Chap. 1 à 3 : Le choix de la pauvreté

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Le choix de la pauvreté

Thérèse commence par expliquer les motifs pour lesquels elle a établi son couvent de Saint Joseph dans une telle austérité. Le spectacle de la France envahie par l’hérésie, le désir de voir triompher la foi dans ce Royaume et de multiplier sur terre les amis de Dieu suscitent en elle la volonté d’une imitation parfaite du Christ en son chemin de dépouillement.

Elle exhorte ses filles à prier pour les docteurs et les théologiens en restant libres à l’égard des biens de ce monde.

2CHAPITRE PREMIER2

3Du motif pour lequel j’ai soumis ce monastère à une si étroite observance.3

J’ai rapporté dans le Livre de ma Vie les raisons qui me déterminèrent à fonder le couvent de Saint-Joseph. J’y ai raconté aussi quelques-unes des faveurs par lesquelles Notre-Seigneur fit connaître qu’il y serait très fidèlement servi. Au début de la fondation, mon dessein n’était pas qu’on y menât une vie si austère ni qu’il fût sans revenus. J’aurais au contraire souhaité qu’il ne manquât de rien. Un tel désir trahissait ma faiblesse et mon peu de vertu ; j’avais pourtant quelque volonté de bien faire et non de flatter la nature.

Mais j’appris, vers ce temps-là, le triste état de la France, les ravages que faisaient dans ce pays ces malheureux luthériens, et les rapides accroissements de leur secte désastreuse ; mon âme en fut navrée de douleur.

Comme si je pouvais, comme si j’étais quelque chose, je pleurais avec Notre-Seigneur et je le suppliais de porter remède à un si grand mal. J’aurais donné volontiers mille vies pour sauver une seule de ces âmes que je voyais se perdre en grand nombre dans ce royaume. Mais simple femme, et sans vertu, j’étais incapable de servir comme j’aurais voulu la cause de Dieu. Un vif désir me vint alors, qui prit toute mon âme et qui la possède encore, c’est que Notre-Seigneur ayant tant d’ennemis et si peu d’amis, ceux-ci fussent bons. Ainsi je résolus de faire le tout petit peu qui était en moi, c’est-à-dire de suivre les conseils évangéliques avec toute la perfection possible, et de porter les quelques religieuses réunies ici à embrasser le même genre de vie.

Je fondais ma confiance en la grande bonté de Dieu, qui ne manque jamais d’assister ceux qui renoncent à tout pour lui. J’espérais aussi qu’avec des compagnes aussi parfaites que je les voyais dans mes désirs, mes défauts seraient couverts par leurs vertus, de sorte que je pourrais encore contenter Dieu en quelque chose. Enfin, il me semblait qu’en nous occupant tout entières à prier pour les défenseurs de l’Église, pour les prédicateurs et les savants qui la défendent, nous viendrions, selon notre pouvoir, au secours de cet adorable Maître, si indignement persécuté. Car à voir l’acharnement avec lequel ces traîtres, comblés par lui de bienfaits, lui font la guerre, on dirait qu’ils veulent le crucifier de nouveau, et ne lui laisser sur la terre aucun lieu où il puisse reposer sa tête.

O mon Rédempteur ! mon cœur ici n’en peut plus. Que sont devenus les chrétiens de nos jours ? Faut-il que ceux dont vous avez le plus à souffrir soient ceux-là mêmes qui vous doivent davantage, ceux que vous favorisez, ceux que vous choisissez pour amis, ceux que vous prenez pour compagnons, et à qui vous communiquez par les sacrements ? Ne sont-ils donc pas satisfaits des tourments que vous avez endurés pour eux ?

Certes, mon Seigneur, ce n’est pas un sacrifice aujourd’hui de s’éloigner du monde. Puisqu’il vous est si peu fidèle, que pouvons-nous en attendre ? Méritons-nous par hasard un meilleur traitement ? Avons-nous fait plus que vous, pour qu’il nous garde son amitié ? Qu’espérons-nous donc de lui, nous qui, par la bonté du Seigneur, avons été tirées de ce milieu pestilentiel ? Déjà ces mondains appartiennent au démon. Ils ont mérité, par leurs œuvres, un juste châtiment ; et ce qu’ils ont gagné à ces plaisirs, c’est un feu éternel. Qu’ils y aillent donc, bien que mon cœur se fende à la vue de tant d’âmes qui se perdent. Ce n’est pas leur damnation qui m’afflige le plus ; c’est que chaque jour le nombre des réprouvés s’augmente encore.

O mes sœurs en Jésus-Christ ! joignez-vous à moi pour demander cette grâce au divin Maître. C’est dans ce but qu’il vous a réunies ici ; c’est là votre vocation ; ce doivent être là vos affaires, comme vos désirs ; c’est pour ce sujet que doivent couler vos larmes ; enfin c’est là ce que vous devez demander à Dieu. Non, non, mes sœurs, ce ne sont point les affaires du monde qui doivent nous occuper. En vérité, je ris, ou plutôt je m’afflige en voyant ce que quelques personnes viennent me recommander. Pour des intérêts temporels, pour de l’argent, elles réclament nos prières, tandis que, selon moi, elles devraient demander à Dieu la grâce de fouler aux pieds tous ces biens-là. Leur intention est bonne, aussi je prie selon leurs désirs ; mais je tiens pour certain que Dieu ne m’exauce jamais, lorsque je lui recommande des choses de ce genre. Le monde est en feu ; on veut, pour ainsi dire, condamner une seconde fois Jésus-Christ, puisqu’on suscite mille faux témoins ; on veut renverser l’Église : et nous perdrions le temps en des demandes qui, si Dieu les exauçait, ne serviraient peut-être qu’à fermer à une âme la porte du ciel ! Non, mes sœurs, ce n’est pas le temps de traiter avec Dieu des affaires peu importantes. S’il ne fallait avoir quelque égard à la faiblesse humaine, qui aime tant qu’on l’aide en toutes choses (et plaise à Dieu que nous l’aidions réellement), je serais fort aise que chacun sût que ce n’est pas pour de semblables intérêts que l’on doit prier Dieu avec tant d’ardeur dans ce monastère.

2CHAPITRE II2

3Il ne faut pas se mettre en peine des nécessités corporelles.3

Excellence de la pauvreté.

Ne pensez pas, mes sœurs, qu’en négligeant de contenter les gens du monde, vous deviez manquer du nécessaire. Je vous assure, moi, que si jamais vous essayez de vous procurer ce nécessaire par des artifices humains, vous mourrez de faim, et ce sera justice. Tenez les yeux élevés vers votre Epoux ; c’est lui qui se charge de votre entretien. Qu’il soit content de vous ; et ceux qui vous sont le moins affectionnés s’empresseront, malgré eux, de subvenir à vos besoins, comme vous en avez l’expérience. Et si, en travaillant à contenter Notre-Seigneur, vous veniez à mourir de faim, je dirais : Bienheureuses les Carmélites de Saint-Joseph !

Pour l’amour de Dieu, n’oubliez jamais ceci : puisque vous avez renoncé à avoir des revenus, renoncez aussi aux sollicitudes matérielles ; autrement tout est perdu. Que ceux qui, par la volonté de Notre-Seigneur, possèdent des revenus, s’en occupent, ce soin est légitime et conforme à leur état. Mais pour nous, mes sœurs, il y aurait de la folie ; autant vaut rêver du bien d’autrui, ce me semble, que de s’arrêter à imaginer la jouissance de ceux qui ont ces biens. D’ailleurs ces sollicitudes n’inspirent point aux personnes qui ne l’ont pas, la volonté de nous faire l’aumône. Abandonnez-vous à Celui qui peut mouvoir les cœurs, au maître des richesses et des riches. Par son ordre nous sommes venues ici. Ses paroles sont véritables, elles se réaliseront : le ciel et la terre passeront avant qu’elles manquent de s’accomplir. Soyons-lui fidèles et il nous sera fidèle, et si un jour il ne l’était pas, ce sera, n’en doutons point, pour notre plus grand bien. Ainsi laissait-il mourir les saints pour sa cause, afin d’accroître leur gloire par le martyre. Quel heureux échange d’en finir vite avec la vie pour aller jouir du rassasiement éternel !

Voyez, mes sœurs, je pense surtout, en vous donnant ces avis, au temps qui suivra ma mort, et c’est pour cela que je vous laisse par écrit, car tant que je serai en ce monde, je ne manquerai pas de vous les rappeler. Je sais par expérience combien l’on gagne à les mettre en pratique. Moins nous avons, moins j’ai de souci ; et Notre-Seigneur sait que j’éprouve plus de peine quand nous avons du superflu que si nous manquons du nécessaire. Encore ne saurai-je dire que nous ayons été dans la nécessité, tant Dieu est prompt à venir à notre secours.

Ce serait tromper le monde que d’avoir d’autres sentiments : en effet, nous passerions pour pauvres, et nous ne le serions qu’à l’extérieur, sans l’être d’esprit. Je m’en ferais conscience, parce que, selon moi, nous serions alors comme des riches qui demandent l’aumône. Dieu veuille nous préserver d’une pareille faute : car dans les monastères où l’on se laisse aller à ces soins trop empressés d’attirer des charités, on finira par en contracter l’habitude ; dès lors il pourra se faire que l’on demande ce qui n’est pas nécessaire, et peut-être à des personnes qui se trouvent dans un plus pressant besoin. A la vérité, ces personnes ne peuvent que gagner à ces dons, mais les monastères y perdent.

Je prie Dieu, mes filles, de ne pas permettre que cela vous arrive ; et si cela devait être, j’aimerais encore mieux que vous eussiez des revenus. Ainsi que votre esprit ne s’abandonne en aucune manière à ces préoccupations concernant le temporel ; je vous demande cette grâce en aumône et pour l’amour de Dieu. Mais si ce malheur arrivait dans cette maison, alors la moindre des sœurs devrait élever des cris vers Notre-Seigneur, et représenter humblement à la prieure qu’elle est hors du vrai chemin, et qu’une pareille infidélité amènera peu à peu la ruine de la véritable pauvreté. J’espère de la bonté du divin Maître que cela n’aura point lieu, et qu’il n’abandonnera pas ses servantes ; et si cet écrit, exigé par vous, devenait inutile pour d’autres motifs, il servira du moins à réveiller les sentiments que vous devez avoir sur la pauvreté. Croyez-le, mes filles, Dieu m’a donné, pour votre bien, quelque intelligence des avantages refermés dans cette sainte vertu. Ceux qui la pratiqueront les comprendront, mais non pas peut-être autant que moi ; car Dieu mes les a montrés à une lumière d’autant plus vive que j’avais été folle d’esprit, au lieu d’être pauvre d’esprit comme ma profession m’y engageait.

La pauvreté est un bien qui enferme en soi tous les biens ; elle nous confère comme le haut domaine des biens de ce monde ; car c’est en être maître que de les mépriser. Que m’importe, à moi, la faveur des monarques et des grands, si je ne désire point leurs richesses, et si, pour leur plaire, il me faut causer le moindre déplaisir à mon Dieu ? Que me font leurs honneurs, si j’ai une fois bien compris que le plus grand honneur d’un pauvre consiste à être véritablement pauvre ? Je tiens que les honneurs et les richesses vont presque toujours de compagnie ; celui qui aime l’honneur ne saurait haïr les richesses et celui qui abhorre les richesses ne se soucie guère de l’honneur. Entendez bien ceci, je vous prie.

A mon sens, ces honneurs humains entraînent toujours quelque attache aux biens temporels. C’est merveille que dans le monde une personne pauvre soit honorée ; quel que soit son mérite, l’on fait d’elle peu de cas. Mais quant à la véritable pauvreté, j’entends celle que l’on embrasse uniquement pour l’amour de Dieu, elle porte une dignité qui s’impose à tous ; elle n’a à contenter que Dieu et elle est sûre d’avoir beaucoup d’amis dès qu’elle n’a besoin de personne. Je le sais pour l’avoir vu.

Mais comme il existe tant d’écrits sur cette vertu, je m’arrête. D’ailleurs, incapable d’en saisir l’excellence et encore moins d’en parler dignement, je crans de la rabaisser par mes louanges. Qu’il me suffise d’avoir exposé ce que l’expérience m’a appris. J’avoue même que j’ai été jusqu’ici tellement hors de moi que je ne me suis pas entendue moi-même. Mais je ne change rien à ce que j’ai dit pour l’amour de Notre-Seigneur.

Songez que nos armes sont la sainte pauvreté ; au commencement de notre Ordre elle fut si estimée et si étroitement observée par nos bienheureux pères, qu’ils ne gardaient rien d’un jour à l’autre, ainsi que me l’ont affirmé des hommes qui sont à même de le savoir. Puisque à l’extérieur la pauvreté chez nous est moins austère, faisons effort pour qu’elle soit parfaite à l’intérieur. Nous n’avons que deux heures à vivre ; et puis, quelle récompense ! Mais quand il n’y en aurait point d’autre que de suivre un conseil de Notre-Seigneur, quel salaire pour nous que le bonheur d’imiter en quelque sorte ce divin Maître ! Voilà les armes que l’on doit voir sur nos bannières. Que le plus cher de nos vœux soit de garder la pauvreté intacte, dans nos demeures, dans nos vêtements, dans nos paroles et beaucoup plus dans nos pensées. Tant que vous tiendrez cette conduite, ne craignez point de voir déchoir la régularité qui règne dans cette maison. Sainte Claire appelait la pauvreté et l’humilité les deux grands murs de la vie religieuse et elle souhaitait en enclore ses monastères. En effet, que la pauvreté soit bien observée, elle sera, tant pour l’honneur du couvent que pour tout le reste, un bien plus ferme rempart que la magnificence des édifices. Gardez-vous, mes filles, d’élever de ces bâtiments superbes ; je vous le demande pour l’amour de Dieu, et par le sang de son Fils. Si cela vous arrivait, mon vœu, que je forme en conscience, est qu’ils s’écroulent le jour même où ils seraient achevés. Ce serait très mal, mes filles, de bâtir de grandes maisons avec le bien des pauvres.

Dieu nous en préserve ! Nos maisons doivent être petites et pauvres. Ressemblons en quelque chose à notre Roi ; il n’a eu en ce monde que l’étable de Bethléem où il est né, et la croix où il est mort : deux demeures, celles-là, où il ne pouvait y avoir que bien peu d’agrément. Quant à ceux qui aiment les vastes constructions, ils savent ce qu’ils font, et ils ont sans doute des intentions saintes. Mais pour treize pauvres petites religieuses, le moindre coin suffit. Ayez, je le veux, un enclos et dans cet enclos quelques ermitages où chacune de vous puisse aller prier seule. Je dis même qu’à cause de l’étroite clôture où vous vivez, cela vous est nécessaire, et j’ajoute que la solitude de ces ermitages favorise le recueillement de la prière et contribue à la dévotion. Mais des édifices vastes, ou quelque ornement recherché, Dieu nous en préserve ! Ayez sans cesse présente à l’esprit cette pensée, que tout doit s’écrouler au jour du jugement ; et qui sait si ce jour n’est pas proche ? Or, conviendrait-il que la maison de treize misérables religieuses fît un grand bruit en s’écroulant ? Les vrais pauvres n’en doivent pas faire ; ils seront gens de petit bruit, s’ils veulent qu’on ait compassion d’eux.

Quelle joie pour vous, mes filles, si quelqu’un se délivrait de l’enfer par une aumône qu’il vous aurait faite ! Or tout est possible, obligées comme vous l’êtes, de prier très assidûment pour vos bienfaiteurs. Toute aumône nous vient sans doute du Seigneur, mais il veut que nous en sachions gré à ceux par qui il nous la fait. Soyez donc toujours fidèles à payer ce tribut de reconnaissance et de prières.

Je ne sais ce que j’avais commencé à dire, parce que j’ai fait une digression. C’est Notre-Seigneur, je n’en doute pas, qui l’a ainsi voulu : jamais je n’avais pensé à écrire ce qui précède. Je prie sa divine Majesté de nous soutenir toujours de sa main, afin que l’on ne nous voie jamais déchoir de cette perfection de la pauvreté. Amen.

2CHAPITRE III2

3Suite du sujet commencé dans le premier chapitre. – L’occupation continuelle des sœurs doit être de prier Dieu pour ceux qui travaillent au bien de l’Eglise3

Je reviens au but principal pour lequel Notre-Seigneur nous a réunies dans cette maison. Mon désir ardent est que nous soyons quelque chose qui contente sa divine Majesté. A la vue du mal que font les hérétiques, à la vue de l’incendie que les forces humaines ne peuvent empêcher de s’étendre, voici ce qui m’a semblé nécessaire. En temps de guerre, lorsque les ennemis dévastent tout un pays, le prince, à bout d’expédients, se retire avec l’élite de ses troupes dans une ville qu’il fait solidement fortifier. De là il opère des sorties, et comme il ne mène au combat que des braves, souvent avec une poignée d’hommes il cause plus de mal à l’ennemi qu’avec des soldats nombreux, mais lâches. Par cette tactique, souvent on triomphe de ses adversaires, et si l’on ne remporte pas la victoire, au moins n’est-on pas vaincu. Pourvu qu’il ne se rencontre pas de traître dans la place, on y est invincible ; si on succombe, ce n’est que par la famine. Dans la forteresse où se trouvent retranchés les défenseurs de l’Église, on ne connaît point de famine qui force à capituler : ils peuvent mourir ; être vaincus, jamais. Mais quel est mon dessein en vous tenant ce langage ? C’est, mes sœurs, de vous faire connaître le but de nos prières. Ainsi, ce que nous devons demander à Dieu, c’est qu’il ne permette point que dans cette petite place forte, où se sont retirés les bons chrétiens, il s’en rencontre un seul qui passe au camp ennemi ; c’est qu’il donne aux capitaines de cette place ou de cette ville, c’est à dire aux prédicateurs et aux théologiens, des qualités supérieures ; enfin, comme ces capitaines, pour la plus part, sont tirés des ordres religieux, qu’il les fasse avancer dans la perfection propre à leur état. Cela est absolument nécessaire, puisque c’est du bras ecclésiastique, et non du bras séculier, comme je l’ai dit, que nous doit venir le secours. Quant à nous, incapables, à ce double point de vue, de rendre aucun service à notre Roi, efforçons-nous d’être telles, que nos prières puissent aider ces serviteurs de Jésus-Christ. N’oublions pas que c’est par une grande constance dans l’étude et dans la pratique de la vertu, qu’ils se sont rendus capables de défendre la cause de Notre-Seigneur.

Mais, direz-vous peut-être, pourquoi tant insister sur ce sujet, et pourquoi nous exhorter à secourir ceux qui sont meilleurs que nous ? Je vais vous en donner la raison : je ne crois pas que vous compreniez encore assez toute la grandeur du bienfait que Dieu vous a accordé, quand il vous a conduites dans un asile où vous vivez si tranquilles, loin des affaires, des occasions dangereuses et du commerce du monde. C’est là une très grande faveur. Or, les serviteurs de Dieu dont je parle ne jouissent pas de ces avantages ; cela ne convient même pas, et de nos jours moins que jamais. Leur office est de fortifier les faibles et de donner du courage aux petits ; imaginez des soldats sans capitaine. Il faut donc qu’ils vivent parmi les hommes, qu’ils conversent avec les hommes, qu’ils paraissent dans les palais, et que parfois même, leur extérieur les rende semblables à ceux qu’ils travaillent à sauver. Or, pensez-vous, mes filles, qu’il faille peu de vertu pour traiter avec le monde, pour vivre dans le monde, pour s’occuper des affaires du monde ? Pensez-vous qu’il faille peu de vertu pour condescendre, comme je l’ai dit, aux usages du monde, et pour être en même temps, dans son cœur, éloigné du monde, ennemi du monde ; pour y vivre comme dans un lieu de bannissement ; enfin, pour être non des hommes, mais des anges ? Car s’ils ne sont tels, ils ne sont pas dignes du nom de capitaines, et je prie Notre-Seigneur de ne pas permettre qu’ils sortent de leurs cellules. Ils feraient beaucoup plus de mal que de bien. Il ne faut point aujourd’hui qu’on voie des imperfections en ceux qui doivent enseigner les autres. Si leur vertu n’a jeté de profondes racines, s’ils ne sont fortement persuadés qu’ils doivent fouler aux pieds tous les intérêts de la terre, et vivre détachés de toutes les choses périssables pour ne s’attacher qu’aux éternelles, en vain voudraient-ils couvrir leurs imperfections, elles se trahiront d’elles-mêmes. Ils ont affaire avec le monde, c’est tout dire : ils peuvent s’assurer qu’il ne leur pardonnera rien, et qu’aucun de leurs actes imparfaits ne lui échappera. Les bonnes actions passeront souvent inaperçues pour lui, peut-être même ne les jugera-t-il pas telles ; mais les mauvaises ou les imparfaites, n’ayez pas peur. Je me demande, avec grand étonnement, qui peut apprendre aux gens du monde ce que c’est que la perfection. Car ils la connaissent, non pour la suivre, ils ne s’y croient point obligés et s’imaginent que c’est bien assez pour eux d’observer les commandements ; mais pour la condamner chez les autres. Ne vont-ils pas quelque fois jusqu’à prendre pour imperfection ce qui est une vertu ? Ainsi donc, gardez-vous de croire qu’il ne faille à ces athlètes qu’un faible secours d’en haut pour soutenir le grand combat où ils s’engagent.

C’est pourquoi je vous conjure de travailler à devenir telles, que vous obteniez de Dieu deux choses : la première, que parmi tant de savants et de religieux, il s’en rencontre beaucoup avec les qualités nécessaires pour servir utilement la cause de l’Église, et que ce Dieu de bonté daigne rendre capables ceux qui ne le sont pas assez, attendu qu’un seul homme parfait rendra plus de services qu’un grand nombre d’imparfaits ; la seconde, que lorsqu’ils seront une fois engagés dans cette mêlée, où la bataille est furieuse, je le répète, Notre-Seigneur les soutienne de sa main, afin qu’ils échappent à tant de périls qui les environnent dans le monde, et qu’ils ferment leurs oreilles aux chants des sirènes qui se rencontrent sur cette mer dangereuse. S’il plaît à Dieu que nous servions peu ou prou à cette victoire, nous aurons, nous aussi, du fond de notre solitude, combattu pour la cause de Dieu. A ce prix, je m’estimerai heureuse des souffrances que m’a coûtées la fondation de ce petit monastère, où j’ai voulu faire revivre, dans toute sa perfection, la règle primitive de notre Dame et Souveraine.

Ne vous imaginez pas qu’il soit inutile d’être ainsi continuellement occupées à prier Dieu pour les défenseurs de son Eglise : gardez-vous de partager le sentiment de certaines personnes à qui il paraît fort dur de ne pas prier beaucoup pour elles-mêmes. Est-il meilleure oraison que celle dont je parle ? Peut-être craignez-vous qu’elle ne serve pas à diminuer les peines que vous devez souffrir dans le purgatoire : je vous réponds qu’elle y servira. Et si elle ne suffit pas, eh bien, tant pis. Que m’importe, à moi, de rester jusqu’au jour du jugement en purgatoire, si par mes prières je sauve une seule âme ; combien plus si je suis utile à plusieurs et si je rends gloire à Dieu ? Méprisez des peines qui ont un terme, dès qu’il s’agit de rendre un service plus signalé à Celui qui a tant souffert pour l’amour de Notre-Seigneur, de lui demander qu’il exauce ces prières que nous lui adressons pour les défenseurs de sa cause. Quant à moi, toute misérable que je suis, j’implore de mon divin Maître cet avancement de sa gloire et du bien de son Eglise ; je n’ai pas d’autres désirs.

C’est bien de l’audace, à moi, de croire que je puisse avoir en cette matière quelque crédit auprès de Dieu. Aussi, O mon Seigneur, ce n’est point en moi que je me confie, mais en mes compagnes, vos servantes. Je sais qu’elles n’ont d’autre désir ou d’autre ambition que de vous plaire. Elles ont quitté pour l’amour de vous le peu qu’elles avaient, et elles auraient voulu posséder de plus grands biens, afin de les abandonner pour votre service. O mon Créateur, non, vous n’êtes point si ingrat que je puisse douter seulement de votre fidélité à les exaucer. Pendant que vous étiez sur la terre, mon divin Maître, vous n’avez point abhorré les femmes ; toujours, au contraire, avec la plus tendre bonté, vous avez répandu sur elles les trésors de votre grâce[1]

Ne nous écoutez pas, quand nous vous demanderons des honneurs, des revenus, de l’argent ou quelque autre chose de celles que le monde recherche. Mais, ô Père éternel, quand nous ne vous demanderons rien que pour la gloire de votre Fils, pourquoi n’exauceriez-vous pas elles qui seraient prêtes à perdre mille vies, et tous les honneurs du monde, pour l’amour de vous ? Montrez-vous propice, Seigneur, non à cause de nous, nous ne le méritons pas, mais à cause du sang et des mérites de votre Fils. O Père éternel, considérez que tant de coups de verges, tant d’outrages, tant d’indicibles tourments qu’il a soufferts, ne sont pas à mettre en oubli. Et comment, ô mon Créateur, des entrailles aussi tendres que les vôtres pourraient-elles souffrir ces excès d’ingratitude dont votre Fils est la victime ? ce sacrement où il nous a aimés jusqu’à l’extrême, qu’il a institué pour vous plaire et pour obéir au commandement que vous lui aviez fait de nous aimer, est l’objet de la haine de ces hérétiques de nos jours ; ils enlèvent à notre Jésus les sanctuaires où il avait fixé sa demeure, et ils démolissent ses églises. Encore, s’il avait manqué à quelque chose de ce qu’il devait faire pour vous contenter : mais il a tout accompli. N’était-ce pas assez, ô Père éternel, que durant sa vie, il n’ait pas eu où reposer sa tête, et qu’il ait été continuellement accablé de tant de souffrances ? Faut-il qu’on lui ravisse aujourd’hui les asiles où il convie ses amis, et les fortifie de cette nourriture qu’il sait leur être nécessaire pour soutenir leur faiblesse ? N’avait-il pas surabondamment satisfait pour le péché d’Adam ? et faut-il que toutes les fois que nous péchons, ce très aimant Agneau paye encore pour nous ? Ne le permettez pas, ô mon Souverain ! Que votre Majesté s’apaise ; détournez votre vue de nos péchés ; souvenez-vous que nous avons été rachetés par votre Fils très saint ; ne considérez que ses mérites, les mérites de sa glorieuse Mère, et ceux de tant de saints et de martyrs qui ont donné leur vie pour votre service.

Mais, hélas ! ô mon Maître, quelle est la créature qui a osé vous présenter cette requête au nom de tous ! Mes filles, quelle mauvaise médiatrice vous avez en moi ! qu’elle est peu digne de parler en votre nom, et d’obtenir ce qu’elle demande ! ce souverain juge ne va-t-il pas s’indigner encore davantage à la vue de ma témérité ? Seigneur, ce serait avec raison et justice ; mais considérez que vous êtes maintenant un Dieu de miséricorde : exercez-la envers cette pauvre pécheresse, ce chétif ver de terre qui ose prendre tant de hardiesse en votre présence. Oubliez mes œuvres, ô mon Dieu ; ne voyez que les désirs de mon cœur, et les larmes avec lesquelles je vous supplie de m’accorder cette grâce : au nom de vous-même, ayez pitié, je vous en conjure, de tant d’âmes qui vont à leur perte ; secourez votre Eglise ; arrêtez, Seigneur, le cours de tant de maux qui affligent la chrétienté, et, sans plus tarder, faites briller votre lumière au milieu de ces ténèbres.

Mes sœurs, recommandez, je vous en conjure, à Jésus-Christ cette chétive créature, et suppliez-le de lui donner l’humilité : je vous le demande comme une chose à laquelle vous êtes tenues. Si je ne vous exhorte point à prier d’une manière particulière pour les rois, pour les prélats de l’Eglise, et spécialement pour notre évêque, c’est que je vous vois maintenant si soigneuses de le faire que je tiens ma recommandation pour superflue. Mais celles qui viendront après nous doivent comprendre que si elles ont un saint supérieur, elles seront saintes. Comme il est si important que Dieu vous donne de tels hommes pour vous gouverner, ne cessez point de lui demander une pareille faveur.

Je viens de vous indiquer la fin à laquelle vous devez rapporter vos oraisons, vos désirs, vos disciplines, vos jeûnes ; si vous y manquez, sachez que vous ne faites point ce que Jésus-Christ attend de vous, et que vous n’atteignez point le but que vous devez poursuivre dans ce Carmel.

Notes :

[1] Ici le manuscrit de l’Escurial offre une page entièrement biffée et raturée. Au risque et malgré quelque crainte de déplaire à la sainte, D. Francisco Herrero Bayona a essayé de déchiffrer le texte effacé. En voici quelques lignes :

« vous avez rencontré, Seigneur, chez les femmes, autant d’amour et plus de foi que chez les hommes… Votre très sainte Mère était femme ; nous espérons en ses mérites et nous, qui portons son habit, nous avons malgré nos fautes une particulière confiance… Vous êtes un juge équitable et vous ne ressemblez pas aux juges de ce monde. Ceux-ci, étant fils d’Adam et en définitive tous des hommes, se défient de n’importe quelle vertu des femmes. Oui, un jour viendra, ô mon Roi, où tous seront mis à découvert. Je ne parle pas pour moi ; car le monde connaît déjà mes misères et je me réjouis de leur publicité. Mais il y a des circonstances où il n’est pas raisonnable de rebuter des cœurs vertueux et forts, fussent-ils des cœurs de femmes. »

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