemplons l’image du baptême dans le réveil de la jeune fille, comment ne pas voir dans le repas proposé par Jésus, l’Eucharistie a laquelle nous sommes conviés et que nous sommes en train de célébrer. À travers son Corps eucharistique, Jésus-Christ vient nous toucher pour faire de nous des vivants, pour nous guérir et nous faire vivre de sa vie. Reconnaissons-le comme notre Sauveur et accueillons au plus intime de notre être, la force sanctificatrice qui émane de lui et nous donne de participer à la vie du Dieu trinité.
Amen
Fr. Didier-Marie Golay, ocd - (Couvent de Paris)
