Textes liturgiques (année A) : Ac 1, 12-14 ; Ps 26 (27) ;1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1b-11a
Tête au ciel et pieds sur la terre, telle est la posture spirituelle dans laquelle la liturgie, en ces jours intenses, nous prépare, depuis l’Ascension, à la fête de la Pentecôte. Le Christ, notre tête et tête de l’Eglise, est, en effet, auprès du Père et nous implorons l’Esprit-Saint sur notre monde, notre terre, notre Église et chacun d’entre nous : posture exemplaire, posture inconfortable, posture dangereuse, posture salutaire ! Posture exemplaire car il y a là un modèle et un stimulant pour notre vie chrétienne. « Je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire ».
Nous célébrons la victoire du Christ ressuscité, victoire de la tête qui est déjà notre victoire ! Le Christ dans son dialogue avec le Père est aussi le prototype de notre propre prière qui trouvera toujours en cette page d’évangile de quoi s’abreuver comme à une source. Le ciel, la communion avec le Père, tel est bien notre espérance, l’Orient de notre vie : « J’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur sur la terre des vivants ! »
Enfin, la liturgie de la Parole nous montre en exemple, l’Église dans sa belle réalité, sa réalité essentielle : l’Église des apôtres, en communion avec Marie (première lecture), l’Église des martyrs et des témoins de la foi (Heureux sont-ils car habités par l’Esprit de gloire, précise la deuxième lecture), l’Église des saints et des mystiques qui se sont appropriés notre page d’évangile – pensons à une Thérèse de Lisieux qui la reprend à son compte au terme de sa vie ou à un Jean de la Croix. Posture inconfortable ensuite. Inconfort de l’absence ou de la paradoxale présence du Seigneur. « Christ est parti sans nous quitter : son absence partout nous accompagne » comme on a pu joliment l’écrire. Inconfort de l’insaisissable présence de l’Esprit dont l’imploration se vit aussi de manière paradoxale : c’est en invoquant sa venue que nous en éprouvons la présence par ses dons mais d’une manière toujours insaisissable, au risque de l’idolâtrie ou d’une sorte d’indécence spirituelle qui veut voir l’Esprit à tout bout de champ mais un esprit un peu trop à notre convenance. Implorons-le donc sans autre assurance que l’espérance de cette gloire, mot clé de notre liturgie de ce jour. Inconfort aussi de l’adversité qu’évoque le lectionnaire : souffrance des témoins qui sont « insultés pour le nom du Christ » ou réalité du monde au sens de saint Jean, c’est-à-dire de ceux qui ne croient pas et avec lesquels, malgré les bonnes volontés, on peut vivre un irréductible antagonisme. Troisièmement, posture dangereuse ou risquée… Il y a le danger de l’angélisme quand on confond « tête au ciel » avec « tête en l’air ou dans les nuages » dans la fuite de nos responsabilités terrestres. Ce sont d’ailleurs des anges qui en font le reproche aux apôtres : « pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? » L’Ascension nous invite à regarder la terre où nos pieds sont bien plantés pour en avoir le souci, tout à la fois souci de la terre et souci de nos frères. Il y a le danger de se croire hors du monde au sens précisé à l’instant, de se croire en quelque sorte du côté de Dieu, du côté de la victoire, de se croire parvenu (ce qui sera toujours un vilain mot). Les affaires récentes nous le montrent ô combien : nos pieds sont non seulement dans la terre mais aussi dans la boue, boue du péché, boue des défaillances multiples, boue de la perversion, boue de l’imposture. Il peut y avoir de ce fait le danger du découragement, de la lassitude et autre acédie (un peu à la manière des hébreux qui avaient fondu un veau d’or, en se disant « ce Jésus on ne sait où il est »). Dès lors la posture spirituelle à laquelle nous invite la liturgie de ces jours est une posture salutaire de renouveau spirituel qui nous redit l’essentiel de la foi et nous ouvre à l’Esprit-Saint, un peu comme un bateau ouvre grand ses voiles pour laisser le vent le conduire. Posture salutaire donc si nous redécouvrons la vraie prière qui est ce dialogue avec le Père, cette offrande dans le Fils (dans un « me voici » de l’Annonciation et de Gethsémani ou le « je reviens vers toi » de ce jour) et cette participation au mouvement de l’Esprit. Posture salutaire si nous aspirons au vrai bonheur qui est la perception de la vraie gloire, non nos glorioles trop humaines mais de la joie de la communion avec Dieu, de ce « tout ce qui est à moi est toi et tout ce qui est à toi est à moi » ou du sens de la vie éternelle que redit le Christ en ce jour « te connaitre, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ». Posture salutaire si nous acquérons le vrai sens de la réussite spirituelle et missionnaire, la mission accomplie selon le Christ ; « j’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde, je leur ai donné les paroles que tu m’avais données : il les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi et ils ont cru que tu m’as envoyé ». Cela requiert une grande déprise : déprise de soi (l’abandon), déprise de Dieu et de ses fausses images, déprise des autres dans le respect de leur chemin et de la liberté. Oui, implorons en ces jours le Saint-Esprit les uns pour les autres. Là est le secret de l’Eglise en prière, là est notre vraie joie. Là est notre source inépuisable. Amen
