Textes liturgiques (année A) : Is 25, 6-10a ; Ps 22 (23) ; Ph 4, 12-14.19-20 ; Mt 22, 1-14

« Obligado ». C’est peut-être la présence en cette église d’une statue de Notre-Dame de Fatima qui m’inspire : je ne suis pas lusophone pour deux mots mais un seul nous aidera à aller au cœur de l’évangile. « Obligado » veut dire en effet « merci » en portugais. Merci relève du vocabulaire de la grâce, de la gratitude, d’une certaine réponse à la gratuité alors qu’obligado renvoie à celui de l’obligation, de la contrainte, de la nécessité morale. Or notre évangile conjugue de manière dramatique ces deux registres. Le Seigneur invite gratuitement mais le refus ou l’absence de réponse des invités conduit au malheur et à la violence. En quoi y a-t-il nécessité (obligado) d’une réponse à la gratuité de Dieu (merci, gracias pour la souligner en changeant de langue) ? Pourquoi l’amour n’est-il pas aimé, ni les dons gratuits de Dieu reconnus ou accueillis comme tels ? Cela touche la question théologique de la liberté religieuse et, de manière plus concrète dans notre vie spirituelle, de notre réponse à la grâce. Deux approches de l’évangile nous guideront pour cela : dans un premier temps ce que l’on pourrait appeler une lectio difficilior et dans un second temps l’exploration de la thématique du repas que déploie non seulement l’évangile mais toute la liturgie de la parole.

Pour commencer partons de ce qui est difficile dans notre évangile, de ce qui intrigue et de ce qui choque. Les invités qui refusent l’invitation de Dieu sont qualifiés d’indignes (« les invités n’en étaient pas dignes ») alors qu’après la description du sort de celui qui était indigne en n’ayant pas le vêtement de noce et en étant resté silencieux est donnée la maxime des élus peu nombreux. Il y a donc comme un échange voire un mélange entre la dignité et la réponse, entre le mérite et la responsabilité qui s’exprime également par le changement de stratégie du roi qui veut trouver dans un premier temps les invités avant d’inviter ceux qu’il trouve mais sans renoncer à l’exigence de leur réponse. L’oraison liturgique de ce jour invoque la grâce de Dieu qui nous précède et qui nous accompagne : la grâce ne se mérite pas mais c’est elle qui permet, tout en la respectant, l’engagement de notre liberté et finalement la dignité de notre réponse. La maxime finale de l’évangile est également source d’étonnement. « Elus » veut dire « choisis » alors que l’opposition avec les « appelés » demanderait le sens actif : ceux qui sont appelés (invités) sont nombreux mais ceux qui répondent, ceux qui choisissent de dire oui, ne le sont pas. C’est que selon l’évangile, choisir Dieu, c’est se savoir choisi par lui comme l’exprime le beau titre du livre déjà ancien du Cardinal Lustiger. Le choix de Dieu, beau car jouant sur le sens actif et passif du verbe choisir. Répondre oui à l’invitation de Dieu est un acte pleinement libre qui se sait précédé par la grâce de Dieu mais dont la pleine dignité est aussi un fruit de la grâce. Nous avons au fond du mal avec la gratuité qui nous est difficile ou suspecte. De fait quand une annonce publicitaire nous fait des « offres gratuites sans obligation d’achat » nous savons à quoi nous en tenir : elles n’ont rien de gratuit et nous entrainent à acheter. Mais la gratuité de Dieu n’est pas gratuite en ce sens car Dieu s’y engage. Il tient à la fois à notre liberté mais aussi à la vérité qui est sa vie. La théologie de la liberté religieuse doit tenir ces deux choses : il ne peut exister de conversion forcée mais on n’est jamais neutre face aux grands enjeux de la vie. En fait la liberté de dire oui n’est que le premier pas de notre liberté, son degré zéro, un à la rigueur. L’aventure d’une vie spirituelle en est le déploiement progressif dont nous avons dans l’épitre aux Philippiens la description d’un sommet. « Je sais vivre de peu, je sais aussi être dans l’abondance. Je peux tout en celui qui me donne la force ». La pleine liberté réside à la fois dans le don total de notre réponse à la vérité qui est le Christ, dans cette indifférence qui est reconnaissance que tout est donné et que tout revient à Dieu. « Gloire à Dieu notre Père pour les siècles des siècles » conclut notre passage.

Seconde approche plus immédiate de notre liturgie de la Parole, le Seigneur nous appelle à un repas : c’est le cœur de notre évangile, le prophète Isaïe en donne le menu et le psaume nous y conduit avec confiance et gratitude. Avec l’heure décalée de notre messe, ce registre nous parle d’autant plus. « Tout est prêt ! » : votre déjeuner sans doute aussi et seule la longueur de cette homélie pourrait en menacer les ultimes accommodements. Mais le Seigneur vient susciter également nos papilles spirituelles. Un repas, c’est tout à la fois de la nourriture (« viandes » et « vins »), de la joie et du plaisir (« succulentes » et « décantés »), et de la convivialité. Les promesses de la première lecture exploitent ces trois registres : la victoire sur la mort car la nourriture en question donne la vie éternelle, la disparition des larmes car la joie efface toute tristesse et l’effacement de toute humiliation car la communion de ce repas promis crée le respect et la reconnaissance mutuels. Laissons retentir ces trois registres de l’appel de Dieu. C’est peut-être la réponse la plus simple à nos questionnements grave et sérieux sur la liberté et la grâce. Car ce sont notre désir de vie – de la vraie vie – notre capacité à nous laisser transformer – à nous laisser fleurir par la joie – et notre soif de communion – fraternelle et divine – qui nous font répondre à l’invitation de Dieu sans nous laisser retenir par la liberté de notre réponse ou la gratuité de son appel. D’ailleurs, les refus de l’évangile portent précisément sur ces trois domaines. L’homme qui va à son commerce ou à son champ se contente de la vie ici-bas, belle – ne le nions pas – mais passagère, mortelle et où la gratuité n’existe jamais complètement. L’homme qui n’a pas revêtu le vêtement de fête et qui demeure dans le silence ne se laisse pas rejoindre par la joie de la grâce : il est venu mais sans répondre à la grâce. Ceux qui se fâchent, empoignent et maltraitent ne supportent pas de se laisser inviter, de se laisser interpeller par autrui. Ils confondent liberté et autarcie et ne peuvent accéder à la source qu’est une vie de communion. Oui, en ce dimanche, en cette eucharistie, accomplissement et anticipation du banquet promis, laissons-nous rejoindre dans nos aspirations les plus profondes par les promesses de Dieu, croyons à la grâce qui nous précède et nous conduit et répondons à son appel. S’offre alors à nous, un chemin de liberté, celle de choisir et d’être choisi, celle de se donner jusqu’à tout à la fois pouvoir tout ou renoncer à tout, la liberté de l’amour, en communion avec tous, saints et pécheurs, répondants et indifférents. Pour notre joie. Pour sa gloire. Amen

Fr. Guillaume Dehorter, ocd - (couvent d’Avon)