Textes liturgiques (année B) : Ez 17, 22-24 ; Ps 91 (92) ; 2 Co 5, 6-10 ; Mc 4, 26-34
Du blé plein l’épi ! Petit clin d’œil : alors qu’il sera enterré mercredi, la liturgie fait entendre le titre d’un des recueils d’homélies de notre frère Jean Lévêque. Commentant l’évangile de ce jour, il précisait, alors que la semence pousse toute seule, ce qui nous appartient de faire, au gré des âges de la vie (l’herbe, l’épi puis le grain) : « d’abord une fidélité toute en promesses puis une liberté d’adulte et enfin un témoignage courageux ». Et de terminer : « notre vie, alors, sera prête pour la moisson, à l’heure que Dieu choisira. » Le témoignage de sa vie donne un poids particulier à ce commentaire, invitant à tout remettre, de notre vie, au Seigneur. Notre évangile et la liturgie de la Parole de ce jour nous renvoient effectivement aux ressorts profonds de notre vie spirituelle. Parler de nos jours de croissance, qui plus est « automatique » (selon le mot de l’évangile rendu dans la traduction par « d’elle-même »), peut sembler naïf voire inconvenant : « décroissance » serait mieux venu.
Il est loin le temps du dernier Concile où l’Eglise en parlant de progrès semblait aboyer avec les loups. Mais, les loups s’étant tus, il est bon d’écouter la voix de l’évangile qui parle du Règne de Dieu et non de notre monde voué à la destruction. Jean Lévêque explicitait : « Le Règne de Dieu, c’est l’emprise de Dieu sur nos cœurs d’hommes, c’est notre entrée dans la vie de Dieu, c’est notre dialogue d’amitié avec Dieu. Et il n’est pas question pour nous de voir, de sentir, de mesurer la croissance de cette vie et de cette amitié. C’est Dieu qui la met en œuvre, c’est Dieu qui la rythme par son Esprit-Saint ».
Selon l’évangile, la croissance spirituelle est le fait de Dieu et se réalise de manière paradoxale. Les auteurs spirituels en témoignent : dans la vie avec lui, c’est Dieu qui fait tout, et ce de plus en plus ! Le lectionnaire le montre : dans l’évangile, c’est lui qui sème et, selon Ezekiel, c’est lui qui bouture. Et Thérèse d’Avila recourant à l’image du jardin précise que c’est le Seigneur qui apprête le terrain. Notre rôle est celui de l’entretien (elle développe alors les fameuses quatre manières d’arroser). Certes il ne s’agit pas de ne rien faire. Le père Jean parlait de rester « une terre bien meuble, souple et accueillante ». Mais le fond de la relation à Dieu est le fait de Dieu. L’image – imparfaite – de la création artistique en exprime quelque chose. On y parle de 95 % (99 % pour certains) de travail et le reste d’inspiration. Or, la valeur artistique de l’œuvre ne réside pas dans les heures de travail consacrées mais dans son inspiration. La vie de prière requiert assurément beaucoup d’efforts mais la valeur de grâce est celle de Dieu. « De plus en plus » précisais-je. Les auteurs spirituels décrivent la croissance spirituelle non comme une avancée dans les consolations, la facilité dans la prière, la réussite et le succès dans la vie apostolique. Non – et au contraire – et c’est là que nous touchons au caractère paradoxal de la vie divine - : en ce domaine, « plus çà va moins çà va » ! L’aridité, la pauvreté, les « nuits » vont de pair avec la croissance car c’est Dieu qui, de plus en plus, prend la main. Et quand Dieu agit, cela nous dépasse et brouille nos critères de perception, selon lesquels la croissance spirituelle se vit au fond sous le mode de la décroissance : celle de notre maitrise, celle de notre auto-satisfaction. Cela me suggère trois commentaires. Premièrement, il y a là toute une sagesse de vie. Sagesse de la patience, de la fidélité et de l’espérance, l’espérance étant plus vive quand on ne voit pas, quand on ne sait pas, quand tout semble s’écrouler autour de nous. Sagesse du discernement. C’est le mot clé – sur lequel on insiste beaucoup au risque parfois d’employer un mot magique voire fourre-tout – qui désigne une expérience fondamentale de collaboration de notre liberté avec la grâce. Notre deuxième lecture en donne un critère lumineux « plaire au Seigneur » auquel recourt d’ailleurs notre oraison liturgique : « vouloir et agir de manière à te plaire ». Cette dernière précise les modalités de cette orientation : le « secours de la grâce » et les « commandements ». Le discernement consiste à repérer le Seigneur à l’œuvre dans nos vies (pas selon ce que l’on voudrait mais selon ce qui se réalise) et à poser des choix : nos actes – décisions et renoncements – mais aussi nos dispositions – refus ou consentement – Deuxièmement, la croissance spirituelle nous invite à parler, à trouver les mots et les images adéquats. C’est l’insistance de l’évangile sur les paraboles : Jésus les cherche avec ses disciples (« A quoi allons-nous comparer ? »), les raconte et les explique.
Avec la Madre Teresa, on sait que c’est une grâce que de savoir parler de la grâce. L’insistance sur l’accompagnement spirituel relève de cette exigence dans un monde qui invite à un certain aplatissement. On ne remplacera pourtant pas Thérèse ni François de Sales par les seules « émoticones ». Enfin, troisièmement, à travers la croissance spirituelle, c’est Dieu qui donne à se connaitre, là aussi de manière paradoxale : « Je suis le Seigneur : je renverse, je relève, je fais sécher et reverdir » dit le prophète. Il se manifeste dans le mystère de la croissance. Il offre également la fécondité – pour qui sait l’apprécier et la distinguer du succès. Jean Lévêque aimait à distinguer ce qui brille de ce qui éclaire. L’évangile parle de l’ombre offerte et de l’hospitalité : fécondité de l’arbre et de ses branches. Revenons au Concile. La Constitution Gaudium et Spes en distinguant Règne de Dieu et Royaume terrestre ne les sépare pas pour autant – ce qui est l’impasse des discours spiritualistes séparant le spirituel du terrestre alors que le surnaturel n’existe pas… sans le naturel. « S’il faut soigneusement distinguer le progrès terrestre de la croissance du règne du Christ, ce progrès a cependant beaucoup d’importance pour le Royaume de Dieu, dans la mesure où il peut contribuer à une meilleure organisation de la société humaine. Car ces valeurs de dignité, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre selon le commandement du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père un Royaume éternel et universel ». Oui, tout ce qui est vécu dans l’ordre de l’amour ne passera pas. Telle est la Parole de Dieu semée dans nos cœurs et vouée à la croissance à travers tous nos décroissances et écroulements. Telle est notre assurance, notre joie et notre espérance ! Amen
Fr. Guillaume Dehorter - (Couvent d’Avon)
