Croire vraiment au Ciel (Ho. Ascension 09/05/2024)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année B) : Ac 1, 1-11 ; Ps 46 (47) ; Ep 4, 1-13 ; Mc 16, 15-20

Célébrer l’Ascension du Seigneur, ce n’est pas commémorer un évènement majeur de la vie d’un homme formidable afin d’en conserver la mémoire. Le cycle liturgique nous offre de célébrer les mystères de la vie du Christ car ils sont toujours actuels et concernent notre vie présente ; l’Ascension du Seigneur n’échappe pas à ce principe. Sa célébration est d’une grande importance pour notre vie chrétienne, cherchons à comprendre pourquoi.

Saint Luc est l’évangéliste qui évoque le plus le mystère de l’Ascension à la fois à la fin de son évangile mais aussi au début des Actes des Apôtres, dans la 1re lecture. La finale de l’évangile de Marc, ajoutée à la version primitive de l’évangile, évoque de façon plus sobre cet enlèvement au ciel du Ressuscité. Jésus est entré dans la gloire et quitte définitivement notre vie terrestre ; il demeure désormais au Ciel, c’est-à-dire auprès de son Père. Mais cette entrée du Christ dans le Ciel est décisive pour nous, comme plusieurs textes le disent. La 2e lecture l’évoque à travers l’image du Corps du Christ que nous formons, ce Corps qui se construit dans le temps et qui un jour s’accomplira en plénitude. Or le Christ est la Tête de ce Corps, et la Tête est désormais entrée dans le Ciel. Nous pouvons donc nous représenter l’humanité sauvée comme présente sur la terre mais déjà présente aussi au Ciel, par le Christ avec ceux et celles qui lui sont déjà unis dans la gloire. Le mystère de l’Ascension est proche du mystère de la communion des saints et de la Toussaint. L’oraison liturgique que nous avons priée le dit merveilleusement : « L’Ascension de ton Fils, le Christ, nous introduit déjà auprès de toi, nous, les membres du corps dont il est la tête, appelés à vivre en espérance dans la gloire où il nous a précédés. » Oui le Christ, à travers son Ascension, est devenu la Porte du Ciel. La Porte du Paradis est désormais ouverte grâce à la Passion, la mort et la Résurrection de Jésus. Il est vraiment cette échelle de Jacob qui nous conduit de la terre au Ciel. Et l’oraison liturgique se conclue en nous rappelant que nous sommes «  appelés à vivre en espérance dans la gloire où il nous a précédés. »

Voilà donc une question pour nous. Vivons-nous déjà en espérance dans la gloire du Ciel où le Christ nous a précédés ? En formulant la question de façon plus simple et un peu provocatrice, cela devient : croyons-nous vraiment au Ciel ? Avant de répondre trop rapidement selon nos souvenirs de catéchisme, prenons le temps de nous interroger. En notre époque surtout préoccupée du développement personnel, de l’éco-anxiété liée au dérèglement climatique ou du mal-être animal, qui se demande encore ce qui se passe au Ciel ? Alors, oui, si on est catholique, on croit quand même qu’il y a un paradis, peut-être un enfer, et éventuellement un purgatoire. Mais cela n’a pas vraiment d’importance car la réalité, c’est ce qui est concret, palpable et immédiat. La célébration de l’Ascension devrait pourtant rouvrir nos yeux ; la vraie réalité, ce qui dure, ce n’est pas notre vie telle que nous la voyons, c’est le Ciel ; non pas le ciel matériel, mais la vie de Dieu, notre Créateur et Sauveur. Ce que nous voyons de nos yeux de chair n’est qu’une partie bien limitée de la réalité, principalement invisible. Si toutes nos préoccupations sont dans la réussite de notre vie terrestre, notre carrière, notre réputation, notre confort, etc., nous risquons de déchanter trop tard en nous rappelant que nous avons peut-être oublié quelques paroles de l’évangile, comme les Béatitudes évoquant un autre bonheur.

Nous sommes faits pour le Ciel, créés pour le Ciel ; c’est ce que nous redit cette fête de l’Ascension. Il faut donc que notre vie concrète soit orientée, polarisée vers cette destinée de gloire, afin de ne pas être menée en vain. Mais il faut tout de suite préciser les écueils à éviter et que la 1re lecture illustre bien. Les anges interpellent les disciples : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » Savoir que notre vie n’a de sens que si elle s’oriente vers Dieu ne veut pas dire qu’il faut mener une vie éthérée, une existence qui plane et qui se désengage. Croire au Ciel implique de s’engager concrètement sur la terre. La finale de l’évangile de Marc montre bien la synergie entre le Ciel et la terre, entre les apôtres qui proclament la Parole sur la terre et le Seigneur qui travaille avec eux depuis le Ciel en confirmant la Parole par des signes. La conscience de notre destinée de gloire doit libérer notre énergie pour aimer et nous donner sur notre terre : ainsi l’engagement écologique, aujourd’hui si important, sera bien situé ; la défense de la dignité de la personne de la conception à la mort naturelle sera un combat bien mené. Car le Ciel, ce n’est pas ce qui nous attend après la mort, comme si la vie était seulement une salle d’attente, donc un temps de résignation et de fatalisme. Le Ciel s’est ouvert dans l’Ascension du Seigneur et nous en vivons déjà quelque chose depuis le jour de notre baptême.

Par le baptême, nous avons déjà la tête au Ciel, nous avons déjà commencé à vivre quelque chose du mystère de l’éternité. Nous avons reçu la foi, la charité et l’espérance, cet équipement théologal qui nous permet de voir le monde avec les bonnes lunettes, en gardant le regard intérieur rivé sur le Ciel. Un chrétien a donc la tête au Ciel et les pieds sur la terre. Il s’engage de façon d’autant plus efficace et juste dans le monde qu’il a le recul de la foi. C’est parce qu’il est dans l’espérance qu’il peut se donner, tout en restant lucide sur les impasses de son temps. Croire au Ciel, c’est donc mener sa vie avec de la hauteur ; c’est déjà faire dans son cœur un petit ciel anticipé comme y invite sainte Thérèse d’Avila. Le Ciel est déjà caché dans la profondeur de nos âmes mais seule la foi discerne cette présence : Dieu demeure dans les profondeurs de notre être. En nous reliant à lui dans la foi, nous recevons la force de vivre et d’aimer ; nous passons notre vie à vivre déjà du Ciel sur la terre en attendant l’accomplissement final au-delà de notre mort. Nous pouvons alors mettre en œuvre l’appel de saint Paul : « je vous exhorte à vous conduire d’une manière digne de votre vocation ». Croire au Ciel doit changer notre manière de vivre, notre style de vie. Rendons grâce à Dieu pour ce mystère de l’Ascension du Seigneur. Entrons déjà avec la Vierge Marie et les apôtres au cénacle pour nous préparer à recevoir le Saint-Esprit, Lui qui nous conduira de la terre jusqu’au Ciel. Vraiment il est grand le mystère de la foi !

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd - (Couvent d’Avon)

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