Chap. 19 à 23 : Les difficultés de la méditation

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L’oraison : les difficultés de la méditation

2CHAPITRE XIX2

3De l’oraison. – Quelques avis aux âmes incapables de longs raisonnements.3

J’ai interrompu cet écrit depuis bien des jours, sans avoir jamais eu le loisir de le reprendre. Pour savoir où j’en étais, il serait nécessaire de le relire ; mais afin de ne pas perdre le temps, disons ce qui viendra, sans plus réfléchir.

Les esprits réglés, les âmes exercées dans la méditation et capables de recueillement, ont à leur usage tant de livres, et si bien faits et si autorisés par le mérite de leurs auteurs, que ce serait folie d’accorder une attention quelconque à mes avis en matière d’oraison. Ces ouvrages présentent les mystères de la vie et de la passion de Notre-Seigneur, distribués pour chaque jour de la semaine ; il contiennent en outre des méditations sur le jugement, sur l’enfer, sur notre néant, sur les grandes obligations que nous avons à Dieu ; enfin, ils renferment des instructions solides et des règles sûres pour le commencement et la fin de l’oraison. A ceux qui peuvent méditer ainsi, et qui en ont déjà la coutume, je n’ai rien à dire ; par un chemin si sûr, Notre-Seigneur les conduira au port de la lumière, et la fin répondra à un si bon commencement. Tous ceux qui pourront marcher par cette voie, y trouveront repos et sécurité ; car dès que l’esprit peut se fixer, on va sans fatigue.

Mais il est des personnes qui ne peuvent méditer de la sorte ; c’est à elles que je voudrais donner quelques avis salutaires, si Notre-Seigneur daigne m’en faire la grâce : s’il me la refuse, vous saurez du moins qu’il y a beaucoup d’âmes qui passent par la voie pénible dont je vais parler, et vous ne vous affligerez point, si vous êtes de ce nombre.

Il y a certains esprits si mobiles et si déréglés, qu’on pourrait les comparer à des chevaux qui ne sentent plus le frein ; on ne peut plus les arrêter ; ils vont tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, toujours inquiets, soit que cela vienne de leur naturel, soit que Dieu le permette ainsi[1]. J’avoue qu’ils me font grand’pitié : ils ressemblent, à mon avis, à des gens qui ayant une extrême soif et voulant aller boire à une fontaine qu’ils voient de loin, trouvent des ennemis qui leur en disputent l’accès, à l’entrée, au milieu et au terme du chemin. Ils surmontent, non sans beaucoup de peine, les premiers ennemis ; mais ils se laissent vaincre par les seconds. Ils aiment mieux mourir de soif que de combattre plus longtemps, pour boire d’une eau qui doit leur coûter si cher ; la force leur manque, ils perdent courage. Ceux mêmes qui en ont assez pour vaincre les seconds ennemis, perdent cœur devant les troisièmes ; et peut-être n’étaient-ils alors qu’à deux pas de cette source d’eau vive dont Notre-Seigneur disait à la Samaritaine que celui qui en boirait n’aurait plus soif.

Oh ! qu’il est bien vrai, comme l’a dit Celui qui est la vérité même, que ceux qui s’abreuvent à cette fontaine n’ont plus soif d’aucune des choses de cette vie ; mais combien des choses de la vie future ! La soif d’ici-bas ne saurait nous en donner une idée. Comme ils ont soif d’éprouver cette soif inestimable ! Elle est pour eux un martyre, mais elle a des délices qui apaisent ses ardeurs. C’est une soif qui éteint lis désirs naturels, mais remplit les autres. Lorsqu’il plait à Dieu d’étancher cette soif dans une âme, une des plus grandes grâces qu’il puisse lui accorder, c’est de la laisser encore altérée ; et le besoin n’est que plus vif, après avoir bu de cette eau, d’en boire encore. Parmi les nombreuses propriétés de l’eau, il en est trois qui se présentent en ce moment à mon souvenir, et qui reviennent à mon sujet. La première est de rafraîchir : quelque chaleur que nous ayons, l’eau nous l’enlève. Elle éteint même les grands feux, sauf celui de goudron, qui s’en active au contraire[2]. Quelle merveille, mon Dieu ! que l’eau ajoute à l’ardeur du feu, quand il est vif, quand il est fort, quand il est supérieur aux éléments naturels, et que l’élément qui lui est contraire, au lieu de l’éteindre, l’enflamme de plus en plus !

Il me serait très utile de pouvoir consulter quelque savant, j’apprendrais de lui les propriétés des choses et je pourrais alors me bien expliquer. Je me délecte à traiter un pareil sujet, mais je ne sais comment l’exposer, et je n’en ai peut-être pas l’intelligence.

Mes sœurs, dès le jour où Dieu vous fera boire à cette eau, vous verrez,- celles d’entre vous qui en boivent le voient déjà, - de quelles délices l’âme est alors inondée. Vous comprendrez comment le véritable amour de Dieu, quand il est dans sa force, libre de toutes les choses de la terre, et planant au-dessus d’elles, devient maître de tous les éléments, et du monde lui-même. Ne craignez point que l’eau de la terre éteigne ce feu de l’amour de Dieu. Car quelque contraire qu’elle lui soit, cette eau n’a pas de pouvoir sur lui. Il est maître absolu, et au-dessus de ses lois. Vous ne vous étonnerez donc pas, mes sœurs, de tous les efforts que je fais dans ce livre pour vous porter à acquérir cette liberté. N’est-ce pas une chose admirable, qu’une pauvre religieuse de Saint-Joseph puisse parvenir à régner en souveraine sur toute la terre et sur les éléments ? Faut-il s’étonner, après cela, que les saints, avec l’assistance de Dieu, aient fait des éléments tout ce qu’il leur a plu ? Le feu et les eaux obéissaient à saint Martin, les poissons et les oiseaux à saint François ; plusieurs autres saints ont exercé un pareil empire sur les créatures. On voyait manifestement qu’ils s’étaient rendus maîtres de toutes les choses de la terre, en les méprisant et se soumettant sans réserve à Celui qui en est le souverain maître. Ainsi, comme je l’ai dit, l’eau d’ici-bas ne peut rien contre ce feu ; ses flammes montent trop haut, et son foyer même est trop élevé.

Il est d’autres feux qui n’ont pour principe qu’un faible amour de Dieu, et qui sont étouffés par le premier accident. Mais il n’en est point de même, oh ! non, de celui dont je parle. Quand toute une mer de tentations viendraient fondre sur lui, il ne s’éteindrait pas, et brûlerait malgré elles. Si c’est une eau qui tombe du ciel, elle ne fera que redoubler son ardeur. Cette eau et ce feu ne sont point opposés, leur pays natal est le même ; loin de se nuire, chacun favorise l’effet de l’autre. Cette eau, en effet, formée par les larmes qui coulent de la véritable oraison, est un don du Roi du ciel ; aussi contribue-t-elle à embraser et à entretenir ce feu ; et le feu aide l’eau des larmes à rafraîchir l’âme.

O Dieu, quelle agréable et merveilleuse chose qu’un feu qui refroidit (car ce feu refroidit, il glace même les affections terrestres) lorsqu’il agit de concert avec l’eau vive du ciel, j’entends cette source d’où découlent les larmes dont je parlais, et qui sont un don de Dieu, et non un fruit de notre industrie ! Cette eau céleste, je le répète, éteint en nous toute ardeur pour les choses de la terre et nous empêche de les considérer autrement que pour y allumer ce feu divin, à qui ses progrès ne suffisent jamais et qui voudrait, s’il pouvait, embraser l’univers.

La seconde propriété de l’eau est de purifier ce qui est impur ; et si l’on manquait d’eau pour cet usage, en quel état serait le monde ? Or, sachez-le, mes filles, cette eau vive dont je parle, cette eau céleste, cette eau claire, a une telle vertu, quand rien ne la trouble, quand rien ne la souille, mais qu’elle tombe directement du ciel, que d’en boire une seule fois, l’âme, je ne crains pas de l’affirmer, se trouve nette et purifiée de toutes ses fautes.

Cette eau, comme ,je l’ai dit ailleurs, est l’union divine, faveur toute surnaturelle et qui ne dépend pas de nous. Si Dieu nous fait don de cette eau, ce n’est que pour purifier une âme et la rendre nette de toute fange, misère et autres suites du péché. Les douceurs qui viennent par la méditation ordinaire ressemblent, quoi qu’elles fassent, à une eau de ruisseau et non de source, qui court sur la terre, qui se charge nécessairement du limon qu’elle entraîne, et qui perd ainsi de sa pureté et de sa limpidité. Aussi je ne donne point le nom d’eau vive à cette oraison de simple méditation. C’est du moins ainsi que je le comprends. Nous avons beau faire, en effet, notre âme, en se servant du corps et de ses organes terrestres, prend, malgré elle, quelque chose de la boue du chemin. Un exemple sera plus clair. Nous voulons nous exciter au mépris du monde, et nous considérons combien tout en lui est vain et passe vite ; sans y prendre garde, nous nous trouvons saisis et occupés de choses mondaines qui nous plaisent ; nous désirons les fuir, mais nous nous attardons à penser comment cela s’est fait, comment cela se fera, et ce que nous avons fait nous-mêmes et ce que nous ferons : de telle sorte que les considérations mêmes que nous appelons à notre secours, pour nous délivrer du monde, deviennent un vrai péril. Ce n’est pas qu’il faille pour cela les abandonner ; mais il y a lieu de craindre ; il faut être sur ses gardes.

Dans l’autre manière d’oraison, Dieu prend sur lui cette sollicitude : il ne veut pas se fier à nous du soin de notre âme. Il l’aime tellement qu’il ne lui permet pas de s’engager en des choses qui puissent lui nuire, dans le temps où il veut la faire jouir de ses faveurs. Ainsi, tout à coup, il l’approche de lui, il lui montre en un instant plus de vérités, il lui donne une plus claire vue de toutes les choses du monde, qu’elle n’aurait pu l’acquérir en plusieurs années. Dans la voie ordinaire, la vue n’est point libre, et nous sommes aveuglés par la poussière que nous soulevons en marchant. Dans l’autre voie, Notre-Seigneur nous fait atteindre le but, sans que nous sachions comment.

La troisième propriété de l’eau est d’étancher notre soif. La soif, ce me semble, est le désir d’une chose dont nous avons un si grand besoin que nous ne saurions, sans mourir, en être entièrement privés. Chose étrange que l’eau : s’il n’y en a pas, on meurt ; et s’il y en a trop, on meurt aussi. Témoin les noyés en si grand nombre.

O mon Maître, quel bonheur de se voir submergé dans cette eau vive jusqu’à y perdre la vie ! Mais cela est-il possible ? Oui. Notre amour pour Dieu, notre désir de lui être unis, peuvent croître à un tel point, que le corps ne puisse plus le supporter : et ainsi il y a eu des personnes qui en sont mortes. J’en connais une à qui cette eau vive était prodiguée en si grande abondance qu’elle en serait morte, sans un secours particulier de Dieu. Son âme en était comme ravie et séparée du corps, pour indiquer le repos dont elle jouissait dans cet état. Elle mourait de se sentir en ce monde, mais elle ressuscitait en Dieu, et Dieu la rendait capable d’un bonheur dont elle n’aurait pu jouir sans perdre la vie, si elle fût demeurée en elle-même.

Comprenons cette vérité. Comme en Dieu, qui est notre souverain bien, il ne saurait y avoir rien qui ne soit parfait, il ne nous accorde jamais rien qui ne soit pour notre avantage ; et quelque abondante que soit l’eau qu’il nous donne, elle ne peut pas nous venir de lui en excès. C’est pourquoi lorsqu’il donne à une âme beaucoup de cette eau, il la rend capable d’en boire beaucoup : de même que celui qui fait un vase lui donne la capacité nécessaire pour contenir ce qu’il y veut mettre.

Quant aux désirs de cette eau vive, ils sont toujours, lorsqu’ils viennent de nous, accompagnés de quelque imperfection ; et s’il s’y rencontre quelque chose de bon, nous en sommes redevables à l’assistance de Notre-Seigneur. Nous ne sommes pas assez discrets ; comme il y a dans la peine que causent ces désirs tant de suavités et de délices, nous croyons ne pouvoir jamais nous en rassasier. Nous mangeons sans mesure ; nous excitons encore de tout notre pouvoir la véhémence de ce désir, et il devient quelquefois si fort qu’il ôte la vie. Bienheureuse mort sans doute ! mais peut-être ceux dont elle finit l’exil auraient pu, en continuant de vivre, aider les autres à mourir du désir de cette mort. Selon moi, il y a ici un artifice du démon à craindre : voyant combien la vie de ces personnes lui peut apporter de dommage, il les excite à se livrer à des pénitences indiscrètes, afin de ruiner leur santé ; gros bénéfice pour lui. Voilà pourquoi une âme qui est arrivée jusqu’à éprouver une soif si violente, doit se tenir sur ses gardes, parce qu’elle peut être assurée qu’elle aura cette tentation. Si elle ne meurt pas de soif elle ruinera sa santé, et laissera, malgré elle, percer au dehors le secret de son intérieur : ce qu’il faut éviter avec tout le soin possible. Quelquefois, il est vrai, les précautions seront vaines, et on s’apercevra de certains mouvements de notre âme que nous voudrions tenir cachés. Du moins prenons garde, quand nous sentons l’impétuosité de ce désir s’accroître avec tant de violence, de l’augmenter nous-mêmes. Tâchons, au contraire, de l’arrêter doucement, à l’aide de quelque autre considération. Quelquefois la nature agit autant dans ce désir que l’amour de Dieu. Car il y a des personnes qui désirent avec ardeur tout ce qu’elles désirent, quand bien même ce serait quelque chose de mauvais ; celles-là, à mon avis, ne sont pas des plus mortifiées ; la mortification, qui sert à tout, modérerait en elles ce désir.

Mais n’est-il pas déraisonnable de se détacher d’une chose qui est si bonne ? Nullement. Car je ne prétends pas qu’il faille étouffer ce désir, mais seulement le modérer par un autre, qui peut-être sera d’un mérite égal. Je veux m’expliquer plus clairement. Il nous vient, comme à saint Paul, un grand désir de nous voir délivrés de la prison de ce corps pour être avec Dieu. La peine que nous cause ce désir étant à la fois si légitime et si suave, il ne faudra pas une petite mortification pour l’arrêter, on ne le pourra même pas entièrement. Quelquefois cette peine va presque jusqu’à troubler le jugement. C’est ce que j’ai vu arriver naguère à une personne, qui n’est sans doute ni violente, ni impétueuse de caractère, mais qui sait si bien rompre en tout sa volonté, qu’elle semble n’en plus avoir ordinairement. Pendant quelque temps je la vis comme hors d’elle-même, tant sa peine était excessive, et tant elle faisait d’efforts pour la dissimuler. Dans un cas pareil, alors même que l’ardeur du désir vient de Dieu, il est, selon moi, de l’humilité de craindre, parce que nous ne devons point nous croire un amour de Dieu assez grand pour nous réduire à une telle extrémité. De plus, je dis qu’une personne en cet état doit, si elle le peut, car peut-être ne le pourra-t-elle pas toujours, faire diversion au désir de mourir, en considérant qu’en vivant elle procurera à Dieu plus de gloire ; que peut-être elle ouvrira les yeux à quelque âme, qui sans cela se perdrait ; qu’en demeurant plus longtemps au service de Dieu, elle méritera de jouir plus intimement de lui dans le ciel ; enfin qu’elle a lieu de trembler, en songeant au peu qu’elle a fait jusque-là. A l’aide de ces pensées, l’âme trouvera consolation dans son tourment, et adoucissement à sa peine ; elle en tirera en outre un grand profit, celui de plaire à Notre-Seigneur, en consentant à vivre, et à supporter le martyre de son exil. Elle doit ici se tenir à elle-même le langage qu’elle adresserait à une personne extrêmement affligée. Pour la consoler, elle lui dirait : Prenez patience, abandonnez-vous entre les mains de Dieu, priez-le d’accomplir en vous sa volonté. Croyons, en effet, que le plus sûr est de nous abandonner à lui en toutes choses.

Le démon peut aussi contribuer à augmenter la violence de ce désir ; on en voit la preuve dans un exemple rapporté, je crois, par Cassien. Le tentateur persuada à un ermite, dont la vie était très austère, de se jeter dans un puits, lui faisant entendre qu’il verrait plus tôt Dieu. Pour moi, je suis convaincue que la vie de ce solitaire n’avait pas été sainte, ni son humilité véritable : autrement, Notre-Seigneur qui est fidèle, n’eût point permis qu’il se fût aveuglé de la sorte dans une chose si claire.

Il est évident que tout désir qui vient de Dieu, loin de porter au mal, est accompagné de lumière, de discrétion et de sagesse ; mais il n’est point d’artifice dont l’ennemi de notre salut ne se serve pour nous nuire. Comme il veille toujours, veillons, nous aussi. Cet avis est utile en bien des circonstances : ainsi l’on doit, par exemple, abréger le temps de l’oraison, quelque consolation que l’on y goûte, lorsque l’on aperçoit que les forces du corps commencent à défaillir, ou que la tête s’en trouve mal. En tout, la discrétion est grandement nécessaire.

Pourquoi, mes filles, vous ai-je montré la palme de la victoire avant le combat, en vous dévoilant le bonheur de l’âme qui, parvenue à cette céleste fontaine, s’abreuve de ses eaux vives ? C’est afin que, loin de vous laisser abattre par les souffrances et les obstacles du chemin, votre courage s’enflamme, et ne cède jamais à la fatigue. Sans cela il pourrait arriver, comme je l’ai dit, qu’étant venues jusqu’au bord de la fontaine et n’ayant plus qu’à vous baisser pour boire, vous abandonniez tout et perdiez cette faveur, persuadées que vous n’avez pas la force d’atteindre jusqu’à elle et que vous n’êtes pas destinées à la recevoir.

Considérez que Notre-Seigneur nous convie tous ; puisqu’il est la vérité même, nous ne saurions en douter. Si ce banquet n’était pas général, il ne nous y appellerait pas tous ; et quand même il nous y appellerait, il ne dirait pas : Je vous donnerai à boire. Il aurait pu dire : Venez tous, vous ne perdrez rien à me servir ; quant à cette eau céleste, j’en donnerai à qui il me plaira. Mais comme il ne met de restriction ni dans son appel ni dans sa promesse, je tiens pour certain que tous ceux qui ne s’arrêteront point en route, boiront enfin de cette eau vive. Daigne Notre-Seigneur, qui nous la promet, nous faire la grâce de la chercher comme il convient !

2CHAPITRE XX2

3Des consolations diverses qu’apportent l’oraison et du bienfait de les partager avec d’autres.3

Il semble qu’il y a contradiction entre ce dernier chapitre et ce que j’ai dit auparavant, lorsque, pour consoler les âmes qui ne parviennent pas jusqu’à la contemplation, j’ai avancé qu’il y a plusieurs chemins pour aller à Dieu, de même qu’il y a plusieurs demeures dans le ciel. Je le maintiens encore. Notre-Seigneur, connaissant notre faiblesse, et prenant conseil de sa bonté, nous a ménagé des secours en rapport avec nos besoins. Toutefois il n’a pas dit aux uns d’aller par un chemin, et aux autres d’aller par un autre ; mais dans l’excès de sa miséricorde, il a permis à tous d’aller boire à cette fontaine de vie. Qu’il en soit à jamais béni. A moi particulièrement quelles raisons n’avait-il pas pour me défendre. Il ne m’a pourtant pas arrêtée, quand j’ai fait les premiers pas vers ces eaux vives, mais il tout disposé pour que j’y fusse plongée jusqu’au fond. Il n’en défend donc l’approche à personne, mais il nous y invite tous publiquement et à grands cris. Cependant comme il est si bon, il ne nous force pas ; mais il a bien des manières de donner à boire à ceux qui veulent le suivre, afin que nul ne soit privé de consolation et ne meure de soif. En effet de cette source abondante jaillissent divers ruisseaux, les uns plus grands, les autres moindres et d’autres si petits qu’ils n’ont qu’un filet d’eau : ceux-ci pour les enfants, c’est-à-dire pour ceux qui commencent ; s’ils avaient plus, ils seraient épouvantés de voir tant d’eau.

Ne craignez donc point, mes sœurs, de mourir de soif dans ce chemin ; jamais l’eau des consolations ne vous manquera à ce point. Croyez-moi donc, et marchez toujours, combattez avec courage, mourez plutôt que d’abandonner votre entreprise ; vous n’êtes ici que pour combattre et pour persévérer dans la résolution de mourir, plutôt que de renoncer au but final. Si Notre-Seigneur vous laisse endurer quelque soif en cette vie, dans la vie éternelle, il vous fera boire à longs traits de cette eau divine ; ne craignez pas qu’il manque à sa parole. Puissions-nous ne pas manquer à la nôtre ! Amen.

Comment doit-on commencer ce voyage, de manière à ne pas s’égarer dès le début ? Je vais traiter brièvement ce point, qui est le plus important ; j’ajoute même que de lui dépendent tous les autres. Je ne prétends pas que celui dont la résolution ne serait pas encore aussi ferme que je le dirai bientôt, doive renoncer à entreprendre ce voyage : Notre-Seigneur le fortifiera peu à peu. Et quand il n’avancerait que d’un pas, ce pas est d’un grand mérite, et il peut être sûr d’en être récompensé. C’est comme un homme qui aurait un chapelet auquel seraient appliquées des indulgences ; s’il le dit une fois, il les gagne une fois ; et s’il continue, il les gagnera autant de fois qu’il le récite ; mais si jamais il ne le prend en main et se contente de le tenir dans l’étui, il vaudrait mieux qu’il ne l’eût point. De même, quoique cette personne ne continue pas à marcher, le peu qu’elle aura marché lui donnera lumière pour se bien conduire ailleurs, et la lumière qu’elle recevra sera en proportion de la route parcourue. Enfin, qu’elle soit certaine que si elle quitte ce chemin, elle ne se trouvera jamais mal de l’avoir pris, parce que jamais le bien ne produit le mal.

Aussi, mes filles, travaillez à dissiper les craintes des personnes qui vous sont chères, et en qui vous verrez quelque disposition à entreprendre un tel voyage. Dans tous vos entretiens, je vous en prie, pour l’amour de Dieu, ayez toujours pour but le bien spirituel de ceux à qui vous parlez. L’avancement des âmes étant l’objet de votre oraison, et votre devoir étant de le demander sans cesse à Dieu, vous ne seriez pas excusables, si vous ne le procuriez pas vous-mêmes par tous les moyens. Voulez-vous être bonne parente ? en voilà le moyen ; bonne amie ? ne songez pas à autre chose. Ayez la vérité dans le cœur, comme la méditation doit l’y établir, et vous verrez clairement quel amour nous devons avoir pour le prochain.

Ce n’est plus le temps, mes sœurs, de s’amuser à des jeux d’enfants ; j’appelle de ce nom ces amitiés honnêtes qu’on cultive dans le monde. Ainsi vous ne devez jamais user de ces paroles : M’aimez-vous ? Ne n’aimez-vous point ? ni avec vos parents, ni avec nul autre, si ce n’est pour quelque fin importante, ou pour le bien spirituel d’une personne. Quelquefois, en effet, pour disposer quelqu’un de vos frères, de vos proches ou quelque autre personne semblable, à écouter une vérité et à en faire son profit, il sera besoin d’user de ces témoignages d’amitié toujours agréables à la nature : une de ces paroles affectueuses (c’est ainsi qu’on les appelle dans le monde) pourra faire sur eux plus d’impression que plusieurs autres, qui auront directement Dieu pour objet, et les préparera à bien recevoir ce qu’on leur dit pour le bien de leur âme. Ainsi, pourvu que l’on n’en use que dans cette vue, je ne les désapprouve pas, mais autrement, elles n’apporteraient aucun profit, et pourraient, à votre insu, causer du dommage.

Les gens du monde ne savent-ils pas qu’étant religieuses, votre occupation est l’oraison ? Gardez-vous donc bien de dire : Je ne veux pas qu’on me croie parfaite ; parce que le monde étend à toute la communauté, le bien ou le mal qu’il aperçoit en vous. C’est très regrettable que des religieuses, étroitement obligées par état à ne parler que de Dieu, s’imaginent pouvoir avec raison dissimuler en semblables circonstances, à moins que ce ne soit pour quelque grand bien, ce qui arrive rarement. Votre manière d’agir doit être celle d’une épouse de Jésus-Christ, et vous devez aussi en avoir le langage. Que ceux qui voudront traiter avec vous, apprennent votre langage ; s’ils s’y refusent, gardez-vous bien d’apprendre le leur ; ce serait l’enfer. S’ils vous trouvent grossières, il importe peu ; s’ils vous disent hypocrites, il importe moins encore. Vous y gagnerez de n’être visitées que de ceux qui entendront votre langage. Un homme qui n’entendrait point l’arabe, ne pourrait parler longtemps avec un autre qui ne saurait point d’autre langue. Ainsi cesseront-ils de vous importuner et de vous nuire ; car il vous nuirait, et beaucoup, de commencer à parler une autre langue : tout votre temps se consumerait à cela ; et vous ne sauriez comprendre, comme moi, qui l’ai expérimenté, quel est le mal qu’en reçoit une âme. En voulant apprendre cette langue, on oublie l’autre ; de là naît une inquiétude continuelle, état qu’il faut absolument éviter, parce que rien n’est plus nécessaire que la paix et la tranquillité de l’esprit, pour avancer dans ce chemin dont je commence à vous parler.

Si ceux qui communiqueront avec vous, veulent apprendre votre langue, quelle doit être votre conduite ? Attendu qu’il ne vous appartient pas d’enseigner, contentez-vous de leur dire les trésors que l’on gagne à être initié à ce langage, et ne vous lassez point de le leur répéter ; mais faites-le avec piété, avec charité, et joignez-y vous oraisons, afin que, connaissant tout le prix de la science à laquelle ils aspirent, ils cherchent des maîtres capables de les en instruire. Ce ne serait pas une petite faveur que vous recevriez de Dieu, si vous pouviez allumer dans une âme le désir de ce bien.

Mais, lorsque l’on veut commencer à parler de ce chemin, que de choses se présentent à l’esprit, même quand on y a aussi mal marché que moi. Plaise à Dieu, mes sœurs, que mes paroles soient meilleures que mes œuvres. Amen.

2CHAPITRE XXI2

3Combien il importe de commencer à faire oraison avec une volonté résolue.3

Ne vous étonnez pas, mes filles, qu’il faille songer à tant de choses pour commencer ce voyage divin : le chemin où nous entrons est un chemin royal qui conduit au ciel. Est-il étrange que la conquête d’un tel trésor nous coûte un peu cher ? Un temps viendra, où nous comprendrons que le monde entier ne saurait le payer.

Eh bien ! quelles doivent être les dispositions de ceux qui commencent leur voyage, avec un sincère désir d’arriver au bout et de s’abreuver à la source de vie ? D’abord, et par-dessus tout, une ferme et inébranlable résolution de ne suspendre leur course, que lorsqu’ils seront parvenus au terme. Ainsi, qu’ils avancent toujours, en dépit des obstacles, des difficultés, des tribulations, des murmures ; sans écouter la crainte ou de n’arriver point au but, ou de mourir en chemin, ou de manquer de courage dans l’épreuve, sans s’inquiéter du monde qui nous dit : « Cette voie est dangereuse : une telle s’y est perdue ; celle-ci s’est égarée ; cette autre qui ne cessait de prier, est tombée ; on nuit ainsi à la vertu ; les femmes sont sujettes aux illusions ; ce n’est pas fait pour elles ; mieux vaut filer ; elles n’ont pas besoin de ces raffinements ; le Pater et l’Ave Maria suffisent. » Oui, sans doute, mes sœurs, cela suffit, je suis la première à en convenir ; il y aura toujours un sérieux avantage à établir son oraison sur la prière, qui est sortie d’une bouche comme celle de Notre-Seigneur. En cela ils disent vrai ; et si notre faiblesse n’était si grande et notre dévotion si tiède, nous n’aurions besoin ni d’autres manières de prier, ni d’aucun livre traitant de l’oraison.

Mais je parle ici à des âmes incapables de se recueillir pour contempler des mystères, et qui trouvent cette sorte d’oraison trop artificielle ; je pense aussi à certains esprits si subtiles que rien ne les satisfait jamais ; et je veux à leur usage établir sur le Pater quelques règles pour commencer, continuer et finir l’oraison ; je ne m’arrêterai d’ailleurs pas à des considérations plus hautes.

Aucune crainte désormais qu’on vous ôte vos livres : si vous faites cette prière avec affection et humilité, vous n’aurez pas besoin d’autre chose. Pour moi, j’ai toujours eu grand goût aux paroles de l’Evangile, et elles m’ont plus portées au recueillement que les ouvrages les mieux écrits. Du reste, quand ces livres n’étaient point d’auteurs bien approuvés, je n’avais aucune envie de les lire.

Je m’approcherai donc du Maître de la sagesse, et peut-être me donnera-t-il quelques enseignements qui vous satisferont. A Dieu ne plaise toutefois que je prétende vous expliquer ces divines oraisons ; assez d’autres l’on fait, et quand cela ne serait point, je regarderais comme une impertinence de m’y hasarder. Je vous proposerai seulement quelques considérations sur les paroles du Pater, pour vous épargner les longues lectures, qui éteignent parfois la dévotion dans les matières les plus dévotes. Un maître qui enseigne s’affectionne à son disciple, cherche à lui faire aimer la leçon et l’aide de son mieux à l’apprendre. Ainsi en agira ce divin Maître avec nous. Ne faites donc aucun cas ni des craintes que plusieurs vous inspireront, ni des dangers dont ils vous feront la peinture. Plaisante chose en vérité que je prétendisse aller sans péril par un chemin infesté de voleurs et à la recherche d’un grand trésor ! Ah ! bien oui, au train dont va le monde, espérez qu’il vous laissera prendre ce trésor sans résistance. Pour un simple maravédi les gens du siècle passeront des nuits sans dormir, et vous tourmenteront corps et âme. Et quand vous allez, vous, chercher un trésor, quand vous allez l’emporter de force, suivant le mot du Seigneur « les violents le ravissent », quand vous y allez par un chemin royal, par un chemin sûr, par le chemin où marche devant vous le Roi Jésus, par le chemin que suivirent tous ses élus, on vous parle de dangers, on vous donne des frayeurs ! Eh ! quels dangers ne courent pas plutôt ceux qui cherchent le même trésor, à leur fantaisie et sans chemin aucun ?

O mes filles ! ces périls sont incomparablement plus grands ; mais ils ne les connaîtront que quand ils y seront tombés, quand ils ne trouveront personne qui leur tende la main, quand ils n’auront plus d’espoir d’atteindre à l’eau vive, dont ils ne boiront ni peu ni prou, ni à rigole ni à ruisseau. Or, sans une seule goutte de cette eau céleste, comment poursuivront-ils une route où il y a tant d’ennemis à combattre ? N’est-il pas évident que, dans le temps le plus favorable, ils mourront de soif ?

Que nous le voulions ou non, nous marchons tous, quoique de différentes manières, vers cette fontaine de vie ; mais il n’y a, croyez-m’en, qu’un chemin qui y conduit, c’est l’oraison. Quiconque nous en indique un autre, vous trompe.

L’oraison doit-elle être mentale ou vocale pour tous, c’est ce que je n’examine pas maintenant. La vérité est que les deux sortes d’oraison vous sont nécessaires : les personnes religieuses doivent les allier l’une à l’autre. Si quelqu’un vous dit qu’il y a du danger, regardez-le comme un ennemi dangereux, et fuyez tout commerce avec lui. Gravez cet avis dans votre mémoire, il pourra vous être utile un jour. Le danger, c’est de manquer d’humilité et des autres vertus. Mais à Dieu ne plaise que l’on puisse jamais dire que le chemin de l’oraison est un chemin dangereux. C’est le démon, n’en doutons pas, qui a inventé ces frayeurs, et, par cet artifice, il est parvenu à faire tomber quelques âmes, adonnées en apparence à l’oraison.

Considérez l’aveuglement du monde. Il ferme les yeux sur ces milliers d’infortunés qui menaient une vie de dissipation, et non d’oraison, et qui sont tombés dans l’hérésie et dans de graves désordres. Si, au contraire, parmi le grand nombre des personnes d’oraison, le démon, pour mieux arriver à ses fins, en séduit quelques-unes faciles à compter[3], on en profite pour inspirer à d’autres une peur extrême de la vertu. Vain prétexte, et qui ne couvre pas ceux qui l’invoquent, parce qu’ils n’évitent le mal qu’en omettant le bien. L’invention est des plus perfides que je connaisse et vient sûrement du démon.

O mon Maître ! défendez vous-même votre cause. Voyez dans quel faux sens on explique vos paroles ; et ne permettez pas que ceux qui vous servent tombent en de pareilles faiblesses.

Un avantage vous est assuré, mes filles, c’est que vous rencontrerez toujours des amis qui vous soutiendront. Tel est en effet le véritable serviteur de Dieu, éclairé d’en haut sur le vrai chemin, que loin de céder à ces frayeurs, il en ressent un plus vif désir de ne pas s’arrêter.

Il voit clairement venir le coup du démon ; mais il l’évite et frappe lui-même son adversaire à la tête, d’un coup qui lui cause plus de dépit que toutes les complaisances de ses esclaves ne lui apportent de joie.

Dans ces temps de troubles et de zizanie où le démon entraîne, ce semble, à sa suite tous les hommes éblouis par l’apparence d’un bon zèle, que fait Dieu ? Pour ouvrir les yeux à tant d’aveugles et pour leur découvrir de qui viennent ces ténèbres, qui les empêchent de voir le vrai chemin, il suscite un homme. O grandeur de Dieu ! souvent un homme ou deux, qui disent la vérité, sont plus puissants que beaucoup d’autres réunis. Peu à peu ils parviennent à montrer la véritable voie ; Dieu leur donne du courage. Si on dit que l’oraison offre des dangers, ils tâchent d’en montrer l’excellence, moins par des paroles, que par des œuvres. Dit-on qu’il n’est pas bon de communier souvent, ils s’approchent plus fréquemment de la sainte table. Ainsi, pourvu qu’il y ait un ou deux hommes qui, sans trembler, visent au plus parfait, peu à peu Notre-Seigneur regagne ce qu’il avait perdu.

Elevez-vous donc, mes sœurs, au-dessus de ces craintes ; en des choses de cette importance, ne faites jamais cas de l’opinion du vulgaire. Considérez que nous ne vivons pas dans des temps où l’on puisse ajouter foi à toutes sortes de personnes, mais seulement à celles qui conforment leur vie à la vie de Jésus-Christ. Efforcez-vous de conserver votre conscience pure ; fortifiez-vous dans l’humilité ; foulez aux pieds toutes les choses de la terre ; soyez inébranlables dans la foi de la sainte Eglise notre mère, et ne doutez pas après cela que vous ne soyez dans le bon chemin. Je le répète encore, dédaignez ces craintes absolument vaines ; et si quelques-uns y insistent, faites-leur connaître avec humilité quelle est votre voie ; dites-leur, ce qui est vrai, que votre règle vous ordonne de prier sans cesse et que vous êtes obligées de l’observer. S’ils vous répondent que cela s’entend de la prière vocale, demandez-leur s’il faut que l’esprit et le cœur soient attentifs dans les prières vocales. Et s’ils répondent que oui, comme ils le feront nécessairement, ce sera de leur part un aveu que vous devez faire l’oraison mentale et passer même à la contemplation, s’il plaît à Dieu de vous y élever.

2CHAPITRE XXII2

3Nature de l’oraison mentale.3

Sachez, mes filles, que l’oraison n’est pas vocale ou mentale, selon qu’on a la bouche ouverte ou fermée. En effet, si lorsque je prie vocalement, toute mon âme s’occupe de Dieu, si je me tiens en sa présence, plus attentive à cette considération qu’aux paroles que je prononce, j’unis l’oraison mentale à l’oraison vocale. A moins qu’on ne prétende que l’on parle à Dieu, quand, en prononçant le Pater, on a l’esprit tout préoccupé du monde ; dans ce cas, je n’ai plus rien à dire. Mais si, parlant à ce grand Dieu, vous voulez lui parler avec le respect qu’il mérite, ne devez-vous pas considérer qui il est, et qui vous êtes ? Comment donner à un grand personnage le titre de prince ou celui d’altesse, comment observer l’étiquette qui est de rigueur devant lui, si vous ne savez au juste et quel est son rang et quel est le vôtre ? Ces cérémonies dépendent de la différence des qualités, comme aussi de la coutume et de l’usage. Il est nécessaire que vous les sachiez ; autrement vous serez renvoyées comme des personnes sans éducation, et vous ne pourrez traiter avec eux d’aucune affaire[4].

Mais quel est cet oubli, ô mon Seigneur ? ô mon Souverain ! Vous êtes roi, mon Dieu, et vous l’êtes pour l’éternité, et vous ne tenez pas d’un autre votre royauté. Lorsque j’entends dire au Credo, que votre royaume n’aura pas de fin, il est rare que je n’en ressente pas une douceur particulière. Je vous en loue, Seigneur, et je vous en bénis pour jamais ! Ne permettez donc jamais que cette maxime soit reçue parmi nous, qu’on peut, lorsqu’on vient vous parler, ne le faire que du bout des lèvres.

Que voulez-vous dire, chrétiens, quand vous prétendez que l’oraison mentale n’est point nécessaire ? Vous entendez-vous bien vous-même ? Certes, je pense que non ; et de là vient que vous voudriez nous égarer tous à votre suite. Vous montrez que l’oraison mentale, la manière de faire la vocale, et la contemplation, sont choses inconnues de vous ; car si vous en aviez une juste idée, vous ne condamneriez pas d’un côté ce que vous approuvez de l’autre.

Pour moi, mes filles, je regarde comme un devoir d’insister, dans cet écrit, toutes les fois que je m’en souviendrai, sur la nécessité d’unir l’oraison mentale à l’oraison vocale. Mon dessein est de vous prémunir contre les vaines terreurs que certains esprits voudraient vous inspirer. Je sais où peuvent mener leurs discours, j’en ai moi-même assez souffert. Aussi je souhaite que personne ne vienne vous alarmer sur le chemin que vous suivez, car il est préjudiciable d’y marcher avec crainte. Il vous importe au contraire extrêmement d’être assurées que le chemin que vous tenez est bon. Autrement il vous arriverait comme au voyageur, à qui l’on dit qu’il s’est égaré : il tourne de tous côtés pour trouver sa route, et ne gagne à ce travail que de se lasser, de perdre du temps, et d’arriver plus tard.

Quelqu’un oserait-il soutenir que c’est mal fait, avant de commencer à dire les heures ou à réciter le rosaire, de penser à celui à qui nous allons parler, et de nous remettre devant les yeux qui il est, afin de considérer de quelle façon nous devons traiter avec lui ? Eh bien ! mes sœurs, si vous faites ce qu’il faut pour vous bien pénétrer de ces deux points, je vous déclare qu’avant de commencer votre prière vocale, vous aurez déjà consacré un temps assez considérable à la mentale.

Certes, quand nous abordons un prince pour lui parler, ce ne doit point être avec ce laisser-aller, qui nous serait permis à l’égard d’un paysan ou d’un pauvre tel que nous, qui ne sommes pas difficiles. Sans doute l’humilité du divin Roi est si grande, que malgré ma bassesse et mon langage rustique, il ne laisse pas de m’écouter et de me permettre de m’approcher de lui. Je sais que les anges qui sont comme ses gardes, ne me repoussent point, parce qu’ils connaissent la bonté de leur Souverain ; ils n’ignorent pas que la simplicité d’un petit berger bien humble et qui en dirait davantage s’il en savait davantage, lui est plus agréable que la sublimité et l’élégance de langage des plus fameux savants, lorsque l’humilité leur manque. Mais parce que notre Roi est bon, devons-nous être grossiers ? Cette seule faveur, de nous supporter en sa présence, malgré notre corruption, ne nous impose-t-elle pas le devoir de chercher à connaître quelle est sa grandeur et sa pureté ? Il est vrai qu’il suffit de l’approcher pour le savoir, comme il suffit de savoir la naissance, les biens et les dignités des princes de ce monde pour apprendre quel est l’honneur qui leur est dû. Remarquez que dans le monde, ce n’est pas le mérite des personnes qui règle les marques ou témoignages d’honneur, mais le chiffre de leurs revenus. O misérable monde !

Vous ne sauriez, mes filles, trop louer Dieu de l’avoir abandonné. On y considère les gens, non d’après leur valeur personnelle, mais par les domaines de leurs fermiers et de leurs vassaux ; que cette fortune s’écroule, tout bonheur s’évanouit. Voilà de quoi vous amuser quand vous serez ensemble en récréation ; il est vraiment divertissant de voir dans quel aveuglement les gens du monde passent leur vie.

O Maître absolu de tout, suprême pouvoir, souveraine bonté, éternelle sagesse, sans principe, sans fin, abîme de merveilles, beauté, source de toute beauté, force qui est la force même ! ô Dieu dont les œuvres n’ont pas de terme, dont les grandeurs sont incompréhensibles et infinies ! que n’ai-je à moi toute seule toute l’éloquence et toute la science possible, - pauvre science qui ne sait rien, - pour dire ici quelqu’une de ces perfections divines, qui peuvent nous indiquer un peu des grandeurs de ce Seigneur, notre unique bien !

Oui, songez, en vous approchant de lui, et comprenez avec qui vous allez vous entretenir ou à qui vous parlez déjà. Mille vies, comme la nôtre, ne suffiraient pas pour que nous arrivions à comprendre le respect que mérite de nous ce Dieu, devant qui les anges tremblent, à la parole duquel tout obéit, qui peut tout, et pour qui vouloir c’est faire. Réjouissons-nous ici des grandeurs qui sont celles de notre époux, et comprenons à qui nous sommes unies, et quelle vie doit être la nôtre !

Eh quoi ! mon Dieu ! quand on se marie dans le monde, le premier souci est de connaître la personne, ses qualités, sa fortune. Pourquoi nous, qui sommes déjà fiancées au Roi de gloire, ne chercherions-nous pas à le bien connaître avant le jour de ces noces éternelles, où il doit nous introduire dans sa maison ? Pourquoi, puisqu’on le permet aux fiancées du monde, nous serait-il interdit de chercher quel es cet homme, quel est son père, quel est le pays où il doit nous emmener, quels biens il nous promet, quels sont ses goûts, de quelle manière enfin nous pourrons le contenter, lui faire plaisir et conformer en tout notre humeur à la sienne.

Si c’est là tout ce qu’on demande à une fille, pour qu’elle soit heureuse en ménage, quand même son mari serait d’une condition inférieure, convient-il, ô mon divin Epoux, qu’on fasse moins de cas de vous que des hommes ? Le monde est peut-être d’un autre avis ; mais que le monde vous laisse vos épouses, puisque c’est avec vous qu’elles doivent passer leur vie. Quand un mari vit si bien avec sa femme qu’il la veut toujours près de lui, et non ailleurs, il serait beau vraiment qu’elle manque en cela de complaisance pour lui, et qu’elle ne se rende pas à son humeur et à ses exigences, puisqu’en fin de compte elle possède en lui tout ce qu’elle peut désirer. C’est faire oraison mentale, mes filles, que de bien comprendre ces vérités. Que s’il vous plaît d’y joindre la prière vocale, à la bonne heure, vous le pouvez : mais de grâce, lorsque vous parlez à Dieu, ne pensez point à d’autres choses ; car c’est montrer qu’on ignore ce qu’est l’oraison mentale. Je crois vous l’avoir assez expliqué ; plaise à Notre-Seigneur de nous en donner la science pratique ! Amen[5].

2CHAPITRE XXIII2

3De la constance dans l’oraison.3

Il est souverainement important, quand on commence, d’avoir un ferme dessein de persévérer. Que de raisons j’en pourrais donner ! Mais, pour ne pas trop m’étendre, je me contenterai de deux ou trois. Voici la première : quand Dieu est si libéral envers nous, et que nous lui apportons, nous, si peu, - notre pauvre petite application, - quand d’ailleurs nous n’y sommes pas désintéressées, mais que nous en retirons au contraire les plus précieux avantages, il convient que nous ayons une générosité entière et sans retour. N’imitons pas ceux qui prêtent avec l’intention de reprendre ; ce n’est pas la donner. Celui à qui l’on a prêté un objet éprouve toujours quelque ennui, quand on vient le lui réclamer, surtout s’il en a besoin et s’il s’est habitué à regarder cet objet comme sien, ou s’il a lui-même été cent fois généreux envers ce prêteur : dans ce refus de lui laisser entre les mains une chose de rien, même comme un témoignage d’amitié, il ne peut voir qu’une petitesse misérable d’esprit et de cœur. Quelle est l’épouse qui, après avoir reçu de son époux quantité de joyaux très précieux, ne lui donnerait un simple anneau, non pour son prix, puisqu’elle ne possède rien qui ne soit à lui, mais comme une marque qu’elle-même sera toute à lui jusqu’au dernier soupir ? Dieu mérite-t-il donc moins de respect que les hommes, et osera-t-on le traiter avec ce mépris, de lui retirer, à l’instant même, un faible don qu’on lui aura fait ? Hélas ! nous consumons tant d’heures soit avec nous-mêmes, soit avec d’autres, qui ne nous en savent point de gré ; qu’au moins ce peu de moments que nous consacrons à Dieu, lui soient donnés de bon cœur, et avec un esprit libre de toutes pensées étrangères. Donnons-les lui avec la ferme résolution de ne les reprendre jamais, quelques ennuis, quelques peines, et quelques sécheresses qui nous y arrivent. Considérons ce temps comme une chose qui n’est plus à nous et qu’on pourrait nous redemander en justice, si nous ne voulions pas le donner tout entier à Dieu.

Toutefois, ce n’est pas reprendre ce que nous avons donné que de discontinuer l’oraison un jour, ou même plusieurs, pour des occupations légitimes, ou pour quelque indisposition particulière. Il suffit que notre intention demeure ferme. Mon Dieu n’est pas étroit et ne s’arrête point aux minuties : vous donnez vraiment quelque chose, vous le donnez du reste de bon cœur ; il vous en saura gré. Quant à ceux qui ne sont pas généreux, qui ont la main si serrée qu’ils ne donnent jamais rien, c’est beaucoup qu’ils prêtent : qu’ils fassent enfin quelque chose. Notre-Seigneur met tout en compte et s’accommode à notre volonté. Dans ses comptes avec nous, il ne chicane pas, il est large. Quelle que soit la balance du compte en sa faveur, il n’y regarde pas et nous abandonne tout. S’il nous doit quelque chose, il est si exact qu’il ne vous laissera pas sans récompense, quand vous n’auriez fait que lever les yeux au ciel et penser à lui.

La seconde raison pour laquelle nous devons persévérer dans l’oraison, c’est qu’alors il devient plus difficile au démon de nous tenter. Il craint beaucoup les âmes résolues ; il sait par expérience le dommage qu’elles lui causent ; il sait que tout ce qu’il fait pour leur nuire, tournant à leur profit et à l’avantage des autres, il ne sort qu’avec perte de ce combat. Nous ne devons pas toute fois nous abandonner à la sécurité, ni cesser de nous tenir sur nos gardes. Nous avons affaire à des ennemis perfides. Si, d’un côté, leur lâcheté les empêche d’attaquer ceux qui veillent sur eux-mêmes, de l’autre ils ont un grand avantage sur les négligents. Remarquent-ils de l’inconstance dans une âme, une volonté chancelante de persévérer dans le bien, ils ne cessent de la harceler ni de jour ni de nuit[6], et lui représentant difficultés sur difficultés, ils ne lui laissent pas un moment de repos. J’en parle avec connaissance de cause, parce que je ne l’ai que trop éprouvé ; et j’ajoute qu’on ne peut assez donner d’importance à cet avis.

J’arrive à la troisième raison de notre persévérance. On combat avec plus de courage, quand on s’est dit à soi-même que, quoi qu’il puisse arriver, on ne tournera jamais le dos. Tel un homme qui, dans une bataille, sait que, s’il est vaincu, il n’a pas de grâce à espérer, et que, s’il échappe à la mort, durant le combat, il lui faudra mourir après : il lutte avec plus de curage ; il veut, comme on dit, vendre chèrement sa vie ; il redoute moins les coups de l’ennemi, parce qu’il a cette pensée présente à l’esprit, qu’il ne vivra que s’il est vainqueur. Prenons aussi, dès le commencement de l’oraison, cette confiance absolue, qu’à moins de vouloir nous laisser vaincre, nos efforts seront couronnés du succès, et que, pour petite que soit notre part du butin, nous serons toujours très riches.

Ne craignez point que Notre-Seigneur vous laisse mourir de soif, lui qui nous invite à boire de cette eau. Je vous ai déjà dit cela, mais je ne saurais trop vous le rappeler, tant je désire vous prémunir contre le découragement où tombent les âmes à qui la bonté de Dieu ne s’est encore révélée que par la foi, et non par une connaissance expérimentale. C’est un immense avantage, que d’avoir éprouvé son amitié, et d’avoir senti les délices dont il inonde les âmes dans le chemin de l’oraison, faisant en quelque sorte lui-même tous les frais du voyage. Aussi, je ne m’étonne pas que les personnes qui n’ont point éprouvé ces faveurs, veuillent avoir quelque assurance que Dieu payera leurs sacrifices. Eh bien ! le divin Maître promet, vous le savez, le centuple dès cette vie ; et de plus, il dit : Demandez et vous recevrez. Que si vous n’ajoutez pas foi à ce qu’il affirme lui-même dans son Evangile, c’est en vain que je me romprai la tête à vouloir vous le persuader. Je ne laisse pas néanmoins d’avertir les âmes qui auraient quelque doute, qu’il leur en coûtera peu de tenter l’entreprise ; car elles acquerront bientôt la certitude que, dans ce voyage, nous recevrons plus que nous ne saurions ni demander ni désirer. Je sais que je dis vrai, et je puis produire pour témoins de cette vérité celles d’entre vous, mes filles, à qui Dieu en a donné une connaissance expérimentale.

Notes :

[1] « Si celui qui les monte est habile, il ne court pas toujours de danger, quelquefois si pourtant. S’il est sûr de sa vie, il n’est pas sûr d’un accident ou d’une gaucherie quelconque. (Esc.)

[2] La sainte fait sans doute allusion au feu grégeois.

[3] « Algunos bien contados. » (Esc.)

[4] Le passage suivant, supprimé dans le manuscrit de Valladolid, montre bien que le premier travail était destiné aux seules religieuses de Saint-Joseph d’Avila : « Il vous faudrait même, si vous ne le saviez pas, demander soigneusement et épeler ces titres d’honneur. Il m’arriva une fois d’avoir à traiter avec un personnage que je devais appeler Monseigneur ; on me fit épeler le mot. Simple comme je le suis, et sans usage, j’oubliai devant lui ma leçon, je dis le premier mot qui me vint, et je le fis rire aux éclats ; j’avais trouvé bon de l’appeler Monsieur et j’avais dit Monsieur. » (Esc.)

[5] « Que personne ne vous épouvante avec ces terreurs dont j’ai parlé. Louez Dieu, qui est plus puissant que tous les hommes et qu’on ne saurait vous ravir. Quand une religieuse est incapable de penser à Dieu pendant la prière vocale, qu’elle sache qu’elle ne remplit pas ses obligations. Son devoir est de travailler de toutes ses forces à prier parfaitement, sous peine de négliger ce qu’une épouse doit à un si grand Roi. Suppliez Dieu, mes filles, de m’accorder la grâce de pratiquer ce que je vous conseille : j’en ai un grand besoin. Qu’il me la donne par sa bonté infinie. » (Esc.)

[6] « No le dejarà a sol ni a sombra », ils la poursuivront au soleil et à l’ombre.

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