Textes liturgiques : Sg 7,7-14 ; Rm 8,14-17.26-27 ; Jn 4,5-15
Célébrer la fête de sainte Thérèse de Jésus est toujours l’occasion de nous rappeler combien cette femme a eu une vie exceptionnelle, même si elle-même aurait dit que là n’était pas l’important. Ce que nous pouvons souligner aujourd’hui, c’est son rapport singulier à l’espace : voilà une femme qui a voyagé au cours de sa vie plus que nombre de ses contemporaines.
Certes, jusqu’à l’âge de 52 ans, cette moniale a eu l’occasion de quelques déplacements dans la campagne castillane ou à Tolède. Mais à partir de 1567, la voici devenue fondatrice de monastères en dehors d’Avila : elle va arpenter non seulement la Castille mais se rendre dans la Mancha et même jusqu’en Andalousie, à Séville pour fonder une quinzaine de carmels déchaussés. Voyager est pourtant à l’époque très long, pénible et dangereux, surtout pour une moniale : il y a le froid ou la chaleur intense, les intempéries et le mauvais état des sentiers ; il y a l’insécurité des routes et les mauvaises fréquentations des auberges. De quoi préférer rester chez soi ! Mais sainte Thérèe a choisi de faire la volonté de son Seigneur et d’obéir à toutes les fondations légitimes. Ce désir apostolique et missionnaire l’emporte donc sur son aspiration profonde à mener une vie contemplative cachée dans son carmel d’Avila. On peut d’ailleurs se souvenir ici que la quasi-totalité de ses frères de sang sont eux aussi devenus de grands voyageurs : ils ont pris la route des Indes pour explorer le nouveau monde et faire fortune ! Thérèse n’est donc pas en reste et il est émouvant de voir ses représentations devant le monastère de l’Incarnation d’Avila ou ici dans cette chapelle avec son bâton de marche.
Aujourd’hui, nous trouvons formidable cette image d’une femme entrepreneur et dynamique. A l’époque, c’était moins le cas… En témoigne cette parole du nonce apostolique devenu célèbre pour son manque de jugement prophétique. Felipe Sega qualifia Thérèse de « femme inquiète et vagabonde, désobéissante et têtue qui, sous le prétexte de la piété, invente des doctrines erronées, quitte la clôture contre la volonté du concile de Trente et de ses supérieures, et se présente comme une enseignante, contrairement à ce que dit saint Paul, qui a ordonné que les femmes ne devraient pas enseigner. » Oui, Thérèse est devenue par amour la vagabonde de Dieu à la suite de Jésus marchant sur les chemins de Galilée. Elle s’est identifiée à la femme de Samarie cherchant désespérément une source et la découvrant en ce rabbi de Nazareth. Le Christ Jésus est pour Thérèse à la fois la source et le chemin. Elle est venue à Lui et elle a bu ; elle a marché sur son chemin de perfection et elle nous entraîne à sa suite !
Frères et sœurs, tout ceci est vrai mais en réalité assez secondaire ; nous ne touchons pas ainsi l’essentiel de son message. Car si Thérèse est une voyageuse, le véritable voyage qui l’intéresse est celui de l’aventure intérieure. Si elle est devenue une exploratrice plus célèbre que ses frères, c’est parce qu’elle s’est lancée dans la cartographie d’un continent peu exploré, notre âme. Elle en a arpenté les chemins, cherchant à ouvrir des sentiers donnant accès aux plus grandes profondeurs, à ce qu’elle appelle « le centre de l’âme ».
Elle a comparé ce monde intérieur à un palais, un château de cristal aux nombreuses demeures dans lesquelles nous pouvons circuler librement en compagnie du bon Jésus, le guide et l’ami. Voilà ce qui constitue pour Thérèse, selon ses mots, un « divin voyage. C’est le chemin royal qui conduit au ciel, et le trésor qu’on acquiert en y marchant est immense » (Camino 21,1). Pour la carmélite, ce voyage intérieur prend la force d’un exercice spirituel quotidien, celui de l’oraison. L’oraison est ce moyen de voyager gratuitement, sans déplacement extérieur ; ici il ne s’agit pas comme aujourd’hui de voyager pour consommer, s’éclater ou s’évader. Il s’agit d’entrer dans un chemin de vérité, dans une exploration qui nous plonge en Dieu et nous apprend à nous connaître en vérité. Voyager ainsi, c’est une école de sagesse, c’est une manière de grandir en humanité et sainteté. Mais cela implique une condition, dit sainte Thérèse : renoncer à être soi-même le guide du voyage afin de nous laisser conduire par l’Esprit Saint, l’hôte intérieur. C’est lui qui nous conduira vers la vérité pleine et entière, jusque dans les profondeurs divines.
Ainsi, frères et sœurs, rendons grâce en ce jour pour ce goût du voyage authentique transmis par sainte Thérèse, 1re femme proclamée docteur de l’Église. Qu’elle nous aide à aventurer notre vie nous aussi pour le seul voyage qui compte, celui qui conduit au Ciel par la connaissance de nous-même. Puissent ses écrits nous accompagner et nous encourager à avancer sur les chemins de Dieu. Amen
Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau ocd (couvent de Paris)
