Textes liturgiques (année A) : 2 R 4, 8-11.14-16a ; Ps 88 (89) ; Rm 6, 3-4.8-11 ; Mt 10, 37-42
En lisant le passage de l’évangile de ce jour, nous pouvons peut-être rencontrer des difficultés à en comprendre la cohérence entre la première partie qui semble inviter à une radicalité absolue pour le choix de Dieu et la seconde partie, insistant sur la récompense qu’on peut recevoir. Quel lien en effet y a-t-il entre l’appel à être digne du Christ en l’aimant plus que sa famille et en portant sa croix et l’espérance de recevoir une belle récompense en contrepartie d’une charité accueillante ?
Il me semble que nous trouvons dans la deuxième lecture la clef de compréhension. Saint Paul y fait le lien entre notre baptême dans la mort du Christ et le don d’une vie nouvelle : « Si donc, par le baptême qui nous unit à sa mort, nous avons été mis au tombeau avec lui, c’est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, comme le Christ qui, par la toute-puissance du Père, est ressuscité d’entre les morts. » Car vivre la grâce de notre baptême et être disciple de Jésus, c’est bien souvent faire l’expérience des paradoxes de la vie spirituelle chrétienne. Ce qui paraissait négatif sur le plan humain se transforme en positif grâce à la mort sur la croix du Christ, qui a donné naissance à une vie éternelle grâce à l’amour profond qu’il a vécu jusqu’au bout.
Le plus souvent, nos yeux restent aveuglés et notre cœur reste fermé sur le vrai sens des réalités humaines et terrestres, oubliant la présence divine qui illumine toute chose et les conduit vers l’éternité. Accueillir cette présence de Dieu à nos côtés, la vie divine qui a créé toute chose et mène cette création à la plénitude demande un acte de Foi et une offrande de soi pour collaborer à cette œuvre de Dieu. En entrant dans cette vie de Foi vivante, alors, l’existence reçoit une nouvelle dynamique et une plus profonde fécondité. La femme mentionnée dans la première lecture a expérimenté cela. Elle a invité et accueilli chez elle le prophète du Seigneur, Élie. Elle a reçu en retour une fécondité inattendue et inespérée, elle qui était stérile et n’avait rien demandé. En récompense de son hospitalité et de sa générosité, elle mettra au monde un enfant.
Oui, notre regard peut être aveuglé et notre cœur et notre esprit peuvent ne pas comprendre, mais la Foi donne une nouvelle lumière et ouvre un chemin. Cela est vrai pour les réalités qui nous semblent négatives, des difficultés et des impasses, mais c’est aussi vrai pour les réalités bonnes, comme l’amour et l’affection des relations familiales, et même notre propre vie. Paradoxalement, ces choses bonnes peuvent être un obstacle encore plus difficile à surmonter pour notre vie de Foi, car étant bonnes par elles-mêmes, elles peuvent nous détourner du véritable sens spirituel qu’elles portent. Jésus ne méprise pas les liens familiaux — Lui qui a vécu trente ans dans la maison paternelle de Nazareth — mais il révèle quelque chose de plus profond : le cœur humain n’est pleinement unifié que lorsqu’il place Dieu à la première place. Mettre le Christ au centre et au cœur de tout chose et de notre vie est une libération ; l’amour de Dieu n’entre pas en concurrence avec l’amour humain, il lui donne le véritable sens. Jésus ne demande pas d’aimer moins nos proches, mais il nous demande de les aimer mieux en Lui. Quand Dieu est le premier servi, alors tout le reste trouve sa juste place et notre vie s’harmonise. Mais quand Dieu n’est plus premier, alors tout devient désordonné, en particulier parce qu’on attend des autres ce qu’ils ne peuvent pas donner, l’absolu et la perfection de l’amour. Celui qui aime ses proches plus que Dieu, n’a pas compris le sens de la vie, et alors il attend des hommes ce que Dieu seul peut donner. Mettre le Christ au centre, ce n’est pas diminuer l’amour humain, c’est l’illuminer. Un amour qui ne passe pas par Dieu finit par se refermer sur lui-même. Un amour enraciné en Dieu devient fécond, libre, durable. Et c’est alors que l’on comprend le sens de l’effort, du don de soi, bref de la croix avec Jésus. Prendre sa croix, ce n’est pas subir, mais choisir d’aimer. « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. » Car la croix dont parle Jésus n’est pas d’abord une souffrance imposée, c’est l’acte de choisir l’amour, même quand il coûte. C’est la fidélité dans les petites choses où l’on découvre la présence cachée de Dieu ; c’est la patience dans les relations, car on sait que Dieu agit dans les cœurs ; c’est le pardon offert quand on aurait envie de se fermer, car nous avons expérimenté la miséricorde de Dieu pour nous ; c’est la persévérance dans la prière quand elle semble sèche, car nous savons que Dieu pose sur nous son regard d’amour et qu’il est là auprès de nous dans le secret. Prendre sa croix, c’est dire : « Seigneur, je veux aimer comme toi, même si cela me dépasse. »
La fin de l’Évangile nous ramène à un geste très concret : l’accueil. Car accueillir est le geste le plus simple, mais aussi le plus divin, comme nous l’enseigne Jésus : « Qui vous accueille m’accueille. » et « celui qui donnera un simple verre d’eau fraîche, il ne perdra pas sa récompense. » La présence et l’amour de Dieu se cachent dans les gestes minuscules : un sourire, une écoute, une porte ouverte, un service discret… Tout cela a un poids d’éternité. Dans un monde où l’on se croise sans se voir, où l’on parle sans s’écouter, Jésus nous rappelle que l’accueil est un sacrement de la présence divine du quotidien. Accueillir l’autre, c’est accueillir Dieu et c’est accueillir comme Dieu.
Aujourd’hui, Jésus nous demande de savoir le choisir l’amour de Dieu en toute chose, dans nos relations familiales et dans nos rencontres fortuites. En ce dimanche, Jésus nous invite à trois mouvements simples et exigeants : le mettre au centre pour aimer mieux ; prendre notre croix pour aimer jusqu’au bout avec Lui ; et accueillir pour laisser Dieu passer à travers nous. Alors, frères et sœurs, demandons la grâce d’un cœur unifié, d’un amour fidèle, et d’une charité accueillante, alors notre vie aura véritablement du sens et nous goûterons déjà sur terre une saveur de la vie éternelle telle que Dieu nous la prépare.
